LE RETOUR
A midi, la sonnerie des \isiteurs retentit; Annie dégringola en courant l'escalier; elle guettait la route depuis plus d'une heure, et, au moment où Zite entrait dans le hall, elle fut reçue dans les bras de sa sa sœur.
Quelle étreinte muette! Leurs deux âmes, pour un moment, se confondirent en un torrent de larmes. Tout ce qu'elles avaient souffert, de façons si différentes, semblait avoir passé de l'une à l'autre, et se fondre dans une unique douleur.
— Me pardonneras-tu? murmura Zite à l'oreille de sa sœur.
— Ah! je ne savais pas combien je t'aime! répondit celle-ci.
Victorien faisait assez sotte figure, près d'elles. Il se décida, voyant qu'Annie ne voulait pas le regarder, à donner sa carte au domestique qui avait pris son pardessus.
La porte du bureau s'ouvrit et John Bruce parut sur le seuil. D'un geste royal il leur fît signe d'entrer et s'enferma avec eux dans la grande pièce, où
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sa femme, assise dans un fauteuil, incapable de se lever tant elle était brisée par l'émotion, attendait la première parole qui décid<'rait tout.
Ce ne fut pas une parole, mais un mouvement de Zite, qui courut à elle, tomba à genoux à ses pieds, et, loin de baisser la tête, la regarda dans les yeux, en tendant vers elle sos bras suppliants.
Mme Bruce comprit cet appel de la jeune fille demeurée pure. Une joie, une fierté singulière réchauffèrent son âme, et sincèrement, sans rancune, elle attira la coupable repentante sur son cœur maternel.
— Ma tante, dit Zite à demi-voix, j'ai péché contre vous, contre mon oncle, contre ma sœur... J'ai passé la nuit à genoux, à prier et à me repentir. Si vous le voulez, ce mariage n'existera pas. En réalité, il n'existe pas.
John Bruce regarda son nouveau neveu avec des yeux qui allaient au fond des consciences.
— En ce cas, fît Victorien d'un air fort noble, je me retire. Je ne veux pas être entré de force dans une maison où je serais mal reçu. Je me crois légalement et légitimement marié à la baronne d'Albremont, ma femme. Si elle veut demander le divorce contre moi dès aujourd'hui, elle le peut. Il faudra du temps et des formalités, mais c'est faisable, quoique passablement singulier. En attendant, monsieur Bruce, veuillez me rendre mes aquarelles; je n'ai plus rien à faire ici.
John Bruce, toujours debout, l'avait patiemment écouté. A son tour, il parla :
— Dans notre famille, dit-il, on n'a qu'une parole. Ma nièce vous a épousé sans force ni violence? Zite, répondez! Sans force ni violence?
— Oui, mon oncle, dit-elle en se relevant, de mon plein gré.
— Son tort a été de ne pas nous mettre dans la confidence, continua Bruce. C'eût été plus simple
et plus loyal. Ce qui existe, existe. Vous avez votre acte de mariage?
Victorien, qui s'attendait à la question, présenta le papier, que Bruce lut soigneusement.
— Vous êtes baron, et vous vous nommez d'Albremont? fit-il. Pourquoi l'avoir caché?
— Excès d'orgueil d'un gentilhomme pauvre, répondit le délinquant.
Bruce approuva de la tête; à cela, rien à redire.
— Vous êtes le mari de ma nièce; je n'aime pas les femmes divorcées. Zite, vous resterez la femme de celui que vous avez choisi. En ce qui vous concerne, monsieur, rien n'est changé; nous continuerons à travailler ensemble.
Bavi de voir l'affaire se dénouer avec tant de facilité, d'Albremont tendit la main à Bruce qui la secoua rudement, quoique sans effusion, et s'en fut ensuite vers la tante Laure dont il baisa respectueusement les doigts.
— Et maintenant, dit Bruce en leur faisant signe de s'asseoir, il faut que le monde ignore le secret qui a présidé à votre mariage. Vous agirez comme si la bizarrerie des formes de cette cérémonie était le résultat d'une fantaisie. On croira que je l'ai exigé, pour n'avoir pas à me dédire de certaines conditions que j'avais cru devoir poser jadis. Vous n'êtes ni la première ni la dernière en notre pays, Zite, qui aurez réalisé une extravagance au moment de votre mariage. Et maintenant, voici ce que je dis.
