PADDY FAIT SES COMMISSIONS
Zite, Anvers, poste restante. Voilà ce qui restait de Zite; quatre mots au crayon sur un papier chiffonné que le brave homme avait apporté à la hâte.
Il avait apporté autre chose encore : bien reçu dans la maison à cause du message dont il était porteur, il avait demandé à parler à M. John Bruce. Celui-ci étant absent, c'est Mme Laure à qui il avait raconté comment la jeune dame avait pleuré en partant, et la tante Laure avait laissé voir ses larmes de grande dame à l'humble Irlandais qui essuyait les siennes du bout de son doigt pas très propre.
— Je voudrais voir master John, répétait l'Irlandais, avec la persistance familière qui vient vite à ceux de son pays pour peu qu'on les encourage.
— Dites-moi ce que vous voulez qu'il sache, insistait à son tour Mme Laure.
— Ce n'est pas des affaires pour les dames, déclara enfin le brave Paddy; c'est des affaires entre hommes. Et il faut que je voie master John. J'ai travaillé pour lui plus d'une fois sans qu'il le sache,
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il ne peut pas connaître tous ceux qu'il emploie, mais ceux qu'il a employés se souviennent de lui. Cette façon d'arranger les choses en famille eût l'ait rire Mme Bruce, si son cœur n'eût pas été déchiré. Elle promit à Paddy qu'il verrait M. John 1(^ soir même, à huit heures, s'il voulait revenir.
— Et alors, fit l'Iilandais avec une certaine hésilaliou, la jeune dame, — c'est votre nièce, n'est-ce pas? — elle avait mis deux pièces d'or dans le papier |)our l'empêcher de s'envoler. Dame! on ne trouve pas de cailloux à bord des paquebots. Elle a dit que l'or était pour moi... J'ai failli me noyer pour l'attraper; mais, si vous trouvez que ce n'est pas raisonnable, je vais vous les rendre. Dix dollars en or, pour une course, c'est tout de même trop, peutêtre bien...
iMme Bruce, cette fois, rit pour tout de bon et pria le messager de garder les deux pièces. L'adresse de Zite valait plus que cela, pensa-t-elle : pourvu que la pauvre enfant ne fût pas malade, qu'elle pût sortir et aller à la poste retirer sa correspondance... Que de « pourvu » hélas! pensait la pauvre tante Laure.
Annie était sortie quand arriva la triste nouvelle. En l'apprenant, elle ne parut pas surprise, mais terrifiée.
— ■ Je savais que ce serait ainsi, dit-elle. J'en étais sûre. Oh! ma tante, à présent, il faut attendre qu'elle soit arrivée! Que le temps va nous sembler long!
— A-t-elle de l'argent, seulement? demanda anxieusement Mme Bruce.
— J'ai versé dans son petit sac tout le reste de ce que mon oncle nous avait donné et que nous n'avions pas dépensé : il y en avait beaucoup. L'oncle avait été absolument généreux, et nous, passablement économes... Elle doit avoir trois ou quatre cents dollars... Et je crois qu'elle faisait des éco-
m LE ROI DES MILLIARDS
nomies sur ce que ronde lui donnait tous les mois, car elle n'achetait rien pour elle; elle n'aimait plus à s'habiller joliment, ma pauvre belle aimée!
— On ne va pas loin avec cela, soupira Mme Bruce. Mais enfin, cela vaut mieux que rien, en attendant.
— Et CCS jolis vêtements de bébé, qu'on va envoyer ce soir à leur hôtel. Oh! tante chérie!
La pensée de la layette fit ce que la triste nouvelle n'avait pu opérer : les pleurs d'Annie coulèrent librement, Mme Bruce s'essaya de son mieux à la consoler, l'assura que tous les effets de Zite et ceux du bébé seraient ramenés le soir même, et lui conseilla d'envoyer à son cousin Harry, à Paris, une dépêche aussi longue qu'elle en serait capable. Là serait le soulagement, et peut-être le salut.
Quand Bruce, rentré, fut au courant, il demeura silencieux et son visage prit une expression que sa femme n'avait encore jamais vue.
— Parlez, John, je vous en prie! dit-elle, si pleine d'angoisse que le silence lui semblait intolérable.
— Un peu plus tard, ma chère, dit-il. J'ai beaucoup à réfléchir. Cet Irlandais, quand revient-il?
— A huit heures, ce soir.
— Vous le ferez entrer sur-le-champ. En attendant, voici ma signature; faites apporter ici tout ce que la pauvre Zite n'a pas pu emporter avec elle. Et puis, je \ais travailler: ne me dérangez pas.
L'Irlandais fut exact; il avait lavé ses mains et mis des vêtements propres, pour se présenter dibvant le grand Bruce, le Roi du Papier, qui allait être le Roi des Chemins de fer, et Dieu sait de quoi encore!
— Vous savez quelque chose? demanda Bruce.
