LE ROI DU PAPIER
John Lewis Bruce, assis dans son cabinet directorial, dépouillait son volumineux courrier. Encore n'ouvrait-il que celles des lettres qui portaient une marque convenue; le reste était livré à la douzaine de secrétaires qui, dans une autre aile du bâtiment, décachetaient offres et demandes, inventions saugrenues, propositions de brevets à acheter, découvertes destinées à révolutionner non seulement l'industrie du papier, mais toutes les industries du monde.
Après avoir rejeté sans examen une douzaine de lettres copieuses, sur la seule inspection de la signature, il poussa un : ho! de satisfaction en voyant l'écriture de son neveu Harry.
Le visage de Bruce était beau, d'une beauté massive, mais régulière. Ses cheveux d'argent, prématurément blanchis, ainsi que sa barbe immense et soigneusement peignée, encadraient un nez droit.
des lèvres minces, que laissait voir la moustache rasée au plus près, et des yeux bleu d'acier, qui vous perçaient comme une pointe.
Bruce s'était fait une physionomie, cl il la gardait en toute circonstance. Ce Roi du Papier, milliardaire et sûr d'augmenter sa fortune, voulait être certain, quand il rencontrait son portrait dans une vitrine au milieu de ceux des « hommes du jour », que la ressemblance était toujours et de tout point parfaite.
La lettre de Harry ressemblait à ses discours : il fallait bien que l'oncle eût une certaine partialité à l'égard de ce beau neveu franc et loyal pour lui passer le manque de décorum dont il faisait preuve... Et encore Harry s'était bien surveillé, pour écrire au Crésus qui tenait dans sa main le pain de deux orphelines.
(( Mon cher oncle, écrivait le jeune homme, suivant vos ordres, je me suis rendu chez mes cousines Debrode. Je les ai trouvées dans la plus stricte médiocrité, mais pleines de courage pour affronter, s'il le faut, les difficultés de l'existence. Je leur ai transmis votre proposition, qu'elles ont acceptée a\ec la joie et la reconnaissance que vous pouvez supposer. Elles sont prêtes à se rendre sous votre toit quand il vous plaira. En réponse à votre seconde question, primo : ma cousine Zite est extrêmement belle et bien faite; sa beauté est noble et imposante, avec ce grain de caprice qui sied aux jeunes filles... »
John Lewis Bruce cessa de lire, réfléchit un instant, essaya de comprendre et, ne comprenant pas, continua :
« Elle chante fort bien et sa voix est belle, « Secundo : ma cousine Annie est douce et modeste. Sa jolie figure n'attire pas l'admiration comme celle de sa sœur, mais lorsqu'on l'a remarquée, on s'attache à elle. Elle joue remarquablement du piano.
de l'harmonium et — oui, mon cher oncle! — de l'orgue. En outre, elle est bonne, tendre et dévouée, et je suis persuadé que ma tante Laure prendra beaucoup de plaisir à l'avoir près d'elle. En un mot, ces deux jeunes filles, qui ont produit tant d'effet dans la meilleure société de Montréal avant la mort de leur père, sont appelées au même succès sur le théûtre plus vaste et plus brillant du monde de New- York. »
Si John Lewis Bruce avait pu entendre l'o»/ formidable poussé par son neveu à la fin de cette tartine, il eût été horriblement scandalisé; mais la télégraphie sans fil n'existait pas à cette époque.
La corvée une fois accomplie, Harry parlait de sa famille et de lui-même, de sa mère, si tendrement attachée à sa sœur Laure, qu'elle ne voyait presque jamais, John Lewis Bruce n'aimant pas à rester seul, et Mme Saint-Mesmin ne pouvant quitter son mari, délicat de santé, toujours attaché à son domaine, qui était sa vie.
Mais ce qui n'avait pas trait à l'affaire immédiate intéressait peu le Roi du Papier : il parcourut la lettre rapidement et pressa un bouton particulier, monté en or, parmi la vingtaine d'autres boutons qui garnissaient une planchette d'ébène, à portée de sa main droite.
