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LA VENGEANCE DE LA « TORTUE BLEUE

Après s'être assuré que Bruce dormait, Harry mit son revolver dans une poche, un casse-tête américain en acier dans une autre, son chapeau mou sur sa tête, et sortit sans pardessus, malgré la fraîcheur de la soirée, afin d'être plus libre de ses mouvements.

Pendant qu'il traversait le pont suspendu, il avait vu la silhouette robuste de Manoël s'engager à l'extrémité américaine, et c'était avec la certitude absolue de le rencontrer qu'il sortait maintenant.

Les nuages couraient vite sur la lune pâle aux

trois quarts pleine : Harry voyait des milliers d'arcsen-ciel lunaires s'élever au-dessus des rapides sans cesse fouettés d'écume qui emportent d'un courant irrésistible le lac Erié vers l'inévitable chute. Si peu disposé à philosopher que fût le jeune homme ce soir-là, il ne put s'empêcher de penser, par analogie, combien nos actions, une fois lancées sur la pente, nous entraînent bon gré mal gré dans l'abîme, et combien notre volonté se montre parfois impuissante à conjurer le désastre.

La terre tremblait sous lui; la vapeur, scintillante poussière d'étoiles, montait, redescendait et remontait haut dans le ciel; des volutes d'écume, pareilles à de la fumée, tournoyaient irrégulièrement, comblaient le précipice insondable : attiré malgré lui, Harry pensa que, poussé sur le bord glissant de ces roches, on tomberait sans pouvoir se retenir... Il fit quelques pas en arrière, s'abrita derrière un buisson, et, fasciné, continua de regarder. C'était vraiment très beau, cela valait la peine d'être longuement admiré, et l'explication ne pressait pas.

A son extrême surprise, il vit s'avancer une figure de femme, une figurine plutôt, tant elle était souple et menue; avec des glissements de couleuvre, elle frôlait le gazon mouillé : Harry regarda derrière elle; une petite lumière, un peu plus loin, indiquait la maisonnette qui garde l'entrée d'un pont par lequel on peut aller se promener dans quelques îles; là aussi on vend des ouvrages de fantaisie, brodés ou tissés par des femmes indiennes.

Cette figure venait de là, chercher ou reporter du travail, sans doute, malgré l'heure relativement avancée.

Quand elle eut fait quelques pas de plus, Harry la reconnut : c'était Fleur-de-Rosée. Non plus telle que sa mère et la vieille Rose l'avaient façonnée aux manières de la civilisation: elle était redevenue une

Indienne des Réserves, une squaw, une sauvage, eût-elle dit, peut-être avec amertume Le châle noir qu'elle avait porté pour le deuil de ses maîtres n'était plus drapé à l'européenne, mais il formait ce grand pli tragique, o])Scrvé par Ilarry sur les pleureuses, ce jour où l'enfant l'avait supplié de l'emmener chez Mme Saint-Mesmin.

— Que s'cst-il passé, mon Dieu? pensa-t-il, le cœur serré. A-t-elle perdu la raison, pour être retournée aux mœurs de ses ancêtres?

Il allait s'approcher, lui parler... Il eut peur de l'effrayer; en ce moment, elle avait changé de direction et la lune frappait en plein son visage.

Oh! le beau visage, si charmant et si pur, ravagé maintenant par une douleur immense inconsolable, une de ces douleurs devant lesquelles toute pitié se sent impuissante!

Pour lui avoir façonné ce visage, l'âme de Fleurde-Rosée avait dû subir une véritable agonie. Elle avait survécu, parce que, dans un corps jeune la vie ne veut pas se laisser écraser; mais l'âme était morte.

La jeune Indienne s'arrêta net : une expression de haine intense, de fureur sauvage, de férocité mal contenue se peignit sur son visage douloureux, pendant qu'elle regardait droit devant elle dans la clarté de la lune, pour le moment éblouissante.

A quelques pas de là, sur un rocher poli en forme de table qui surplombe le précipice, en même temps que la lumière se faisait au ciel, une autre silhouette venait de surgir : c'était celle de Manoël Romero : il regardait un mince filet d'eau se précipiter à sa gauche; à sa droite s'engouffrait une masse tumultueuse pleine d'appels et de clameurs; sous ses pieds, son piédestal tremblait, ruisselant de l'embrun de la chute; mais il y prenait plaisir... Après la courte éclaircie, les nuages avaient repris leur vol, comme de grands oiseaux fauves, irisés.

gris, noirs, ou blancs qui remplissaient l'espace de leurs ailes déchirées.

