PARTIS
Quand elle s'éveilla, onze heures sonnaient à la pendule. Pourvu qu'elle n'eût pas manqué le train? Bien vite, elle s'habilla, peu soucieuse de sa beauté inutile; et, au moment où elle allait faire demander la voiture, la fille de chambre parut.
— M. le docteur est venu deux fois, dit-elle; il a dit -que le repos était tout ce qu'il }' avait de meilleur pour madame et qu'il ne fallait pas la déranger plus tôt. Mais il a laissé un mot pour remettre à onze heures.
Elle présenta une enveloppe fermée que Zite décacheta, le cœur battant.
« Dormir, c'était parfait et même nécessaire. A présent, en route. Celui de Spa est parti depuis longtemps. »
• — ■ La voiture] commanda Zite.
— Elle est en bas. Alors, madame ne prend rien, pas même une tasse de café?
— A la gare, si j'en ai le temps. Merci de vos soins, ma bonne fille, ajouta-t-elle en la récompensant largement. Si quelqu'un s'informe de moi, vous direz que je suis allée rejoindre mon mari.
Zite descendit les escaliers presque en courant, Zite avait des ailes. Le bonheur, la liberté étaient au bout des rails, là-bas, quelque part, elle ne savait pas où.
La voiture allait d'un bon train et arriva bientôt; Zite s'engagea dans la salle des pas perdus, une main lui glissa son billet, elle ne prit pas la peine
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do le regarder. J'^sL-cc (|ae IL'irry ne savail pas loul, ne ferait pas tout ce qu'un tendre frère aurait accompli? Elle marcha droit devant elle, suivant son protecteur, reconnaissable pour elle seule.
lin employé l'attendait près d'une portière ouverte; elle monta seule. Personne ne vint : le train partit.
— Alost! dix minutes d'arrêt, changement de voilures pour...
L'employé s'éloigna : comprenne qui peut. Le grand corps souple de Harry obstrua la portière de façon à interdire le passage aux plus déterminés.
— Faim? demanda-t-il, avec ses yeux rieurs.
— J'en ai honte! avoua-l-elle. Je dévorerais n'importe quoi!
Il tira de derrière lui une sorte de jumelle de \oyage qui était un panier. Dans l'un des tubes se trouvait d'excellent café au lait encore chaud; dans l'autre, une pile de tranches de pain beurré avec du jambon.
— Ohî Harry! jamais je ne pourrai!... commençât-elle.
— Alors, si vous ne pouvez pas, ce n'est pas la peine d'essayer, dit-il d'un ton péremptoire très semblable à celui de l'oncle John. Mangez, pendant que je vous expliquerai.
Le train se remit en marche, à travers les prairies où fleurissaient les délicats crocus mauves de l'automne
— Nous allons quitter le train de Gand; nos billets sont pour Ostende. S'il nous cherche par là, il aura de quoi s'occuper agréablement une semaine ou deux. Et nous filons vers Lille. Vous ne connaissez pas Lille?
Zite avoua son ignorance.
— C'est une ville où il pleut noir... positivement... à cause de la fumé, presque autant qu'à Londres. Là, vous vous reposerez une nuit. Demain, la journée sera fatigante. Il faut que nous arrivions à
Rouen absolument. Il y aura des changements de wagon, des arrêts intolérables, dans des gares impossibles...
— Cela ne fait plus rien, déclara Zite, les yeux brillants de joie. Dites, Harry, il n'y a plus de pain beurré? Il n'y en avait guère, vous savez?
Il fouilla dans une poche de son pardessus et en tira une ration supplémentaire.
— Seulement, fit-il par manière d'excuse, je n'ai plus de café, c'est du lait...
• — ■ Oh! cela m'est bien égal! affirma la jeune femme. Et à Rouen, Harry? C'est si intéressant!
— A Rouen, nous prenons un train de pochards, pareil à la voiture qui ramasse les ivrognes qui s'arrêtent partout et ne vont nulle part. Pourtant, il nous amènera à Honfleur. Le bateau eût été plus rapide et plus commode, mais nous courrions le danger d'être rencontrés par des compatriotes, et ils sont si bavards!
— Et à Honfleur? demanda Zite songeuse.
