A BORD DU « BREMEN
Zite n'était pas encore rentrée chez elle lorsque son mari arriva à l'hôtel où ils s'étaient installés.
Ils habitaient, au quatrième étage, avec ascenseur, deux belles chambres spacieuses élégamment meublées : un cabinet de toilette muni de sa baignoire avec eau chaude et froide ajoutait à leur vie tous les raffinements du bien-être moderne, composé principalement d'hygiène. Un petit coin, amé-
nagé spécialement par la jeune femme au moyen (les dons de sa sœur et de sa tante, abritait derrière un paravent son bureau, sa chaise longue et quel- ([ues accessoires, pni-mi lesquels de chers portraits (jue son regard cherchait souvent.
Après s'être assurée que sa femme était absente, Victorien s'assit et réfléchit. Sa nature cupide et grossière subissait en ce moment une des crises les plus violentes qu'il eût connues.
Il s'était mis dans la têle, dès l'abord, que Bruce ne pouvait se refuser à sa demande; que toute cette rigueur depuis le mariage n'était qu'une formalité ennuyeuse, indispensable chez les gens de ce mondelà, et que le premier incident venu ferait fondre cette apparence de glace : l'attitude de Bruce lui semblait inexplicable maintenant. C'était donc sérieux, ces menaces?
En épousant Zite, il avait cru s'emparer d'une carte si forte que rien ne pourrait entrer en lutte avec celle-là. Malgré ses échecs successifs, il s'était acharné à croire qu'il aurait enfin gain de cause, un jour qui les rapprocherait forcément : la naissance d'un enfant, ou le lancement des actions.
L'enfant n'était pas venu très vite et cela avait fait du temps perdu. Le règlement des comptes offrait un prétexte excellent, et voilà que le prétexte avait tout gâté!
La colère de Bruce était donc bien profonde pour que la menace d'enlever Zite ne l'eût pas forcé à céder? Cet homme aimait-il à ce point son argent?
Non, il l'avait dit, et c'était vrai : tous les jours il distribuait généreusement des sommes considérables. C'était à lui, alors, qu'il en voulait personnellement; à lui, Victorien, qu'il avait appelé : voleur!
Voleur de quoi? De Zite, naturellement. Victorien se révolta. Il n'avait pas séduit Zite, elle était bien de moitié dans leur équipée. Ils n'avaient pas vécu
m LE ROI DES MILLIARDS
ensemble dix mois sans se jeter réciproquement au visage des vérités déplaisantes, et jamais elle n'avait nié qu'elle eût cherché à se maiier...
Eh bien, puisqu'ils étaient vulnérables à cet endroit-là, les bons parents, il saurait les y blesser. Il l'emmènerait, la nièce, la sœur chérie, et, une fois en Europe, il saurait bien tirer parti de cette belle voix qui maintenant ne servait à rien. Voleur? C'est lui qui était volé! Après avoir épousé une fille sans dot, ne se trouvait-il pas avoir sur les bras une femme de luxe qui coûtait cher et ne rapportait rien? Tout cela pour soixante-quinze mille francs? C'était donné.
A New-York, passe encore! Bruce avait payé la pension. Mais, en Europe, ils devraient s'ingénier à tirer parti de leurs ressources. Ce qu'il avait gagné, l'argent qui était dans sa poche, ce n'était pas un capital à produire des rentes, mais tout au plus un fonds de roulement qu'on emploierait avec sagesse ou audace. Elle chanterait, la belle et triomphante Zite. Elle chanterait au théâtre, et sa beauté compenserait ce qui pouvait lui manquer en science.
Et puis, il y avait autre chose... Bruce l'avait appelé voleur... C'est une éphithète qu'il payerait cher. Victorien avait dans un portefeuille de quoi jouer à son oncle-ennemi un tour dont celui-ci se souviendrait longtemps.
D'Albremont savait où s'adresser. Parmi les envieux de la fortune de Bruce, il en était un plus redoutable que les autres parce qu'il était moins scrupuleux. Dans plus d'une rencontre, sur ce champ de bataille de la Bourse, où se livrent des combats souvent mortels, Bruce avait déjoué une combinaison frauduleuse, contraint son rival à agir loyalement : ce sont des choses qu'une âme basse ne pardonne pas.
