RÈGLEMENT DE COMPTES
L'hoilogc du hall sonna dix coups et Victorien d'Albrcmont parut sur le seuil du cabinet directorial de John Lewis Bruce. A cette école, il avait appris l'exactitude, et, ce jour-là plus que tout autre, il n'eût eu garde de se faire attendre : c'était l'heure impatiemment attendue qui allait décider de son avenir.
— Bonjour, dit tranquillement le directeur; je suis bien aise de vous voir. Asseyez-vous. Pas d'aquarelles aujourd'hui, eh! C'est fini pour le moment!
Une certaine gaieté se jouait autour des lèvres du tout-puissant maître des chemins de fer. Il était de bonne humeur; on eût pu l'être à moins.
— En effet, répondit Victorien, s'adaptant surle-champ aux circonstances.
Cette facilité de se mettre au diapason des autres l'avait beaucoup servi dans son existence.
— Plus d'aquarelles, pour le moment au moins, reprit-il ensuite, nous verrons.
— Et vous êtes venu chercher votre argent? fît Bruce avec cette même gaieté mystérieuse qui eût intrigué tout homme moins piéoccupé de lui-même que son interlocuteur,
— • Si \ous le jugez bon, dit celui-ci d'un air négligent.
Bruce s'appuya au dossier de son fauteuil et prit dans sa main gauche le couteau à papier, son confident habituel.
— Votre compte est là, dit-il sur cette feuille de papier. Vous avez tenu vos engagements, je tiens les miens : c'est très bien. Mais, d'abord, dites-moi,
monsieur d'Albremont, que comptez-vous faire, maintenant que nos travaux sont terminés?
— J'ai plusieurs choses en vue, répondit l'époux de Zite. On m'a fait des propositions...
— Acceptables?
— Brillantes.
— Peut-on savoir? demanda Bruce en le regardant d'un air calme.
— Oh! mon Dieu, oui! La concurrence... Ceux qui voulaient faire ce que vous avez fait, et qui n'y ont pas renoncé.
Bruce retourna son couteau à papier.
— C'est venu, comme cela, tout seul? fit-il en examinant son aquarelliste.
— Rien ne vient spontanément : on peut aider ou retenir un hasard heureux, répliqua celui-ci en détournant la tête.
— Exact, fit Bruce. Et qu'est-ce que vous en dites?
— Cela dépend de vous, monsieur Bruce. Je suis ^otre employé, vous me payez et vous me congédiez, je cherche de l'emploi ailleurs, j'en trouve... Que peut-ont blâmer là-dedans?
— Je ne bh^me rien du tout, répondit tranquillement le capitaliste. Vous n'avez pas besoin de vous défendic. Vous ne seriez pas un peu mécanicien, par hasard?
D'Albremont, surpris, esquissa une dénégation.
— Vous n'avez jamais démonté une horloge ou un simple coucou, ou môme une serrure, pour savoir comment cela fonctionne?
— ■ J'avoue, fît le peintre, pris au dépourvu, que je n'y ai jamais songé. C'était si loin de mes préoccupations artistiques...
— D'accord. Cependant, c'est quelquefois utile; mais vous n'en aviez pas besoin. Vous êtes satisfait du patti que j'ai tiré de vos aquarelles? Les projections sont réussies?
— Très réussies.
— Vous savez comment cela marche?
— Mais au moyen d'un mouvement d'horlogerie, je suppose, fit d'Albrcmont interloqué. Vous m'avez dit (juo c'était votre affaire, je ne m'en suis pas l)réoccupé.
— C'était mon affaire, répéta l'inventeur. Je suis bien aise que vous soyez satisfait du parti que j'ai tiré de voire œuvre. C'est un joli spectacle, tout à fait nouveau et qui aura du succès.
— Alors, puisque vous êtes content, fît hardiment l'aventurier, j'ai droit à la prime promise en cas de satisfaction complète?
Bruce réfléchit un peu.
— Voyons, dit-il, d'abord nous réglerons la question de fond. Nous étions convenus d'une somme, sans rabais, quelle que fût la quantité : cinquante dollars par aquarelle; vous en avez exécuté trois cents... ci, quinze mille dollars en chiffres ronds. Voici votre solde.
Il poussa devant le peintre une feuille de carnet couverte de chiffres, à laquelle un chèque était fixé par une épingle.
D'Albremont vérifia les chiffres, pour les convenances, car il savait son compte à un centime près, puis il ôta l'épingle, prit le chèque et regarda son protecteur.
— Et après? fit-il.