Le tumulte des eaux était étourdissant; pourtant Manoël entendit une voix qui l'appelait.

— Romero! avait crié l'Indienne.

Il se retourna d'un mouvement brusque et si maladroit que son revolver tomba à ses pieds sans qu'il s'en aperçût. Certes, s'il était une voix qu'il ne pensait pas entendre à cet endroit, c'était celle-là.

Elle s'approcha un peu, de manière à le bloquer sur son perfide et glissant piédestal. Il ne pouvait s'échapper qu'en la poussant dans le gouffre. Il y songea et en fit le mouvement; mais, plus agile, elle s'était jetée de côté; il pouvait passer maintenant, mais il ne pouvait plus la lancer sans lutte dans l'abîme.

Il hésita un instant. Pas une heure de sa vie il n'avait oublié le coup de feu dans la forêt, ni les causes qui l'avaient amené; s'il laissait cette fille huronne derrière lui, elle le tuerait sûrement. Mieux valait s'en débarrasser tout de suite.

Machinalement, il chercha son revolver et le vit briller sur la pierre, à deux pas de là. Un peu de ruse était nécessaire pour le reconquérir. Fleur-de- Rosée et lui étaient maintenant face à face.

— Pourquoi es-tu partie sans me parler? lui demanda-t-il d'une voix douce : je t'aurais donné tout ce que tu aurais voulu.

— Je n'ai besoin de rien, répondit-elle. Pourquoi m'as4u dit que mon maître me demandait?

Il rit lâchement, vilainement. Harry les voyait, saisissant au passage quelques bribes de paroles; pour ce rire, il eût cinglé Romero de sa cravache, mais il n'osait s'approcher. Le doigt sur la gâchette du revolver, il le visait, suivant ses moindres mouvements, prêt à l'abattre comme une bête malfaisante. Le visage de Fleur-de-Rosée avait raconté son histoire; les paroles étaient inutiles.

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— Si je ne t'avais pas dit que Harry te demandait, fit le sang-mêlé, lu ne serais pas venue.

— Et maintenant, il est revenu, tu le sais? ditelle. Crois-tu qu'il te pardonne le mal que tu m'as fait?

— Oui, il est revenu, fit négligemment Manoël en se rapprochant de son arme qu'il voyait scintiller sur la pierre mouillée.

Elle le laissa faire comme sans y prendre garde. Au moment où il se baissait, d'un bond de panthère elle sauta sur lui, enfonçant dans le cou le couteau à scalper des vengeances anceslrales.

Il roula sur lui-même et tomba dans le gouffre. Elle resta immobile sur la pierre, les mains vides, dans la poussière irisée de gouttelettes d'eau.

Un grand arc-en-ciel lunaire l'entourait d'une lumière surnaturelle.

— Fleur-de-Rosée!cria Harry en courant vers elle. Elle avait ramené sur sa tête le châle des veuves.

D'un geste lent, elle écarta le jeune maître.

— Ne me touchez pas, dit-elle. Vous êtes vivant, maître Harry? que Dieu soit loué! Moi... Adieu.

Elle courut vers le gouffre, mais, sur la pierre polie et humide, elle glissa et tomba. Il la releva, l'emporta comme une enfant, sans qu'elle essayât de résister.

— Qu'as-tu fait? lui dit-il avec un mélange d'horreur et de pitié.

— Il m'avait emmenée par traîtrise, répondit-elle, à moitié suffoquée... Laissez-moi, maître; je vous obéirai, laissez-moi marcher.

Il la mit à terre, si légère et si frêle, si douloureuse à voir avec son visage plein de choses tragiques.

— Il m'avait emmenée, reprit-elle, dans une maison où il disait que vous étiez blessé, que vous me demandiez, que vous ne vouliez être soigné que par moi...

Harry frissonna. Oh! que n'avait-il été jusqu'au bout de sa défense, lorsqu'il lui avait dit de ne parler à personne! Que n'avait-il nommé l'infâme dont elle devait se méfier!

— J'ai cru entendre gémir, reprit la jeune fille; j'ai cru entendre mon nom, dit par vous; je suis entrée... et maintenant ni homme ni femme ne doit plus me regarder, parce que je ne suis ni fille ni femme, mais seulement une créature souillée.

— Oh! pauvre, pauvre petite! sanglota Harry en ]a pressant sur son cœur, comme un faible agneau blessé. Tu m'as trop aimé, et c'est pour moi que tu t'es sacrifiée! Pardonne-moi!

