LA MAISON DU HAUT DE LA CÔTE
Zite était arrivée à la nuit tombée dans cette maison inconnue, tiède encore du soleil disparu, mais
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ik'j;i raliaicliic i)ar la hrisu de mer. L ne grande lassilude luiiiba sur elle lorsqu'elle sentit sous ses pieds un planeher innnobilo, après tant de secousses de wagon.
Deux jours de fuite avaient tenu la jeune femme en haleine, lui communiquant une ardeur fébrile; on eût dit, à la voir, que c'était elle qui, au lieu de fuir, pourchassait un insaisissable ennemi : mais lorsque le silence et le gris de la mer brumeuse enveloppèrent la petite maison, lorsque Harry eut tiuitlé sa cousine pour retourner coucher à Honfleur le soir même, Zite sentit tout le poids du passé tomber sur ses épaules et l'envelopper conmie un manteau très lourd, presque aussi lourd que l'angoisse de l'avenir.
La vieille femme normande eut le cœur pris de pitié pour la jeune dame, si fatiguée, si triste, et destinée à subir bientôt une rude épreuve.
— C'est donc pas vot' frère, ce joli monsieur-là, qu'il est parti à ce soir? demanda-t-elle.
— C'est mon cousin.
— Il aurait ben pu rester, sûr! Dans la fatigue où vous êtes, ce n'est pas moi ni personne qui y aurait trouvé à redire. Et s'il vous arrivait quéque chose à c'te nuit?
— Vous auriez à envoyer chercher le médecin à Honfleur, fit Zite dont les bras s'abandonnaient lassés, sur ses genoux. Demain matin, il ramènera ma sœur.
— Si c'est convenu comme ça, alors c'est bon, fit la brave femme. Et, ben sûr, vous voulez que je vous aide à vous mettre au lit? car vous n'en pouvez plus, ma pauvre gentille dame! Que ça fait donc grand'pilié! Mais n'ayez crainte, vous serez ben soignée cheux nous.
Un long sanglot monta à la gorge de Zite, La jeune femme s'abattit sur la table, sa chevelure d'or éparpillée autour d'elle.
— Clieux nous! fît-elle, à travers ses pleurs. Vous parlez comme chez nous! 0 mon cher pays, l'autre France! Oh! que Harry a bien fait de m'amener ici, où j'entends parler le cher vieux français de chez nous!
— • Vous n'êtes donc point Anglaise? demanda la vieille femme surprise.
Zite faillit oublier toute prudence, dans l'émotion de son premier mouvement.
— Je suis d'une ancienne famille française, ditelle. Nos grands-parents ont émigré, mais on parle encore le français chez nous...
La bonne femme demeura pensive.
— Oui, dit-elle, il y a des Bretons qui ont fait des voyages comme ça, on me l'a raconté. Alors, vous êtes comme qui dirait Française, sans l'être... J'ai vu ça tout de suite, que vous n'étiez point Anglaise.
— A quoi? demanda Zite, intéressée malgré elle.
— A ce que vous n'avez point la mine de ces gens-là; je ne peux pas vous dire autre chose. Ça ne s'explique guère, mais ça se voit. Allons, venez vous coucher, et demain vous ferez la paresseuse. On ne viendra que quand vous aurez sonné et vous sonnerez pour faire ouvrir vos fenêtres. Pas besoin de vous lever pour voir la mer, allez!...
Epuisée, la jeune femme ëB laissa manier comme un enfant par les vieilles mains compatissantes; elle s'endormit en quelques minutes et son sommeil fut sans rêves.
Le lendemain, un gai rayon, filtrant à travers les Persiennes, a int jouer sur la courtepointe à ramages. Zite sonna; la vieille femme entra d'un air triomphant, et sans mot dire ouvrit les volets. Emerveillée, Zite se souleva sur l'oreiller et poussa un cri de joie.
L'eau chatoyait comme une moire; des centaines de voiles blanches éparpillées faisaient la pêche sur
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les bancs de sable; la ville du Havre scintillait de toutes ses vitres; le gazon des falaises descendait jusqu'aux galets; les grands arbres de la côte avaient l'air de tendre leurs branches pleureuses à la rencontre du flot, et, dans le cadre de la fenêtre, qu'il remplissait à demi, un énorme paquebot s'approchait à vitesse réduite, les pavillons au vent, répondant aux signaux du sémaphore.