Il tenait son couteau à papier à la main; il en frappa un coup sec sur son buvard, comme pour affirmer ses paroles :
— Vous vivrez avec votre mari, Zite, à l'endroit qu'il choisira : un hôtel de Nevi^-York me paraît convenir pour le présent. On vit fort bien à l'hôtel, et beaucoup de familles honorables n'ont jamais connu d'autre domicile. La profession de votre mari l'obligera sans doute à se déplacer, en raison des
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travaux qu'il aura à exécuter. Comme vous devez le suivre, il est inutile de vous créer une installation qui partout serait provisoire. A l'hôtel où vous vivrez, qui sera décent, et môme d'un genre assez relevé, votre pension complète coûtera évidemment plus (jue votre mari ne dépensait avant son mariage. C'est moi qui payerai cette pension à raison de cinq dollars par jour et par personne. Vous aurez une chambre, un salon et un cabinet de toilette pour ce prix, plus votre nourriture, à moins que vous ne préfériez vous passer de salon et avoir deux chambres; c'est votre affaire. Ma nièce doit avoir un peu d'argent à elle, pour ses menues fantaisies : je lui remettrai deux cents dollars tous les mois. Et je ne veux entendre parler de rien autre. Notre loi, monsieur d'Albremont, porte que tout mari est tenu d'entretenir sa femme suivant sa position. \'ous gagnez beaucoup d'argent; vous l'habillerez convenablement et vous ferez en sorte qu'elle soit heureuse .
Tl se tut. Victorien inclina silencieusement la tête. Cet arrangement très large, qui représentait trente mille francs par an, était bien méprisable en comparaison de ce qu'il s'était imaginé. De plus, on les mettait tous deux à la porte, très poliment, mais à la porte tout de même. Après avoir rêvé un appartement complet chez John Bruce, il se fût contenté de celui de Zite, dont elle lui avait un jour décrit les enchantements; il trouvait dur maintenant d'aller loger à l'hôtel, comme un nouveau débarqué.
Il se dit ensuite que, pour un début, après tout, ce n'était déjà pas si mal; au premier rhume de Zite, Annie intercéderait auprès de sa tante et la tante auprès de l'oncle, pour la faire rentrer au colombier, où, bien entendu, il l'accompagnerait, et dont ils ne sortiraient plus.
Zite n'en avait pas pensé si long. Timidement, elle s'était approchée de son oncle. Une main
appuyée sur le bureau, l'autre prête à se tendre vers lui, elle dit :
— Mon oncle, je n'ai pas mérité vos bienfaits. Je comprends à merveille que vous soyez soucieux de la dignité de la famille, et c'est à ce sentiment que j'attribue votre générosité actuelle...
— C'est vrai en partie, dit Bruce, approuvant de la tête.
— Mais vous ne nous devez rien, et vous avez été pour ma sœur et pour moi d'une bonté incroyable... Mon ingratitude n'en est que plus criminelle...
Elle s'arrêta, se mordant les lèvres pour retenir ses sanglots, puis reprit :
— Et pourtant, n'ayant aucune ressource par moi-même, je suis contrainte d'accepter ce que je voudrais refuser. Mais je vais profiter de ce que je sais pour donner quelques leçons de chant, et dès que... M. d'Albremont et moi nous pourrons vivre de notre travail, je vous prierai de cesser ce qui maintenant est un secours, et plus tard serait une aumône.
Elle ne vit pas le regard noir de fureur concentrée que lui jeta ce mari d'une demi-journée; Annie l'avait aperçu et son tendre cœur en fut navré.
— Il est méchant! se dit-elle avec horreur. Ma pauvre Zite! que va-t-elle endurer?
— Vous avez de bons sentiments, ma nièce, dit Bruce en posant sa main pleine de compassion sur l'épaule de la repentante; nous verrons plus tard ce qu'il conviendra de faire. Ne nous occupons que du présent. Vous allez luncher avec nous, monsieur d'Albremont; nous avons à travailler ensemble. Vous pourrez prendre tous les deux un train vers quatre heures; demain, nous serons nous-mêmes à New-York où nous vous retrouverons.
