UNE VISITE DE RESTER RAVEN
Avec le malia arriva John Bruce. Lui aussi portait les traces de la lutte morale et intellectuelle. Aussi droit, aussi robuste, aussi intrépide dans son port et son allure, il avait au coin des yeux un pli creusé par la tension de la pensée, une ride que personne ne lui avait encore vue. Le vainqueur des vingt années écoulées avait enfin été effleuré par un coup du destin, mieux asséné que les autres, et surtout parce qu'il venait après tant d'autres.
Le seul moment où cet homme énergique laissa voir une émotion presque insurmontable fut celui où, après les deux effroyables journées qu'il venait de passer, il sentait reposer sur son cœur la tête de sa femme qui lui cachait ses yeux.
Il ferma les siens, ces yeux d'acier, maîtres des hommes et des choses, afin de ne pas trahir sa faiblesse, et Laure, à la force de sa muette étreinte, put deviner ce qu'il dépensait d'énergie morale pour ne pas se trahir.
— ■ Vous voilà, petites filles, dit-il ensuite, en tendant la main à ses nièces. Tout va bien à présent? Rien de fâcheux? Bonnes nouvelles de Harry? Es-tu contente, Annie? Moi aussi. Et je ne te ferai pas attendre : de pareilles fantaisies coûtent trop cher...
— Mon oncle, murmura Zite tout bas, épargnezmoi, vous me brisez le cœur.
Il releva de l'index la tête piteusement baissée devant lui.
— Tu as grand tort de prendre pour toi des paroles qui ne te concernent pas, fit-il. Il y a longtemps que j'ai appris à faire la part des hommes et celle de la chance dans les affaires humaines.
Tout ce que je le demande, c'est d'êlre bien perlante, d'aimer la vie, et de nous rendre heureux, ta tante et moi. Allez, mes chères filles; nous nous reverrons plus tard.
Elles sortirent, et il se trouva seul avec sa femme; il s'assit avec elle sur un étroit canapé.
— Oh! John! dit Laure, j'ai cru que ces jours et ces nuits ne finiraient jamais! John! vous êtes blessé? ajouta-t-elle, saisie d'horreur et de pitié...
— Une égratignure, vous le voyez, fît-il, de son air le plus calme. Et vous, ne vous êtes-vous pas cognée quelque part? contre une armoire, ou une chose mal placée? Non, alors c'est très bien. Maintenant, dites-moi la vérité tout entière.
— Rien ne peut être pire, John. Tout ce qui restait s'est vendu hier soir dans des conditions désastreuses. Jameson dit que la liquidation entraînera tout ce que nous possédons, vous et moi.
Bruce se leva.
— • Du moment, chère, dit-il, où elle n'exige pas davantage, nous devons nous estimer très heureux. D'où vient cet achat extraordinaire, au dernier moment, dont on m'a parlé comme je venais ici?
— • Je ne sais pas. Jameson non plus.
Le valet de chambre apporta une carte sur un plateau.
« Miss Hester Raven, pour affaire urgente, demande à voir M. J. Bruce. »
— Nous ne pouvons pas recevoir, fît Laure en tournant vers son mari des yeux éplorés.
Bruce regardait la carte.
— Miss Raven ne sort jamais, ne fait pas de visites, et ne peut presque pas marcher. Ceci a une signification particulière. Pardonnez, Laure, mais je dois la recevoir... Dans mon cabinet, dit-il au valet de chambre. Vous venez? ajouta-t-il s'adressant à sa femme.
— C'est vous qu'elle demande... répondit celle-ci.
Dans l'état crcspiit où elle se trouvait, toute présence humaine, en dehors des êtres chers et proches, lui était intolérable.
— J'y vais, fit-il en la quittant.
Dans le grand cabinet directorial, était assise l'infirme de Newport. Elle avait dû souffrir physiquement de l'effort qui l'avait amenée là; son visage en était la preuve. Aloralement peut-être aussi, car ses yeux, à l'ordinaire brillants comme des escarboucles, perçants comme des pointes d'épées, semblaient flotter dans une sorte de vapeur indistincte. Elle avait sur les genoux un petit sac de cuir noir, monté en or : cet or était la seule chose brillante de son sévère costume de velours noir. Sur un fauteuil, près d'elle dans un sac de loilc grise, gisait un assez gros paquet.