Il avait à peine eu le temps de décacheter deux ou trois enveloppes, qu'une porte s'ouvrit en face; dans l'encadrement des rideaux sombres parut Mme Laure Bruce.
Elle avait été la plus belle personne de son temps, et ce temps n'était pas éloigné : une quinzaine d'années tout au plus. Aux Etats-Unis, la beauté des jeunes femmes, éblouissante, se fane souvent comme ces merveilleuses roses de serre dont on est si généreux sur cette rive de l'Atlantique. Les trait purs demeurent réguliers, mais d'imperceptibles rides plissent bientôt le teint nacré, et les cheveux s'ar-
genlent, parfois bien peu après la trentième année.
C'est ce qui était arrivé à Mme Laure Bruce : telle qu'elle se présentait en ce moment, sur le fond de peluche pourpre sombre, avec sa splendide chevelure d'un blanc soyeux et éclatant comme le verre fdé, avec ses yeux gris, si semblables à ceux de son neveu Harry, avec son visage fin, d'une régularité classique, tempérée par une expression de patiente bonté; avec sa taille élégante et ses mains délicates, on n'eût pu dire, au premier coup d'œil, si c'était une jeune femme soudain vieillie, ou une femme déjà moins jeune, admirablement conservée.
Son mari la regarda d'un air satisfait. Il l'avait épousée par amour, alors qu'ils n'étaient riches ni l'un ni Tautre, mais il l'avait toujours aimée tendrement.
De plus, Laure faisait partie du luxe de cet intérieur princier : elle devait porter les plus beaux diamants, donner les plus beaux dîners, avoir les plus beaux chevaux que peut procurer l'argent à celui qui en gagne tant qu'il n'en a plus l'emploi.
— Laure, ma chère, je vous ai dérangée, dit Bruce avec courtoisie, mais je suis particulièrement pressé ce matin et la chose ne souffre pas de retard. Quel jour donnez-vous votre grand bal?
— Le 17 mars, répondit r\Ime Bruce en s'asseyant près de lui.
— Nous avons donc trois semaines devant nous : cela suffît. Laure, je vais vous faire un cadeau. Vous avez à peu près tout ce qu'on peut désirer...
— Tout! répondit-elle avec un sourire.
— Pas tout à fait, je vais vous donner deux filles : deux belles jeunes filles...
— Oh. John! fît Mme Bruce, qui tressaillit douloureusement à la pensée de la maternité désirée en vain...
— Oui, je sais, dit-il un peu nerveux, en tirant sur sa barbe splendide. Mais les regrets n'y font
rion, et ce que je vous donne, ce sont des enfants de luxe; vous les aimerez ou vous les aimerez pas, ce sera comme vous pourrez, ma chère, car vous avez le cœur trop tendre : c'osl votre seul défaut. Le sourire de Bruce corrigeait ce que ces paroles auraient pu avoir de trop sec : il caressa la belle main qui s'étendait vers lui et y déposa un baiser.
— Voyez-vous, dit-il, il nous faut des jeunes filles dans cette maison : cela nous manque; c'est comme s'il n'y avait pas assez de fenêtres. A la rigueur, une aurait suffi, mais elles sont deux. Et puis les filles, cela se marie, c'est l'ennui... mais elles ne se marieront pas le même jour... Et de plus, elles se marieront quand je \oudrai, et avec qui je voudrai, puisqu'elles n'ont rien... Et vous allez être contente, Laura; voyons, remerciez-moi!
— .Je vous remercie, mon ami, fit-elle un peu troublée, mais, qui?
— Les deux petites Debrode, naturellement!
— Ah! fit Mme Bruce avec un grand soupir de soulagement.
Elle avait craint quelque fantaisie bizarre de son mari et savait qu'on ne pouvait le faire démordre de l'idée qu'il avait arrêtée.
— Je savais bien que vous seriez contente, fît-il en riant.
Dans sa joie, il se frotta les mains, puis reprit son attitude empesée.