— C'est elle, cria Zite éperdue, c'est elle! C'est la Normandie!
— Eh! oui, bcn sûr que c'est not' bra\c Normandie; un bon bateau, allez! répondit Madelon ébahie.
— C'est ma sœur qu'elle amène, ma sœur chérie, ma tendre petite sœur...
Zite tendait vers l'espace ses bras impuissants. La vieille Normande la reçut sur son cœur. Elle y avait bercé et enseveli ses propres enfants, sur ce cœur de veuve et de mère; elle était émue et glorieuse de voir tant aimer son pays par cette belle jeune femme étrangère qui semblait chez elle dans ce modeste logis.
La vieille indienne imprimée, datant d'un siècle au moins, qui faisait les rideaux du lit, la Vierge de porcelaine peinte au-dessus du bénitier, la couronne de fleurs d'oranger sous le globe de porcelaine, touchantes reliques, tant de fois tournées en ridicule, simples dieux lares de ce foyer français, évoquaient chez Zite toute la douceur du pays natal. Et Annie arrivait, la Normandie n'était plus dans le cadre de la fenêtre.
— Mère Madelon, habillez-moi vite, aidez-moi: je ne puis me coiffer, disait Zite dans sa joyeuse impatience. Voyez mes pauvres cheveux, comme ils sont embrouillés par ces deux jours de voyage. Je n'avais personne pour m'aider... et ils sont trop longs et puis trop frisés. Je n'ai plus de force.
— Eh bien, et vot' cousin? fit familièrement Madelon.
Zite rougit prodigieusement.
— Oh! dit-elle, je n'aurais jamais osé! Et puis, il est bien trop maladroit. C'est Annie qui aura de l'ouvrage. J'ai eu bien souvent envie de les couper...
— Faudrait pas! ce serait péché! s'écria la vieille. Des beaux cheveux dorés comme ça, qu'on dirait les feuillages qu'on met au Saint-Sacrement, les jours de procession!
Cette idée de comparer sa chevelure à des frisons de cannetille dorée fit rire Zite au point d'inquiéter l'hôtesse, fort embarrassée de sa capricieuse pensionnaire.
— Le bateau! s'écria celle-ci, debout, appuyée au cadre de granit de la fenêtre... Il entre dans les jetées... il est entré... Je suis sûre que ma sœur et lui sont ensemble... Oh! mère Madelon! ils n'arriveront jamais, dites? Combien faut-il de temps pour revenir de Honfleur?
— Pas longtemps, ben sûr! Ce qui est long, c'est de sortir de leurs grandes guimbardes de bateaux; on m'a dit que ça n'en finissait plus.
— ■ Mais elle n'a pas de bagages, ou presque pas... insista Zite, plus remuante, plus impatiente qu'une fillette de dix ans.
— Tenez, ma belle petite dame, mangez vot' dé jeûner; pendant ce temps-là vous vous tiendrez tranquille, et on fera vol' lit.
Les yeux fixés sur l'estuaire, cherchant à deviner parmi toutes les fumées celle du petit vapeur qui ferait traverser la Seine à son Annie, Zite mangeait, l'une après l'autre, les tartines renouvelées que Madelon déposait devant elle.
Lasse enfin, elle se laissa aller sur le dossier de son fauteuil. Deux jeunes paysannes douées de la beauté noble et fraîche des femmes de ce coin béni, avaient rangé la chambre : un tas de cartons déficelés attendaient l'examen de Zite.
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— Il VOUS faut mettre une belle robe pour recevoir votre sœur, ma gentille, fit Madelon.
— Où donc la prendre? demanda Zite en cherchant des yeux le poussiéreux costume de voyage ({uitté la veille au soir.
— Là dedans! fit Madelon en indiquant les cartons. Sans attendre de réponse, elle en tira deux jolies
robes do chambre : l'une toute soie, dentelles et rubans; l'autre de laine blanche et fine.
— Ils ont pensé à tout, se dit Zite à elle-même.
