ET VERS LE NORD
Aujourd'liui, 3 septembre, les bureaux sont ouverts de huit heures a. m. à cinq heures p. m. à la banque Bruce et dans toutes les succursales, ainsi que dans toutes les banques importantes du Nouveau Monde.
Risques nuls. Bénéfices énormes et sûrs.
Les hommes vêtus en Indiens, drapés dans des couvertures rouges, parés de la coiffure traditionnelle en plumes d'aigle, marchaient lentement, à travers la foule, sans se laisser émouvoir par les plaisanteries, sans questionner ni répondre, comme c'est l'usage.
Vingt, puis cinquante, puis cent, largement espacés, pour laisser la circulation se faire entre eux, les porteurs d'affiches descendirent dans la ville commerçante, par Broadway, jusqu'aux abords de Wall- Street, tout autour de la Bourse, où, jusqu'au soir, ils tournèrent et retournèrent, lentement, comme s'ils accomplissaient un rite traditionnel.
D'autres hommes, porteurs d'étendards aux couleurs des Etats-Unis, suivirent les premiers; l'inscription, perdue dans les plis des oriflammes, était brève, mais elle répétait les mots : John Leiuis Bruce, Laura-Line. Risques nuls, bénélices énormes, jusqu'à ce que les étoiles nationales semblassent faire une couronne au-dessus des noms de ces puissants de l'heure.
Une bande de musiciens, fifres et tambours en tête, déboucha d'une avenue, les sons d'une marche
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violemment rythmée firent vibrer les fenêtres tout autour des bureaux de la banque. John donnait une aubade à son fauteuil pendant que, dehors, mêlé à la foule, il jouissait incognito de celte mise en scène savamment préparée.
Aux portes des maisons de banque, des gens décemment vêtus, loués pour la circonstance, faisaient le pied de grue, attendant l'ouverture des guichets. La vue de ces « queues » faisait courir sous les vestons des frissons de désir et d'anxiété. Dès la semaine précédente, les journaux avaient annoncé mystérieusement un événement financier tel qu'on n'en avait jamais vu; une combinaison qui enrichirait les heureux, ceux qui auraient pu souscrire dès la première heure, car seules les mille premières actions seraient livrées nettes de tous frais.
Et on arrivait, on se poussait; des journaux à la main, les petites bourses accouraient, craignant de venir trop tard. Résignés à avaler les trente-deux pages du New York Herald pour se tenir en haleine, plutôt que de lâcher pied, ils demeuraient impassibles devant ces portes, qui ne s'ouvraient pas encore.
A \'oir celle foule obscure de gens peu fortunés, qui avaient confiance en lui, qui accouraient sur sa parole lui apporter le fruit de leurs maigres économies, le cœur de Bruce se serra. Certes, il souhaitait le succès, il l'espérait, il en était sûr... Mais si jamais il désira ardemment la réussite, ce fut pour ces braves gens, qui venaient à lui les yeux fermés.
— Quoi qu'il arrive, pensa-t-il, personne ne perdra rien. Personne...
Il était descendu jusqu'au bas de la ville sans y songer. Une mélancolie soudaine venait de tomber sur lui. Dos mains se tendaient pour serrer la sienne; on l'accablait de compliments, les uns sincères, d'autres ironiques; il serra les mains, répon-
LE ROI DES MILLIAUIJS iOU
dil aux sourires, et demeura singulièrement pensif.
— Eh bien, se dit-il tout à coup, je n'ai rien mangé depuis hier soir! Ce que c'est que de sortir il j(^un! Cela ne vaut rien pour le moral. Laure a bien raison.
11 entra dans un bar et demanda du thé. On lui parla, il lépondit, puis retourna vers son cabinet, où un immense courrier couvrait la table. Dans une pièce voisine, une douzaine de secrétaires dépouillaient le plus pressé. Bruce saisit au vol un paquet d'imprimés qu'un employé essayait de faire disparaître.
— Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il de son air le plus froid.
— Ce n'est pas pour vos yeux, monsieur Bruce, répondit le secrétaire.
Ce puissant, chose rare, était adoré de ceux qui l'approchaient.
— Donnez, fît-il; mes yeux doivent voir tout.
