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SOIRÉE EN FAMILLE

Deux mois s'écoulèrent comme un rêve.

Harry était arrivé à Paris. Installé dans une chambre d'hôtel du quai Voltaire, de sa fenêtre, en s'éveillant, il regardait couler la Seine, frissonner les marronniers séculaires, courir les voitures et les bateaux. La vie active et généreuse de la grande cité battait aussi dans les artères du jeune artiste; il s'occupait de tout, s'intéressait à tout, surveillait les concours et les expositions comme s'il y eût déjà pris part, et, le soir, écrivait aux siens de longues lettres, véritable journal de son existence.

Tantôt à La Forme, tantôt à New- York, les enveloppes bourrées de papier noirci apportaient une parcollc de cette vie aux chers êtres lointains, qui le sonlaicnt plus près en lisant sa prose alerte et rapide, parfois drôle et toujours vibrante de sincérité.

Il avait été convenu, pour épargner les redites, (juc Mme Saint-Mesmin enverrait à sa sœur Laure les lettres qu'elle recevrait; et réciproquement Mme Bruce expédiait les siennes à La Ferme, après en avoir pris connaissance. De la sorte, il n'y avait pas de lacunes dans ce courant affectueux qui reliait des cœurs matériellement si éloignés les uns des autres.

Bruce s'informait brièvement de son neveu, mais sa pensée était ailleurs. Les derniers convois de rails étaient partis; les maisons démontables qui ser- \'iraient de stations dans la région déserte que devait traverser le nouveau chemin de fer avaient été expédiées et gisaient sur le sol, à leur place, prêtes à être montées en vingt-quatre heures. Tout cela se passait loin, et la fièvre du travail agitait pourtant le directeur jusque dans son fauteuil, où il restait des demi-journées seul, penché sur les cartes, suivant le tracé avec la pointe d'un crayon ou cherchant, sur du papier à calquer, des lignes que seul il pouvait comprendre. Il se levait, plus fatigué que le dernier de ses manœuvres, là-bas, sur le sol pierreux du Dakota. Parfois il retournait dans ses doigts et ajustait les pièces d'un mécanisme enfermé dans son coffre-fort avec ses papiers les plus précieux.

Pour se reposer, il allait mystérieusement visiter son nouveau palais, où chaque jour s'ajoutait un détail charmant ou somptueux. Son chemin de fer et son palais, ces deux enfants de son cerveau surmené, le passionnaient presque également et l'agitaient doublement, au lieu de le délasser l'un de l'autre.

Un soir, enfin, contrairement à ses habitudes, il entra dans le petit salon où Mme Bruce lisait, pendant qu'Annie, un ouvrage entre les doigts, rêvait d'un air soucieux.

— Venez toutes les deux, leur dit-il.

Elles le suivirent dans une pièce ordinairement inhabitée; il les fît asseoir au milieu, sur deux chaises préparées, puis il tourna le bouton de l'électricité et tout devint noir.

Soudain, sur un écran blanc, qu'elles n'avaient pas aperçu, se projeta un cercle lumineux, et les aquarelles de Victorien défilèrent les unes après les autres, avec des couleurs brillantes — un peu trop peut-être — faites pour émerveiller les yeux d'un public encore peu connaisseur.

— Oh! s'écria Laure, c'est parfait, John! Comme cela les amusera!

Annie battit joyeusement des mains. C'était vraiment très réussi; l'invention ferait fortune : impossible de s'ennuyer en voyage avec cette distraction, même la nuit, même par le mauvais temps.

— Cela vous plaît-il? demanda l'inventeur.

— C'est parfait, répéta sa femme ravie.

— Attendez un peu. Fermez les yeux. Elles obéirent.

— Et maintenant regardez! fît Bruce triomphant. Les paysages continuaient à se projeter sur

l'écran, mais quelque chose était changé. Une combinaison singulière semblait donner un frisson aux arbres, faire bondir l'eau des cascades, voler les nuées dans le ciel...

— Oh! John, s'écria Mme Laure, vous ne m'aviez pas parlé de cela!

