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LA TORNADE

Vers trois heures de l'après-midi, le vieux Saint- Mesmin revenait d'une futaie, où, aidé de son factotum, Nordy, il a^ait fait marquer des arbres pour une coupe.

Depuis une dizaine de jours, il avait passé par bien des alternatives de crainte et de joie; car, mal-

gré les précaulions prises par Mme Bruce pour épargner à sa sœur des angoisses superflues, ils étaient tous trop unis pour ne pas ressentir, de\ iner au besoin les émotions qui agitaient chacun des membres de la famille.

Ce jour de septembre, il s'était levé dans une disposition heureuse : le courrier de la veille lui avait appris les arrangements qui rétablissaient la fortune de son beau-frère d'une façon dorénavant inattaquable; il savait aussi que Bruce avait demandé le retour de Harry, et que celui-ci, toujours expédilif, devait se trouver ce jour même, en plein Atlantique, dans les parages de Terre-Xeuve.

C'est donc dans le plus heureux état d'esprit qu'il était parti, avec ses chiens et son domestique, procéder à ce travail de marquage, passionnant pour ([uiconque aime les arbres. A cette condamnation à mort des géants de la forêt s'attache un orgueil légitime de propriétaire, en même temps qu'un regret presque paternel... Mais la nature se charge de réparer les brèches que l'homme fait à sa couronne...

— Et pourtant, se disait Saint-Mesmin, nous ne verrons pas grandir à la hauteur de leurs parents ceux qui remplaceront les arbres sacrifiés! Nous avons eu notre jeunesse, nous ne l'aurons pas deux fois; seule, la nature renaît tous les ans. Pourtant, j'aurais tort de me plaindre : ma vie a été belle et douce : les enfants de Harry nous donneront beaucoup de joie, et cette délicieuse Annie, de toutes les femmes, est celle que j'aurais choisie pour ma bru.

Malgré ces réflexions consolantes, il poussa un soupir afin de dilater sa poitrine.

— On étouffe, Nordy, fît-il; êtes-vous comme moi? Je pense que nous allons avoir de l'orage. Sous ce couvert, on ne voit rien du tout, même en plein midi, et le soleil, maintenant, doit être assez bas. Mais ça sent la fougère : signe certain...

— Pour sûr, monsieur, que ça seul Torage, répondit le cocher. II y a quelque chose dans l'air qui n'est pas naturel. Déjà, ce matin, les poules ont refusé de manger; avant notre départ pour la forêt, j'étais allé donner un coup d'œil à l'écurie; eh bien! les chevaux étaient comme des bêtes enragées! Ils se jetaient contre les bat-flanc, ils hennissaient de colère après les mouches... Comme s'ils n'avaient jamais vu de mouches! Il y en avait un, le vieux gris, qui tiquait à la mangeoire tant qu'il pouvait. A son âge! si ça n'est pas honteux! Surtout parce qu'il n'a jamais su seulement ce que c'est que de tiquer. Et il y en a\'ait deux qui ont cassé leurs longes et qui se sont sauté dessus!... J'ai cru qu'ils allaient se manger... Avec une demi-douzaine de seaux d'eau froide, on les a mis à la raison; mais c'est drôle tout de même.

Saint-Mesmin pressa le pas.

— Et les vaches? demanda-t-il.

— Impossible de les faire sortir, et elles refusent l'herbe fraîche... Vous savez bien ce que c'est, monsieur; c'est de l'orage et du gros! conclut Nordy.

— Ouf! fît Saint-Mesmin, je n'en puis plus! C'est que je me fais vieux, ou bien...

Ils étaient à l'orée du bois; un grondement sourd, puissant quoique lointain, interminable, fît trembler la terre sous leurs pieds. L'air était d'un calme absolu, et, lorsque le roulement majestueux eut cessé, un silence complet régna sur la forêt.

Pas une feuille ne frissonnait, pas un oiseau ne secouait ses ailes, pas une mouche ne volait autour d'eux. Ils s'entre-regardèrent.

— C'est un vilain orage, fît le cocher. Je n'aime pas quand la terre tremble à distance comme ça, c'est toujours mauvais signe.

Ils étaient sortis de la forêt. Devant eux, à l'orient, ils vovaient le ciel bleu, mais ce bleu semblait ma-

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ladc et plombé. L'air (]c\cnail étout'i'ant, comme s'ils approchaient d'une immense fournaise.

— Tournons le coin du bois, dit le propriétaire; c'est le sud-ouest qu'il faut examiner.

Ils firent en silence une centaine de mètres, et se trouxèrcnt dans un endroit découvert. Ils s'arrêtèrent, terrifiés.

— Oh! fit Nordy en enfonçant ses deux mains dans les poches de son pantalon, comme pour se cramponner à lui-même.