— Qui donc? fit curieusement l'hôtesse.
— Mes parents de là-bas; car je ne crois pas que ce soit Harry...
— Et vot' mari, il n'a donc pensé à rien? hasarda la mère Madelon, lâchant enfin la bride à la question qui la torturait depuis son premier entretien avec le beau jeune monsieur.
— Mon mari est en voyage à l'étranger, très loin... il ne peut pas revenir d'ici longtemps, dit gravement Zite de son air « grande dame ».
Mais la mère Madelon ne se laissait pas intimider.
— Nous connaissons ça, fit-elle; il est probablement en mission, n'est-ce pas? Il y avait une dame du Havre qui était comme vous et son mari était aussi en mission. Il paraît qu'on n'en revient pas comme on veut, de ces pays-là?
— Précisément, fit Zite, avec une ombre de sourire.
Madelon bavarda encore à tort et à travers, Trâda à passer la jolie robe soie et dentelles, à fixer sur sa tête la lourde masse de cheveux indociles, puis s'arrêta subitement, un bras en l'air.
— Les voilà, dit-elle; ils montent la côte. \'ous allez voir la voiture au tournant... Ah! ben oui! la voiture! Elle ne va pas assez vite pour eux! Ils font la route à pied... et ils trottent... Ils vont se faire du mal à courir comme ça!
Zite voulut se lever. Dans le cadre de la fenêtre.
elle apparut un instant aux voyageurs, grande, blanche, belle, nimbée d'or... puis elle retomba sans forces et sans paroles.
L'instant d'après, la voix de Harr}^ forte et joyeuse, retentit sur le seuil de la porte ouverte.
— Nous voici, cousine, bien portants...
Annie entra, courut à sa sœur... Il referma la porte et fut retrouver le cocher.
De telles joies ne se racontent pas, pas plus que les douleurs qui les ont amenées. Lorsque Ilarry, une heure après, frappa à la porte, trouvant qu'il a^•ait été très convenable et que c'était bien un peu à son tour de voir Annie, — elle ne lui avait pas dit cinq paroles, durant la route, — il trouva les sœurs appuyées l'une contre l'autre, comme deux oiseaux sur une branche. Elles le regardaient avec des yeux radieux.
— Contentes? demanda-t-il, en ce langage laconique qu'il préférait lors des grandes émotions.
— Heureuses! répondit Annie.
Le regard de Zite valait tous les discours du monde.
— Et maintenant, reprit le jeune homme, il y a une question très ennuyeuse, cousine Zite; c'est... c'est pour l'avenir. Vous avez une copie de votre acte de mariage?
— Oui, répondit-elle en pâlissant au souvenir de cette heure néfaste.
— Voulez-vous bien me la confier? Je m'arrangerai avec les autorités de ce pays pour que votre bébé soit déclaré et enregistré dans toutes les formes voulues.
— Annie, donne-le-lui, fit la jeune femme. C'est dans mon petit sac, avec le chèque qui vous a tant intrigué à Rouen, Harry. Voyez-vous, mes amis, je suis riche; j'ai vingt mille francs, qui sont un cadeau de mariage...
— Hester Raven? devina Annie.
— Précisément. Et puis, j'ai économisé presque tout l'argent que me donnait mon oncle. Ne vous ruinez pas pour moi, je vous en prie. C'est à ceux qui ont fait le mal de le réparer.
Harry n'avait pas apporté grande attention à ces méditations philosophiques; il examinait l'acte de mariage.
— Cousine, dit-il, celte pièce a-t-elle été enregistrée quelque part, en France?
— Pas à ma connaissance, répondit-elle. M. d'All)remont n'est pas allé en France, que je sache, depuis notre arrivée en Europe. Nous sommes restés à Bruxelles.
— Il ne serait pas Français, alors, mais Belge, iiiurmura Harry : pour cela, je m'en étais toujours un peu douté. Mais ce qui est grave, c'est que, s'il est Français, et si, dans un délai de trois mois depuis votre arrivée, cet acte n'était pas enregistré, votre mariage pourrait fort bien n'être pas valable. Cela ne vous trouble pas, cousine?