— • Tenez, ajouta-t-il, voici la lettre de ce grand étourneau de Harry; il ne me donne pas de détails pratiques! C'est à vous d'arranger cela avec lui et les petites. Il les amènera, naturellement. Vous avez le télégraphe, servez-vous-en. Voulez-vous un chèque? Voici.
Il signa son nom au-dessous d'une somme fabuleuse et tendit à sa femme le papier soyeux.
— Vous les logerez au second étage : deux chambres, deux salons, leur salle à manger, un
piano de concert, d'Erard; un harmonium chez elles; un orgue chez nous, en bas, dans le grand hall; la plus jeune en joue très bien; un Cavailhé-Coll : pas d'économies, Laura, vous le savez! Et, le 17 du mois prochain, nous présentons nos deux beautés. Pas un bijou, pas une perle, rien que du tulle blanc. Si, pourtant! Une agrafe en diamants dans les che veux. Demandez leurs mesures et faites faire les robes à Paris.
— • C'est bien, mon ami, répondit Mme Bruce en prenant le chèque.
— Et deux voitures : un coupé, une Victoria. Une paire de chevaux suffira pour le moment. Un personnel décent, eh? deux femmes de chambre, françaises. Je me charge du cocher. Au revoir, ma chère. Les affaires me réclament.
Il baisa sa femme au front et sortit.
Elle resta stupéfaite, debout dans la vaste pièce ornée de bronzes antiques, de tableaux de maîtres français, de meubles anciens dont le moindre représentait un capital; elle relut le chèque et demeura pensive.
• Un jour doux pénétrait à travers les grands rideaux de guipure de Venise; les ciselures des pièces d'orfèvrerie florentine brillaient sous les glaces d'une vitrine, jetant des feux amortis, au gré des flammes du foyer...
— Qu'est-ce qu'elles vont devenir dans tout cela? se demanda la bonne tante Laure. Moi-même j'ai eu si grand'peine à empêcher l'ivresse de la fortune de me monter au cerveau, et c'est venu peu à peu... Mais elles, sortir de la gêne et tomber dans le luxe, un luxe absurde, insensé, qui nous sera pardonné seulement parce que nous faisons du bien tant que nous pouvons... Mon bon John! Leur père vivait grandement, mais qu'est cela à côté de notre existence?... Ah! si John m'avait écoutée, nous aurions mené une vie bien différente. Il y a d'autre bien à
faire que celui que nous faisons! Et ces fillettes...
Elle secoua la tête tristement.
— Enfin, reprit-elle en sa pensée, nous verrons. Il est impossible que les enfants de mon cousin Debrode n'aient pas de grandes qualités. C'était un homme plein de cœur... trop de cœur, puisqu'il s'est tué à l'ouvrage. Et ces fillettes élevées sans mère... Heureusement notre éducation canadienne est bonne et forte, et j'ai confiance... Et si elles veulent m'aimer... Ahl si elles veulent m'aimer...
La tante Laure pressa ses doigts fuselés sur ses yeux pour retenir ses larmes. Son pauvre cœur avait un trou à l'endroit de l'amour maternel; bénie serait celle qui viendrait lui apporter la tendresse!
LA PLUIE d'or
Le train quitta Montréal pour s'engager sur le pont du Saint-Laurent, un des ouvrages les plus hardis de ce pays d'audaces : avec prudence, — n'oublions pas que c'est une construction canadienne, c'est-à-dire anglaise, — il franchit le fleuve, qui semblait interminable sous sa nappe de neige immaculée, et enfin toucha la rive des Etats-Unis. A toute vapeur, alors, sur les rails à peine affermis, à travers les forêts, le long des étangs glacés dans un pays arrosé de sang français, où les héros de Fenimore Cooper retrouveraient encore les traces du Derniers des Mohicans, le train fila vers l'Hudson.
Les jeunes filles, commodément installées dans une de ces voitures-palais qui ont rendu célèbre le nom de leur inventeur Pullman, regardaient défiler les paysages alors monotones, gris ou noir sur blanc, si poétiques et si parfumés lorsque le printemps a rendu la liberté aux eaux prisonnières.
