LE BAL DE HESTER RAVEN
Le bal de miss Raven devait être le dernier de la saison; il en serait aussi le plus beau. Point de robes ayant déjà été portées, point de garnitures fanées au soleil ou au feu des lampes électriques, mais tout ce que la fantaisie peut inventer de plus charmant dans un luxe absolument illimité!
Mme Bruce avait fait faire pour ses nièces deuxrobes blanches en mousseline de soie, si vaporeuses qu'on eût dit un léger nuage de brume dans la fraîcheur du matin. Elle avait eu envie de leur voir mettre du mauve, mais Zite avait insisté pour le blanc et la tante avait cédé.
Les six journées écoulées depuis l'heure qui avait décidé de la vie de la sœur aînée avaient paru singulièrement longues et douloureuses à la cadette.
Accoutumée à voir sa sœur penser tout haut devant elle, depuis quelque temps déjà elle souffrait des longs silences, des réticences qui remplaçaient l'abandon, voire les querelles de jadis.
Bien des fois elle avait été j)rès de se jeter à genoux contre la silencieuse, de l'entourer de ses bras, de lui arracher par ses caresses le secret qui pesait visiblement sur cette existence; mais un air plus hautain, un recul prescjue imperceptible avaient airôté l'cflusion sur les lèvres tremblantes de Cendrillon.
Annie avait songé à confier ses doutes à Mme Bruce; puis la crainte de causer du souci à colle Ame tendre l'avait arrêtée. Quand on n'est pas certain de trouver le secours, à quoi bon apporter la douleur?
La fière Zite souffrait aussi, sans le dire, de ses cachotteries et de ses mensonges forcés.
Elle en voulait à son fiancé lorsqu'il essayait de surprendre un regard à la dérobée, de saisir en cachette sa main qui se retirait. Si on Tout un peu encouragée, elle eût repris sa parole...
Mais ce n'était pas Ilester qui l'y engagerait. Depuis sa blessure morale, cent fois pire que ses blessures corporelles, miss Raven avait pour les hommes en général un dédain voisin du mépris; elle estimait qu'en attraper un et le lier d'une lourde chaîne était pour une femme un triomphe, et même un devoir. Que Victorien d'Albremont, — car il avait arboré la particule en envoyant ses remerciements pour l'invitation, — que l'étranger fût pris au piège et que de toute la fortune espérée il ne reçût qu'une faible portion, c'était de bonne guerre, et Ilester ne doutait pas que Zite fût capable de tirer son épingle du jeu. Bien d'autres jeunes filles ont réussi dans la chasse au mari, et, si le mari s'est montré mécontent, c'est qu'il ne connaissait pas ses devoirs. En ce cas, elle l'avait dit, on avait la ressource du divorce.
Zite l'écoutait d'un air sombre. Ce n'est pas là ce qu'elle avait rêvé. Sans qu'elle s'en rendît bien compte, l'affection sereine et sûre que M, et
Mme Bruce se portaient l'un à l'autre lui inspirait un respect mêlé de convoitise. Elle eût aimé, plus tard, une vieillesse comme celle-là, tranquille et douce, au milieu d'un luxe inaltérable, et ce n'est pas là ce que lui promettait le mariage qu'elle avait si follement accepté.
— Enfin, ma chère, lui dit Hesler un peu rudement, la veille du grand jour, êtes-vous décidée ou ne l'êtes-vous pas? Sinon, il faut tout casser à l'instant même. Laissez à ce garçon le temps de décommander ses chevaux, sa voiture, son clergyman et son appartement à l'hôtel. Où devez-vous aller?
— Il ne me l'a pas dit, mais je crois que c'est à Providence, répondit Zite, toujours sombre.
— Le nom de la ville est d'un heureux augure pour un mariage, dit Rester avec son sourire sarcastique. Espérons que le clergyman se nomme Bénédict ou quelque chose d'approchant. Mais vous savez, ma belle enfant, recevez le conseil d'une vieille fille qui n'a plus qu'un nombre très limité d'illusions; n'entrez dans votre appartement qu'après être mariée. C'est l'avis le plus pratique que je puisse vous offrir.
Zite baissa la tête.
— Je n'aime pas cet homme, dit-elle; il est d'une autre race que nous.
— Pour cela, oui, et je vous fais mon compliment de vous en être aperçue; mais, alors, pourquoi l'épousez-vous?
— Le sort en est jeté, déclara Zite. Et je ne sais pas si je serais jamais capable d'en épouser un autre.
— Je croyais que vous aimiez Harry Saint-Mesmin? dit l'infirme ^n clignant à demi ses yeux perçants pour mieux examiner la patiente.