Le soleil était enseveli sous une couche de nuages gris foncé, de teinte uniforme, qu'on eût dit étalés d'un seul coup de pinceau. Au-dessous, une autre zone plus sombre, puis une autre, presque noire, et enfin, occupant le bas du ciel, un nuage menaçant comme une créature douée de vie, une funeste vision de l'Apocalypse, semblait rouler en un tourbillon formidable des colorations diverses, du noir au louge cuivré sombre, pareilles à du métal en fusion, de temps en temps traversé par des lueurs fugitives qui devaient être des éclairs. De cette masse descendait une forme noire et mouvante, qui communiquait avec la terre.

Un roulement continu grondait, se rapprochant assez vite; la chaleur était de plus en plus suffocante et on ne sentait pas la moindre haleine de vent, quoique, au haut du ciel, les nuages courussent vers l'est avec une rapidité effrayante.

— ■ C'est une tornade, dit Saint-Mesmin, et une \'raie. Tout ce que nous pouvons espérer, c'est qu'elle ne passera pas sur nous!

— Ce serait une bien mauvaise chance! Il ne manque pas de place à côté; ces grands lacs, ça doit attirer les trombes... Ça va nous en décharger, de l'eau, sur la tête, d'ici une heure ou deux...

— Allez voir à vos bêtes, dit Saint-Mesmin, et (|ue les gens se tiennent enfermés. Je vais prévenir madame et je retourne auprès de vous.

Avant qu'ils eussent eu le temps de gagner un abri, un éclair éblouissant enveloppa La Ferme tout entière et le fracas de la foudre se mêla aux éclats des branches brisées. Un vieux tilleul, célèbre dans le pays, venait d'être découronné; ses branches encombraient tout un côté de la cour.

— Mon pauvre vieil ami! s'écria Saint-Mesmin, sincèrement affligé.

A grands pas il entra dans la maison, en appelant sa femme.

— Ma chère, dit-il lorsqu'il la vit, encore tremblante de la violence du coup, qu'on ferme portes et volets. Où sont vos servantes? En sûreté? La tornade va passer sur nous.

— Oh! Dieu! fît Mme Saint-Mesmin, la petite Indienne et Rose sont à Lachine, où je les ai envoyées faire des emplettes.

— On les y retiendra. Tenez-vous enfermée. Je vais aux étables.

— Et moi avec vous, dit fermement l'épouse.

— Mais il y a du danger! insista son mari.

— Raison de plus! répliqua la courageuse femme.

Il prit sa main et tous deux essayèrent de traverser la cour, déjà pleine de débris tombés du ciel par miniers, venus on ne sait d'où : morceaux de bois, bottes de paille, plaques de zinc, tout cela tourbillonnait d'une façon incohérente, comme si les objets, animés d'une vie spéciale, agissaient méchamment, pour leur compte personnel. L'obscurité s'était faite presque absolue : un bruit continu, insolite, effroyable, pareil à celui de plusieurs batteries d'artillerie, défilant sur un pont métallique, remplissait l'air, rendant toute parole inutile.

Cependant, les deux époux essayaient de se frayer un passage vers l'étable, voisine de l'écurie, où ils savaient trouver les domestiques hommes. Le besoin de se réunir qui nivelle tous les rangs en pré- 30nce des grandes catastrophes leur faisait souhaiter

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la présence des humbles, autant que ceux-ci désiraient voir parmi eux le maître et la maîtresse.

Profilant d'une sorte d'accalmie, Saint-Mesmin lourna le coin de l'établo, entre-bâilla une petite porte, et l'un après l'autre ils défilèrent par l'étroite ouverture.

Les éclairs ne cessaient plus; l'air surchargé de \apeurs sulfureuses était irrespirable. Deux ou trois lanternes allumées piquaient l'obscurité de leurs lumignons fumeux, quand par hasard les éclairs, s'arrêtant un peu, permettaient de se rendre compte de l'intense obscurité. Le bruit, au dehors, croissait terrifiant.

On entendit un craquement furieux, puis la chute d'une pluie de briques; un cri d'angoisse y répondit. Le bâtiment trembla, comme si quelque poigne géante voulait l'arracher du sol; puis tout à coup, sous l'effort de la pression intérieure, toit, murailles, cloisons, bêtes et gens furent rejetés au dehors, aspirés, emportés, pendant que des débris retombaient, ensevelissant d'autres infortunés... Le tout n'avait pas duré quarante secondes... La tornade avait accompli son œuvre.

Le tonnerre gronda encore, mais en s'éloignanl avec rapidité : les éclairs plus espacés illuminèrent le ciel vers l'est; une pluie torrentielle et glacée s'abattit sur le pays...

L'étable tout entière avait éclaté, comme une caisse trop étroite, projetant au dehors ou ensevelissant à l'intérieur tout ce qu'elle avait contenu.

Dans l'écurie, éloignée de cinquante mètres à peine, Nordy, resté avec ses chevaux tremblants et ruisselants, appela les autres domestiques, enfermés avec lui.

— Vile, du secours! cria-t-il d'une voix qui restait dans son gosier. Mes amis, le maître et la maîtresse sont dans l'étable; je les ai vus entrer un moment avant... Seigneur Dieu! s'ils y sont restés,

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ils ne doi\ciil plus être vivants et, si la trombe les a emportés, c'est peut-être pire encore!