A travers les larges glaces, dans les fauteuils profonds qu'on fait pivoter à son gré et qui peuvent se transforrner en chaise longue par la simple pression du doigt sur un bouton, Zile regardait vaguement le paysage et se demandait si c'était vraiment arrivé, si elle était en route pour la fortune et le bonheur.
Le changement trop brusque lui avait donné une sensation d'irréel, d'impossible. En six jours, la maison paternelle, ce qui en restait, du moins, avait été balayée, emportée coninie des brins de paille dans un tourbillon.
« Pas de souvenirs, pas d'associations d'idées, avait télégraphié John Bruce. Une vie nouvelle avec des idées nouvelles et de nouvelles robes. »
Cendrillon emportait cependant au fond d*un riche nécessaire de voyage, choisi par Harry pour chacune des deux sœurs, quelques portraits, un pelit paquet de lettres, des bijoux d'enfant sans valeur, car ses bijoux de jeune fille étaient vendus depuis longtemps; — et elle ne croyait pas désobéir, la modeste Annie. Cela tiendrait peu de place au fond du tiroir, et, qui sait? lui rappellerait peutêtre, en de certains nioments, des choses qu'elle ne devait pas se perniettre d'oublier.
Harry était dans son élément. D'un bout à l'autre du train, il voltigeait, trouvant partout des amis ou de simples connaissances, qui le retenaient au passage.
Tout le monde aimait Harry. Personne n'était plus populaire, de Québec à Chicago, de Montréal à Xe^v-York, voire à la Nouvelle-Orléans. Sa bonne humeur toujours prête à rendre service, le fond loyal de cette nature sans détgurs le faisaient recherehftr de tous.
r)êu:5^ années auparavant, un accident de canotage dans les rapides du Saint^Laurent ayant nais sa vie en péril, un grand personnage avait dit : a La nïort de Harry Saint-Mesmin serait une cala-
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mité publi(iucî » Plt, sous sa foriïie emphatique, c'était une simple vérité. On l'aimait jusque chez les Indiens, sur les territoires réservés, où il allait parlois chasser, avec de bons amis qu'il s'était faits parmi les sauvages, à présent trop civilisés, hélas, civilisés jusqu'à l'alcool inclusi\ement, — ■ et aussi chez les cuiés des pauvres églises catholiques, où les Indiens dévenus Chrétiens vont entendre la messe traduite en leur dialecte.
Mais la civilisation brillante ne réclamait pas moins son jeune représentant : c'est pourquoi deux heures s'écoulèrent après le départ, sans que Harry eût trouvé le moyen de se dégager de tous ceux qui s'accrochaient à lui, depuis un député d'Ottawa, grand ami de son père, jusqu'au gros nègre joufflu, dont les dents brillaient dans sa face couleur de cuir fortement tanné, et qui réclamait l'honneur de préparer le lunch pour « les jolies misses à Ai. Harry ».
— C'est convenu, dit-il enfin, en se plongeant dans son fauteuil tournant près de Zite, vous êtes, jusqu'au moment où le train s'arrêtera en gare de New-Y'ork, « les jolies misses de M. Harry. » Vous n'y pouvez rien, moi non plus; c'est le nègre qui l'a dit; le petit garçon qui vend les journaux l'a répété; tout le monde, dans ce train qui ressemble assez à un transatlantique, ^- sentez-vous comme nous rouions? N'ayez pas peur, on déraille rarement sur cette ligne; — tout le monde sait que vous êtes les nièces du Roi du Papier, et qu'en vos jolies mains tout va se changer en or... Pas avant que vous n'ayez pris un bon repas, toutefois.
— Comment? fît Zite, sentant le feu lui monter aux joues, on sait déjà?...
— Et ces bouquets dont vous avez été encombrée au départ, n'étaient-ils pas éloquents? Ou bien, cousine Zite, votre philosophie est-elle encore assez jeune pour que vous ayez pu mettre sur le compte
de la sympathie personnelle ce qui s'adressait aux niilliards de l'oncle Bruce?