— C'est lui qui croyait m'aimer! riposta Zite, mais il ne m'aimait pas. Je m'en suis bien aperçue.
— Alors mariez-vous, et soyez très belle demain.
Vous allez avoir un succès prodigieux, vous savez! On ne parlera que de vous dans tous les Etals-Unis pendant au moins quarante-huit heures. Vous ne me direz pas adieu, cela vous ferait remarquer. Tenez, sur ce meuble, là... à gauche... il y a un petit écrin. Prenez-le; vous l'ouvrirez chez vous. Ne me remerciez pas; il n'y a pas de quoi. Et ne parlez jamais à votre mari de ce qu'il contient. C'est la liberté à toute heure... Cela, c'est quelque chose, comme cadeau de noces. Et je déteste les babioles. Ne me dites pas merci, cela m'ennuie. Et ne m'embrassez pas, cela me gêne. J'ai la peau trop rude à présent. Il fut un temps où elle était aussi fine que la vôtre.... A demain.
Elles se serrèrent la main et Zite sortit. Elle avait un peu peur de cette étrange amie, si impérieuse, si brusque, et pourtant bonne et généreuse.
Généreuse, oui! Quand Zite, enfermée chez elle, ouvrit l'écrin, elle y trouva un chèque de vingt mille francs sur la Banque de France, avec ces mots sur un papier : « Négociable n'importe où, payable en or. ))
Vingt mille francs, c'était la liberlé, en effet, dans quelque pays que ce fût. Ce papier changé en or lui procurerait le moyen de s'enfuir...
Le cœur de la fiancée se serra. Penser à fuir avant d'être mariée...
On frappa : c'était Annie. L'écrin refermé, mis en place, la porte fut ouverte.
— Tu n'as besoin de rien? demanda Cadette. Je voudrais faire quelque chose pour toi...
— Quelle idée! fît l'aînée encore tremblante de la crainte d'avoir été surprise.
— Oui, je ne te vois plus, et cela me rend triste. Tu sors toujours seule! Demain, tu me laisseras t'habiller, dis? Cela me ferait tant de plaisir! J'ai demandé des muguets blancs pour nos cheveux et nos corsages, avec des roses blanches : ce sera
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joli. Et regarde : la tante Laure nous donne des ^oiles de blonde espagnole blanche pour nous envelopper, parce qu'il fait frais, et il y aura une fête dehors, à ce qu'on dit... Tu veux bien que je t'aide? Oh! merci! Je te coifferai. Tu verras comme lu seras jolie!
Zitc écarla un peu sa sœur qui se câlinait contre elle, la tint à bout de bras pour la regarder attentivement, puis, l'attirant contre elle, la serra à la briser, sans dire un mot.
— Oh! fit Annie, heureuse, hors d'haleine. Comme tu m'aimes!
— Il n'y a pas de sœur comme toi, dit l'aînée d'une voix profonde. Rappelle-toi ce que je te dis : il n'y a pas une autre Annie au monde.
— Ni une autre Zite! s'écria Cadette triomphante.
— Hélas! soupira l'aînée.
Annie la regarda, un peu surprise; mais depuis la fâcheuse scène avec Harry, elle attribuait à sa sœur un regret inavoué de la façon dont elle avait traité l'ami de leur enfance, et n'y prit point autrement garde.
— Tu ne vas pas remercier la tante Laure? demanda-t-elle. Elle te prie d'aller la trouver.
— J*y vais, dit Zite en embrassant encore une fois cette innocente enfant qu'elle allait quitter pour une vie dont tout lui était inconnu.
Le cadeau de Mme Bruce était digne de son goût et de sa fortune. Zite pensa que le hasard se mêle parfois bien singulièrement de nos affaires; il lui in\ oyait celte fois son ^oile de mariée par les mains qui auraient le moins souhaité le lui offrir.
Après a^oir reçu les remerciements de sa nièce, la tante Laure la fît asseoir près d'elle.
— Mon enfant, dit-elle, il faut prendre en bonne part ce que je vais te dire. Tu sais avec quelle liberté nous le laissons vivre, auprès des jeunes gens de notre société; mais il vient ici un étranerer, ce
peintre... tu lui as permis un peu trop de t'adiniror... Je sais bien qu'il manque de délicatesse et que ce n'est pas ta faute. Mais tu feras mieux de le tenir plus à distance : il n'est pas des nôtres. Malgré les bontés de ton oncle, il ne saurait être ici sur un pied de parfaite égalité. Ce n'est pas un ami, ni même une connaissance. Il s'est présenté luimême, avec son talent, John s'est enquis; à son ambassade, on ne sait rien de mauvais sur son compte, mais on ne le connaît pas. Si cher qu'on le paye, au fond, c'est un employé...