— Veuillez me pardonner de venir vous déranger si matin, dit-elle, lorsque Bruce l'eut saluée; je sais que vous arrivez à l'instant, et c'est cela qui m'oblige à manquer aux convenances... Je voulais vous voir la première.
Bruce s'inclina silencieusement.
— Je suis coupable envers vous et les vôtres, reprit miss Raven, sans que vous le sachiez. J'ai, — oui, j'aurai le courage de le dire, quoiqu'il m'en coûte, — j'ai encouragé l'absurde m.ariage de Zite avec cet aventurier...
Bruce la regarda d'un air si sévère qu'elle reprit possession d'elle-même.
îlester .pouvait s'attendrir à la pensée du mal dont elle était la complice, mais la moindre apparence de blâme lui rendait sa hauteur habituelle.
— J'ai eu absolument tort. Je suis sans excuse, reprit-elle, fixant ses yeux redevenus vifs et clairs sur ceux de John Bruce : c'est pour cela que je sens qu'il est de mon devoir de réparer, — je dis réparer, — le mal que j'ai fait.
— Il est irréparable, dit lentement le capitaliste.
L\: UOI IJI'S M II. M A Kir- 29λ
- Kii un sens, oui. Jamais Zilc ne leliouvera ses illusions ni peut-être la faculté d'aimer, ni l'enfant perdu, le premier enfant toujours si cher... Mais il y a d'autres maux, réparables, ceux-là, pour lesquels l'honneur me commande d'apporter mon se cours.
— Comment? demanda Bruce.
— Voici. Hier, Zite est venue nie rapporter un chèque que- je l'avais contrainte d'accepter, lors de son départ, pour quelque cas urgent... C'est vous qui avez pourvu à ses besoins, et elle n'a pas eu à se servir de mon offre; elle me l'a rendue, comme étant désormais sans emploi.
— Ma nièce a bien fait, répondit Bruce. Je suis néanmoins votre obligé- pour votre bonne pensée, dans un moment où, mal disposé pour elle, j'aurais pu la froisser de façon à ce qu'elle ne voulût rien me demander. C'est bien cela, n'est-ce pas? j'ai compris?
— Vous avez compris, reprit Rester. Et alors, Zite m'a dit, ce que je savais d'ailleurs, car toute la ville est en ébullition à cause de cela, qu'un syndicat de... — nous n'emploierons pas d'épithète, n'est-ce pas? Ils ont dîné chez vous et chez moi, pour la plupart, — • enfin, une réunion de gens désireux de s'enrichir à vos frais, faisait le nécessaire pour ruiner d'abord votre entreprise et puis vous, pardessus le marché! La chose m'a semblé vilaine et honteuse pour mon pays; j'ai consulté mes gens d'affaires, et, suivant leurs conseils, j'ai fait acheter tout ça.
Elle indiqua le paquet recouvert de toile.
— • Cela ne m'a pas coûté bien cher! ajouta-t-elle en souriant, — son rare sourire avait un charme inexprimable, — mais ce n'était pas assez. J'ai fait pourchasser dans tous les coins les petites bourses, les détenteurs d'actions, dans les mains de propriétaires désolés, des bonnes gens qui s'étaient crus
bientôt millionnaires et qui se voyaient ruinés, le tout en quarante-huit heures. Ils ont vendu avec joie cela, je dois dire que je l'ai payé ce que cela valait : le taux d'émission.
— Je ne comprends pas... fît Bruce devenu soudain pâle.
— Peu importe; nous nous expliquerons plus tard. Arrivons au résultat. L'affaire, remise sur pied demain matin, reprendra la hausse. Dans trois jours, les actions feront prime, et il n'y en aura plus assez pour tout le monde. A moins que vous ne préfériez garder le réseau et ses bénéfices. J'y serais assez disposée, pour ma part. Je trouve que c'est un bon placement.