— Cela, ma chère, dit-il gravement, c'est un secret de l'avenir. Nul n'en a encore connaissance que nous trois, et nul ne le saura d'ici quelque temps.

L'appareil marchait toujours; les paysages se suc-

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cédaioutsaiis secousse, comme ils se déplacent devant les fenôlres d'un wagon, avec une parfaite réalité. Bruce arrêta le mouvement et la salle redevint claire. Sa femme lui saisit les deux mains, avec une émotion profonde.

— C'est la vie, dit-cllc, le mouvement et la vie... John, vous avez trouvé une grande chose!

— C'est l'enfance d'une chose nouvelle, dit-il. Je la réserve pour plus tard! Il y a beaucoup à travailler là-dedans, et je ne veux pas y admettre quelqu'un dont je ne serais pas sûr...

— Ilarry? suggéra Mme Bruce.

— Précisément, Harry est l'homme qu'il me faut. Mais, actuellement, ni lui, ni moi n'avons le temps de nous en occuper. J'ai voulu vous donner cette petite fête, mes chères. Cet appareil est le premier, je le garde. Les autres, ceux qui n'ont pas le mouvement, sont déjà livrés en quantité suffisante. Je suis content.

Rarement ce mot avait franchi ses lèvres dans le courant d'une vie si bien occupée; sa femme comprit qu'il se rendait enfin justice, et que cette heure compterait pour eux dans l'avenir.

Il les emmena, ferma la porte, dont il prit la clé, et retourna avec elles dans le petit salon.

— Je vous donne ma soirée, fît-il d'un air gai; Annie, un peu de musique, et vous, ma chère, une tasse de thé, je vous prie.

La jeune fille disparut, et l'instant d'après, les sons du grand orgue firent vibrer les cristaux des étagères.

C'était un chant grave et puissant, qui traduisait une âme haute et pure. C'était une prière reconnaissante, un hymne triomphal, que ses doigts envoyaient au ciel, dans le hall à peine éclairé. Par la porte ouverte à deux battants, les sons pénétraient jusqu'aux époux, qui s'étaient assis l'un près de l'autre, les mains unies, oubliant l'eau qui ronronnait dans la bouilloire.

Puis des mélodies ailées volèrent dans les notes hautes, d'abord avec le frisson secret des espérances prisonnières, puis l'essor des joies délivrées; l'orgue tonna, chantant la gloire... Heureuse Annie, qui savait exprimer ainsi ce que ses lèvres se refusaient à dire!

Elle se tut; pendant un long moment, l'air sonore vibra, plein d'harmonies confuses.

— C'est elle qui fait cela? demanda John.

— • C'est sa manière de parler au bon Dieu, dit Laure, les yeux humides, et je suis persuadée qu'il l'entend.

La jeune fîUe rentra, un peu pâle, comme elle était toujours après ses séances à son orgue. C'était son ami, il faisait partie d'elle-même; elle l'interrogeait, et il lui répondait.

— Embrasse-moi, ma fille, dit Bruce gravement. Elle lui apporta son front pur et ses yeux de

vierge; il y posa un baiser.

— Tu me rends heureux, dit-il. Vous, Laure, vous avez fait la joie de ma jeunesse; celle-ci sera, avec vous, la consolation de mes vieux jours.

Annie n'osa parler; elle avait l'âme trop pleine. Modestement, elle se retourna vers la table à thé et s'occupa de servir son oncle.

— Veux-tu aller voir ta sœur demain? demanda celui-ci.

Un regard éloquent lui répondit. Il tira de sa poche un carnet de chèques, signa un bout de papier et le donna à sa nièce.

— Tu t'achèteras quelque chose, dit-il en détournant la tête; ce que tu voudras, et tu donneras le pareil à Zite. Sors de bon matin, va la chercher, promenez-vous en voiture. Elle sera seule bien avant dix heures.

— Merci! dit la jeune sœur, le cœur gonflé de joie. Oh! mon oncle, je vous aime tant!

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