C'est à celui-là qu'il fallait offrir les plans du réseau de chemins de fer. Celui-là pouvait provo-
L\: HOI IJKS MILI.IAIIDS i>i:}
quer une paniiiiu', Caire une baisse, raclicier le tout pour un morceau de pain, et remettre l'affaire sur pied au nez du propriélaire... D'iionnôles gens qui n'y étaient pour rien y perdraient tout leur avoir, mais qu'importe? Ce qui était surprenant, et ce qui prouvait la puissance de Bruce, c'est que pareille aventure ne lui fût pas encore arrivée : la raison en élait aussi que, travaillant seul, il n'avait jamais eu près de lui un ami pour le trahir.
D'Albremont ouvrit sa vieille malle, toujours pi'ête dans sa chambre; il y mit les meilleurs de ses \ éléments, roula son portefeuille dans une housse de loile et déboucla sa valise; d'un repli secret, il tira ({uelques minces feuilles de papier... Il n'en fallait pas davantage pour ruiner un homme. Puis il ferma ses bagages et saisit son chapeau, prêt à sortir...
Zite entra, particulièrement jolie ce jour-là. Son entrevue avec sa sœur, la joie de manier ces doux et charmants objets de layette, le plaisir de rentrer à pied, en flânant, par les rues larges où l'air vif dilatait sa jeune poitiine, donnaient à son teint h, brillant, à ses yeux l'animation qui leur manquaient souvent depuis son mariage.
D'Albremont regarda sa montre, puis sa femme, étonné de la voir si charmante.
— D'où venez-vous! demanda-t-il.
— De faire des courses dans les magasins, répondit-elle avec insouciance.
— C'est cela qui vous donne des yeux pareils?
— .Je ne sais pas comment sont mes yeux, répliqua la jeune femme en ôtant son chapeau, mais je sais que rien n'est amusant comme d'aller dans les magasins, de toucher des étoffes, et surtout d'acheter des affaires pour les bébés.
Il fronça les sourcils. Ce bébé attendu était, la veille encore, un atout dans sa main; aujourd'hui, il n'avait plus aucune valeur et devenait simplement un embarras.
— Etes-vous capable, dit-il, de vous tenir tranquille, ici, deux ou trois heures à m'attendrè, et de ne sortir sous aucun prétexte?
Elle le regarda. D'ordinaire, il s'inquiétait fort peu de ses actes, sauf pour s'assurer qu'elle n'allait pas chez Mme Bruce sans permission.
— J'en suis parfaitement capable, répondit-elle. Mais j'aimerais à savoir pourquoi?
— Je n'ai pas le temps de vous le dire en ce moment, fît le mari d'un ton bourru. Quand je reviendrai, j'aurai des nouvelles, et je vous les dirai.
— Vous n'avez pas reçu l'argent? demanda Zite un peu effrayée.
La crainte de l'inévitable conflit entre son oncle et son mari avait empoisonné bien des heures de sa jeune vie.
— J'ai reçu l'argent; ne vous mêlez pas de ce qui ne vous regarde pas, je vous prie! fît-il brutalement Et attendez-moi. Je ne crois pas avoir jamais exigé rien de vous, ma femme : celte fois, je l'exige.
Il sortit avant qu'elle eût compris.
Le premier mou\emcnt de Zite fut de prendre son chapeau, son grand manteau de courses et de s'enfuir chez sa sœur. Elle se sentait moralement et presque matériellement souffletée, et l'outrage lui était intolérable.
Mais, comme elle mettait la main sur ses gants, l'enfant qu'elle portait fît un faible mouvement dont son être tressaillit tout entier. Avec une douceur navrée, elle s'assit sur une chaise basse, comme si elle berçait déjà dans ses bras, sur son cœur, le petit être frêle qui seul, désormais, donnerait du prix à son existence.
Pouvait-elle s'enfuir? Avait-elle le droit de briser le lien encore si ténu de la famille idéale : le père, la mère et l'enfant? Avant de savoir ce que son mari exigeait d'elle, — sûrement la chose était grave, —
l»uu\aU-cllo cuurii- 1(^ risciuo de cuini)iomcllrc un avenir on lui-même si hasardeux?
N'avait-clle pas déjù une fois agi trop vile et sans réflécliir? Pauvre imprudente, déraisonnable Zile, ne devait-elle pas apprendre la patience et la résignation à l'école de ce tout petit, son maître déjà, avant qu'il eût ouvert les yeux?
