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LE 17 MARS

Toute jeune fille a, plus ou moins, son journal, son cahier mystérieux, où elle écrit les événements de sa vie. Il faut une certaine force d'âme pour se priver volontairement de ce confident discret : Zite possédait cette force.

Annie n'avait pas de journal non plus, mais c'était faute de temps. Quand eût-elle trouvé les quarts d'heure nécessaires à de tels épanchements? Maîtresse de maison dès sa quatorzième année, lorsque la mort de sa mère avait nécessité l'intervention d'une volonté ferme à la cuisine et dans le sous-sol, elle avait ramassé le trousseau de clés que dédaignait la sœur aînée. Depuis, les domestiques ayant disparu, on se serait imaginé que la petite Annie aurait beaucoup de loisirs? Au contraire : elle s'était levée plus tôt, couchée plus tard; elle avait travaillé, le soir, à réparer le bas des robes, — oh! ces ourlets de robes! — pour elle et sa sœur, et le petit cahier n'avait pas fait son apparition.

Ici, chez l'oncle Bruce, le temps semblait devoir se trouver aisément de causer avec soi-même; Annie avait enfin connu le luxe des rêveries, dans les bonnes petites chaises basses. Mais elle n'avait plus souhaité de rien écrire. Trop d'idées se heurtaient dans ce jeune cerveau à peine formé, et celle qui l'eût retenue le plus longtemps était précisément celle qui ne devait pas être écrite.

Et puis, on ne se figure pas combien Cadette était devenue nécessaire à la tante Laure. Comment faisait donc celle-ci lorsque le vaste hôtel n'abritait pas encore ces nouveaux oiseaux?

— C'est insupportable! dit très sérieusement Zite à sa sœur le 17 mars, vers cinq heures de l'après-midi : depuis ce matin je cours après toi ou je t'attends, pour que tu me donnes ton avis sur une draperie, et je n'ai pas encore pu mettre la main sur toi!

— Vraiment! fit Cadette, en toute innocence : je ne me suis pourtant pas amusée à perdre mon temps... mais la tante avait besoin de moi; j'ai écrit des lettres pour elle, et j'ai envoj'é des cartes, et puis j'ai vérifié les accessoires du cotillon...

— Jolis? demanda Zite en étirant une de ses boucles d'or en fusion sur ses doigts blancs et minces.

— Délicieux! Absurdes! C'est trop beau! Tout est en or, jusqu'au moindre grelot. Ce que cela doit coûter! ajouta-t-elle avec un soupir.

— Eh bien, quoi? Cela fait gagner tout le monde, fabricants et marchands. Tu dois aimer cela, toi, avec tes idées philanthropiques.

— Il y a manière et manière, répondit la jeune fille. Est-ce que tu crois...

Elle s'interrompit.

— Quoi? finis donc tes phrases! dit Zite impatientée.

— Que le cousin Harrj^ viendra? fît Annie avec grand effort.

Zite se pencha vers le miroir : un miroir de féerie, encadré de fleurettes en porcelaine de Saxe. C'était un cadeau de Harry, pour une philippine perdue.

— Ce soir? Il roule vers les grands lacs! jeta Zite avec négligence. Ce n'est pas aussi commode qu'à Montréal; on le verra moins souvent.

— J'aurais pensé que, ce soir, il se serait arrangé pour venir... à cause de la fête...

— A cause de notre début dans le monde de NeW'York, veux-tu dire? Bah! Il nous verra dans tout notre beau une autre fois.

— Zite, fit la jeune sœur contrisléc, tu ne Taimes pas!

— Mais si, je l'aime beaucoup!

— Pas comme il le voudrait...

— « L'amour est enfant de Bohême » chantonna Zite sur la habanera de Carmen. On ne peut se forcer à aimer, ma petite sœur. Et je ne suis pas née pour les grandes passions, peut-être... au fond je n'en sais rien. Toi, tu es la belle ténébreuse; ton ame est pleine de mystère. Qui aimes-tu?

— Personne, murmura tristement Cadette.

— On ne t'a pas encore fait de déclarations? Attends, tu verras, ce soir. Je voudrais seulement que l'oncle eût mis un transparent sur la façade de l'hôtel.

— Un transparent? répéta Annie étonnée.