C'était irrévocablement fini: Zite était chassée du
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paradis Icrieslie, sien la veille encore, cl d'Albrcinonl n'y était ]^as entré. Elle ressentit tonte l'iiorreur de riiôtel épronvéc la nuit précédente et frissonna en songeant à la compagnie inévitable de cet homme, qui lui semblait dos à présent une promiscuité dégradante.
En un clin d'œil elle sonda l'abîme où elle était tombée. Mais il était trop tard. Après l'outrage qu'elle avait infligé A ses parents, elle ne pouvait plus encore refuser de leur obéir. Résignée en apparence, elle suivit sa tante et sa sœur dans une autre pièce, pendant que les deux hommes pencliés sur le plan du réseau, comparaient et classaient les aquarelles déjà prêtes, en prenant des arrangements pour les autres, comme si rien n'était arrivé.
— Zite, fit Annie, je ne te verrai plus! L'aînée enlaça tendrement la cadette.
— Jamais je n'ai compris combien je t'aimais, ni combien tu m'aimais, chérie, lui dit-elle. Je ne sais pas ce qui arrivera, mais je te verrai; cela, je te le jure.
— Zite, dit Mme Bruce, tu sais que tu viendras chez nous toutes les fois que tu en auras envie.
— ■ Ne me dites pas cela, ma tante, ne soyez pas si bonne! Vous me brisez le cœur! Je ne dois pas venir trop souvent. Il faut que je m'accoutume à cette vie que j'ai choisie... J'ai été folle, ma tante, voilà la vérité; oui, folle de méchanceté, d'aveugle colère...
— Je ne comprends pas! fît Aime Bruce inquiète. — ■ J'étais enragée contre mon oncle. Je ne voulais
pas qu'on me traitât comme un oiseau en cage, pendant cinq ans : j'ai voulu montrer que je pouvais me maiier malgré lui... Et il est si bon! mille fois trop!
— Tu pouvais choisir ailleurs et mieux, fît Laure avec reproche.
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Zite hésita, puis son âme s'épancha tout entière. Elle prit une main à sa sœur, et une autre à sa tante, comme pour se lier à elles.
— J'ai demandé à Harry, fit-elle sans honte, car l'humiliation présente absolvait toute la confusion du passé. Ilarry est un brave cœur. Il n'a pas voulu vous déplaire, et m'a dit que, dans quatre ans et demi, il viendrait me prendre si je le désirais encore... J'étais folle, vous dis-je; je l'ai chassé... Je ne suis pas digne de lui, ni de vous...
Elle mit sur ses yeux secs les deux mains compatissantes qui serraient les siennes.
— Et puis, d'ailleurs, reprit-elle, je l'ai bien vu... Harry ne m'aime plus. Il m'a jugée pour ce que je vaux, et j'ai perdu son affection. Il mérite une meilleure femme que moi... Voilà pourquoi j'ai fait mon malheur. Ne me plaignez pas!
Les trois femmes restèrent silencieuses. Que répondre à de tels aveux?
— Zite, fît Mme Bruce, tu n'as pas d'argent... tu en auras besoin. Je t'en donnerai.
— Non, merci, ma tante, fît avec fermeté la nouvelle épousée. Je n'accepterai rien de vous, ni de personne. Mon oncle me donne beaucoup trop.
— Mais si, un jour, il le fallait absolument... insista Mme Bruce.
Zite lut dans ses yeux la pensée qui avait guidé miss Raven lors du don du chèque.
— J'ai ce qu'il faut pour conquérir ma liberté, en quelque pays que ce soit, dit-elle, en portant son doigt sur son corsage, où bruissait le papier soyeux. Et tantôt j'irai voir miss Raven. Do vous, rien, ma tante; si je dois faire une autre folie, que ce ne soit pas avec votre argent. N'y soyez pour rien, oh! mon Dieu!
— Tu ne l'aimes pas, ton mari? demanda Mme Bruce tout bas.
— Je crois que je ne l'aimerai jamais... Hester
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l'a dit : nous ne soiiinics pas de la iiiènic race. Et (jiie sérail un amour sans estime, sans confiance, sans tendresse?... Je ne le connais pas!