De mauvaise grâce, le secrétaire céda; c'était un paquet de caricatures, laides, basses, méchantes, odieuses.
Lorsqu'ils le \eulent, les Américains excellent dans la caricature. Leur genre d'humour à i'emportepièce, pince-sans-rire, illustré par le fin crayon de quelques artistes d'un réel talent, produit parfois de petites merveilles d'esprit et de méchanceté acérée; la victime est touchée si juste et d'une pointe si fine que, tout en sentant la blessure, elle ne peut s'empêcher d'avouer que c'était bien visé. ^lais, ici, rien de pareil : des dessins sans goût et sans valeur, des railleries lourdes et grossières, recouvrant parfois d'obscures menaces; il y en avait comme cela une cinquantaine, produit d'un groupe considérable, car, si quelques-uns avaient travaillé sous une même inspiration, d'autres évidemment étaient des lutteurs isolés, prêts à rompre des lances pour leur propre compte.
Sous l'œil de ses secrétaires terrifiés, Bruce examina jusqu'à la dernière les horreurs, petites ou grandes, qu'on avait voulu soustraire à sa vue; puis il releva la tête et promena sur son personnel un regard assuré.
— Comprenez bien, messieurs, dit-il avec son calme ordinaire, qu'on ne doit pas m'empêcher de connaître les choses qui me concernent, même lorsqu'elles n'ont, comme ici, ni importance ni valeur aucune. Si je les avais ignorées, on eût pu croire qu'elles m'avaient touché. Prenez, Bart, gardez ceci, ajouta-t-il en tendant du bout des doigts au secrétaire les feuilles dédaignées. Vous avez bien quelque part un carton sacrifié, une espèce de boîte aux ordures morales? Mettez-y cela; peut-être, un jour, en aurons-nous besoin.
Toute la matinée, l'animation fut grande dans le quartier des affaires. Le téléphone et le télégraphe apportaient un flot non interrompu de souscriptions nouvelles. Vers une heure de l'après-midi, il y eut une accalmie, et Bruce monta dans son coupé, qui depuis le matin l'attendait près de là.
Sa femme, anxieuse, vint à sa rencontre dans le hall : elle n'avait pu résister au désir de le voir une demi-seconde plus tôt.
— Tout va bien, Laure, dit-il. Une fois de plus, vous m.'avez porté bonheur, ma chérie. Je crois qu'on peut considérer l'affaire comme le plus grand succès de l'époque.
Laure s'assit, car elle se sentait défaillir : après une si longue attente, ce moment de repos était presque trop doux. Bruce passa sous le sien le bras de sa fidèle compagne et l'emmena dans la salle à manger.
— Racontez-moi, John! fît-elle en joignant les mains devant lui, comme en prière.
— Il n'y a rien à raconter. Faites-moi manger, vite, et quelque chose de bon. Tout va comme il
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convient. Domain soir, le train d'inauguration nous emmène, moi et mes associés, et puis de gros bonnets... Vous savez, Laure, que ces gens d'affaires, qui ne boivent que de l'eau glacée et ne mangent que des tartines de pain beurré, parce qu'ils n'ont jamais le temps de rien, quand il vont être enfermés avec un bon cuisinier, ce sera comme à bord d'un transatlantique; ils ne pourront plus que manger, boire et m'écouter... Nous leur ferons comprendre des choses dont ils n'ont jamais ouï parler.
— Vous avez des associés, John? demanda Laure surprise.
— Pas tout à fait. J'ai des amis qui ont acheté beaucoup d'actions; en ce sens, ils sont associés, puisqu'ils ont pas mal d'argent dans l'affaire; nos intérêts sont communs, au moins sur ce point.
— Enfin, soupira Laure avec un tendre et long regard de ses yeux toujours beaux, vous savez ce que vous faites, John, et, jusqu'ici, tout vous a réussi.
Il se leva. Comme ceux de Napoléon I", ses repas étaient d'une brièveté désolante pour les autres convives.
— A présent, dit-il, vous allez venir avec moi; je veux vous montrer quelque chose. Prenez un chapeau et un manteau un peu chaud pour vos épaules.
— Il fait très bon dehors, dit Mme Bruce en regardant la vie de la rue, gaie et pimpante.
