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LE MARIAGE

Ils furent à la station avant d'avoir pu se reconnaître. On eût dit que le train les attendait; un instant très court, et Zite se trouva debout, près de son fiancé, dans le grand wagon Pulmann désert.

Une sonnerie de cloche résonna : lentement, sans secousse, le train glissa sur les rails. Alors un monsieur cravaté de blanc, vêtu d'une interminable redingote, sortit d'un coin obscur. Le nègre de service retira la tête qu'il avait avancée : deux hommes correctement mis entrèrent discrètement et restèrent à quelque distance.

L'homme à la longue redingote se tint debout devant les jeunes gens. Zite, écroulée dans un fauteuil, ne voyait rien, n'entendait rien... D'Albremont toucha doucement la main gantée; elle tressaillit et se dressa. L'heure irrévocable était venue.

Le clergyman avait tiré une Bible de sa poche; il s'approcha des voyageurs; les employés blancs vinrent plus près; le nègre, la tête passée dans l'embrasure de la porte du fond, regardait avec des yeux pétillants de curiosité.

Le train n'allait pas très vite; cependant Zite avait peine à se tenir debout; d'Albremont voulut la soutenir, en passant son bras autour de sa taille. Elle recula et regarda dehors. Ils glissaient le long de la mer, et le Nid de Corbeau, illuminé du haut en bas, brilla à travers les larges glaces sur l'autre rive.

— Vous, Victorien d'Albremont, et vous, Zite Debrode. désirez-vous être unis par les liens du mariage? demanda le clergyman.

Un jet de lumière électrique, envoyé par la tour du Nid, pénétra juscju'au fond du wagon. Zite se redressa. Le passé était mort : ce bras de mer ne la séparait pas plus sûrement de tout ce qu'elle a\ait aimé que son Ame révoltée, en ce moment pleine de terreur et de honte.

— Oui, répondit d'Albremont.

Le clergyman regardait Zite avec insistance. D'ordinaire, en de pareils mariages, les jeunes filles apportent plus d'empressement.

— Oui, dit-elle, d'un ton désespéré, en détournant les yeux.

Le pasteur prononça les paroles rituelles : « Pour la santé cl la maladie, la richesse et la pauvreté, jusqu'à ce que la mort vous sépare... »

Ils échangèrent leurs anneaux : celui de Zite roula sur le tapis, tant sa main était peu sûre. Le nègre se précipita à genoux et le chercha sous les fauteuils : il le trouva enfin et le remit à Victorien, qui le passa au doigt de sa femme.

— Mauvais présage! échangèrent les deux témoins.

Dans les oscillations et les secousses du train qui courait penché dangereusement sur les rails d'une courbe éperdument hardie, les signatures furent apposées sur un registre; une copie de l'acte fut remise à d'Albremont, une autre à Zite; le clergyman salua et se retira dans un autre compartiment, ainsi que ceux qui avaient servi de témoins.

Zite s'était laissée tomber dans un fauteuil, écrasée sous le poids d'une honte immense, venue elle ne savait d'où, qui s'attachait à elle comme un vêtement de soufre.

Le nègre reparut avec un plateau.

— Une tasse de thé, madame? dit-il en montrant toutes ses dents.

Elle secoua négativement la tête. Le plateau et le porteur disparurent.

— Ma bien chère, fit d'Albremont en lui prenant la main, nous sommes unis jusqu'au tombeau!

Elle se leva, si grande dans son manteau blanc, si tragique qu'il en fut presque effrayé.

— Unis, dit-elle avec rage, par un pasteur protestant! Et je suis catholique. Je ne suis même pas mariée!

— Mais si! fit d'Albremont qui avait prévu cette explosion, encore qu'il eût voulu la retarder. Mais si, nous sommes mariés : je suis protestant, moi!

C'était un mensonge.

Zite se laissa retomber, sans rien voir ni rien entendre. Le train ralentissait sa marche. Victorien reprit le manteau sombre pour entourer les épaules de celle que désormais il nommerait sa femme.

— Nous arrivons, dit-il; un peu d'énergie encore, ma bien chère, et nous serons chez nous.

Zite pressa la main sur son corsage. Dans sa hâte, n'aurait-elle pas oublié le précieux chèque? ce qui lui assurait, en quelque endroit du monde que ce fût, l'indépendance de la liberté?

L'étoffe de soie cria sous son doigt. Il était là, le papier sauveur. Mariée depuis une minute, elle songeait déjà à fuir son maître...

— Je n'étais née pour aucune chaîne, se dit-elle. J'aurais mieux fait de mourir, car je ne serai jamais heureuse!

Le train s'arrêta. Quelques pas; une voiture, un hôtel endormi, où les attendaient de maussades serviteurs... Providence est une ville de province, malgré sa richesse, et le calme s'y fait de bonne heure, le soir.