Elle resta ainsi une heure environ, dans une sorte de rêve où l'amertume se mêlait à l'attendrissement : courte vie, celle de Zite, et déjà longue en espoirs déçus.
Elle remonta le flot de ses souvenirs jusqu'au temps où leur mère, jolie et fine comme Annie, se penchait sur son sommeil d'enfant, appuyée à l'épaule de son père, grand, fort, blond et beau •comme Zile elle-même...
Que c'était loin, et quelles tristesses ensuite!... Oh! la maison de Montréal vidée en un clin d'œil par ces hommes qui emportaient tout, et les avaient laissées tremblantes l'une contre l'autre, les deux pauvres jeunes sœurs, orphelines et ruinées...
Puis Harry était venu... Zite ensevelit dans ses longues mains amaigries ses joues couvertes de rougeur. Elle ne penserait pas à Harry, puisqu'il lui avait pardonné; pas aujourd'hui surtout. Le souvenir de Harry était pour les heures calmes et mélancoliques, les seules qui fussent presque du bonheur.
— Quand le petit sera venu, se dit-elle, alors, nous penserons à Harry tous les deux ensemble, le -cher innocent et moi... Peut-être Harry serait-il son parrain, si... mais M. d'Albremont ne voudra pas...
La cloche du lunch appelait dans la salle à manger de l'hôtel les habitants de tous les étages; l'ascenseur montait vide et sans cesse redescendait plein; lentement, Zite fît comme les autres.
Pendant qu'elle attendait son tour, assise sur une banquette; elle crut discerner la voix bien connue
du \alet de chambre de son oncle qui montait dans le grand tuyau vide.
— Vous êtes sûr, disait la voix avec une certaine insistance, que la dame n'est pas chez elle? J'aimelais bien aller voir pour lui remettre ce billet.
— Le monsieur est parti en disant qu'elle était sortie en emportant la clé, et même il n'était pas content. Donnez la lettre, on la lui remettra.
— Non, fît la voix, j'ai ordre de ne la laisser que dans ses propres mains...
Le déclic de l'ascenseur qui s'arrêtait, le froufrou des robes de soie, les sonneries électriques noyèrent la réponse, s'il y en avait une. Dans la bousculade générale des passages, Zite allait lentement, évitant les heurts...
L'idée que la lettre était pour elle, que le valet de chambre était bien celui de John Bruce la hantait avec une étrange persistance. Cette lettre était donc bien importante, pour que l'homme n'eût pas voulu la laisser au bureau? Elle contenait de l'argent, sans doute...
Mme d'Albremont s'arrêta sur le seuil de la salle à manger, hésitante, prise d'un violent désir d'aller s'informer au bureau.
Mais elle était tête nue, sans manteau; il lui eût fallu traverser l'entrée banale de l'hôtel, où séjournaient d'ordinaire des hommes mal élevés, fumant de gros cigares, où se vendaient livres et journaux, où l'on crachait par terre... Son instinct féminin lui faisait redouter de se laisser voir, avec sa taille légèrement déformée, seule, parmi ces hommes quelconques, dans ce vulgaire brouhaha. Et puis elle avait faim, et se sentait faible... Elle entra dans la salle et se fit servir.
Une fois son premier appétit calmé, elle resta pensive, épluchant un fruit de ses doigts distraits.
Bien certainement, « la dame, » c'était elle; « le monsieur, » c'était son mari.
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Pourquoi a\ail-il menti, eu disaul qu'elle était sortie, emportant la clé? Pourquoi lui avait-il ordonné d'attendre son retour? 11 y avait là quelque chose de mystérieux, une sorte de mise sous séquestre qui l)araissail inquiétante.
Brusquement elle prit son [)arti. L'obéissance n'était pas sa vertu dominante et d'Albrcmont était bien le deinier à qui elle se souciât d'obéir. L'ascenseur la remonta chez elle, où, sans bien se rendre compte du but, elle fît une série de petites choses assez singulières.
D'abord elle chercha le corsage d'une robe, — oh! cette robe blanche, qu'elle n'avait jamais voulu remettre depuis, ni même revoir! — Il gisait au fond d'une valise; les mains expertes de Zile l'eurent vite trouvé et décousu; elle retira de la doublure le papier à peiwe froissé, le don de Hester Raven, cette ressource suprême, qu'elle avait enfermée là avec une sorte de crainte supertitieuse.