— Oui, mais ce n'est pas dehors que nous allons. Prenez un châle de plus, femme raisonneuse!
Il était de si brillante humeur qu'elle se mit sur-lechamp à son diapason. Un instant après, comme deux amoureux, assis côte à côte, très près l'un de l'autre, ils roulaient vers le palais d'Aladin.
— Vous connaissez le propriétaire? demanda Laure en voyant le coupé s'arrêter. Je me suis souvent demandé pour qui l'on bâtissait cette espèce
d'Alhambra... On n'y voit personne; ça a l'air de s'èlrc fait tout seul...
John mit la petite clé dans la main de sa femme.
— Ouvrez, lui dit-il.
Elle obéit, osant à peine comprendre.
Pour fêter la venue des nouveaux possesseurs, le soleil versait à flots sa lumière au travers des verrières exquises. Bruce prit la main qui tenait la clé, et la baisa longuement.
— Tout ceci est à vous, chère, dit-il. Le rêve de ma vie a été de vous offrir une maison digne de vous. J'aurais mieux aimé vous la donner dix ans plus tôt, mais je n'étais pas assez riche. Il y a dix ans, j'ai acheté le terrain, et peu à peu j'ai voulu faire de plus en plus beau, plus agréable, plus élégant... On devient insatiable, dans cette voie-là. C'est ici que vous m'attendrez au retour de l'inauguration, Laure. Voici votre chambre; elle est tout à fait prête, la mienne aussi, vous voyez... Pour le reste, il y a de belles choses dans la vieille maison; nous ferions bien de les garder, peut-être? Il en sera ce que vous voudrez.
— Oh! John! tout! Je vous en prie. Tout m'est si cher dans la vieille maison! Celle-ci est un palais de fées, mais l'autre a vu grandir notre fortune e! notre tendresse... J'aimerai beaucoup celle-ci, puisque vous l'avez faite pour moi, mais l'autre me sera toujours chère...
— Comme vous voudrez, répliqua John en passant un bras autour de la taille élégante de sa compagne.
Une grande glace renvoya leur image. Ils avaient Tair jeune et triomphant, malgré l'argent de leurs cheveux. Ils étaient droits, sveltes et nobles, dans leur port, avec cette éternelle jeunesse qui couronne l'âge mûr de ceux dont l'existence fut honorable et pure.
— Harry a envoyé des tableaux de maîtres mo-
dorncs; vous Ins Iroiuoroz sur les murs, dons la galerie. Je lui ai télégraphié de ne pas en acheter d'autres pour le momonf. Il en aura le temps plus lard.
Mme Bruce eut un de ces petits mouvements de frayeur instinctive qui lui venaient parfois, commr» un frisson sous un courant d'air fugitif.
— Vous sa\cz, John, dit-elle, que personnellement, je suis très riche! Vous m'avez donné des masses d'argent, je n'ai jamais tout dépensé!
— Voyez un peu la mystérieuse! fit John avec un clan de tendresse. Et qu'est-ce que vous en faites, de votre « bas de laine »?
— « Bas de laine » est bien le mot. Il est à la Banque de France. Oh! John, je n'ai jamais oublié le BlacJc Fridaij, le vendredi fatal, cette succession de banqueroutes qui a ruiné la moitié des capitalistes américains, et j'ai voulu avoir de l'argent ailleurs, afin de n'être jamais en proie au désastre, si la bêtise ou la méchanceté des autres venaient à nous frapper aussi.
— Toujours sage, I.aure! Eh bien, vous avez eu grandement raison. Nous en reparlerons à mon retour. D'ici là, chère, je n'aurai guère le temps de causer avec vous; mais, pendant mes cinq jours d'absence...
— Tant que cela!
— ■ Quatre et demi, peut-être... vous aurez de quoi Aous amuser : vous téléphonerez tant que ça ira; ensuite, vous télégraphierez. Crédit illimité; la ligne vous appartient. Quand attendez-vous nos nièces? Samedi? Elles arriveront avant moi. Et maintenant, restez-vous ici, ou voulez-vous que je vous ramène chez nous en allant à la banque?
