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SUR LA « DORDOGNE

Au reçu du câblogramme impérieux Hariy avait renoué les cordons de son portefeuille, bouclé sa valise, fermé sa petite malle, et, profitant d'une place de cabine qui se trouvait disponible, il avait pris le premier bateau.

Comme il était décidé à ne pas se montrer difficile, la chance, ainsi qu'on le ^oit souvent, l'avait

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l'axorisé : (-l'clail la Dordoync (jui le laiiiùiiorail auprès des siens. Il ne s'accorda guère le temps de réfléchir, sûr que pendant la traverése les loisirs ne lui manqueraient pas pour classer les événements survenus en ces derniers temps, dans son esprit où des secousses rapides et réitérées avaient apporté quelque désordre.

Arrivé par le train spécial, n'ayant rien à faire, ni personne à voir pendant les deux heures qui le séparaient encore du dernier coup de cloche, Harry commença par s'octroyer un excellent déjeuner à Frascati.

De la terrasse vitrée, il voyait la côte de Grâce, en face de lui; avec un bonne lunette, il eût peutêtre retrouvé la petite maison où les deux sœurs avaient passé trois semaines si remplies d'émotions et d'événements. A sa joie d'aller revoir sa chère Annie, devenue la plus précieuse portion de luimême se joignait une incurable mélancolie lorsqu'il pensait à Zite, Zite dont la vie était brisée à jamais, ou tout au moins marquée d'un fer rouge. Eût-elle été seule à le connaître, seule à s'en attrister, le douloureux secret de ce néfaste mariage et de la mort du pauvre bébé n'en aurait pas moins été une ombre ineffaçable sur son existence à venir. Or, elle n'était pas seule, et, parmi ceux qui la connaissaient, un homme avait des droits sur elle...

— ■ A-t-il ré"ellement des droits? se demanda Harry en se levant pour aller prendre le café à une autre table. Examinons la question. A-t-il des droits ou n'en a-t-il pas? Puisque les formalités nécessaires à la validité d'un mariage contracté à l'étranger n'ont été observées ni là-bas, ni ici, ce mariage ne sera pas valable en France. L'est-il en Belgique? Je n'en sais rien, mais je ne le crois pas. L'est-il chez nous?...

Harry sucra son café, le remua méthodiquement, le goûta, puis se déclara à lui-même :

— S'il est valable chez nous, il ne le sera pas longtemps, la Providence ayant permis que, sous le vaste ciel de notre patrie, s'étendissent des Etats considérables, où le divorce s'obtient avec une facilité délicieuse.

11 but son café, qui n'était ni bon ni mauvais, et se dit que, bien sûr, Annie lui en ferait de meilleur, puis demanda l'addition.

— Ce qui est positif, conclut Harry en octroyant un généreux pourboire au garçon stupéfait de sa magnificence, c'est que, comme mariage religieux, celui de Zite n'existe pas. Alors... eh bien, alors, elle n'est pas mariée!

Sur celte conclusion si bien déduite, il prit sa canne avec son pardessus, et se dirigea vers son bateau; il avait encore tout juste un quart d'heure à perdre.

Comme il mettait le pied sur le pont du navire, coudoyant et coudoyé, il fut salué par un monsieur en pardessus mastic, très élégant, mais portant sur lui ce je ne sais quoi de déclassé qui s'attache aux hommes dont les habitudes nocturnes ne sont pas régulières : ceux qui dorment volontiers sur un divan de cercle ou se tiennent debout toute la nuit derrière un croupier...

— Pardon, monsieur, fit le pardessus mastic en descendant son chapeau à la hauteur de l'œil, comme c'était la mode ce trimestre-là, si je ne me trompe, M. Harry Saint-Mesmin?

— C'est moi, fit le jeune homme, très agacé.

— M. Victorien d'Albremont; j'eus le plaisir do vous rencontrer...

— Chez mon oncle Bruce, parfaitement. Eh bien, monsieur?

— Pourriez-vous me dire si la baronne, ma femme, est sur ce bateau? demanda le mari d'un ton sec, presque agressif.

— J'arrive à l'instant, monsieur, comme vous avez

pu VOUS en assurer, car il me semble vous avoir aperçu comme je sortais de Frascali, après avoir terminé mon déjeuner. Je n'ai pas eu le temps de lire la liste des passagers; elle est écrite à la main, dans le couloir des premières, à gauche : si vous désirez la parcourir...

— Je pensais que vous sauriez me le dire sans celte formalité, fit d'Albremont, de plus en plus désagréable.

Un regard de Harry lui rendit sa souplesse ordinaire.

— J'ai quitté Paris, dit le jeune Saint-Mesmin, de grand, de trop grand matin, aujourd'hui; j'ai déjeuné, je mets le pied sur le bateau. J'ai le plaisir de vous y rencontrer... aurai-je celui de faire la roule avec vous?

— Si ma femme est à bord, certainement, grogna d'Albremont.

— Eh bien, je puis vous assurer qu'elle n'y est pas. Les dernières nouvelles que j'ai reçues d'elle par l'intermédiaire de ma tante, Mme Bruce, n'admettaient pas la possibilité de sa présence ici, aujourd'hui.