Elle hésita un peu; une visible souffrance travaillait son âme indécise.
— Je vous dirai toute ma pensée, fit-elle. Si l'enfant vit, de façon ou d'autre, son père devra lui assurer son nom, et il y aura des démarches à faire pour cela; mais seulement quand je serai pour jamais à l'abri de ses recherches. Si l'enfant ne vit pas, — la voix de^ Zite trembla un peu, — mieux \aut cent fois que rien ne reste d'une folie qui m'a coûté bien cher et que je n'ai jamais mieux comprise qu'aujourd'hui.
Harry demeura silencieux; il ne pomait pénétre]" la secrète pensée de sa cousine et par conséquent lui donner de conseils.
— Dans tous les cas, reprit-il enfin. Tenfant sera déclaré d'après ce papier, dans les limites de ce que la loi française autorisera. C'est un cas exceptionnel : les bonnes gens d'ici seront peut-être bien
embarrassés... Comment expliquer l'absence du père?
Un faible sourire se joua sur le visage de Zite.
— C'est Madelon qui a résolu la difficulté, dit-elle. Il est parti « en mission ». Vous pouvez ajouter : dans l'Amérique du Sud. Cela le dispensera de revenir d'ici longtemps.
— Soit, fit Ilarry, l'air toujours préoccupé. Ces questions de légalité qui ont toutes leur importance aux yeux des hommes sont en général très indifférentes à ceux des femmes. On fera pour le mieux, continua le jeune architecte, et je vous ai assuré les soins d'un très bon médecin de Honfleur, ma cousine : il viendra vous voir aujourd'hui, vers cinq heures.
Il se tut encore, puis tout à coup :
— • Savez-vous, au fond, que vous n'êtes à peu près pas mariée du tout? fît-il.
Annie tressaillit.
— Je me le suis dit cinq minutes après ce mariage religieux, qui n'est pas celui de ma foi catholique, répondit Zite; et c'est précisément pour qu'un mariage catholique ne me liât pas éternellement à l'iiomme dont je porte le nom que je n'ai rien dit, rien fait pour en assurer la légalité. Je suis juste assez mariée pour le devenir un jour, si j'y tenais, et juste assez peu pour obtenir le divorce aux Etats- Unis. J'ai eu le temps de songer à tout cela, depuis un an...
Harry soupira. Que de tristesses, que d'illusions détraites, que d'espoirs renversés, que de joies gaspillées!... Instinctivement, il tourna son regard vers Annie... Celle-ci pleurait.
II eut une envie folle de prendre dans les siennes ces tendres petites mains qui savaient si bien panser les blessures, essuyer les larmes... Mais, devant Zite, c'était impossible, croyait-il.
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LE BONHKUR d'a.NME
— Cousin Harry, dit très gravement la jeune femme, si mon enfant vit, je puis mourir : je donne l'enfant à Annie, pour qu'il soit élevé comme un homme de bien; pour qu'il ressemble, s'il le peut, à notre père, et non au sien... Mais, pour que ma sœur puisse emporter mon enfant, sans souffrir injustement des soupçons et de la calomnie, pour moi aussi, qui m'en irais de ce monde plus heureuse et \raiment consolée, je vous demande de suivre le \œu de votre cœur, de recevoir ici votre récompense, et de la recevoir de mes mains... Avant de fermer les yeux, je voudrais sa\oir, mon cher Harry, si Annie consent à être votre femme, — car, vous, vous l'aimez depuis bien plus longtemps que vous ne le croyez. Et vous ne serez jamais heureux sans elle.
— ■ Annie, fit Ilarry très bas, vous avez entendu?
— Je ne peux pas, murmura la jeune fille. Zile aurait du chagrin...
La jeune femme se releva, les bras accoudés au fauteuil, dans sa pose favorite.
— • Vous me faites dire aujourd'hui des choses bien singulières, fit-elle. C'est vrai, j'ai aimé Harry, à partir du jour où je l'avais perdu par ma faute. Mais, n'étant plus digne de lui, je l'ai aimé, et je l'aimerai toute ma vie comme on aime les choses inaccessibles : son honneur, sa foi, sa patrie... Et, libre demain, je ne l'épouserais jamais, jamais! tu entends, ma sœur? J'aurais trop à souffrir dans son orgueil et... et dans mille autres sentiments que tu ne peux pas comprendre.