— ■ Pas ici sans vous, John; emmenez-moi. Je ne serai heureuse ici qu'avec vous, vous le savez...
Ils rentrèrent à la vieille maison; elle n'avait pas plus de vingt années d'existence, mais, en Amérique,
loul est facilement considéré comme vieux... En franchissant le seuil de sa chambre, elle la trouva petite; les dimensions monumentales des pièces de son nouveau palais a^aicnt déjà changé les habitudes de ses yeux; mais son cœur se serra doucement à la vue des objets familiers depuis tant d'années... Fallait-il les quitter pour les remplacer par de plus somptueux?
— On emporte son bonheur avec soi, se dit philosophiquement Mme Bruce. Et puis nous aurons nos chères ûlles pour soigner nos vieux jours. Après tant de peines de ce côté-là, c'est vraiment un bonheur inespéré!
Heureuse âme, qui se faisait de la joie avec tout ce qui n'était pas du chagrin! Le train d'inauguration l'effrayait bien pourtant un peu; mais, puisque John était calme, elle le serait aussi.
l'inauguration
Le train d'inauguration attendait sous le grand vitrage de la compagnie centrale. Malgré son désir d'être maître chez lui, Bruce avait compris l'inutilité d'une gare nouvelle, alors que sa ligne n'était même pas terminée à moitié. Acheter des terrains et constiuire l'immeuble eût été folie, puisqu'il pouvait, comme tous le faisaient d'ailleurs, emprunter les rails d'une administration en parfait état de fonctionnement. On ne lui donnait pas précisément pour rien ce dont il avait besoin; mais, pour l'heure, le plus important était de ne pas faire de gros débours, s'il pouvait les éviter.
La locomotive, enguirlandée de fleurs et de feuillages, pavoisée de drapeaux; les wagons construits exprès, merveilleusement confortables, parés de même;
le pcrsonnol liabillé do neuf, reluisant de boulons de cuivre ou de nickel; les cuisiniers et les domestiques nègres, vêtus de blanc infimaculé, selon l'usage, donnaient l'impression d'un repas de noces, en partance pour quelque planète inexplorée.
Les uns derrière les autres, avec une exactitude louable, les invités se présentèrent à l'escalier du dernier wagon; là, Bruce donnait et recevait des poignées de main, accompagnées de l'insupportable et inévitable chapelet de banales formules polies. Enfin, le dernier hôte gravit les quatre marches, non sans souffler un peu, car il était obèse, et Bruce fit un signe.
La cloche retentissante qui remplace si avantageusement, aux Etats-Unis, l'horrible sifflet dont nous nous plaignons tous en France, sonna quelques coups de son battant d'airain, et, doucement, protégé par son coupe-vent, le train glissa sur les rails, au milieu des acclamations frénétiques d'une quantité, de gens venus là pour crier : les uns parce qu'on les avait payés à cet effet, les autres parce que crier à tue-tête, n'importe où, n'importe quoi, est un des plus importants privilèges de la liberté individuelle, sous quelque latitude que ce soit.
D'une fenêtre réservée pour elle, Mme Bruce avait vu partir le train. Le dernier regard qu'elle obtint de son mari par-dessus une mer houleuse de têtes plus ou moins grimaçantes était plein de lumière et d'espérance; elle l'emporta en elle pour le savourer. Que ces quatre jours et demi lui paraîtraient longs! les nuits surtout! Enfin, il fallait se résigner. Elle rentra chez elle, et trouva sur son bureau une récompense inattendue.
C'était une longue lettre d'Annie, si longue que la tante Laure la retourna deux ou trois fois, n'en pouvant croire ses yeux. Bavarde à ce point, aujourd'hui, la petite Annie, ordinairement très économe de ses impressions!
La lettre était non seulement longue, mais intéressante. Mme Bruce qui en avait commencé la lecture debout, s'assit bientôt auprès de la fenêtre, puis demanda sa lampe pour suivre le récit que lui faissaient les petits caractères menus, modestes, timides, comme Annie elle-même, et, s'il se pouvait, cette fois encore plus modestes et menus.