— • Après? répliqua Bruce, c'est tout. Que voudt^icz-vous de plus? En ce qui regarde le travail supplémentaire : adaptation de vos peintures aux procédés modernes nécessaires pour les projections, il n'y a pas lieu à payement, puisque vous avez reconnu \ous-même n'y rien com.prendre?
Pris au piège, le peintre se mordit les lèvres. L'inquiétude le gagnait en m^ême temps qu'une vague colère. Bruce regarda la petite pendule de son bureau : il n'était pas pressé, désirant laisser aux
deux sœurs, en ce moment réunies, le temps de jouir pleinement de leur rencontre.
— Reste seulement, reprit-il, en se penchant un peu sur son bureau, où il appuya ses deux coudes, reste la prime convenue en cas de satisfaction... Eh bien, sur ce point-là, il y aurait beaucoup à dire : je suis content de votre travail, et je ne le suis pas de votre conduite.
— Monsieur, s'écria Victorien en se levant, une main sur son cœur ou plutôt sur la poche où il avait déposé le chèque.
— Asseyez-vous, répliqua tranquillement John Bruce : ne nous fâchons pas; cela fait perdre du temps et dire des bêtises. Depuis que vous avez épousé ma nièce, je lui ai remis une somme totale de cinq mille dollars, que vous avez au moins partagée avec elle, sinon accaparée en entier, car il ne me semble pas qu'elle en ait beaucoup profité. C'est un assez joli denier et je pourrais dire que je vous trouve très suffisamment récompensé... Ne m'interrompez pas, je vous prie; moi, je n'interromps jamais. Cependant, n'ayant pas l'habitude de lésiner, j'arrangerai cela autrement : les questions personnelles ne doivent pas se mêler aux questions d'argent. Donc, à titre de bonté, de prime, d'épingles, ou sous toute autre désignation, voici un chèque de deux mille dollars, que vous pouvez prendre sans crainte de vous brûler les doigts,
D'Albrcmont avait passé successivement par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et par toutes les variétés de la fureur. Néanmoins, il prit le chèque et l'envoya rejoindre l'autre. Puis, se penchant vers l'oncl'^ de sa femme, les coudes au bureau, dans une pose identique, il dit à demi-voix :
— Epingles... soit. Mais ce n'est pas cela, monsieur Bruce, pas cela du tout; je regrette que vous ne l'ayez pas compris.
— Compris quoi? demanda Bruce impassible.
— Que l'affaire ne peut pas se terminer ainsi.
— C'est pourtant la seule manière de nous séparer convenablement, dit l'homme riche à l'aventurier qu'il avait tiré de la misère.
— Oh! pas du tout! Vous ne voyez pas les choses sous leur véritable jour.
— Veuillez alors les éclairer, dit froidement Bruce en s'appuyant au dossier de son fauteuil.
— Vous m'avez fait travailler, non comme un étranger, un manœuvre, mais comme un collaborateur... Vous m'avez donné des conseils, reçu à votre table, laissé épouser votre nièce...
— J'ai eu tort, je l'avoue, fît Bruce, dont les oreilles commençaient à rougir.
— Et c'est en collaborateur que j'entends être payé.
Le directeur le regarda en levant ses sourcils noirs jusqu'au milieu de son front. La brutalité du ton, plus que l'exigence, le surprenait au dernier point, — l'éclairait aussi, définitivement sur le genre d'individu auquel il avait affaire.
— Vous faites une société par actions, reprit Victorien; je suis très au courant. Je veux des actions : un demi-quart, seulement; mettons un vingtième. Vous voyez que je ne suis pas exigeant.
Bruce déposa tranquillement son couteau à papier sur la table.
— Je regrette, mon cher monsieur, dit-il, de voir combien peu vous connaissez les affaires. Quand je vous ai dit, tout à l'heure, que vous auriez dû savoir démonter une montre, ou seulement une serrure, cela \oulait dire qu'il faut connaître à fond les choses avant de s'en mêler. Vous n'aurez pas d'actions, je suis fâché de vous le dire.
— Alors, je vais à l'autre compagnie, fît d'x\lbremont en se levant.
Bruce étendit la main pour le retenir.
— L'autre compagnie n'existe pas, dit-il d'un ton
colmc. Aie prenez-vous pour un nigaud, ou pensezvous que je croie à Croquemitaine? On ne fabrique pas une compagnie comme cela, tout d'un coup! J'en sais quelque chose!
— Si elle n'existe pas, elle existera, fît d'Albremont les dents serrées.
Bruce le regarda attentivement et dans ses yeux d'acier une ombre qui ressemblait à la crainte vacilla un instant.