— Oui, On épouse mes nièces sans dot. Sans dot! Ce serait flatteur, au moins de recevoir des hommages dans ces conditions-là.

— On ne le croirait pas! fit Annie.

— Sceptique! A dix-huit ans! Fi, la vilaine! Allons, coiffe-moi. J'ai horreur de ces mains grasses de coiffeuses ou de coiffeurs sur mes cheveux. Vite, que je sois prête avant que la tante ait eu le temps d'amener son artiste capillaire!

Cendrillon se mit en devoir d'obéir; elle avait pourtant beaucoup de choses urgentes à faire avant le dîner, mais quand Zite ordonnait, toute urgence rentrait sous terre.

Au moment où Annie mettait la dernière main au gracieux édifice des cheveux nimbés autour du beau visage, la porte s'ouvrit et Mme Bruce entra.

Elle regarda avec un sourire de regret les deux charmantes figures qui attendaient son approbation, puis secoua la tête.

— Désolée, mes chères, désolée de voir perdus des efforts couronnés de tant de succès. — Mais l'oncle a parlé! Des ondulations, monsieur Beau-

poil, s'il vous plaît. Et voici pour attacher le nœud de cheveux.

Elle déposa sur la table deux écrins pareils, contenant chacun une abeille en diamants.

Les femmes de chambre s'empressèrent, l'odeur des fers chauffés se répandit dans le cabinet de toilette, et les jeunes filles furent initiées aux mystères de l'ondulation.

Dîner silencieux, puis toilette finale, parmi les geste précis des soubrettes bien stylées : ni agitation, ni indifférence : Zite rayonnait tranquillement, comme le soleil sur la mer; Annie, un peu émue, avait le sang aux joues, mais elle fut bientôt gagnée par le calme reposant de sa tante.

Et enfin, toutes les portes ouvertes, toutes les draperies relevées, l'électricité inondant à flots, jusqu'à la cruauté, les salons vides, les trois femmes se rangèrent près de l'entrée, épaules nues, sous l'air vif que tamisait à peine un double tambour sans cesse ouvert et refermé; en face, John Lev^as Bruce, avec la figure de ses photographies, imperturbable et majestueux, se tenait debout, sans raideur.

Le défilé commença : chaque poignée de main accompagnée d'une présentation et d'un sourire; les jeunes filles répondant a\ec une inclination et une phrase poliment banale : « charmée de vous voir. » Quand cette parole eut franchi ses lèvres pour la deux centième fois, Zite se pencha vers l'oreiile de sa tanle.

— .\tlendez-vous encore beaucoup de monde? ditelle, en distribuant une poignée de main automatique, et une révérence à l'avenant.

— Encore à peu près autant, murmura Mme Bruce. Mes nièces Zite et Annie Debrode, de Montréal, continua-l-ellc tout haut.

— - Je vais tomber évanouie, ma tante! déclara Zilc, en exécutant une autre révérence.

— Bah! on s'y fait... Mes nièces, les demoiselles Debrode, de Montréal...

— Enchanté de vous rencontrer, fît un grand jeune homme, en s'inclinant si bas que Zite put voir une place chauve sur la ICte, parmi ses cheveux blonds.

— Robert Van Goyen, le fils du Roi du Pétrole... chuchota la tante à Zite, qui fit une révérence plongeante.

Le fils de Crésus s'arrêta, interrompant la circulation, mais à ses pareils tout est permis, et, caressant son menton, dit gravement.

— Ah! Hem! Comment vous plaît New- York?

— Délicieusement, répondit la jeune fille en distribuant une poignée de main au hasard.

— Ah! charmé! Je vous verrai plus tard dans la soirée.

Il cessa de barrer le passage et le flot reprit son cours, plus dense.

Cependant, on commençait à pouvoir distinguer les mains à qui appartenaient les visages. Mme Bruce jeta un regard vers le tambour. On entendait les fers des chevaux s'éloigner lentement sur le pavé de bois, prenant leur rang dans la file.

— Je crois, dit-elle, que nous pouvons aller prendre une tasse de thé, nous l'avons gagnée.

— Les coins de la bouche me font mal, tant j'ai souri de fois, déclara Annie, honteuse.