Le papier alla se nicher dans un autre corsage, celui qu'elle portait, après avoir été enveloppé de plusieurs couches de soie, préservatrices de tout accident. Quand elle reposa l'aiguille encore enfilée qui l'avait aidée dans cette besogne, elle se vit par hasard dans une glace : la fixité de ses yeux, la pâleur de ses joues lui firent à la fois peur et mal.
Pauvre Zite, est-ce bien toi qui regardes dans ce miroir les yeux creusés, les traits tirés d'une femme presque inconnue? Dix mois ont passé et tu n'es plus qu'une ombre, l'ombre de ta beauté, l'ombre de ton bonheur!
Le clic-clac de la porte de l'ascenseur sur le palier, puis un bruit de pas dans le corridor, quoique étouffé par le tapis, l'arrachèrent à sa contemplation douloureuse : en hâte elle remit son corsage, le boutonna avec soin et se trouva prête à recevoir, ami ou ennemi...
Ce fut d'Albremont qui entra.
Plus pâle, plus défait qu'elle-même, il referma la porte et regarda autour de lui. Mille objets féminins traînaient sur les meubles; les tiroirs ouverts laissaient voir leur désordre. Victorien fronça le sour-
— - Rangez-moi tout cela, dit-il, et vite.
— Je suis fatiguée, répondit la jeune femme; plus tard.
— Tout de suite! gronda le mari. Nous allons nous absenter.
Elle le regarda, stupéfaite.
— Où?
— Je n'ai pas le temps de vous expliquer. Votre malle... tenez, la voici : la mienne est toujours prête. Oh! les femmes, avec leurs chiffons!
Rageusement, il bousculait, froissait, empilait, ce qui lui tombait sous la main dans la petite malle de Zite, infiniment trop étroite.
— Mais, dit-elle, vous allez me gâter toutes mes robes!
— Vous en aurez d'autres, fît-il, soudain calmé. Je veux dire que vous n'avez besoin que du strict nécessaire, notre absence devant être courte. Votre robe de voyage, une autre, un peu de linge, cela suffira.
— Nous reviendrons? demanda Zite, méfiante.
— Avant huit jours.
Elle le laissait faire, ne touchant à rien.
— Je veux savoir où nous allons, dit-elle, d'un ton ferme.
— A Philadelphie, répliqua-t-il, tranquillement. On m'a fait des propositions magnifiques, pour un monument public. Mais je veux voir l'emplacement a\ant de donner ma réponse, et je suis forcé de la donner demain soir. Avez-vous compris?
Elle le regardait, incrédule.
— Pourquoi avez-vous dit en bas, au bureau, qucj'étais sortie en emportant la clé? fit-elle.
Il s'arrèla dans son travail d'emballeur el la regarda avec un élonneinent très bien joué.
— Je n'ai jamais dit cela! fil-il d'un ton candide. Oui a pu in\'ontci- celle étrange histoire?
— ■ J'aurai mal compris, fit la jeune femme, qui doutait encore.
— Prenez votre châle de voyage; la soirée sera fraîche sur le bac...
— Le bac?
— Eh! oui, le bac! Vous savez bien qu'on traverse l'eau pour aller à Philadelphie.
— Je ne savais pas, murmura Zite, lasse à en mourir, dégoûtée de la vie, se sentant prise dans un réseau de mensonges diaboliques et ne pouvant se le prouver à elle-même.
D'un geste brusque, il entassa les choses indispensables à tout voyage : le nécessaire de toilette de sa femme, les parapluies et les couvertures dans leurs courroies, les valises, les deux petites malles.
— Allons, dit-il, dépêchons-nous : nous allons manquer le départ.
— ■ Il y a des trains tout le temps, fît-elle d'un ton las. Allez seul : je vous attendrai, où, s'il le faut, je vous rejoindrai.
Il grommela un mot qu'elle n'entendit pas, quelque injure, la prit par le bras et l'entraîna. Deux ou trois domestiques nègres entrèrent, emportèrent le léger bagage, et les époux montèrent dans un landau couvert qui les attendait devant la porte.
— Ouvrez cette voiture, dit faiblement Zite; j'étouffe.
— Nous n'avons pas le temps de nous amuser, gronda Victorien.
Bientôt après, la voiture s'arrêta au milieu d'un encombrement de tram\\ays, de camions, de véhicules de toute espèce. Entraînée par son mari qui n'avait plus qu'un souci, partir, au risque de l'emmener morte. Zite descendit presque en courant la
pente d'une passerelle et se trouva sur un grand paquebot.
