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VERS LA FRANCE

La journée s'écoula, rapide et à la fois interminablement lente, comme il arrive quand les âmes sont trop pleines. Après avoir pris un repas léger a\ec les siens, Harry se rendit à son bateau et s'installa dans sa cabine, puis retourna sur le pont. C'était une de ces exquises soirées du Nord, faites de lumière indécise et d'ombre flottante, où rien n'est obscur et rien ne se laisse voir distinctement. La mer battait à petits coups rapides, phosphorescents, le flanc du grand navire encore immobile, secoué par le grondement de ses machines et le cliangement des bagages.

La colossale statue de Bartholdi, la Libéria éclairant le monde, dressait son fanal flamboyant haut dans le ciel encore clair, jetant une nappe de clarté aveuglante sur les milliers de maisons de plaisance, d'hôtels, de parcs, de forts, qui enserrent la magnifique rade de New-York.

L'émotion intime et profonde, trempée de larmes, qui, bon gré mal gré, lègne sur le navire à cette heure des séparations peut-être éternelles, gagnait

même les indifférents, même les heureux. Un mur mure assouidi de douces paroles chuchotées à voix basse, de sanglots étouffés, de baisers renouvelés avec tendresse ou passion, courait sur la foule affairée où les plus bruyants baissaient la voix, par compassion pour la douleur qui passait près d'eux sous un voile... Des bouquets embaumés, portés par des jardiniers, arrivaient avec des cartes ou des lettres, frêle souvenir destiné à survivre le plus longtemps possible à l'arrachement des adieux.

Harry ne se croyait pas l'âme si fragile; son cœur déborda aussi pendant qu'il songeait au père vieilli, à la mère fatiguée, qu'il avait laissés là-bas, sur le bord du Saint-Laurent... Ils songeaient à lui, à cette minute, en regardant le chronomètre, exactement mis à l'heure, qui annoncerait la minute où ce cher fils unique quitterait la rive américaine pour aller vers l'inconnu.

Une petite main s'appuya sur son bras, une gerbe de roses parfumées toucha sa poitrine; Annie était devant lui, avec Mme Bruce.

— Oh! vous êtes venues! s'écria-t-il, plus ému qu'il ne Aoulait le laisser voir. Je \ous avais dit adieu tantôt...

— Avais-tu pensé que nous te laisserions partir ainsi? demanda la tante. Ton oncle n'est pas venu : il n'aime pas les séparations; mais il t'envoie ceci : tu peux le prendre sans remords.

Elle glissait dans la jaquette de son neveu un portefeuille où il trouverait de quoi faire maintes éludes, sans cela inaccessibles à la médiocrité de ses ressources.

— L'oncle est trop bon, murmura Harry. Diteslui que ce sera bien employé.

— Il le sait. Et maintenant, au revoir, mon enfant.

— Au revoir, mon cousin, dit Annie, en attachant sur lui ses doux yeux pleins de mélancolie.

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Il les cnloura de sos bras loutns les deux. Que c'était bon, à cette heuie-là de se sentir encore si près des siens! Eût-il jamais cru être ému à ce point?

(?omme elles s'écartaient, une femme élégante, l'iacloppée d'un grr.nd manteau, s'approcha de lui; il ne la reconnut [)as et se relira pour lui faire place.

— Oh! Ilarry, dit-ello tristement, suis-je à ce [)oint changée?...

Ch .ngée en effet, Zitc n'était plus ffue l'ombre d cllc-tnèmc. Toujours g andc et belle, à peine alourdie par le fardeau de sa maternité future, elle a. ail conservé ses cheveux d'or, ses yeux noirs, ses lè'.res lincment dessinées, mais les yeux avaient pleuré, un pli amer maïquait la bouche, toute la ioyale (lerlé de sa beauté célèbre s'était transformée en dédain ou en douleu ...

— Vous êlcs venue, Zitc, fît Harry, profondéiKMil touché.

— .);> su s \enu;* -eule... Je vous ai gravement )'! ': se e! j'ai détruit ma vie. Si je \ous ai c lusé îii !' ia^rin, vous ])ouvoz rne le pardonnei', car...

EIL^ n'achjv.i pas. Les lèvies de son cousin jiaiciil sur sa main ganté-\ Il la fît asseoir le long lia bord.

— Je m'en vais, dit-elle en résistant un peu. J'ai aperçu ma sœur, elle ne peut être loin, et je la \ois si raiement...

— Attendez, fit Harry qui s'échappa en courant. Sur la passerelle, il rejoignit les deux femmes

prêtes à gagner le quai, et les ramena en prononçant un seul nom.

Toutes les trois se serrèrent les mains avec une inexprimable angoisse. Dans ce gris, au milieu de la foule, trop de sentiments complexes les agitaient.

— Emmenez-la, dit Harry à Mme Bruce, et que Dieu vous bénisse, Zite, d'être venue!

— J'ai trouvé ma récompense! fît-elle avec un sourire, ombre de ceux d'autrefois. Tenez, cousin, mon portrait, telle que j'étais... avant. Vous pouvez le garder, Harry. Il a raison, ma tante : emmenez-moi.

Elle appuya sur sa sœur son bras défaillant, et, soutenue par Mme Bruce, elle quitta le paquebot au moment où la sirène mugissante annonçait le départ.

Harry suivit des yeux le groupe qui s'éloignait lentement, pareil à ces théories de pleureuses que l'ont voit sur les tombeaux antiques; puis l'hélice battit le flot, le navire tourna lentement sur luimême, et Harry Saint-Mesmin quitta l'Amérique, en pensant que c'est bien étrange, en vérité, de ressentir tant de chagrin quand on voit se réaliser le rêve de sa vie! Le parfum grisant des roses qu'il serrait machinalement dans sa main le ramena à des pensées moins tristes, et il descendit dans son étroit domaine, pour mettre les fleurs dans l'eau fraîche.

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