— • Mais, s'écria Zite, ils s'amusent, là-bas, ils dansent!

— C'est pour cela qu'ils sont venus! répondit Mme Bruce.

— Eh bien, et nous? demanda Zite avec une moue.

— Vous êtes-vous imaginé que vous étiez là pour \ous amuser? répondit la tante en riant. Vous avez eu votre part de joie, convenez-en! Des robes exquises! Le choix de votre oncle était très judicieux

et ce blanc tout uni vous sied à merveille; et puis, en ce monde de somptuosités, il indique dès le premier coup d'œil votre véritable situation sociale...

Les yeux de Zite brillèrent d'un feu presque agressif, où entrait une bonne part d'orgueil irrité; mais Mme Bruce ne jugea pas à propos d'y faire attention.

— Allons prendre un consommé, ou une tasse de chocolat, de quoi vous remettre, enfin, et puis vous pourrez vous envoler. N'oubliez pas qu'à présent, vous connaissez tout le monde.

— Si je me rappelle seulement un nom! fit Annie, humiliée de son peu d'aptitude pour les grandeurs.

— Cela viendra! Parlez tout de même, dit philosophiquement la tante.

Tout en distribuant d'aimables paroles à des dames assises sur des canapés ou isolées dans les coins, elle s'était avancée jusqu'au vaste et splendide buffet, mis au pillage.

— ■ Ils ne nous ont rien laissé! fît-elle; ni une grappe de raisin ni un marron glacé! C'est dans l'ordre, et c'était prévu.

Elle pressa un bouton et le premier maître d'hôtel parut avec un plateau servi. Elle fît prendre quelque réconfortant à ses nièces, puis les conduisit dans la grande galerie, d'où les objets précieux ou fragiles avaient été retirés, et dit aux jeunes filles :

— Je vous rends la liberté! Soyez aimables, et, surtout, soyez jolies.

Elles se trouvèrent aussitôt le centre d'un bataillon de jeunes filles, vêtues à miracle, belles à ravir qui parlaient très haut, toutes à la fois, questionnant sans cesse et n'écoutant aucune réponse.

Zite fut sur-le-champ au diapason, et questionna, tout autant que les autres, mais en prenant le soin d'écouter les réponses et de les emmagasiner dans sa mémoire.

Annie, rouge et confuse, avait perdu pied dès le premier mot. Une grande belle jeune femme, appartenant à la plus haute société, prit pitié de co joli minois effarouché; passant sous son bras cerclé d'or et de diamants le bras gracile de Cendrillon, elle l'emmena dans un coin frais, où elle lui parla de son père, de la grande renommée de talent et de probité qu'il avait laissée, de son cher Montréal, et finalement, de Harry!

La charmante Mme Ramsay connaissait Harry! Elle l'avait en grande amitié, et M. Ramsay, de quelques années plus âgé que le cher cousin, disait que ce serait, un jour, le premier architecte du monde! oui, du monde! s'il consentait seulement à passer deux ou trois ans à Paris, comme élève de l'Ecole des beaux-arts, parce qu'il faut avoir travaillé à Paris pour devenir un véritable artiste!

— Mon mari n'est pas un artiste, ajouta Hélène Ramsay avec un demi-soupir, changé sur-le-champ en sourire, c'est seulement un pauvre millionnaire... Mais on fait ce qu'on peut, n'est-ce pas? et il n'a de talent que pour les affaires.

Annie écoutait, comprenait à moitié, se demandait où était la part de l'ironie et celle de la vérité; mais elle aurait le temps de le démêler plus tard : l'essentiel était d'avoir trouvé du premier coup des amis de Harry, qui voudraient bien, peut-être, devenir les siens...

Zite trônait au-dessus des grandeurs mortelles; le fils de Crésus, attiré par la splendeur de ses cheveux d'aurore, ne quittait pas son côté gauche, bien décidé à la monopoliser.

D'autres jeunes gens faisaient de leur mieux pour obtenir des réponses, mais n'attrapaient, au vol, que des regards. Comment s'entendre dans le brouhaha des voix?

L'orchestre tzigane commença une valse. Sans mot dire, Crésus Junior enlaça la reine du jour et

partit avec elle, écrasant sans aucun remords les pieds qui n'avaient pas su se garer.