« Ma chère tante, écrivait la jeune fille, j'espère que vous ne serez pas trop fâchés, mon oncle et vous, si je vous dis que j'ai promis à mon cousin Harry d'être sa femme. C'est Zite qui l'a voulu, dans un moment où il était difficile et même dangereux de la contrarier. Elle a prétendu avoir envers Harry des torts si grands qu'il fallait quelqu'un pour les réparer; et, comme elle ne le peut pas elle-même, elle veut que ce soit moi. Il me semble que je m'exprime très mal, et je ne dis pas tout ce que je voudrais dire; mais je ne sais pas écrire de jolies lettres; vous me comprendrez mieux quand nous nous reverrons et que je pourrai vous parler.
« Harry a été admirable pour ma sœur. Notre propre frère ou notre père n'auraient pas pu faire mieux, pas même l'oncle Bruce, tout parfait qu'il est. C'est grâce à lui que le pauvre bébé a sa tombe dans un joli, joli cimetière, plein de fleurs et de pommiers, d'où l'on voit la mer bien loin, sous le ciel. Tout cela s'est fait sans que Zite ait eu la moindre peine ni le moindre souci; excepté, naturellement, le chagrin de savoir que le pauvre petit ne devait pas vivre. Et encore je pense que, connaissant M. d'Albremont comme elle le connaît, elle ne peut pas beaucoup regretter qu'il n'existe aucun lien vivant entre elle et lui. Je ne sais pas quels sont les projets de ma sœur pour l'avenir, mais je crois que, si vous lui permettiez de vivre auprès de vous. pour essayer de vous rendre heureux, l'oncle et vous, elle vous en serait très reconnaissante.
(( Elle est si changée de toutes façons que vous
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aurez peine à la reconnaître : je vous supplie de ne pas trop le lui laisser voir, si vous le pouvez. Ce n'est pas de sa beauté que je parle, car il me semble qu'elle est beaucoup plus belle qu'auparavant; mais je ne peux pas vous dire ce qui est changé, quoique ce ne soit plus la même personne, sauf son cœur; et encore, son cœur est beaucoup plus tendre et plus doux qu'autrefois : c'est une autre Zite, plus triste et meilleure.
« En ce qui me concerne, ma bonne tante, je me marierai seulement lorsque mon oncle et vous aurez décidé que c'est bien. Vous avez eu trop de chagrin pour que je veuille vous en faire encore, et, si Harry s'ennuie d'attendre, cela lui apprendra la patience. Pauvre Harry! j'ai grand tort de le plaisanter : jamais je n'ai vu de patience semblable à la sienne. Je veux dire seulement que nous aimerions mieux n'importe quoi, tous les trois, que de vous causer du souci.
« Et je m'aperçois que j'allais oublier de vous annoncer la grande nouvelle : nous serons chez vous deux ou trois jours seulement après cette lettre, et même moins; car celle-ci part par l'Angleterre, ce qui fera perdre du temps. A moins de tempête nous arriverons le samedi 10 septembre, A quelle heure? C'est ce que je ne sais pas. »
Mme Bruce parcourut des yeux la fin de la lettre et regarda le calendrier suspendu au mur. Le 10 c'était le lendemain; moins de quarante-huit heures la séparaient du retour de ses colombes envolées!
Vite, elle donna l'ordre de préparer les appartements des jeunes filles, de façon à ce qu'elles reprissent sur-le-champ leur ancienne vie, comme si rien ne s'était passé. C'était là, elle le sentait, le seul moyen de panser la blessure de Zite, cette triple blessure d'orgueil, de tendresse et d'espérance qui faisait d'elle une vaincue de la vie, peut-être pour toujours.
Pendant ce temps, le téléphone, le télégraphe
fonclionnaient entre la maison de New- York cl le train qui s'enfonçait dans les profondeurs encore inexplorées d'un Ouest mal connu. Les « sites » de d'Albremont se déroulaient habilement pour la joie et l'ébahissement des spectateurs. Le temps se maintenait beau, les invités étaient de bonne humeur; sommeliers et cuisiniers s'entre-^surpassaient; les populations des villes nouvellement desservies accouraient avec des bouquets et des couronnes qui formaient sur les marchepieds des wagons une litière de fleurs et de feuillages.