La rougeur de Zite s'était encore accentuée; la fière jeune fille détourna son beau visage d'un air courroucé, pendant que sa sœur jetait un regard presque suppliant au jeune et cruel initiateur.
— L'oncle m'a chargé de vous apprendre un tas de choses; tout ce que vous devez savoir pour vous adapter à votre nouveau genre de vie, dit-il. Ici, je me permets de trouver qu'il s'est beaucoup avance pour un homme si pratique; ce n'est pas dans les vingt-quatre heures de notre voyage... Mais si vous désirez savoir ce qui vous attend, je puis vous en donner quelque idée...
— Est-ce bien nécessaire? fit Zite d'un air nonchalant. Ne croyez-vous pas vos cousines assez intelligentes...
— L'intelligence est une chose, cousine, les coutumes en sont une autre, et il n'est pas rare de les voir dans le plus complet désaccord. Nous n'avons guère eu le temps de causer, depuis ce soir mémorable...
Les yeux de Harry s'arrêtèrent complaisamment sur les toilettes de soie noire, un peu trop riches pour des habitudes françaises, mais que les mœurs toléraient en ce pays. La chaleur du wagon avait obligé les deux sœurs à rejeter en arrière les grands manteaux de loutre qui les recouvraient de la tête aux pieds; des toques pareilles, serrées par de minces voilettes, couronnaient leurs jolies têtes; elles avaient le plus grand air, dans cette coûteuse simplicité; l'oncle Bruce serait content.
— Habilleur pour jeunes demoiselles, fit Harry, contemplant le résultat de ses méditations. Six jours pour mener à bien tout cela, ce n'était pas trop. M'est avis, cousines, que vous me devez quelque chose?
Zite lui accorda un royal sourire, et pensa qu'il
devait se tenir pour payé. Annie lui envoya tout son cœur dans un regard et se dit qu'elle ne serait jamais quille envers lui.
liarry reprit son cours de philosophie, mais plus bas; autour d'eux on lisait des journaux que des garçonnets agiles venaient proposer de station en station; une litière de papier froissé s'étalait déjà sur le lapis, et de temps en temps le bon gros nègre aux dénis blanches en emportait une brassée, afin qu'on pût traverser le wagon.
— L'oncle est très fort, dit Harry. Il a raison à son point de vue et je ne veux nullement le déprécier, car je l'aime beaucoup tel qu'il est. Mais ne vous montez pas la tête à son sujet. L'oncle a compris que sa maison serait infiniment plus agréable si deux charmantes jeunes filles en faisaient les honneurs. C'est pourquoi il vous a demandé de venir chez lui.
— Harry! fit Zile indignée, vous ne pensez pas ce que vous dites?
— Parfaitement! répliqua-t-il sans s'émouvoir. Et remarquez qu'il est très bon, et qu'il trouvera une infînilé de moyens de vous être agréable. Mais si vous aviez été laides ou gauches, ou simplement insignifiantes, il ne vous aurait pas offert sa royale hospitalité.
— Mais alors, demanda Zite, mortifiée, qui lui a donné l'idée?...
Harry regarda la fenêtre qui se couvrait de cristaux de givre. Annie lui lança un coup d'œil furtif.
— Eh bien, fit-il franchement, après une courte hésitation, je crois bien, s'il faut dire la vérité, que c'est moi. Remarquez, cousine Zite, qu'en agissant ainsi, je n'ai pas travaillé pour mon saint, car... dans le petit appartement de Montréal, j'avais plus de chances que dans le palais du Roi du Papier.
Il parlait toujours à Zite et jamais ou presque jamais à Annie; mais elle y était accoutumée; et
puis il était là pour jusqu'au lendemain matin, enfermé avec elles dans ce long train serpentant. C'était du bonheur, cela; après, on verrait. Il se tourna soudain vers elle.