Zite se leva brusquement, le coup avait porté au plus vif de son orgueil.
— Hesler Uavcn le reçoit, dit-elle; par conséquent, il est du monde.
— Rester ! Tu m'étonnes beaucoup! fît Mme Bruce interdite. Elle est si difficile dans ses relations!
— • Précisément. Elle l'a trouvé assez bon pour l'admettre chez elle. D'ailleurs, ce n'est pas le premier venu : c'est le baron d'Albrcmont.
— Baron? Il ne nous l'avait pas dit! Comment le sais-tu?
— Hester a reçu sa carte, je l'ai vue. Il n'est pas riche; voilà son plus grand défaut. Mais bien d'autres que lui ont commencé par gagner leur vie par le travail...
— Et la gagnent encore tous les jours, continua Mme Bruce en examinant les traits tirés de sa nièce. Seulement, ce monsieur n'est qu'un étranger; on n'est jamais assez prudente avec un étranger, venu un né sait d"où. . lu l'as trop traité comme un des nôtres, mon enfant!
— Je vous remercie, ma tante, répondit Zite. Je ne m'exposerai plus à vos reproches.
— Ce n'est pas un reproche, ma chérie, c*est un conseil.
— J'ai compris. Je vous remercie. Vous n'aurez plus à m'en parler.
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Mme Bruce ne saisissait pas toujours les nuances de ce caractère infiniment complexe : elle soupira légèrement, en se disant que les jeunes filles étaient bien difficiles à comprendre.
— Tu ne m'embrasses pas? fit-elle en voyant Zite gagner la porte? Et tu oublies ta dentelle.
La mystérieuse fiancée prit le petit carton qui contenait le léger tissu et resta immobile. Ce morceau de dentelle était le symbole de sa destinée : précieux, délicat, pur et si facile à ternir, à lacérer...
Elle avait envie de pleurer, de serrer sa tante dans ses bras, de lui avouer peut-être l'inconcevable folie qui l'avait poussée au bord de l'abîme... Mais il est si difficile de parler quand l'orgueil vient d'être blessé! La pensée de l'oncle Bruce effaça la présence de la tante. Elle le revit, ferme, autoritaire sans le vouloir, sans le savoir, parlant en maître, imposant ses conditions...
— Je vous remercie pour tout, ma bonne tante, dit-elle se penchant sur la joue de Mme Bruce.
Un peu d'effusion de sa part eût ouvert les bras qui ne demandaient qu'à l'enlacer; mais la peur de se livrer raidissait la nièce, et la tante ne voulait pas mendier une caresse qu'elle savait méritée. Un baiser conventionnel fut échangé et Zite rentra chez elle, lasse, éperdue, désirant mourir.
— Le destin le veut! fit-elle en essuyant son pâle visage où perlait une sueur d'angoisse.
Le lendemain, Annie vint, comme elle l'avait dit, habiller sa sœur chérie. Depuis les souliers de satin blanc jusqu'aux fleurs nichées dans la chevelure opulente, agrafées au corsage, suivant le contour de l'épaule nacrée, elle disposa tout de ses doigts agiles, agenouillée souvent "aux pieds .de sa blanche idole,
— Tu es merveilleuse dit-elle, en se relevant de son humble posture. Et maintenant, la dentelle, sur tes cheveux... Tu sais qu'on entrera par le jardin...
Tu as l'air d'une inaiiécî fit Cendrillon en joignant les mains, dans son admiration. Laisse un peu glisser les plis... On dirait la Vierge Marie.
— Oh! ma sœur! tais-toi! fît Zite, les yeux dilatés par l'horreur du contraste, et ramenant sur ses bras le tissu aérien de son voile.
— Ta sortie de bal, à présent, dit Annie en se hâtant de lui poser sur les épaules un grand manteau blanc doublé de fourrure blanche aussi, tombant jusqu'aux pieds. Et maintenant, tu es encore plus belle, avec ton air hiératique et solennel. Je finis ma toilette en cinq minutes. Fais-toi mettre des bottines chaudes, par-dessus tes petits souliers; prends bien garde de t'enrhumer.
Ces soins maternels de la . cadette à l'aînée avaient quelque chose d'infiniment touchant, mais Zite se défendait de plus en plus contre l'émotion; sa pâleur et la rigidité de ses traits lui donnaient, en effet, une apparence quasi surnaturelle.