— J'ai entendu dire beaucoup de paroles; mai^ on dit, et on ne dit pas, ça ne signifie presque rien. Seulement, aujourd'hui, un ami à moi a été
cliargé de faire une course, au télégraphe. Vous savez nous autres, nous rôdons là où il y a dos commissions à faire.
Il s'arrêta et attendit : Bruce le regardait.
— Le télégramme qu'on lui avait confié était écrit sur du papier, n'est-ce pas? Alors, mon ami l'a lu, naturellement.
Bruce inclina la tête; rien de plus naturel, en effet, que de lire un télégramme dont on est porteur!
— • Et c'était pour envoyer très loin, très loin, dans l'Ouest, au surveillant des travaux, votre ingénieur, enfin! Cela a coûté immensément cher.
— Où? demanda Bruce.
— La dernière station où fonctionne votre télégraphe dans le Dakota. Vous devez le savoir, master John, c'est votre ligne.
En effet, la ligne télégraphique appartenait à Bruce, comme la voie ferrée.
— Et, reprit l'Irlandais, il y avait écrit : « Arrêtez les travaux, renvoyez les ouvriers. Transmettez cette dépêche à tous les chantiers. »
Bruce tressaillit et le plat de sa main frappa violemment le bureau.
— Oui, master John, affirma Paddy, il y avait cela, et c'était signé : John Bruce.
— ■ Mon nom? Et ma ligne? fit le capitaliste en se levant.
Jamais il n'avait paru si grand, ni si noble.
— J'ai dit à mon ami, reprit Paddy, qu'il n'aurait pas dû faire cette commission-là. Il m'a répondu qu'on l'avait payé pour cela et qu'un autre le ferait s'il ne le faisait pas. Et puis c'est un père de famille; il faut lui pardonner, master John. Mais nous sommes brouillés, parce que je l'ai un peu corrigé. Il savait ou devait savoir que le télégramme n'était pas de vous. Vous n'arrêtez pas les travaux?
— Non! cria Bruce d'une voix tonnante. Par le Dieu vivant, non!
— Et VOUS ne manquez pas d'argent?
— Certes non! cria-t-il. J'ai de quoi tout payer, et bien davantage!
L'Irlandais regarda avec admiration cet homme si grand, si fort, si courageux, qui représentait une fortune tellement considérable que sa tête s'embrouillerait à la compter, lui pauvre hère...
— Et le travail continue? ajouta-t-il, avec un singulier mélange de timidité et d'orgueil.
— Plus que jamais!
— Ah! soupira Paddy, si vous vouliez m'envoyer là-bas! C'est moi qui leur dirais la vérité! Mais, aupara\ant, si je trouve celui qui a monté cette machine-là...
Bruce mesura de l'œil la carrure robuste de l'homme, ses bons yeux bleus, ses bras solides.
— Vous ne buvez pas? demanda-t-il.
— Quelquefois, répondit honnêtement l'Irlandais; les jours de paye; mais, quand il n'y a pas de whisky, on s'arrête et on est capable de se priver.
— Et quand il y en a, mais qu'on ne veut pas, peut-on s'arrêter? demanda John.
— Je n'ai pas essayé, avoua franchement l'homme.
Tout à coup, il planta son regard dans celui du millionnaire.
— Ce serait pour vous servir? fît-il, enthousiasmé. Et j'irais là-bas?
— Oui! répondit Bruce, qui a\ait jaugé son homme.
— Et la jolie dame serait contente? Elle pleurait tellement que mes jambes s'en allaient sous moi, comme je venais ici. Je la connais bien, c'est votre nièce. Tout le monde la connaît. Son mari a une vilaine tête, sans vous offenser, master John!
— La jolie dame verserait bien des larmes de moins, fit Bruce avec mélancolie.
— Alors, maslcr John, je suis votre homme! Envoyez-moi où vous voudrez et je vous jure de ne pas lamper une goutte de spiritueux avant mon retour à Ne w- York I
Bruce écrivait déjà sur une feuille préparée une longue et claire explication.
— D'ahord, dit-il, ceci au télégraphe. Sur quel papier était l'autre télégramme, le faux?
— Pareil à celui-ci, répondit l'homme en indiquant celui dont Bruce s'était servi.
— Il m'a été volé avec le reste, murmura John. Dans ce pays, où les lignes télégraphiques sont
toutes des entreprises particulières, chacune a sa couleur, son format et ses caractères, avec ses conditions imprimées au verso.
— Expédiez ceci, dit-il, et revenez me trouver. Vous partirez cette nuit, et vous serez bien payé.
Quand Paddy fut sorti, Mme Laure se montra dans l'écartement des portières avec Annie, qui la suivait comme une ombre.
Bruce leva sur la compagne de sa vie son regard tendre et caressant, que bien peu connaissaient hors de cette maison, leur nid.
— Laure, dit-il, tout homme a dans sa vie une heure d'épreuve, souvent plusieurs... Jusqu'ici, l'horreur m'en avait été épargnée, ou, du moins, c'étaient des vétilles, en comparaison de ce qui arrive. Pour que ce... cet aventurier soit parti comme un voleur, il faut qu'il ait commis une action basse, qui tombe sous le coup de la loi... ou bien c'est qu'il craint ma vengeance...