— Un peu haut sur la côte de Grâce, en vue de la mer, il y a une petite maison couverte de roses : un amour de maison, et dedans une bonne vieille femme qui parle presque le canadien; vous verrez, c'est très drôle. Elle vous soignera, elle vous dorlotera... Elle a été très malheureuse avec un méchant mari autrefois. C'est une vraie chance ça! Et dire qu'on trouve ça par les agences! Mais il faut que nous soyons chez elle vendredi soir, cousine; je suis bien fâché de devoir vous presser... et vous passerez la nuit seule avec la vieille bonne femme dans sa maison; parce que je puis bien voj^ager avec vous, mais je ne puis demeurer chez vous. Et puis, j'ai autre chose à faire... Samedi matin, à sept heures, j'irai chercher Annie.
— Annie? fit Zite d'une voix faible, en pâlissant.
— Je suis tout de même un imbécile, pensa Harry; il me manque un peu de pratique pour deve-
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nir médecin de dames... Oui, Annie sera au Havre samedi malin, dil-il tout liaul; et avant midi nous déjeunerons ensemble dans la petite salle de la bonne femme, où les murs sont couverts d'assiettes fleuries, comme elle dit, et qui regarde la mer.
— Annie, Annie! sanglotait Zitc, incapable de se contenir plus longtemps.
Uarry était fort empêtré : jamais pareille aventure ne lui était arrivée. Il prit le parti de se fâcher.
— Ah çà! dit-il, croyez-vous que c'est pour mon plaisir que je galope en Belgique sous des déguisements divers? Vous me devez bien quelque chose, et ce que vous me devez, c'est de ne pas compliquer la situation par une attaque de nerfs. On ne connaît pas çà à La Ferme.
Zite fut calmée en un instant.
— Je vous demande pardon, mon cousin, dit-elle en étouffant des restes de sanglots. C'est fini. Je reconnais que je n'ai pas le droit de vous causer le moindre ennui, en plus de ceux que vous avez déjà...
Charmé de la voir rentrée dans le giron de la sagesse, Harry l'apaisa du geste.
— Ne prenez pas mes paroles au pied de la lettre, dit-il; et, quand je dis que ce n'est pas pour mon plaisir, c'est un affreux mensonge, car jamais de ma vie je ne me suis tant amusé! Allons, dormez un peu, si vous pouvez; et surtout, évitez de penser. Là, allongez-vous.
Il lui mit un oreiller sous la tête, la fit s'étendre et s'assit sur la même banquette, près de ses pieds. Elle ferma les yeux. Il avait raison : non, elle ne penserait pas à sa vie gâchée, perdue, qui peutêtre serait si courte! Et elle se dit que, si elle mourait, après tout, ce serait très bien; tout serait pour le mieux... Annie élèverait l'enfant, Harry épouserait Annie et serait un bon oncle, presque un père, pour l'innocent....
Zite sentit un frisson passer sur ses épaules. Le
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i'ioid?... non, la pensée que ce petit être pouiiait ressembler à son père; que ni exemples, ni principes, ni enseignements n'arriveraient peut-être à faire de lui un honnête homme -
— Il faut que je vive! pensa-t-elle, se ressaisissant d'un seul coup, — ou alors, que la mort nous prenne tous les deux! Car je n'ai pas le droit d'inlliger à ma sœur et à ce généreux Harry le fardeau d'une éducation semblable. Ils ont le droit au bon heur, Harry et Annie...
Les larmes voulaient monter aux paupières rétives presque impuissantes à les contenir. Il fallait qu'Annie épousât Harry! Zite l'avait pensé bien des fois, mais jamais elle ne s'était imaginé que ce serait si cruel pour elle-même...
Elle l'avait donc aimé? Malgré ses dédains, ses froideurs, ses méchancetés, elle l'avait aimé, celui qui l'aimait alors, ne voulant voir en elle que ce qu'il y avait de bon?
Eh bien, oui! Elle l'avait aimé, malgré elle... surtout après son refus... Et aujourd'hui, pendant qu'il dormait ou feignait de dormir tout près de ses pieds, pareil au grands lévriers que nos ancêtres sculptaient sur les tombeaux, symbole de fidélité, de dévouement sans limite, elle dit adieu à son amour, du plus profond d'elle-même, non sans larmes refoulées mais avec une sincérité absolue.
— Je n'étais pas digne de lui, pensa-t-elle pour finir. Il sera plus heureux avec Annie, en un seul jour, qu'avec moi durant toute une vie...