— L'oncle a pensé à vous, Annie, dit-il joyeuse ment. Vous allez avoir le plus bel orgue — un vrai, un grand, six mètres de haut — qu'on puisse se procurer contre argent sur la libre terre d'Amérique, avant le 17 mars prochain.
— Oh! fit la jeune fille saisie. Qui lui a dit?...
— Moi, répliqua joyeusement Harry en lui tapotant les mains.
— Pourquoi le 17 mars? demanda Zite préoccupée.
— Parce que c'est le jour qu'on vous... présente. Il allait dire : « exhibe, » mais il sut se retenir.
— On nous présente? Où?
— Au monde des milliards. Un bal. Et faites-y bien attention, cousine Zite, — je ne dis rien pour Annie, parce qu'elle ne pense jamais qu'aux autres, — ce n'est pas pour vous, c'est pour la maison Bruce que tout ce remue-ménage a lieu. Vous ferez partie d'un ensemble somptueux, unique, puisque c'est le mot à la mode. Personne, cette année, dans ce monde d'or et de diamants, n'a à présenter deux filles jolies et parfaitement bien élevées. Il s'agit d'être plus jolies et plus parfaitement bien élevées que tout le monde.
Il les regardait d'un air amusé, comme un propriétaire ou un éleveur, fier de ses produits.
— Cela durera... ce que cela durera. Mais quand la première splendeur de l'éblouissement sera passée, vous tomberez dans le trantran journalier, et alors, vous vous ferez aimer pour vous-mêmes. Je ne vous ai guère parlé de la tante Laure... Vous l'aimerez, ou alors, je me jetterai, la tête première, dans le Niagara. La tante Laure, c'est plus qu'un diamant, c'est un cœur de femme, un vrai, comme
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il y en a peu... c'est la sœur de ma mère, enfin.
— Je l'aimerai, murmura Annie.
Celte journée de voyage s'écoula comme un rêve,
à la fois longue, interminablement, et si courte, qu'on ne savait plus l'heure et se croyait à peine parti. Un lunch fut servi avec des fruits de Floride aussi frais que s'ils venaient d'être cueillis; puis vint le souper; des gens entraient, sortaient... les jeunes tilles allèrent dormir une heure ou deux dans un boudoir richement décoré, « le salon des dames. » Puis à la nuit, on prépara les lits étroits et superposés.
Le bon nègre fit une cueillette sérieuse de chaussures de tout calibre et le silence régna pendant quelques instants.
Puis un courant d'air supérieur fit voltiger les rideaux et provoqua des éternuements; des ronflements, discrets d'abord, sonores ensuite, majestueux finalement, firent un concert tel que les jeunes voyageuses n'en avaient jamais entendu. Le fou rire de Harry s'éveilla une ou deux fois, avec un faible écho chez Annie, puis, la fatigue aidant, tout le monde dormit.
— C'est égal, se dit Harry à la minute indécise où l'on cesse de formuler ses réflexions, je ne comprendrai jamais pourquoi on est si mal, la nuit, dans des wagons où l'on est si bien, le jour!
Aujourd'hui, c'est-à-dire quinze ans environ après le moment où Harry s'endormit dans ce train, il est probable que le confort des wagons-lits a marché à pas de géant, comme tout le reste dans le pays du go ahead. Mais nous sommes un historien fidèle.
LA PLUIE d'or continue
Les deux sœurs élaicnt debout dans le cabinet directorial de John Lewis Bruce, devant le puissant seigneur qui, le dos à la cheminée, les inspectait soigneusement. Il n'eût pas apporté plus de précautions à l'examen d'une paire de pouliches pur sang, et, visiblement, le résultat le satisfaisait.
La tante Laure regardait aussi les deux orphelines, mais avec des yeux pleins d'inquiète tendresse : ceux du maître exprimaient l'orgueil joyeux.
Sous ce regard qui faisait trembler tant de pauvres hères, Zite n'avait pas frémi : ses yeux pleins de fierté virginale affrontaient sans crainte ceux du potentat; Annie avait baissé les paupières et glissait à la dérobée un sourire craintif vers sa tante, si belle, si digne, et qu'elle eût tant voulu embrasser!
