‹ Le Roi des milliardsChapitre 24 sur 43 · LL: liOl DES MILLIAUDS âo · texte numérisé non relu

LL: liOl DES MILLIAUDS âo

IclliH» parlil cl l(î liuilièriK* jour elle arri\n à New- York.

LA LETTRi: Di: HARRV

Los lellres airivaieiU pendant le premier déjeuner, que les trois membres de la famille prenaient ensemble. Annie sauta sur la sienne, en reconnaissant l'écriture de sa sœur.

A travers un brouillard de larmes, elle lut les (juelques lignes que Zile avait fait l'effort de tracer; elle les lut et les relut. Quelle maigre pâture pour son cœur affamé! Elle eût voulut tout savoir et s'efforçait de deviner, mais sans y réussir.

La tante Laure lisait attentivement la sienne et son cœur se gonflait à mesure qu'elle avançait vers la fin des pages où Ilarry avait mis sa pensée tout entière.

« Ala tante, concluait-il, vous savez si je vous aime, et si votre repos m'est cher; je ne crois pas exagérer en disant que celui de ma mère ne me l'est pas davantage. Vous me croirez alors si je dis qu'à mon avis, dans l'état moral où elle se trouve, Zite, abandonnée à elle-même, ne pourrait plus vivre bien longtemps.

« Elle meurt de son mariage d'abord, qui lui est odieux, et je crois que, sur ce point, vous en savez plus que moi. Ensuite, elle meuit de chagrin; du chagrin qu'elle vous a fait. Elle n'aime plus la vie. Si nous \oulons la voir vivre, il faut un changement complet dans son existence.

« Ce changement, vous le devinez, c'est le divorce. Mais je doute qu'elle vive jusqu'au divorce, si quelqu'un ne vient pas l'y aider. Elle m'a prié de dire à Annie qu'elle mourrait tranquille si elle pouvait dé-

poser l'enfant dans ses bras... Envoyez Annie, et Zitc vivra. Câblez-moi : « Annie vient, » et je me charge du reste; autrement, je ne réponds de rien. »

Silencieusement, Mme Laure tendit la lettre à son mari pendant qu'elle ensevelissait son visage dans son mouchoir.

Bruce lut la lettre jusqu'au bout, sans donner signe d'émotion, puis arrivé à la fm, reprit les dernières lignes et les lut une seconde fois.

Quand il eut terminé, il fit un mouvement pour donner la lettre à sa nièce, puis se retint et la rendit à sa femme qu'il regarda sans mot dire.

Après un temps assez long, il parla :

— Nous en avons eu deux, dit-il, puis une; et maintenant nous n'aurons plus personne!

D'un geste désespéré, Mme Bruce tendit le papier à la jeune fille qui le lut avec avidité. A mesure qu'elle avançait dans sa lecture, son visage, calme d'abord, semblait se ternir. Arrivée à la fin, elle poussa un petit cri déchirant, un cri d'oiseau mortellement blessé. Elle se leva et se laissa glisser à genoux le long de son oncle.

— Oh! mon oncle, dit-elle en buvant ses larmes, vous si bon, si généreux, laissez-moi partir! Je reviendrai, je vous la ramènerai, nous vous aimerons, vous serez heureux comme en paradis! Mais laissez-moi partir! C'est ma sœur bien-aimée, voyezvous! Si longtemps je n'ai eu qu'elle!... Elle est malheureuse, elle souffre, elle aura son bébé parmi des étrangers; pas une main pour serrer la sienne, pas un regard pour l'encourager... Elle me le donne, ce petit, vous voyez bien... il faut que j'aille le chercher... Oh! ne me refusez pas, je vous en conjure! Voyez ce que dit Harry : elle mourra de chagrin...

John Bruce releva sa nièce et l'appuya contre lui.

— Je reviendrai, mon oncle. Je vous promets que je reviendrai! Mais laissez-moi aller chercher

ma sœur! C'est ma sœur! C'est la moitié de ma vie! Dites, mon oncle, vous le voulez bien?

Bruce se leva, et posa ses deux mains étendues sur la tête inclinée de la chère enfant.

— Va, dit-il, et que Dieu soit avec loi. Ramène ta sœur et son enfant vers ce foyer dont, après ma chère femme, lu auras été la lumière et la joie.

Elle baisa la main qui la bénissait, puis tout à coup s'arrêta interdite.

— Et l'argent? Cela va coûter cher? Comment faire? dit-elle.

Bruce sourit paternellement.

— J'ai donné un très gros chèque à Ilarry pour m'achetcr des tableaux. Il a déjà fait un envoi très important...

Mme Bruce le regardait d'un air étonné; il lui imposa doucement silence du geste.

— Vous les verrez, dit-il; ils ne sont pas ici. Mais Harry m'a envoyé mes comptes et il a encore à moi deux ou trois cent mille francs. Je lui câblerai.

— Annie voyagera seule? demanda Mme Bruce avec regret.

— • Elle en est parfaitement capable. Harry la recueillera au Havre; elle ira par un bateau français. Tu partiras samedi. Annie...

— Après-demain? s'écria-t-elle, dans sa joie confuse.

— Oui, après-demain. Et peu de sacrifices m'ont coûté autant que celui de me séparer de toi; mais je crois que c'est nécessaire, et, alors, il ne faut pas hésiter.

Le surlendemain, Annie fut installée dans une cabine de luxe dont, à prix d'or, on avait délogé le locataire. Tout lui semblait un rè\e : son départ, la possibilité de revoir sa sœur, la crainte de quitter ses chers parents au seuil d'une épreuve peutêtre dangereuse et pénible. Mais elle axait x'mgi ans; au bout du voyage, sa sœur lui tendrait les bras,

et peul-être aussi, estompé dans la brume, Harry... Harry qui aurait sauvé Zite...

Elle avait bien le droit de l'aimer, celui qui aurait sauvé sa sœur chérie; de l'aimer comme un frère, plus qu'un frère, — un sauveur...

Dans de jeunes âmes très pures naissent parfois et grandissent des sentiments qu'on ne saurait comment désigner : plus ardents que l'amitié, plus discrets que l'amour, ils vont jusqu'à la parfaite abnégation, l'oubli total de soi-même. C'est ainsi qu'Annie aimait Harry.

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