‹ Le Roi des milliardsChapitre 23 sur 43 · LE GRAND-SAL\T-.\NTOINE · texte numérisé non relu

LE GRAND-SAL\T-.\NTOINE

En mettant le pied sur la passerelle qui reliait au quai d'Anvers le paquebot qu'elle quittait, Zite, sentit une main se glisser sous son manteau et saisir la sienne.

On l'avait prévenue de se méfier des voleurs; elle leva les yeux et ouvrit la bouche pour crier; mais les yeux rieurs de Harry reçurent son regard courroucé, pendant que sa main, au lieu de se retrouver débarrassée de son ombrelle ou de son sac, contenait quelque chose de nouveau : un petit papier plié en une infinité de doubles.

Le papier disparut dans l'étroite ouverture du gant, là où d'ordinaire on loge son billet de chem.in de fer ou le numéro de sa voiture... Harry avait disparu dans la foule bruyante qui interpellait en flamand, quelquefois en fiançais, les nou\caux débarqués.

LE KOI DES MILLIARDS iZl

— VAi bien, dit Victorien à sa femme, restezvous là ù gêner la circulation?

— Je vous attendais, répondit-elle avec son grnnd air de hnutour qui ennuyait prodigieusement d'Albremont.

Il avait beau s'être affublé d'une particule et coiflé d'un tortil de baron, — sur ses cartes, s'entend, — c'est Zile qui était la giande dame, et il ne pouvait s'y accoutumer.

Une voilure les conduisit rapidement au bon \ ieil hôtel Saint-Antoine et Zite put enfin connaître l'impression étrange, nouvelle, presque pénible, d'un parquet qui ne se dérobe pas sous les pieds, d'une muraille qui ne fuit pas sous la main qui la cherche.

Exaspérée par l'attente, elle eût donné n'importe quoi pour que son mari la laissât seule cinq minutes, les pauvres cinq minutes nécessaires pour lire le papier remis par Harry. Cela, elle le savait bien, c'étaient des nouvelles de là-bas, c'était un baiser de sa sœur, une bénédiction de sa tante; et Victorien allait, venait, se démenait d'une chambre à l'autre, pestant contre tout, contre les fenêtres, les portes, les colis qu'il ne retrouvait pas, ses clés qu'il croyait avoir égarées...

Zite essaya de se lever; le vertige était trop fort; il lui fallut se recoucher sur la chaise longue et attendre. Enfin, après avoir sonné trois fois sans obtenir de réponse, d'Albremont décida d'aller s'informer lui-même de ce qu'il désirait savoir.

Aussitôt, le précieux papier fut déplié et lu. Tous allaient bien, on l'aimait, on la plaignait; on l'attendait, car elle reviendrait bientôt, n'est-ce pas?

La porte s'ouvrait; Zite eut juste le temps de serrer dans son corsage le papier dangereux, qui pouvait la tiahir. Elle avait si peu l'habitude de la dissimulation qu'elle faillit se laisser prendre par son mari, maussade et grognon.

— Ou'esl-ce que aous avez là? lui dit-il, en apercevant le coin du papier blanc, mal enfermé.

— L'adresse d'une modiste, répondit la jeune femme. Vous pensez que j'ai besoin de me procurer un peu do toilette! Nous sommes parti comme des voleurs...

— J'ai assez de ce mot-là; vous me ferez plaisir en évitant de l'employer à l'avenir, fît d'Albremont, plus désagréable que jamais. Et puis ce n'est pas à Anvers que vous avez la prétention de vous habiller, je pense?

— Pourquoi pas? fît Zite d'un air calme.

— Parce que nous partons pour Bruxelles.

— Tout de suite?

— Dans une heure. Vous avez le temps de prendre une tasse de thé. Je me déplais ici. Voulez-vous que je sonne?

— Je veux une chambre pour m'habiller, fît péremptoirement Zite. Je n'irai pas à Bruxelles, faite comme je le suis. Libre à vous si vous vous aimez dans l'état ou vous êtes.

Elle se leva, malgré son vertige, et sonna. La femme de chambre parut.

— Une autre chambre, dit-elle, et un bain. Je suppose qu'il y en a dans l'hôtel?

— Certainement, madame, répondit l'accorte Flamande.

— Vous allez me faire manquer le train, grommela Victorien.