— Elle a raison, dit Harrv. Je vous remercie,
ma chère Zile, d'avoir eu le courage de parler ainsi. Annie, \oulez-vous être ma femme?
— Mais prends-le donc, puisque je te le donne! s'écria faiblement Zite en les poussant l'un vcîs l'autre. El allez-vous-en tous les deux! Laissez-moi seule un peu.
L'un après l'autre, ils baisèrent le front pâle et les joues creusées de leur sœur et sortirent. Sur le palier, Harry ouvrit les bras.
— Ah! oui! je vous aime, petite Annie, dit-il, et j'espère être digne de vous, quelque jour!
— Comme elle aura souffert! murmura la jeune fille en appuyant sa têle sur l'épaule de celui qui avait tant fait pour toutes les deux.
Elle resta ainsi immobile un instant, savourant un bonheur fait de larmes, une éternelle félicité composée d'irrévocables douleurs.
— Allons un peu dphors, implora Harry; il y a dans ce pays des chemins si jolis, si étroits...
Il la tenait encore par la main lorsque la mère Madclon jaillit devant eux d'un couloir obscur.
— Et vous allez vous promener, comme ça? fitelle avec une curiosité pétillante au coin de ses prunelles aguichées.
— Mais oui, comme ça, mère Madelon! Et même je suppose que ma cousine vous l'avait dit? J'ai l'honneur de vous présenter ma fiancée, la future ]\Ime Leslie.
— Je m'en doutais, pardine bien! fit la fûtée commère.
Elle était aussi bonne que curieuse, car elle fit à ses trois hôtes un vrai dîner de fiançailles.
Le docteur vint et ne dit pas grand'chose. La jeune dame était admirablement résistante; peu d'autres femmes eussent supporté les fatigues dont elle portait la trace évidente.
— Elle n'aurait pas dû faire la traversée à cette époque, conclut-il. C'est très malheureux.
— Pour elle? dornarnla llairy conslerné.
— Pour elle? Ohl non. Du moins, je ne le suppose pas. Avec ce bon air et des soins, elle se remettra. Mais Tenfanl m'inquiète, je l'avoue.
La figure de Harry se détendit; celle d'Annie aussi.
— On voit bien que ce n'est pas le père, pensa le docteur accoutumé t\ lire sur les visages.
Deux jours plus lard par une pluie battante, au lever du jour, Zite donna naissance à un très petit garçon qui respira l'air de ce monde, ouviit les yeux et, trouvant la vie difficile, les referma pour jamais.
— Zitc, vint dire Annie à sa sœur qui exigeait impérieusement la vérité, l'enfant n'aurait jamais été heureux, ni loi non plus... Mais, toi, lu es très bien.
Zite poussa un long soupir. Des larmes coulèrent de ses paupières fermées, puis elle dit :
— J'ai d'autres devoirs à remplir, dos fautes à expier... je tâcherai de vivre.
Et elle vécut.
La mairie ne fut pas exigeante à l'égard du petit étranger qui avait si tôt refermé les yeux. On l'ensevelit sous les roses d'automne, et Zite, vêtue de blanc, apparut bientôt dans le jardinet, aux heures ensoleillées. Deux semaines, puis trois s'écoulèrent, et le docteur déclara qu'avec des ménagements on pourrait faire voyager la jeune baronne.
— Même en bateau? demanda Harry.
— Même en bateau; si elle n'est pas trop sujette au mal de mer.
— Ah! le mal de mer, docteur, c'est capricieux; on l'a, on ne l'a pas... Peut-elle voyager avec le mal de mer? Peut-elle traverser l'Atlantique?
— Eh bien, oui! Le voisinage de cette petite tombe ne lui vaut rien. Tout, plutôt que cela.
— C'est bon, docteur, nous allons l'emmener. Je vous remercie.