Bruce était demeuré sans voix, pendant ce discours. Lorsque miss Raven se tut, il fît un léger mouvement.
— Pardon, dit-il; si j'ai compris, vous avez acheté et payé la moitié des actions, ou à peu près?
Elle fît un signe affirmatif.
— ■ Alors, vous vous êtes dépouillée d'une grande partie de votre fortune?
— Pas du tout, fit-elle d'un air indifférent. Je suis très riche, vous savez, et d'ailleurs il me faut si peu pour vivre! Avec deux mille dollars par mois, je serai toujours beaucoup plus riche que n'importe quel potentat. Je ne peux pas dépenser mon argent! Je suis au régime, et les voyages me font mal.
Bruce, silencieux, regardait sans le voir le buvard placé sur son bureau. Ceci dépassait son imagination.
— Permettez-vous, dit-il, que je demande ici mon caissier? Il doit être dans la maison.
— Je vous en prie, répondit Hester en s'appuyant dans son fauteuil.
D'un geste élégant et noble, comme s'il n'avait eu que trente ans, Bruce glissa un coussin sous les pied de sa visiteuse, puis toucha un bouton. Jame-
LK HOI Di:S MILLIARDS 301
son entra. Celui-là non plus n'avait pas dormi depuis longtemps.
— Jameson, dit Bruce, voici miss Raven qui a acheté nos actions hier...
Le fidèle employé jeta un rapide coup d'œil sur une personne si extraordinaire.
— Elle en a même acheté beaucoup d'autres; de fait, elle en possède à elle seule plus que moi et mes amis ensemble. Elle devient donc, matériellement, notre associée.
— Sans exiger de remboursement? demanda Jameson.
— Purement et simplement.
Jameson médita.
— La Laura-Line est sauvée, dit-il. Mais...
— Eh bien? demanda Bruce impatienté.
— Nous n'avons pas à notre actif de quoi payer les terrains pour lesquels nous avons promesse de vente; alors, les autres vont les acheter, argent comptant, et votre ligne n'ira jamais plus loin que là où vous l'avez laissée l'autre soir, monsieur Bruce... Ah! si on pouvait vendre le palais... ce serait autre chose.
Bruce se détourna vers la fenêtre. Il avait toujours senti que ce palais serait un empêchement dans sa vie, et jamais il n'avait voulu écouter cette voix de la raison : c'était le petit coin de folie qui se fait jour chez les plus sages.
— Oui, fit-il lentement, le palais; mais il n'y aura personne pour l'acheter?
— Serait-il donc si cher? fit négligemment miss Raven.
— Cher, oui, en ce sens qu'il a coûté beaucoup d'argent. Mais il a surtout contre lui ceci, — vous connaissez nos compatriotes, — et je suis bâti comme eux, je l'avoue! — ils veulent quelque chose qui ait été fait pour eux, d'après leurs idées. Ils ne veulent pas de choses « d'occasion ».
302 LE TxOI DES MILLIARDS
— On dit qu'il est fort beau, votre palais. Voulez-vous me permettre de le voir? demanda Rester, en se levant péniblement.
Bruce sortit la clé d'or de sa poche et la lui remit.
— Il n'a jamais été habité, dit-il. Si l'affaire avait réussi, c'est là que ma femme et moi devions nous rencontrer ce matin; mais nous n'y avons pensé ni l'un ni l'autre... Permettez-vous que je vous remette en voiture?
— Non, merci; j'ai mes porteurs, dans le hall. Je ne marche jamais. Si vous voulez les sonner...
— Jameson, veuillez les prévenir, répliqua Bruce. Se rapprochant d'elle, il ajouta pendant qu'ils
étaient seuls :
— • Je ne puis vous exprimer ma reconnaissance, miss Raven. En retirant de la circulation ces misérables chiffons de papier...
— • Je suis devenue votre associée, fit-elle, en l'interrompant. Et vous verrez que je m'entends aux affaires. Après le lunch, je vous enverrai votre clé. Merci. Je suis rarement prise d'un accès de curiosité. Vous m'aurez procuré un plaisir vraiment raffiné en me permettant de satisfaire celui-ci.