D'Albremont descendit dans le couloir des premières et remonta bientôt, furieux.

Une cloche sonna deux coups. Les visiteurs se dirigeaient lentement et à regret vers la passerelle.

— Vous allez vous faire enfermer avec nous, monsieur, fît remarquer Harry, plein d'aménité; et vraiment, si vous n'avez rien à y faire, cela vous ennuiera beaucoup... La route est longue...

— Monsieur, fit Victorien en enfonçant son chapeau sur sa tête, ma femme m'a brusquement quitté il y a environ six semaines. Elle portait un enfant qui est le mien. Cet enfant doit être né ou sur le point de naître : que sont devenus ma femme et mon enfant?

— Je ne puis vous dire que ce que je sais, mon-

sieur, répondit llarry en le poussant avec une douceur irrésistible vers la passerelle. Ma cousine a mis au monde un petit garçon qui n'a pas vécu. Je ne sais s'il lui conviendra de vous communiquer son acte de décès : on le lui demandera si vous le désirez. L'enfant est mort par suite du voyage que sa mère a été contrainte d'effectuer dans des conditions qui mettaient en danger les deux vies auxquelles vous portez intérêt. Heureuse d'y avoir échappé, elle ne désire pas s'exposer à de nouvelles violences; voilà tout ce que je puis vous dire.

La cloche sonna trois coups : une effrayable bousculade emporta dans son remous d'Albremont furieux et gesticulant. Appuyé au bastingage, Harry, très amusé, regardait la foule grouillante, bruyante, affairée; quelques colis oubliés lancés à bout de bras, tombèrent sur le pont. Des chaînes, des cordes des crampons, des anneaux furent lancés, reçus et accrochés de toutes parts; le navire évolua lentement, et un petit remorqueur qui, auprès de la masse immense, avait l'air d'un oiseau-mouche, vint tirer sur l'arrière, pendant qu'un autre s'attachait à l'avant, afin de permettre le passage entre les jetées.

Toujours friande de cette manœuvre qui permet un dernier adieu, presque une dernière étreinte, la foule avait couru sur la grande jetée; on échangeait des cris, des tendresses, des recommandations. Harry distingua le pardessus mastic qui, sans cérémonie, jouait des coudes dans les côtes des dames, pour se frayer un passage au premier rang. Il y parvint.

— Je n'en serais pas venu à bout, moi! pensa Harry. Je ne puis que l'admirer. Mais cette dame en mauve ne m'aurait pas appelé malotru! Ça, c'est ma supériorité.

— Monsieur, cria d'Albremont d'une voix contenue mais furieuse, vous pouvez dire à votre cousine que je la retrouverai, fût-elle dans l'enfer...

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— Vous n'avez peur de rien, monsieur! répondit Harry d'un ton très aimable.

In coup de sirène ifUerrompil celle conversation qui d'ailleurs n'aurait pu se prolonger très longtemps sur ce ton. Harry tourna le dos au quai, traversa le pont, jeta un dernier adieu à la côte de Grûce, où Annie lui avait donné le baiser des fiançailles; et le beau navire, s'enfoncant dans les vagues vertes et houleuses de la Manche, mit, suivant l'expression consacrée, « le nez dans la plume ».

Lorsque les deux premiers jours eurent suffisamment secoué les passagers pour les acclimater à leur domicile temporaire, on fit un peu connaissance : échange d'observations sur le vent, la vitesse eL les cigares. Le troisième jour, on compta les navires rencontrés, et l'on s'étonna d'en voir si peu. C'était, pour les habitués, signe de mauvais temps dans les régions qu'on allait atteindre.

\'crs le soir, un gentil garçon d'une tix?ntainc d'années, un peu trop pâle, un peu trop maigre, avec lequel Harry causait volontiers, parce qu'il était bien élevé, d'abord, et ensuite parce qu'il avait fait en Italie le voyage que Harry ne ferait pas, cette fois, du moins, ce voyageur, Français de naissance et cosmopolite par goût, lui demanda négligemment :

— L'homme au pardessus mastic, ce malappris, vous savez, qui écrasait les pieds des dames sur le quai, au Havre, au moment du départ, est-ce que vous le connaissez?

— Très peu, répondit sincèrement Harry.

— Je no saurais assez vous en faire mon com pliment!

— Et bien... mais vous? fit naïvement le jeune Canadien, qui se prenait encore une fois à penser tout haut.

— Oh! moi! j'ai trop voyagé pour ne pas avoir rencontré toute espèce de monde. Dans les hôtels,

dans les villes d'eau, on voit de singulières gens!

— Dans quelle catégorie le classez-vous, sans flatterie? demanda Harry. Ne craignez pas de froisser mes sentiments intimes qui sont totalement dépourvus de bienveillance à son endroit.

— C'est un joueur, répondit le voyageur. Je veux dire un tempérament de joueur. Il n'a peut-être pas encore fait filer la carte, mais il y viendra.

— Ma pauvre Zite! pensa Harry. Par bonheur, vous n'êtes pas mariée...

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