— Eh bien, jeunes filles, dit le Roi du Papier, quand il eut terminé son investigation, je crois que vous saurez tenir votre rang dans cette maison; votre mère était une noble femme, votre père un parfait gentleman : vous ferez honneur à la famille.
— S'il m'est permis de poser une question, oncle Bruce, fît Zite, sans audace, mais sans timidité, j'aimerais bien à savoir ce que vous attendez de nous?
— Vous avez le sens pratique, ma nièce! répliqua le richard émerveillé. Nous vous demandons d'être belles, aimables, de vous rendre agréables et d'ajouter à cette demeure le charme qui émane généralement des jeunes filles qui ont reçu une bonne éducation.
Zite sourit, en inclinant la tête avec une hauteur
toute royale. Elle était entrée d*emblée au coeur de la situation.
— Et de nous aimer, ajouta la tante Laure.
— Ce ne sera pas difficile, murmura Annie.
— Nous établirons, ce soir, en dînant, le plan général de votre existence, reprit Bruce en regardant la pendule. Je vous laisse à votre tante, et j'espère, en rentrant, vous trouver dcjù acclimatées.
Il mit le doigt sur un bouton, la porte s'ouvrit, un valet de chambre lui présenta son pardessus, puis la porte se referma et le cliquetis des gourmettes d'argent annonça que le coupé attelé de deux chevaux venait de partir sans autre bruit, vers Wall-Strecl, l'enfer de l'or, où l'on peut se ruiner ou s'enrichir en une demi-journée.
La tante Laure ouvrit ses bras et les referma sur les filles que venait de lui donner son mari.
— Mes chéries! dit-elle avec un accent chaud, maternel, qui fît monter les larmes aux yeux de la petite Annie. J'espère que vous serez heureuses ici!
— Trop heureuses, tante Laure, répondit la cadette.
L'aînée avait reçu l'accolade avec beaucoup de grâce et de charme.
— Pourquoi trop? Soyez heureuses, mes chéries, tant que la vie vous le permettra! Voulez-vous déjeuner, ou bien voir votre appartement?
— Nous avons pris du thé à Albany, ce matin, répondit Zite. J'aimerais voir, tante Laure... Que de belles choses vous avez ici!
— C'est moins somptueux chez vous, là-haut, fit Mme Bruce en manière d'excuse; mais la maison tout entière est à votre disposition... personne ne regarde jamais ces salons... vous les rendrez joyeux.
Ouvrant la porte, elle fit passer devant elle les jeunes filles éblouies.
Elles se trouvèrent dans une longue galerie, dont le plafond, rapporté d'un palais vénitien, était à lui
seul une merveille. Leâ guirlandes de fleurs qui retombaient des balustres peints se prolongeaient le long des corniches, descendaient en sculptures sur les colonnes : des tableaux de l'école italiemie occupaient les pans de murailles, sertis dans une peluche sombre et riche qui en faisait valoir l'harmonie. C© ccin d'Europe transplanté dans le nouveau monde semblait une féerie aux jeunes filles qui n'avaient rien vu de semblable que dans leurs lectures.
Des vitrines d'acajou garnies de cuivres ciselés, des meubles de Riesener sobrement dispersés le long de la galerie complétaient cette impression de musée.
Les deux sœurs suivaient en silence leur tante, qui passa outre.
— Ici, dit-elle, c'est l'Orient.
Et elle ouvrit une autre porte. Zite elle-même ne put réprimer un léger cri de saisissement.
La pièce, moins vaste, recevait le jour d'en haut, comme les pagodes hindoues creusées au flanc des montagnes. Des frises peintes et sculptées se perdaient dans l'ombre, répétant les danses sacrées, les rites mystérieux, les lotus symboliques et les éléphants mystiques des palais d'Angkor. Tout cela réduit à une échelle si bien réglée qu'on éprouvait l'impression de l'immensité.