Annie reparut presque aussitôt. Elle faisait bon marché de sa beauté, ne s'attachant qu'à la netteté en toute chose, qui était inséparable de ses moindres actes. Souple, alerte, jolie, avec le rayonnement de joie que lui causait la beauté de Zite, elle descendit en courant l'escalier, pendant que l'aînée prenait l'ascenseur.
La petite distance entre les deux villas fut franchie à pied par les trois femmes, chaudement chaussées de fourrures; Mme Bruce n'était pas de celles qui dérangent tout un personnel pour franchir une longueur de cent mètres sur un chemin excellent et très éclairé.
On arrivait de toutes parts. En raison de la fête de nuit, les femmes avaient revêtu des manteaux aussi riches que ce qu'ils cachaient. Les brocarts lourds, les incomparables soieries de Lyon aux couleurs tendres, brochées et brodées d'or ou d'argent, les velours où s'égrenaient des perles et des
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paillettes bcintillaiites, toute cette folle dépense de couleurs, de reflets cl de feux chatoyait cous les fleurs lumineuses des torchères.
Un mailrc des cérémonies, accompagné de plusieurs aides, dirigeait les survenants vers les terrasses, où des sièges étaient réservés pour les femmes. Lorsque l'horloge de la tour sonna dix heures, un coup de canon retentit et un grand éventail de lumière électrique balaya rapidement le bras de mer.
On découvrit alors une nombreuse flottille : yachts, chaloupes, baleinières, venus pour attaquer le Nid de Corbeau, le Ravens Ncsf^ ainsi baptisé par sa propriétaire.
Le canon se répercuta dans les rochers sonores; des fusées, des serpenteaux de feu, partis des navires et dirigés vers la terre, assaillirent la forteresse improvisée, qui se défendit. Des moindres massifs, des balcons, des fenêtres, sortirent des milliers de feux tricolores; des étoiles-parachutes montèrent jusqu'à leurs sœurs de là-haut et retombèrent lentement, avec une pluie de grains d'or, qui rayait l'espace.
De temps en temps, brusque comme un éclair, un jet de flamme électrique illuminait la mer moirée et disparaissait comme s'il s'était enfui dans les profondeurs de l'Océan. Enfin, un bouquet colossal jaillit du yacht, qui sembla sauter dans un embrasement final, au milieu du fracas des bombes, des cris d'admiration, de tout le tumulte que peuvent faire cinq cents personnes transportées hors d'cllcmèmc: puis, tout à coup, la nuit tomba paisible et muette, on ne vit plus que les vagues phosphorescentes qui venaient à coups réguliers battre les roches impassibles.
L'émotion que procurent les très belles choses, qu'elles sortent des mains de l'homme ou qu'elles soient un présent de la nature, n'était pas encore
calmée, lorsque le maître des cérémonies groupa Jes invilés, et, mettant dans la main de chacun une large torche de cire blanche, les dirigea par couples \ers le perron, où Hcslcr Ravcn, vêtue de velours noir brode d'acier bleuté, comme les ailes du corbeau que portaient ses armoiries, les attendait, assise dans un grand fauteuil ancien.
ils déniaient dexant elle, et la saluaient, aux sons retentissants de la Marche aux {lambeaux; sous ces blanches lumières, dans ce noir qui augmentait la pâleur de son teint, elle semblait avoir recouvré sa beauté d'autrefois; un sourire légèrement ironique relevait le coin de sa lèvre... Comme hôtesse, elle jouissait délicieusement du succès de celte fête unique, tout à fait inédite; et, comme femme, elle songeait à Zite qui allait fuir, dans la nuit, pareille à une héroïne de roman. Le vieux sang de pirates que Hester Raven avait dans les veines se réjouissait autant du bruit du canon que de l'enlèvement de la blanche mariée.
Celle-ci passa à son tour. D'Albremont lui tenant la main, tous deux s'inclinèrent; mais Zite n'osa lever les yeux sur l'arbitre inconscient de sa destinée.
— Le temps fuit! tout fuit! leur dit Hester en les saluant d'un signe de tête qui remplaçait chez elle la poignée de main trop vulgaire.
Ils entrèrent, suivant les couples; deux valets de pied les débarrassèrent de leurs torches, comme les autres; mais, au lieu de pénétrer dans les salons où tournoyaient déjà les danseurs aux sons d'une valse viennoise, ils entrèrent dans le hall désert.
Zite rabattit sur ses yeux le voile de dentelle do Mme Bruce, d'Albremont enfila les manches d'un pardessus que lui présentait un domestique prévenu d'avance; ils franchirent quelques marches et montèrent dans im coupé attelé de deux bons chevaux qui partit grand train.
— Un manteau sombre, mon bel ange, sur toute
votre blancheur, dit Victorien, entourant Zite d'une étoffe foncée.