L'écurie, très ébranlée, menaçait raine : la cheminée de la buanderie, qui la reliait aux élables, était tombée sur le toit de planches peintes, les réduisant en esquilles; mais, sauf quelques hennissements doux et suppliants, sauf le vacarme des débris qui achevaient leur ruine, on n'entendait rien, pas un cri d'homme ou de bête.

Nordy sortit avec précaution, suivi par les domestiques; il enjamba des poutrelles, franchit des monceaux de briques et arriva jusque dans l'étable, ou plutôt, ce qui avait été l'étable.

La tornade fuyait sous un ciel noir; derrière elle, au-dessus du pays qu'elle avait ravagé, surgissait un coin de ciel radieux d'un bleu doux et pâle, éclairé par les paisibles rayons du soleil sur son déclin. L'air était froid, presque glacé.

— Ce n'est pourtant pas possible, s'écria Nordy en levant ses bras désespérés, ce n'est pas possible qu'ils aient disparu, les amis et les maîtres, tout, tout!

Un souffle haletant derrière lui, le bruit de deux petits pieds dans la boue, le firent se retourner.

Fleur-de-Rosée accourait, laissant la vieille Rose loin derrière elle, avec un groupe d'habitants de Lachine, accourus au secours,

— Où sont-ils? demanda-t-elle, même avant d'avoir assez respiré; nos maîtres? Nordy, nos

maîtres?...

Le vieux serviteur étendit le bras vers l'étable : sauf les gouttes de pluie qui tombaient dru, on n'entendait rien.

— Là-dessous? fit l'Indienne, dans un grand soupir passionné. Oh! que dira master Harry? Ils sont vivants, Nordy, bien sûr! Ils sont vivants, dites? Evanouis seulement. On les sauvera; il faut les secourir, les réchauffer... Comme il fait froid!

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De SCS fines mains giclollaiiles, elle ôlail morceau par morceau, brique par brique, avec des précaulions infinies, s'arrêtant seulement iK>ur écarter ses cluneux trem[>és que la pluie ramenait sur son visage.

— Allez, Marie, ce n'est pas de l'ouvrage pour vous, dit Nordy, plein de pitié.

— S'il est bon pour vous, il est bon pour moi, répliqua la fillette, en s'acharnant à sa triste besogne.

Des hommes accouraient de Lachine. La tornade avait respecté toutes les maisons, toutes les vies humaines, sauf ce pauvre bâtiment où s'était épuisée sa fureur. Le reste du pays en était quitte pour des arbres déracinés, des vitres cassées, des palissades arrachées.

— Et dans la maison? demanda Fleur-de-Rosée? Personne n'avait plus songé à la maison; Nordy

haussa les épaules.

— Un troupeau de femmes effarouchées! fit-il avec dédain. Il n'en viendrait pas une seulement pour savoir... Mademoiselle Marie, si vous voulez m'aider, c'est dans ce coin-là... C'est moi qui les ai vus ouvrir la porte, je le sais bien!

Pieusement, avec des précautions extrêmes, mais sans perdre une seconde, les hommes retirèrent planche après planche, puis de grands bat-flanc, tombés comme des châteaux de cartes. . Ln gémissement se fît entendre à l'autre extrémité.

— Il doit y avoir trois hommes par là, fît Nordy; allez-y voir, vous autres; ici, deux et puis moi, et la petite, ça suffira...

Le travail minutieux fut repris, pendant qu'on dégageait à l'autre extrémité de l'étable d^ux hommes vivants, sur trois : le troisième avait reçu une pien-e sur la tête. Sans avoir eu le temps de pousser un cri, ni de comprendre la mort, il avait expiré.

Enfin, Fleur-de-Rosée sentit sous ses doigts pru-

dents une main douce et veloutée, une main qu'elle connaisait bien, l'ayant baisée tant de fois! La main était encore tiède, presque souple...

— Oh! JMordy, fit-elle tout bas, ils sont là!

Une grosse poutre tombée en travers avait frappé les deux poitrines du même coup. La main dans la main, à peine un peu de mousse sanglante aux lèvres, ils avaient l'air de sourire, heureux d'être partis ensemble, sans avoir la douleur de se pleurer...

Quand on eut déblayé autour d'eux et que leur dépouille fut visible, aussi noble dans la mort qu'elle l'avait été dans la vie, les hommes restèrent découverts, muets, atterrés. La vieille Rose tordait en pleurant ses mains noueuses. Fleur-de-Rosée ne pleurait pas.

— Ah! mes maîtres, mes bons maîtres! gémissait la fidèle servante.

La jeune Indienne parla d'une voix grave :

— J'ai tout perdu, dit-elle : tout ce qui m'aimait sur la terre. Âlais, vous, vous avez un maître; il sera bon pour vous... Prévenez master Harry. Moi, je n'ai plus rien. Je n'ai plus personne!

Elle jeta sur sa tête le pan de son tablier et s'agenouilla près de ses maîtres, qu'elle ne quitta plus qu'au cimetière.

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