Sauf lorsqu'elle était venue dire adieu à Harry, la jeune femme n'a\ait jamais assisté au départ d'un transatlantique. Elle n'avait pas encore compris la vérité, lorsc[ue le \apeur gronda sous ses pieds. Alors elle se ressaisit tout entière et se dressa devant d'Albremont.
— Vous avez commis quelque crime, lui dit-elle, et, maintenant vous m'enlevez malgré moi, malgré la justice de mon pays...
— La femme doit suivre son mari, fit Victorien, se vengeant des injures de Bruce.
L'hélice tourna, la sirène hurla, des hourras retentirent; un drapeau fît claquer ses plis dans l'air doré, plein de soleil; il n'était pas quatre heures de l'après-midi.
— Où m'emmenez-vous? demanda Zite, si pâle que ses yeux semblaient deux trous noirs dans un masque de cire,
— Si vous tenez à le savoir, répondit d'Albremont en la saluant avec une politesse affectée, ce paquebot va à Brème, mais il nous déposera à Anvers. Bateau allemand, ma chère, bon marcheur, mais cuisine détestable. Je le regrette. Il n'y en avait pas d'autre avant samedi et je suis pressé.
— Quelle infamie avez-vous pu commettre pour être en une telle hâte? demanda sa femme.
— Ne parlez pas si haut de choses qui vous feraient du tort : vous portez mon nom, il ne faut pas l'oublier, répliqua le mari.
Zite regarda l'eau avec un immense désir de s'y précipiter pour en avoir fini avec la vie, mais elle songea à l'enfant et demeura immobile, examinant le quai tout proche. Un employé vint chercher Victorien, qui s'éloigna.
La foule s'écoulait, clairsemée : le passage étant encombré, le bord du paquebot touchait parfois le
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(jiKii, jniis s'en éloif^iiail; quelques hommes, tout l)rès, clouaient des caisses... Zite eut une inspiralion suprôrao.
l^Uo prit son calopin clans sa pocho, où il était resté après ses emplettes, et en arracha une feuille, où clic écri\il : Ziie, Anvers, poste restant'^. Puis elle roula dans le papier deux pièces d'or pour le rendre assez louid. A l'un des moments où le quai se trouvait proche, elle cria à un commissionnaire qui la regardait attentivement :
— Pour l'amour du Christ, chez John Bruce! Portez le papier et gardez l'or.
Elle lança le petit papier à l'homme qui s'était approché, devinant son désir. Au risque de tomber à l'eau, il tendit le bras et reçut au vol la missive.
— J'irai, ma jolie dame, dit-il. J'y aurais été sans l'argent, car j'ai affaire avec Bruce tantôt. Mais ne pleurez pas comme ça, je vous en prie! Vous m'avez payé ma journée, j'y vais tout de suite. Pleurez pas!
Elle n'entendait plus : affaissée sur le banc qui court autour du navire, elle avait commencé par sangloter, puis, l'air lui manquant, elle avait perdu connaissance.
Son mari la cherchait à l'endroit où il l'avait quittée, et, fort inquiet, car il la savait capable de plus d'un coup de tête, il la demandait aux allants et venants. Quand il la trouva enfin, il voulut la prendre dans ses bras. Ce contact odieux la fît revenir à elle-même. Elle se dégagea, craignant qu'il ne sentît le chèque sous l'étoffe.
— Laissez-moi, dit-elle à voix basse. Mais, si vous ne voulez pas que je saute par-dessus bord, faites-moi donner une cabine pour moi seule. A partir de ce jour, ce n'est plus un étranger que vous êtes pour moi, mais le pire ennemi. Et je n'aurai de repos que lorsque je saurai pourquoi vous m'avez enlevée malgré moi à ma famille, à ma patrie...
— Vous le saurez bientôt, répondit-il en détournant les yeux. Pas d'esclandre. Vous aurez votre cabine, et là-bas, nous verrons ce qu'il conviendra de faire.
— Vous êtes devenu très riche, alors? demandât-elle avec une suprême amertume.
— Mais oui, fit d'Albremonnt cyniquement. Ma fortune s'est considérablement accrue depuis que votre excellent oncle m'a payé mon travail.
Elle se laissa emmener dans sa cabine, et pendant la traversée ne lui parla pas une seule fois.