Bruce haranguait, saluait; on repartait, et, quelques centaines de kilomètres plus loin, c'était à recommencer. Le charbon ne manquait pas, l'eau se trouvait à point : c'était une ovation perpétuelle, une course triomphale vers le piédestal qui attendait, tout là-bas, au bout de la voie, Bruce imperalor, ainsi baptisé, on s'en souvient, par son neveu Harry.
XXXIK
LE SOUFlLi: DV MALUKUR
A New- York, un vent hostile soufflait dans l'air. Malgré les précautions minutieuses prises par John avant son départ, des caricatures féroces, des entrefdets cruels comme des flèches empoisonnées parvenaient jusque sur le bureau, sous la serviette, sur l'oreiller de Mme Bruce.
Personne n'avait rien vu, nul n'était entré, et la méchanceté vile qui frappait un mari à travers le cœur de sa femme arrivait régulièrement à son but.
Ce qui était peut-être le plus odieux, pour une femme telle que Mme Bruce, c'était de ne savoir lequel de ses domestiques soupçonner. Tout son personnel, allaché depuis longtemps à la maison, comblé de bienfaits, avait intérêt à ne pas déplaire...
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A qui s'en prendre? A qui se plaindre? Qui mettre dans la confidence des horribles petites blessures?
Ce furent deux journées très amères, de celles qui marquent au fer rouge un point indélébile dans l'existence d'un homme ou d'une femme. Pour la première fois, Mme Bruce comprit le sens du mol « protection » qui, jusque-là, lui avait échappé.
Le second soir, comme elle terminait tristement son repas solitaire, ayant à portée de la main trois journaux qu'elle ne prenait même pas la peine d'ouvrir, le caissier de la banque Bruce se fit annoncer. Laure ne l'avait pas vu dix fois durant un service de vingt années, mais elle savait qu'on pouvait compter sur lui en toute circonstance; elle le fit entrer.
— Qu'y a-t-il, monsieur Jameson? demanda-t-elle en lui indiquant une chaise.
Il resta debout, respectueusement appuyé au dossier du siège.
— Je ne sais pas ce qu'il y a, madame, répondit le caissier, mais il y a quelque chose, et je suis venu vous demander s'il est nécessaire de le faire savoir à M. Bruce.
Elle l'interrogeait du regard; il continua, un peu troublé malgré son calme apparent :
— Hier, on a beaucoup vendu, au pair d'abord, et puis il y a eu de la hausse; pas une hausse absurde, comme on en voit dans les mauvaises affaires; une bonne hausse raisonnable. Et puis... cela a haussé beaucoup, et je suis devenu inquiet : c'était arrivé trop vite, ce n'était pas naturel. Et ce soir, une demi-heure peut-être avant la fermeture •de la Bourse, il y a eu une sorte de panique. Quelqu'un a crié : « Vendez à tout prix, je vous le dis, vendez à n'importe quel prix! » Alors, des gens qui se tenaient dans la rue, les mains dans leuis poches, se sont précipités aux guichets des banques pour vendre pas mal d'actions achetées le jour même.
— A tout prix? demanda Mme Bruce, dont les
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yeux brillaient comme des pierres précieuses dans sa face de cire.
— Pas tout à fait, rectifia le caissier. On s'y était pris un peu trop tard, heureusement; on n'a pas eu le temps de commettre d'irrémédiables dégâts, mais la Bourse a fermé sur une forte baisse : c'est un fait. Faut-il le télégraphier au patron... pardon, à M. John Bruce?
Laure hésita; elle ignorait le premier mot de ce qu'on appelle les affaires : la Bourse lui avait toujours semblé une sorte d'antre noir et grouillant de monde, où les fortunes se faisaient et se défaisaient pour des raisons mystérieuses qu'elle aimait mieux ne pas connaître.
— Si on le lui fait savoir, dit-elle, cela va l'inquiéter...
— Précisément; mais, si on le lui laisse ignorer et que cela aille plus mal...
— • Croyez-vous que cela puisse aller plus mal? demanda-t-elle, surprise de se sentir si préparée à tout événement.
— Cela se peut, madame, répondit Jameson en évitant de la regarder.
— Mais que veulent-ils? fît Mme Bruce, plus touchée de la villenie de la chose que de ses conséquences possibles.