— Vous pardonner? quoi? fit l'Indienne en se dégageant de ces bras si chers, qu'elle sentait sur sa poitrine, plus lourds et plus froids que du marbre. Le mal irréparable est fait, mais le criminel est puni. Ma race est vengée. Je puis mourir. Personne n'a plus besoin de moi depuis que ma maîtresse est dans le cimetière.

Elle parlait lentement, les dents serrées, avec un reste de colère et d'amère rancune. Harry songea tout à coup qu'elle avait tué. Cette fragile Fleur-de- Rosée avait tué un homme, — et, chose étrange, il n'en ressentait pas d'horreur; seulement une impression d'inquiétude.

— Je voulais le faire, moi, se dit-il; elle m'a devancé. C'est seulement dans notre civilisation que la femme ne doit pas tuer, pas même celui qui s'est montré envers elle le dernier des lâches. Elle a obéi à la tradition des siens. De quel droit la blâmer?

— Où t'es-tu sauvée? demanda-t-il tout haut, en marchant auprès d'elle et se dirigeant vers la lumière électrique.

— J'ai regagné les villages indiens. Mon grandpère était un sachem; les miens m'ont reconnue et saluée. Ma tortue bleue m'a servie à quelque chose, fît-elle en montrant son léger tatouage. Je sui^

restée un peu avec eux, j'ai travaillé et puis je suis venue vendre ici mes ouvrages; et tout à coup, ô maître Harry, j'ai appris, j'ai lu dans le journal que vous étiez vivant, que vous étiez revenu... Je serais allée à La Ferme aujourd'hui même. Je me serais cachée cl je vous aurais vu passer...

Elle s'arrêta, prise d'une insurmontable angoisse.

— On dit aussi, reprit-elle, on a imprimé que vous allez vous marier avec votre jolie cousine... C'est Mlle Annie qu'on l'appelle, n'est-ce pas?

Les yeux sombres de l'Indienne s'étaient voilés d'une rosée : l'éclat de leur indignation, de leur généreuse colère se perdait sous les pleurs.

— ■ C'est vrai, dit Harry, non sans hésitation ni même sans frayeur.

-- Eh bien! j'aurais voulu la voir. Elle doit être bonne, puisque vous l'aimez... Avant... avant d'aller rejoindre mes pères, j'aurais eu du plaisir à reposer mes yeux sur le visage de celle que vous aimez, maître Harry. Elle est heureuse, celle-là! et elle sera heureuse... Voudrez-vous lui dire que la pauvre Fleur-de-Rosée lui a donné, avant de mourir, sa part de bonheur en ce monde?

— Mais, petite, fit Harry, secoué par un sanglot réprimé, nous ne te laisserons pas mourir. Dis-moi seulement pourquoi tu n'es pas partie pour La Ferme, ce matin, et comment je te trouve ici, ce soir?

— J'avais promis de finir de l'ouvrage et de le reporter, fît elle simplement. Je devais tenir ma parole, n'est-ce pas? Et comme je sortais de la maisonnette, tantôt, je vous ai vu descendre de wagon avec M. John Bruce.

— Comment connais-tu mon oncle? fît Harry de plus en plus bouleversé...

— Il était venu à La Ferme pour... pour les funérailes... pardonnez-moi, maître Harry, je ne veux pas vous faire de chagrin, je vous assure...

— Je te crois, dit-il, en reprenant possession de lui-même. Alors, tu nous a vus...

— Je vous ai vus... et j'ai compris ce qu*on lit dans les livres de piété, lorsqu'il est dit que les saints ont vu le ciel s'ouvrir... Le ciel s'est ouvert pour moi, quand vous êtes apparu, maître Harry. Je ne regretterai rien sur la terre!

— Tais-toi, ne parle pas de cela, fit-il en lui serrant fortement la main. Mais lui, ce Manoël, où l'as-tu trouvé?

— Il vous suivait, répliqua-t-elle. Il ne me croyait pas là, allez! Il eût été plus prudent, s'il l'avait su, car personne n'ignore que les filles des sachems sont capables de tout pour se venger, quand un blanc les a outragées. Mais il ne songeait qu'à vous. Il a dû se repentir plus d'une fois, allez, maître Harry, de ne pas m'avoir tout à fait tuée, pendant que j'étais incapable de me défendre; et, vraiment, je ne sais pourquoi il ne l'a pas fait!...

— Je le sais bien, moi, fit Saint-Mesmin pensif. Je lui avais raconté des histoires, un jour, sur la route, dont il était resté tout tremblant, et enragé de colère contre moi... Des histoires qu'on dit à la veillée, tu sais bien?