— Il a calqué mes plans, se dit-il, et le misérable veut les vendre!
Ce fut rapide comme un éclair; avec la présence du danger, la force revint au vieux lutteur.
— Je sais de qui vous voulez parler, dit-il : ceuxlà n'ont pas besoin d'aquarelles, et ce n'est pas de la peinture que vous voulez leur vendre. C'est une malhonnêteté que vous voulez faire.
D'Albremont feignit de n'avoir pas entendu.
— Je veux, dit-il, être récompensé proportionnellement a mes peines et selon mes droits.
— Vos peines sont payées beaucoup plus cher que vous ne les avez estimées vous-mêmes! riposta Bruce.
— Alors, je n'étais pas votre neveu! répliqua impudemment l'aventurier.
Le potentat se leva et croisa les bras sur sa poitrine.
— \'oilà! dit il. Vous êtes entré frauduleusement dans ma famille et vous voulez en profiter pour me mettre la corde au cou! Et, quand je résiste, vous me menacez; et, si je refuse, vous me vendrez? Eh bien, essayez!... Sortez!
D'Albremont prit son chapeau et salua cérémonieusement.
— Vous vous en repentirez, mon oncle! dit-il. Ce nom acheva d'exaspérer John Bruce.
— Ce n'est pas pour l'argent, dit-il, les dents serrées, la mâchoire saillante, comme un dogue prêt
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ati conil)ûl. De l'argoiit? JVn rioniic tous les jours à pleines mains. Mais il ne sera pas dit que moi, John Bruce, rhonnéle homme, l'irréprochable, j'aurai cédé devant les menaces d'un voleur.
-— \'oleur? répéta d'Albremonf. fi'éniissant de rage.
— Voleur! Oui! vous m'avez volé ma nièce pour en faire votre instrument... Heureusement elle est de bonne race, et vous n'arriverez jamais à la pervertir. La fille de Del)rode est capable d'une folie, mais d'une action douteuse, jamais!
— Eh bien, puisque je l'ai \olée, je l'emporte, dit Victorien, en apparence redevenu maître de luimême. C'est mon butin, je le mets en sûreté. Elle est à moi; je l'emmène en Europe, et jamais, vous entendez? jamais ni vous ni les vôtres ne la reverrez vivante. Si elle meurt, je vous renverrai son cercueil. Cela se fait dans vos « premières familles. » Adieu, monsieur Bruce.
Il sortit en fermant soigneusement la porte.
Bruce resta une minute immobile, puis il se précipita sur son jeu de sonneries. Trois ou quatre serviteurs arrivèrent essoufflés.
— Miss xA.nnie est dehors? demanda-t-il, avec l'espoir de la faire retrouver avec Zite dans quelque magasin avant que d'Albremont fût rentré chez lui.
— Miss Debrode arrive à l'instant, monsieur; on dételle sa voiture, répondit le valet.
— Allez, fit Bruce, les congédiant.
Besté seul, il fît deux ou trois tours sur l'épais tapis, puis, comme toujours dans ses détresses extrêmes, il ouvrit la porte qui conduisait chez sa femme.
—■ Laure, dit-il, je me suis emporté... J'avais raison, mais je crois que j'ai eu tort tout de même... Ce misérable va enlever Zite... Annie ne pourra pas le supporter.
— Elle en mouira de chagrin! fit Laure en joi-
giianl ses mains apitoyées. Oh! John, était-ce nécessaire?
— L'honneur le commandait, ou du moins je l'ai cru, dit-il. A présent, il faut essayer de la reprendre avant qu'il puisse partir.
— Ce ne sera pas légal... murmura Mme Bruce. Son mari fît claquer dédaigneusement ses doigts.
— Légal ou non, si je puis mettre la main sur un pli de sa jupe, la jeune femme viendra avec, et il ne la retrouvera pas, je vous en fais le serment.
Annie entra, les yeux brillants, les mains pleines de fleurs.
— Oh! tante, dit-elle en courant à eux, nous avons acheté de si belles choses pour le bébé, si vous saviez! Et Zite est si contente! Depuis bien longtemps je ne l'avais pas vue gaie comme aujourd'hui!
Silencieusement, John Lewis Bruce attira à lui la tête souriante, au regard si tendre, au sourire épanoui, et, sans qu'elle s'en aperçût, pendant qu'il baisait ce front charmant, une larme, la première qu'il eût versée, peut-être, depuis l'époque où il aimait sa fiancée sans pouvoir l'obtenir, une larme (le millionnaire tomba dans les cheveux de l'enfant, où elle se perdit.