Quelques meubles incrustés d'or et de pierres précieuses sur des trépieds d'ivoire, des brûle-parfums de bronze, dragons monstrueux aux yeux d'escarboucles, presque vivants, ornaient seuls ceite pièce.
Mme Bruce ouvrit une porte dans une armoire incrustée de jade : un lourd amas d'étoffes brodées de soie et d'or s'écroula à ses pieds.
— Ce sera pour jouer des charades, dit-elle. Laissant les plis somptueux s'étaler sur le tapis,
elle passa et ouvrit la porté qui donnait dans le hall. Les palmiers montaient jusqu'au troisième étage.
cherchant la lumière sous lo vitrage lavé tous les jours. Un filet d'eau tombait dans une vasque de marbre rose et des fleurs partout, à terre, le long des murs, autour des colonnes, faisaient une serre de ce hall sur lequel, à chaque étage, par une galerie intérieure, s'ouvraient toutes les pièces de l'hôtel, Toutes les trois dans l'ascenseur, qui monta sans secousses, elles n'eurent pas le temps de prononcer une parole. Le mécanisme ingénieux s'arrêta devant une galerie claire, laquée vert et blanc.
— C'est ici votre domaine, dit la tante Laure. J'espère qu'il vous plaira; soyez-y les bienvenues.
La porte, en s'ouvrant, laissa pénétrer un flot de lumière. Avec de l'argent et du goût, en six jours, on fait bien des choses. Les deux chambres, les deux salons, la salle à m.anger mignonne, les armoires garnies de robes et de manteaux, les tiroirs pleins de beau linge, la salle de bain avec l'eau chaude et l'eau froide, l'électricité partout, remplaçant le gaz devenu vulgaire, tout respirait le large bien-être. La tendresse de la mère sans enfants se trahissait dans mille petites surprises, menus bijoux pareils, fantaisies amusantes, livres de choix, photographies de Montréal...
— Oh, ma bonne, ma chère tante! fit Annie en baisant la belle main qui avait tout prévu.
— Eh bien, mes chéries, vous êtes chez vous; à trois heures la voiture sera prête si vous voulez faire une promenade; ce soir Harry dîne avec nous, avant de repartir. Pauvre Harry, il a été très bon, n'est-ce pas?
Mme Bruce interrogeait les jolis visages tournés vers elle.
— Très bon, répondit tranquillement Zite. C'est un terre-neuve, vous savez, ma tante. Il a du goût pour les sauvetages...
— Tant que cela? interrogea Mme Bruce, peu convaincue.
Annie avait détourné la tête sans rien dire; elle ramena ses yeux tendres vers sa tante.
— Il est bon, jusqu'au sacrifice, dit-elle, rectifiant l'assertion hasardée de sa sœur. Ma tante, si vous pouvez faire quelque chose pour Harry, ce ne sera qu'une juste récompense; nous... elle hésita un peu... moi, veux-je dire, je ne puis rien; mais il mérite tout.
La tante baisa le front pur qui s'était teinté de rose, puis déposa un autre baiser sur celui de la sœur aînée. Mais elle avait déjà compris que si celleci devait se laisser aimer, l'autre la cadette, donnerait toute son âme. Puis elle sortit.
Quand elles se virent seules, les sœurs s'entrercgardèrent.
— Oh! Zite, ce salon hindou, cela ressemble à un conte...
— Et cette galerie vénitienne, c'est une fête du temps passé!
— Est-ce un rêve, Zite?
La grande sœur tira dédaigneusement le bout d'une torsade de cheveux châtains, échappée de dessous la toque de sa sœur.
— Le rêve, c'était un cauchemar, là-bas : c'était la pauvreté décente. Oh! la pauvreté décente, est-il rien de plus odieux? La réalité, tiens, la voilà!
Secouant sa petite sacoche de voyage, suspendue à sa ceinture, elle en fit sortir les pièces d'or et les billets de banque, qui roulèrent sur la table, et répéta :
— La réalité, c'est le bonheur, la jeunesse, la fortune!