— Ils veulent une baisse absolue, qui fera des actions des chiffons sans valeur. Et pour cela... Vous ne lisez pas les journaux, à ce que je vois, madame?
— Si, répondil-elle amèrement.
— Mais vous n'avez pas tout lu aujourd'hui; on insinue depuis le départ de M. Bruce qu'il a engagé trop d'argent dans l'affaire et qu'il ne peut pas payer ses créanciers.
— Ses créanciers? s'écria Laure. Il ne doit rien à personne. Dieu merci!
— Il y a des promesses de vente. On répand le bruit qu'il ne pourra pas payer les terrains achetés
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dans 1 Uucbl... Je ne vous cile (juun exemple, ajuulat-il après un instant d'iiésitalion.
Ils restèrent silencieux, rélléchissant chacun de son côté.
— Que peut-il arriver? demanda enfin Mme Bruce.
— Que l'aiTaire tombe. Un syndicat quelconque est déjà formé pour la reprendre et en profiter.
— Et nous perdrons une grosse somme?
Jameson leva les deux mains à la hauteur de sa
tête. Oui, c'était une grosse somme, si grosse, qu'il n'osait en énoncer le chiffre.
— Eh bien, fit Laure, avec un calme dont il fut surpris, télégraphiez. Racontez tout... Tout. Mais qu'il... que M. Bruce ne sache pas que vous m'avez prévenue : il en aurait du chagrin et de l'inquiétude pour moi.
Jameson sortit, et Laure demeura seule avec ses pensées. Faire revenir Harry...
Ah! certes! c'eût été une grande ressource au moins morale! Mais, avant qu'il pût arriver, tant de choses se seraient passées! Et, en ce moment même, Laure regarda la pendule. Ses nièces avaient dépassé Terre-Neuve, elles s'approchaient rapidement, pendant que lui, John Bruce, touchait son Terminus Il devait être dans la salle du banquet, entouré de tous ces hommes venus de près ou de loin, ses obligés par le fait seul du passage de la ligne à proximité de leurs terres, qui augmentaient ainsi de valeur : ses obligés, presque ses féaux.
Elle eut la vision d'un Bruce en habit noir, en cravate blanche, sur un fond de pourpre et de palmes vertes, monte sur une estrade au fond d'une salle immense, haranguant la foule ou recevant ses hommages... Quelle grande journée dans la vie d'un homme! Et que pouvaient importer ses menus soucis, à elle, devant la splendeur d'un tel couronnement! Le caissier s'était alarmé trop vite : le lendemain remettrait toutes choses à leur véritable niveau.
D'un revers de main, elle fit voler les feuilles importunes, et les poussa du pied vers le foyer. Quoique la saison ne fût pas avancée, l'air du soir ou l'émotion l'avait glacée : elle allait faire du feu avec ces immondes lâchetés, l'atmosphère en serait purifiée.
Comme elle se penchait vers la cheminée, une allumette à la main, elle vit son nom imprimé, son nom à elle...
Les hommes ne se ménagent guère aux Etats- Unis, mais le respect pour les femmes y est ordinairement regardé comme un devoir indispensable qui fait partie de toute vie d'homme civilisé; si un journal parlait d'elle, ce ne pouvait être que pour lui rendre hommage.
Elle ramassa la feuille non encore enflammée et lut ces mots :
« On raconte que Mme Laure Bruce a reçu de son mari la clé d'un palais qui rappelle ceux des Mille et une nuits par son indescriptible splendeur. Mme Bruce est une vraie grande dame qui pratique toutes les vertus. Osera-t-elle entrer en possession d'une demeure impériale dont les ouvriers, non payés, manquent de pain? »
— Ce n'est pas vrai! ce n'est pas vrai! ce n'est pas vrai! cria Laure en écrasant sous son pied la feuille venimeuse. Ce n'est pas vrai! répéta-t-ellc encore une fois avec dégoût, les mains tremblantes comme après quelque basse besogne. John n'a pas pu me donner quelque chose qui ne serait pas payé, ni se réjouir pendant que ses ouvriers manqueraient de pain... Ou alors il serait fou?