— • Eh bien, prenez-le tout seul, votre train, si vous y tenez! fît sa femme en se retournant à demi, tout en suivant la soubrette. Moi, je veux me reposer et je ne tiens pas tant à voir Bruxelles ce soir. Prenons, au moins, le train suivant!

Elle sortit, le laissant fort irrité; mais elle avait gain de cause.

A peine se vit-elle seule dans une chambre qu'elle vit entrer Harry...

— Brave cœur! se dit-elle, tout angoissée encore, il nous a suivis!

Ils restèrent imnnobilcs et muets Tun devant l'autre. Un siècle, un monde les séparaient de leur dernier adieu, et, maintenant, qui sait où et quand ils se retrouveraient?

— Je n'ai qu'une minute, mon cousin, lui dit-elle pendant que, plein de pitié, il examinait ses yeux ternis, ses joues creusées; je ne pourrai pas vous chercher, je n'en ai pas la force. Si vous avez quelque affection, non pour moi, qui ne le mérite pas, mais pour les miens, suivez-moi de près, ne me perdez pas de vue, évitez l'homme dont je porte le nom; surtout, qu'il ne puisse me séparer des miens comme il a tenté de le faire. Je n'ai plus de courage; je ne peux plus lutter; je crois la mort prochaine. Pour l'amour d'eux, ne m'abandonnez pas!

— Comptez sur moi, fît Harry à voix basse, car on marchait dans le corridor. Où allez-vous?

— A Bruxelles.

— J'y serai avant vous, et partout je vous suivrai. Ayez confiance... Oh! Zite!...

Ils se regardèrent longuement, profondément, douloureusement : il n'y avait plus ombre d'amour entre eux... L'amour avait-il jamais existé ailleurs que dans leur imagination?

Elle reprit la parole, très bas.

— Annie... dit-elle... ce petit qui va venir, donnez-le à Annie. Son père ne s'en soucie pas, ce n'est pas un héritier. Qu'Annie soit sa mère... et vous, Harry, si vous en croyez une femme brisée, qui a passé à côté de son bonheur, ne passez pas auprès du vôtre... Le bonheur, Harry, c'est Annie...

— Le bain de madame est prêt, annonça la femme de chambre, sur le seuil.

— Adieu, cousin... ou peut-être au revoir à Bruxelles... Mon rêve serait une petite maison dans un faubourg, et Annie pour me soigner. Il me semble

que la mort me serait plus facile ainsi... Et elle emporterait l'enfant... Mais c'est impossible... Ditesleur que j'écrirai, quand la tête ne me tournera plus.

— Cela fait toujours cet e(fet-là aux personnes qui débarquent, madame, dit tranquillement, en emmenant la jeune femme, la soubrette, qu'une pièce d'or de Harry avait rendue très philosophe.

De peur des propos, ils ne s'étaient même pas serré la main. Zite disparue. Harry regagna la chambre qu'il avait déjà retenue dans l'hôtel, fit sa valise en méditant, mais sans gaieté, et prit pour Bruxelles le train qu'avait choisi d'Albremont; il s'installa au buffet de la gare et attendit.

Deux heures après, un autre train amena les époux. Le jeune homme était tout près quand ils descendirent; il les vit monter dans une voiture, entendit Fadiesse donnée par Victorien au cocher et alla se loger à quelques pas de là, de façon à surveiller leurs allées et venues.

La soirée était douce et belle : les grands arbres du Parc laissaient tomber une fraîcheur délicieuse sur le gravier, battu, le jour, par les pieds des promeneurs.

Zite ouvrit sa fenêtre et respira longuement.

Cet air d'Europe qu'elle avait souhaité connaître, c'était l'air de l'exil; quel charme trouverait-elle loin de tout ce qu'elle aimait? Ah! oui, la mort lui serait douce si seulement elle pouvait remettre dans les tendres mains de sa sœur le seul lien qui la retînt au monde, cet enfant qui naîtrait bientôt et dont la naissance n'apporterait aucune joie à personne...

Un frisson secoua ses épaules amaigries et elle rentra.

Pendant qu'elle songeait, et tard dans la nuit, Harry écrivit une lettre dont chaque mot devait être pesé, car il augmentait ou diminuait le poids d'une destinée. Le lendemain, c'était jour de courrier : la

Page 1