— Parie cent dollars qu'il l'épouse avant la fin de la saison! dit le propriétaire d'une des paires de pieds lésés.

— Deux cents que non! répliqua un autre. Il n'est jamais pincé que pour vingt-quatre heures.

On rit, mais les paris engagés furent écrits séance tenante. Un vrai New-Yorkais est toujours accompagné d'un crayon, et a toujours un pari dans sa poche.

Vers une heure du matin, John Bruce, qui avait mis sur ses cartes d'invitation : Danse et musique, vint offrir cérémonieusement le bras à Zite. Un accompagnateur immobile, raide, impersonnel, l'attendait, vissé au tabouret du piano.

Elle chanta, très agréablement, une chanson havanaise, en espagnol, une ballade écossaise, en anglais, et une romance sentimentale en français. Que pouvait-on désirer de plus?

De frénétiques bravos firent cliqueter les cristaux des appliques.

— Avec cette figure et ces cheveux-là, dit un éphèbe enthousiasmé, elle n'aurait même pas besoin de chanter juste!

— Avouez pourtant que cela ne gâte rien! répliqua sévèrement Crésus Junior.

Ue silence venait de tomber sur l'assemblée, avec cette vague impression d'ombre et de mélancolie qui suit les moments de bruit exagéré, et qui se traduit en général par un mouvement prononcé du côté du vestiaire.

Soudain, un son filé, très doux, presque surhumain, plana au-dessus des têtes, qui se relevèrent, et quelque chose de mystérieux flotta dans l'air surchauffé, suréclairé, surparfumé.

Le grand orgue chantait sous les doigts tremblants d'Annie. Vainement elle avait supplié son

uiicle de lui épargner celle exhibition d'un talent qu'elle était loin d'estimer à sa juste valeur et que, de plus, clic considérait comme presque religieux : John Bruco entendait faire connaître à la fine fleur de i\cvv~Vork que ses charmantes nièces avaient quelque chose de plus que leur beauté, et il avait fallu obéir.

L'orgue chanta, puis tonna, puis pleura, et les voix célestes semblèrent emporter le dernier son dai;S Téther bleu.

A peine osait-on applaudir quelque chose de si peu terrestre.

— Di\in, merveilleux! s'écria le jeune Crésus, abandonnant les cheveux dorés de Zite pour se précipiter vers l'orgue.

Ce jeune homme chauve avant l'âge était un mélomane enragé.

C'est ainsi qu'un des invités perdit cent dollars et que Zite ne fut point demandée en mariage par l'inconstant.

Lorsque l'hôtel fut désert et que les chambres à coucher, fraîches, silencieuses, eurent reçu leurs hôtes échauffés, endoloris, Zite dit à sa sœur :

— Tu sais, c'est enivrant, cette vie-là! J'en mourrai de joie!

— Moi, répondit Cadette, j'aime mieux quand nous sommes seules avec l'oncle et la tante... Jamais je ne viendrai à bout de défaire mes cheveux. Il y a trop d'épingles dedans!

— Secoue-les, il en tombera toujours quelquesunes, conseilla l'aînée.

— Je suis tout de même bien aise que Harry ne soit pas venu, reprit Annie, sans se soucier d'apporter beaucoup de liaison dans ses discours : on n'aurait pas pu lui dire un mot! Et j'ai trouvé une amie...

— Déjà? fit Zite, en ébouriffant sa splendide toison.

— Une amie de Harry, rectifia la consciencieuse Annie. Elle est très riche, mais ça ne lui paraît pas plus qu'à la tante Laure. J'aime ces caractères-là. Est-ce que tu crois qu'il t'épousera, ce grand dadais qui a une place chauve sur le milieu de la tête? Et remarque qu'il ne s'en doute pas!

— De quoi? demanda Zite, véritablement interloquée.

— De sa place chauve; il faudrait un système de miroirs pour ça...

— Ou un valet de chambre dévoué...

— Il aurait trop peur de perdre sa place! déclara sagement Annie.

— S'il m'épousera? repartit l'aînée. Il s'en trouvera toujours un, lui ou un autre. Méfie-toi, il aime prodigieusement la musique.

— Oh! moi!... fit Annie en hochant la tête d'un air sage.

Et elle alla se coucher.

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