Avec un soupir, elles séparèrent leurs mains unies. Le découragement de Zile semblait à sa tante plus cruel (jue la colère. Que serail-cc lorsque les réalités du maiiagc auraient aclic\é de la rebuter?...
— Plaise à Dieu, pensa l'excellente femme, qu'un jour elle puisse s'attacher à ses enfants!
Dans l'après-midi, comme elle l'avait dit, Zitc alla clicz Ilestcr Ra\en.
— l^lli bien? dit l'infirme en la voyant entrer.
— Je vous dois tout, aujourd'hui, répondit l'épousée en indicpiant les vêtements qu'elle portait. Demain je devrai tout à mon oncle. Il a été admirable; et moi, je \oudrais être morte.
— Déjà! fît Hester en se penchant pour scruter curieusement le visage de cette mariée de la veille, dont les discours étaient si étranges.
— • Oui, déjà; et je ne sais de cet homme rien de plus qu'au moment où nous avons quitté votre maison. Que sera-ce si je dois un jour le connaître de plus près?
— Ce ne sera pas long, fit Hester avec un sourire incisif. Monsieur 'otre mari ne me semble point fait pour chanter des sérénades sous vo? fenêtres. Vous avez faii; une folie, ma belle Zite.
— Oui m'y a poussf'e? demanda violemment la jeune fille.
^ Oh! pardon! poussée n'est pas le mot : aidée, oui. C'est vous-même qui avez tout organisé, ne l'oubliez pas! Vous êtes seule responsable, ma chère.
— ■ Devant le mond'^ peut-être, fît Zile en se levant. Devant Dieu, ce sera peut-être autre chose, A vous, pourtant, je ne puis dire que merci du don royal...
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— Ne parlons pas de cela, fit Ilester en écartant de la main cette idée importune. L'argent ne signifie rien en lui-même : c'est l'usage qu'on en fait qui le rend bon ou mauvais. Vous partez?...
— A quatre heures; je dois suivre mon mari, dit ironiquement Zite. Mon oncle nous loge à l'hôtel.
-- Très bien pensé. Cela ressemble à John Bruce. Les bonnes relations pourront donc durer plus longtemps. Alors, au revoir. Il vous arrivera sûrement quelque chose d'intéressant, que vous viendrez me raconter. Vous êtes trop belle pour une existence bourgeoise. Vous n'avez pas idée de l'effet que vous avez produit hier sur ce troupeau de moutons. Votre beauté presque tragique à défrayé bien des conversations. J'ai dit que vous deviez avoir mal à la tête pour être pale comme cela. Et c'est ainsi que vous avez pu partir...
— Merci, fit Zite avec amertume.
Sur la porte, elle se retourna.
— Je crois, dit-elle, que j'aurais mieux fait de me jeter là, — elle indiquait le bras de mer, visible par la fenêtre, — que de m'abaisser...
— Attendez donc, ma chère! Pour parler de la sorte, il faudrait connaître la vie et vous l'ignorez. Dans quelque temps, vous me confierez vos impressions. Au revoir, ajouta miss Raven.
— Adieu! dit Zite.
Tout s'arrangea comme l'avait ordonné Bruce. Zite se passa de salon et demanda deux chambres. Puis, lasse de s'entendre supplier, blâmer parfois presque jusqu'à l'insulte, un jour, elle laissa la porte de communication ouverte. Cette vie d'orages lui était odieuse : peut-être obtiendrait-elle ainsi la paix?
Une sorte de paix, en effet, régna dans l'appartement qu'Annie s'ingéniait à embellir de toutes façons. Bruce commanda de nouvelles aquarelles et Victorien les fît très convenablement. Les jeunes
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niai'ics iïiieiit iiivilcs dans nombre de maisons; d'aiiUes leur demeurèrent implacablement fermées.
— C'est la vie, dit miss Uaven, quand Zile vint s'en plaindre à elle. Moi-même, ma chère, je ne donnerai pas de bals cet hiver.
— Pourquoi?
— Pour ne pas èlre forcée d'inviter \olre mari. Celait bon pour une fois, à la campagne; mais, malgré son litre et son rang, ce n'est pas un gentilhomme étranger. J'ai vécu en Europe, et je sais comment sont les gentilshommes d'outre-mer; M. d'Albremont est un étranger tout court.