Son mari, debout sur le fond de pourpre, parlant à cette foule à demi civilisée, reparut devant sa vision intérieure : elle vit ce regard fier et assuré d'honnête homme, elle se rappela cette existence de probité sans ombres; la netteté de cet esprit clair, qui voyait toujours juste, indiquant infailliblement
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la lâche, la i'aiblossc, la lare de luulc chose; la boulé (le ce compatissant aux mains si largement ouverles... Et par sa faute, à lui, pour lui faire plaisir, à elle, des hommes connaîtraient la faim?...
Le luxe qui l'entourait lui parut odieux : elle eût voulu se dépouiller de tout ce qui l'entourait, de ce qui était sur elle... Brusquement, comme s'ils la brûlaient, elle arracha les quelques diamants, dons de son mari, qu'elle portait toujours pour l'amour de lui, et tout à coup regarda ses mains où brillait seulement l'or vierge de son alliance...
— Oh! John! gémit-elle, pardonne-moi! j'ai douté de toi! Je suis indigne, je ne te mérite pas! Jamais, à ma place, toi, tu n'aurais douté de moi!
Elle ressaisit les bijoux et les fixa sur elle avec un geste d'orgueil, presque de défi; puis, prenant avec les pincettes la feuille malfaisante et bien nommée le Scorpion, elle la mit dans la cheminée, où les autres achevaient de se consumer. Elle regarda le papier se recroqueviller et se tordre comme dans une agonie, et sourit amèrement.
— Quand on pense, dit-elle, que des êtres vils, dont on ne sait rien, à qui probablement on a fait du bien, peuvent, à force de tranquille assurance dans le mensonge, amener une femme à douter de son mari! Quelle leçon! et quelle misère!
En ce moment même John, tel que sa femme l'avait évoqué dans son cerveau, parlait aux milliers d'hommes venus de tous les coins de la pro\ ince et des Etats limitrophes.
Il disait ce qu'on dit dans ces sortes de fêles, mais il le disait avec la conviction d'un honnête homme qui croit accomplir une œuvre utile, et non l'emphase d'un homme politique désireux de s'assurer une majorité, ou d'un lanceur d'affaires dont la crédulité populaire est le véritable coffre-fort.
On l'écoulait, avec respect d'abord, puis avec enthousiasme : chacun sentait à part soi que, toute
question personnelle mise à part, l'orateur avait raison; que l'entreprise en ferait naître et prospérer d'autres, que la richesse des hommes et celle des peuples s'accroîtraient à l'ombre des ailes protectrices de ce grand aigle voyageur, pareil à l'aigle de l'étendard national! Si celui-ci disait : « Excelsior! j'irai plus haut! » celui que portait le train de Bruce criait : « Allons plus loin, tous ensemble, pour le progrès du présent et celui de l'avenir! »
Les feuilles lâches et menteuses achevèrent de mourir dans le foyer, et Mme Bruce, pensant à ses nièces qui seraient là le lendemain, alla s'étendre sur son lit.
Sa vision s'était arrêtée au bon moment : un instant de plus, et elle eût vu descendant de la tribune, pendant que le vin de Champagne coulait à flots dans les coupes, Bruce recevoir un télégramme glissé sournoisement dans sa main, vite décacheté, lu encore plus vite, et dont le contenu avait amené sur son beau visage une légère pâleur.
« Baisse formidable; continuera demain et jours suivants. Bruce vaincu. »
— Quelque misérable anonyme! se dit-il, en crispant son poing fermé sur le papier jaunâtre... Messieurs, fît-il, d'une voix forte qui commanda le silence, buvons à la prospérité non de mon œuvre, mortelle et périssable, comme tout ce qui passe sous le ciel, mais à ce qui ne peut mourir, de ce qui doit à jamais vivre et vaincre : à la gloire de notre patrie, à celle de l'humanité!
Un hourrah enthousiaste lui répondit de toutes parts; en même temps, Manoël Romero, porteur du télégramme, s'éloignait de l'air d'un chien qui s'est vu allonger un coup de fouet.
Pendant que les bouteilles succédaient aux bouteilles, dans une mêlée indescriptible, Bruce avait regagné son \Aagon, soigneusement fermé par une clé pareille à celle de son nouveau palais. Là, brû-