Zite traversa le hall presque en courant.

Un appartement était prêt. Une femme de chambre vint déshabiller la mariée. Une petite malle, envoyée par miss Raven, contenait le nécessaire pour quelques jours.

Quand elle eut revêtu un peignoir mauve, qui

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seyait à sa hcaiilc Llaiichc el dorée, elle s'assit près (l'un fou allumé par les ordres de Victorien.

II entra, comme s'il était chez lui, en costume d'intérieur. Cet aventurier, qui n*avait pas de demeure définitive, connaissait au moins l'art de voyager commodément.

— Zite, dit-il en s'agenouillant auprès d'elle, vous êtes ma femme!

— Oui, répondit-elle sans le regarder. Je suis votre femme, et je porte votre nom.

— Mon nom! oui; et mon amour, le comptez-vous pour rien?

Elle mit ses deux mains sur les deux bras de son fauleuil et se pencha en avant pour le regarder au fond de l'Ame.

— Votre amour? dit-elle, s'il est pareil au mien, mieux vaut n'en point parler. Vous avez épousé la ni(>ce de John Bruce, j'ai épousé le baron d'Albremont; nous sommes quittes. Ne parlons pas d'amour.

Il se leva, pâle de colère; et, dans ce moment-là, il était vraiment beau.

Sa mâchoire carrée se dessinait sous sa barbe courte; ses lèvres rouges, mordues jusqu'au sang, mettaient une sorte de fleur méchante dans son visage, et ses yeux flamboyaient. Zite aimait la beauté sous toutes ses formes et elle dut s*avouer que celle-là, quoique sauvage en quelque sorte, existait chez son mari.

— Mais vous êtes merveilleusement belle, Zite, et vous êtes ma femme! C'est-à-dire que vous m'appartenez! dit-il en se rapprochant de la cheminée.

Elle se leva et courut vers la porte : il aurait voulu arriver avant elle, mais il ne put, tant le mouvement avait été imprévu et rapide. Elle tenait le verrou sous sa main, et il eût été forcé de la brutaliser pour lui faire lâcher prise.

— Oui, dit-elle, je suis votre femme, j'en conviens. Vous m'aimez, cela se peut, moi, je ne vous

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aime pas, el, fei vous voulez que j'arrive à vous aimer un jour, il faudra me gagner. Vous m'avez crue de prise trop facile, parce que le temps pressait : six jours! six jours pour gagner le cœur de Zite Debrode, alors que des années...

Elle s'arrêta : non, elle ne parlerait pas de Ilarry; c'était le secret de sa colère, et elle ne le livrerait pas.

— Six jours, en vérité! reprit-elle froidement. Vous m'apprendrez à vous aimer, monsieur, et, quand je vous aimerai... nous verrons!

Zite avait parlé avec un mélange d'innocence, de coquetterie et de dédain, fait pour rendre fou tout homme épris. Il voulu ôter la main qui tenait le verrou; elle le laissa faire et le regarda bien en face, de ses yeux étranges où brillait un feu, proche parent de la haine.

— Croyez-vous, dit-elle à voix basse, que ce soit très difficile de mourir? Moi, je ne le crois pas! Et quand je pense au désespoir de ceux que j'ai laissés derrière moi, croyez-vous que j'aie grande envie d'écouter vos paroles d'amour, monsieur?

Elle était devant lui, immobile, la tête basse à présent, comme si elle écoutait un bruit de sanglots lointains perceptible pour elle seule.

— En ce moment, reprit-elle, je vois le mal que j'ai fait. Pour la première fois, je sens ma faute s'apesantir sur mes épaules. Oh! Annie, fit-elle avec un cri bas, déchirant comme la plainte d'une bête blessée à mort. Oh! Annie! oh! ma sœur!

Victorien n'osait plus parler. Cet homme sans scrupules avait pourtant des côtés sincères : il sentait que Zite était vraie dans sa douleur et qu'elle souffrait plus qu'il ne pouvait le comprendre.

— Je vous demande pardon, dit-il très respectueusement en s'écartant un peu; j'aurais dû penser en effet que, derrière nous, il y a peut-être de l'inquiétude... Demain matin, à la première heure,

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jo léh^graphiciai... Pardonnez-moi, je vous prie.

— Et moi, monsieur, fit-elle, je vous remercie. Laissez-moi pleurez.

Il fit deux pas; elle rentra dans sa chambre, il [)assa dans la sienne. Elle poussa sans l)ruit la petite targellc dorée, s'agenouilla auprès de son lit, et, jusqu'au malin, pleura, pria, demandant à Dieu pardon de son sacrilège, et aux siens de la douleur qu'elle leur avait causée.

Aux premières lueurs du jour, elle s'endormit, allongée sur le lapis, brisée, comme une nonne dans sa cellule après a\oir accompli son devoir de péni^ tence.

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