îl fut convenu que Zite et Annie prendraient
une cabine sur le bateau du 8 septembre. Une semaine restait encore avant le départ; il n'en fallait pas davantage pour remettre sur pied la convalescente. Harry retournerait à Paris reprendre ses travaux longtemps négligés, et, dans dix-huit mois, — il se déclarait incapable d'attendre davantage, — - il reviendrait épouser Annie et suppléer par un travail acharné à ce qui lui aurait manqué en Europe. Depuis la délivrance de Zite, les lettres de New- York avaient été courtes; la tante Laure écrivait peu et comme à regret. De La Ferme, Mme Saint-Mes^ min envoyait un délicieux journal de sa vie, qui donnait du prix aux moindres événements; elle se plaignait un peu de la brièveté des lettres qu'elle obtenait irrégulièrement de sa sœur.
— C'est ce misérable chemin de fer! pensait Harry; il les tuera tous! Il me tarde grandement que ce soit fini, et pourtant, d'après les idées de l'oncle, il s'en faut de près d'un mois... J'espère qu'il n'inventera plus rien de « colossal », car ils y laisseraient leur dernier souffle, tous, tant qu'ils sont, et moi aussi, à les regarder faire!
Tout à coup, il s'avisa de Victorien.
— Je voudrais bien savoir, se dit-il, si mon presque beau-frère cherche encore sa femme. Au fond, il est peut-être bien content d'en être débarrassé. Cependant, il ne faudrait pas que Zite habitât New- York ostensiblement. Ce butor pourrait encore leur créer des ennuis, si minces que soient ses droits réels. Il doit désirer un héritier. Pour cela, cher monsieur, vous serez, je le crains, forcé d'y renoncer; l'argent de l'oncle Bruce ne fondra pas dans ^os mains.
C'est Annie qui avait annoncé à sa tante la naissance du pauvre petit être destiné à ne point vivre. Si Mme Bruce en éprouva quelque chagrin pour Zite dans son cœur de mère, son mari s'en réjouit sans hypocrisie.
— llieu de plus heureux ne pouvait arriver, dil-il. L'existence de ce bébé aurait, en dépit de tout, maintenu un lien réel entre ma nièce et le brigand qu'elle s'est choisi pour mari. Moi-même, l'enfant devenu en âge de comprendre, j'aurais été très embarrassé, pour lui cacher les sentiments que m'inspire monsieur son père. C'est donc une véritable bénédiction pour nous tous. Et Zite va bien? Elle pourra revenir ici? Parfait. Je pense qu'il faudra envoyer les deux jeunes filles, — ma parole d'honneur, je ne peux pas m'accoutumer à considérer Zite comme mariée! — enfin, les deux sœurs devront aller à La Ferme au moins pour quelque temps, afin que le sacripant ne les déniche pas. Il n'a jamais entendu parler de La Ferme?
— Pas que je sache, répondit Laure.
— Les Saint-Mesmin auront plus de chance que nous! Ils auront deux filles et un garçon, et nous, rien du tout! Mais, le garçon, je me le réserve. Dans dix-huit mois? dit-il. Dans dix-huit mois ou douze, il reviendra; j'ai à lui faire faire des choses qui l'avanceront dans le monde plus vite que l'architecture. Dites-lui donc, dans votre prochaine lettre, qu'il tâche de faire un peu de chimie, s'il vous plaît, Laure.
— De la chimie? répéta Mme Bruce abasourdie. Malgré leurs longues années de mariage, elle ne
pouvait s'accoutumer aux inventions nouvelles, aux préoccupations changeantes de son mari. Hélas! elle n'était pas née pour être femme d'inventeur! Mais on naît bien rarement pour remplir son destin, et, quoique souvent stupéfaite, elle n'en était pas moins la plus heureuse des épouses.
— Ah! murmura Bruce impatienté, si j'étais jeune, j'apprendrais tout! Mais, à présent, on trouve trop de choses; rien que pour oublier celles qui ne servent plus à rien et s'en nettoyer la cervelle, c'est un travail considérable, qui ne s'arrête jamais. Quand viennent-elles, nos filles?
— La première semaine de septembre, je pense.
— AU rigJil! répondil Bruce. Ce sera pour l'inauguration. Je les trouverai en rentrant, et ça me fera plaisir. J'aime les jolis visages. Cela fait très bien dans une belle maison.