Elle se laissa emporter sur un pliant fait exprès, et Bruce resta seul avec son caissier, qui faisait des calculs sur un brin de papier.
— Monsieur Bruce, dit celui-ci, miss Raven y est de la moitié de sa fortune, certainement.
— Je le crois; mais faites-moi la grâce de ne plus m'en parler pour le moment, mon cher Jameson, voulez-vous? J'ai besoin de penser.
Le caissier retourna à ses affaires.
Lorsque Bruce eut raconté à sa femme l'aventure incroyable qui leur arrivait, celle-ci ne se montra pas extrêmement surprise.
— • J'ai toujours pensé, dit-elle, que Rester était une âme d'élite, et que l'amertume qu'elle montre
lui vienl.de ses chagrins. C'est Zile qui a arrangé cela, soyez-en sûr, John!
Il resta silencieux. Sa vie devenait une vie de songe, et il avait peur de se heurter à des réalités.
Le songe vint frapper à sa porte encore une fois, après le lunch, sous la forme d'une lettre, cachetée d'un corbeau de cire rouge.
« Cher monsieur, écrivait miss Raven, votre palais réalise exactement un rêve que j'ai fait jadis. Je voulais léguer à l'Etat de New-York une Ecole d'enseignement artistique. Où pourrai-je trouver mieux que ce que vous avez fait construire? Au lieu, comme mes compatriotes, de laisser ce Mémorial après moi, j'en jouirai de mon vivant. Je suis donc disposée à vous l'acheter au prix coûtant. Je regrette que ma fortune ne me permette pas de majorer ce prix, comme il conviendrait, mais vous trouverez peut-être une compensation dans le fait que je le paye comptant. Veuillez inscrire la somme sur le chèque ci-joint, que j'ai signé d'avance et qui sera payé chez mon banquier, à présentation. De la sorte, la Laiira-Line ira jusqu'au Pacifique, sans vous causer plus de déboires qu'une ligne ordinaire.
« Croyez-moi, cher monsieur, bien sincèrement à vous.
« Hester Raven. »
— Laure, cria Bruce, Laure, la ligne est sauvée! Béni soit Dieu! Je pourrai donc vivre et mourir sans avoir causé de désappointement à qui que ce soit! Et nous serons riches encore, très riches!
Il retomba sur son fauteuil, très pâle, les yeux fermés. Sa femme et ses nièces ouvrirent les fenêtres et lui mirent une serviette trempée d'eau froide sur les tempes. Il revint à lui sur-le-champ, regarda la lettre, voulut la relire et y renonça, puis d'une voix faible dit h sa femme ;
— Câblez à Harry. C'est trop pour moi. Trop de peines et trop de joies. Je ne peux plus travailler seul. Harry se fera une carrière à mon côté! Et toi, petite Annie, tu seras heureuse sans plus attendre. Laure, écrivez à votre sœur que j'ai absolument besoin de son fils. Que leur importe, après tout, un architecte ou un homme d'affaires dans la famille? Harry comprend tout, s'entend à tout, saisit les moindres nuances : c'est exactement l'homme qu'il me faut. C'est le fils qu'il nous eût fallu... Je connais Saint-Mesmin; c'est un homme de tête et de cœur : il ne s'opposera pas au bonheur de son fils unique, qui va devenir le nôtre. Ecrivez, Laure. Je vais me reposer, et vraiment j'en ai besoin, car je no me rappelle plus quand j'ai dormi... A présent, grâce à Zile, grâce à miss Raven, s'il plaît à Dieu, je dormirai, la conscience en repos et le cœur content.
Il s'allongea sur le grand canapé de son cabinet, et, l'instant d'après, il dormait d'un sommeil d'enfant. Sa femme baisa ce front où les soucis des jours derniers avaient tracé une ride fine, ineffaçable, puis se retira sur la pointe des pieds, pour obéir et câbler à son neveu de revenir sans tarder. Ensuite, elle écrivit à sa sœur les motifs d'une si grave détermination.