— Que peut-il avoir fait? demanda Laure.
— Je pense qu'il a vendu des documents à quelqu'un qui ne m'aime pas, dit lentement le capitaliste en appuyant une main sur l'épaule de sa femme, l'autre sur la tête d'Annie.
— Mais, oncle, on ne peut rien contre aousî s'écria celle-ci. Vous êtes si colossalemenl riche I
Bruce médita un instant, puis la regardant avec tendresse :
— Il est clair, dit-il, que j'ai les reins solides, et que l'on ne peut pas grand'chose contre moi; d'autre part, mon affaire est si colossale, comme tu Je dis, Annie, que seul je n'y suffirais probablement pas... Alors, il faut aller de l'avant. Et puis, si j'échouais ici, je me rattraperais ailleurs... John Lewis Bruce a plus d'une corde à son arc... Et si l'une de ses cordes pouvait pendre d'Albremont, tout baron qu'il se dit, John Lewis Bruce, négociant yankee, n'en serait pas fâché. Paddy me donnera, pour sûr, un bon coup de main...
— Contre ce... le mari de ma sœur? demanda Annie effrayée.
Bruce sourit.
— Pas si vite, mignonne. Contre ceux qui l'ont payé. Il se pourrait qu'ils n'en eussent pas pour leur argent, et ce serait fort drôle. Assez causé : aux affaires! Comment s'appelle le bateau qu'ils ont pris?
11 consulta l'horaire de la semaine et compara des notes.
— Bateau Bremen, pour Brème, Via Liverpool et Anvers; ils n'iront pas plus loin qu'Anvers. Harry sera sur le quai, prêt à les recevoir. Avant cela, mon agent de Liverpool m'aura averti, si Zite est descendue en Angleterre... C'est une puissance, l'argent!
— Et si son mari la cache, comment Harry?... fit Annie inquiète.
Bruce rit franchement, avec un reste d'amertume.
— Je m'en rapporte à ma nièce pour se débrouiller, dit-il. Elle a fait ses preuves.
La grande habitude que Bruce possédait des affaires lui avait permis d'éventer le plan de la campagne dirigée contre lui. Durant le cours de sa carrière, il avait vu bien des lâchetés s'accomplir dans
l'ombre, ou momc au grand jour, bien des ruines se consommer, méritées ou non; il savait comment on déjoue de telles ruses ou quelquefois comment on les fait tourner A son avantage.
L'idée de faire courir le bruit de sa ruine en arrêtant les travaux était excellente; non prévue, Bruce pouvait en souffrir un irrémédiable préjudice. Aussitôt démenti, ce bruit tombait à terre comme un ballon percé d'une épingle. Mais on trouverait autre chose sûrement. Ceux qui avaient payé l'infamie de Victorien ne se tiendraient pas pour battus et voudraient rentrer dans leur argent.
Après avoir bien réfléchi, — comme peut réfléchir un homme appelé au téléphone dix fois par heure, questionné, renseigné, préoccupé de cent choses diverses, toutes également urgentes et ne pouvant attendre, — John Bruce, décida de presser l'émission des actions, l'inauguration de la ligne, de précipiter les choses enfin, de telle sorte que ses ennemis, surpris, fussent dépassés avant d'avoir eu le temps de se retourner.
L'arrivée de Paddy avait fait merveille parmi les ouvriers. Un ingénieur, soigneusement mis, avec des gants sur les mains, ou seulement dans sa poche, n'eût pas apporté à l'entreprise la dixième partie du secours émané du rude Irlandais.
Celui-ci, pareil aux terrassiers, mais supérieur par maints côtés, parlant leur langage, couchant comme eux sous la tente, leur persuada aisément ce qu'il voulut : il le disait d'ailleurs avec un accent de sincérité auquel personne ne pouvait se tromper. Et il apportait la paye; encore un argument auquel on ne résiste guère!
L'ardeur des ouvriers s'en trouva décuplée : un parti contraire s'était formé dans l'ombre, il y eut des rixes : on joua des poings et même du couteau, mais la cantine était fournie comme on ne l'avait jamais vu : quoique Paddy, fidèle à son serment, ne
bûl pas une goiUlc do liqueur, il en versait libéralement aux autres. Dix jours après son arrivée, il télégraphia à Bruce : « Dans un mois, inaugurez sans attendre. »
Ils étaient convenus d'un langage connu d'eux seuls et personne ne se douta de rien.
Des rôdeurs erraient autour des travaux : de temps en temps un rail manquait, une traverse était déplacée... Mais Paddy s'était fait une garde d'honneur; l'ingénieur, qui était en communication constante avec Bruce, s'émerveillait de ce que peut obtenir parfois un pauvre diable qui s'est dévoué corps et âme.
Bref, John connut quelques nuits de sommeil tranquille, dont il avait grand besoin pour s'éclaircir les idées.