— Des histoires de sorcières? demanda gravement Fleur-de-Rosée. Mais j'ai reçu le baptême, et je suis bonne chrétienne.

— Il pouvait te croire sorcière malgré cela. Ceux qui n'ont ni foi ni loi pour eux-mêmes ne croient pas à la foi des autres.

— • C'est vrai! fît la jeune Indienne en baissant la tête. Je comprends maintenant qu'il m'ait laissée partir... Mais pourquoi vous en voulait-il, à vous, maître, si doux, si bon, si généreux?

— Il pensait bien que tu me raconterais l'affreuse histoire un jour ou l'autre...

Le visage de Fleur-de-Rosée se couvrit d'un rouge sombre. En effet, cet impie n'avait-il pas osé dire

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qu'elle ressentait une passion pour son beau joune maître?... En ce cas, quoi th^ plus naluicl pour la victime que de s'adresser à celui qu'elle aimait pour obtenir vengeance?

Ilarry n'élait pas l'homme d'un guot-apens, mais il pouvait èlre riionnnc d'un duel; et, diins un cas comme dans l'autre, Romero, aimant la vie, a\ec tout ce qu'elle appoitc de bon, préférait prendre les devants.

Fleur-de-Roséc savait fort bien que, menacé d'une querelle par Saint-Mesmin, le ranchero ne reculerait ni devant le duel, ni surtout, s'il le pouvait, devant l'assassinat. Elle avait pensé très vite : soudain elle releva la tête.

— Cet homme a dû vous suivre, peut-être depuis New- York, dit-elle. Il a dû apprendre que vous ^ Rendriez voir les chutes. — On disait là-bas que vous alliez y acheter du terrain. Est-ce vrai?

— • C'est vrai. Et bâtir une cheminée, répondit Ilarrv; c'est vrai aussi.

— Alors le ranchero est venu. L'endroit est favorable, ici, pour se débarrasser d'un ennemi. Vous l'avez vu.

Le même frisson passa sur eux, frisson d'horreur et de pitié.

— On a tort de toucher à nos chutes, reprit la jeune Indienne; c'est l'œuvre du bon Dieu, nous a dit le Père François; moi, je crois que c'est le bon Dieu lui-même qui parle et nous appelle... Voyez, il a appelé Romero, et le lâche a trouvé sa fin... Il nous a appelés aussi, vous et moi, pour nous faire rencontrer une dernière fois... Que son nom soit béni et remercié!

La petite main qui avait donné la mort d'un coup si sûr se dressa vers le ciel en fervente action de grâces.

Harry écoutait, l'esprit troublé; ces paroles, mélange de foi récente et de paganisme ancien, bouleau

versaient toute l'éducation antérieure de son esprit.

— Eh bien! reprit Fleur-de-Rosée en laissant retomber sa main, vous aussi vous êtes vengé. Le couteau de mon père a versé la dernière goutte de sang qu'il fût appelé à répandre... Je retourne à ma tribu. Jamais vous n'entendrez plus parler de moi. Adieu, mon maître. J'ai l)ion aimé votre père et votre mère, mais vous plus que tout le reste du monde ensemble.

Elle se raidissait pour ne pas répéter le mot d'adieu, pour ne pas baiser les mains adorées... Elle se détourna; alors Harry lui parla en maître.

— • Ecoute, dit-il, Fleur-de-Rosée, si tu m'aimes, tu m'obéiras. Dans deux jours, les miens et moi, nous serons à La Ferme; tu t'y rendras aussi, et là je te dirai ce que je veux de toi. Tu m'as compris?

— Moi? à La Ferme? répéta la misérable enfant. Oh! maître Harry, c'est moi qui ai trouvé sous les débris votre père et votre mère, c'est moi qui les ai mis dans le cercueil, c'est moi qui leur ai donné le baiser de paix... Alors, oh! alors, je pouvais donner le baiser de paix à nos chers morts.

Elle fondit en larmes. La lente et douloureuse agonie de son âme se résolvait enfin en une pluie bienfaisante.

Elle s'assit sur la roche glissante, et, se balançant lentement comme une mère qui endort son enfant, comme un être blessé qui engourdit sa peine, elle murmura :

— • Le baiser de paix... jamais plus je ne donnerai, jamais plus je ne recevrai le baiser de paix, en ce monde; seulement dans la tribu de mes ancêtres morts, s'ils veulent m'accueillir au pays des âmes.

Harry se pencha sur elle, la releva, et, silencieusement, déposa le baiser de paix sur les cheveux noirs de la vierge outragée et meurtrière.

— Le Père François te donnera le pardon; et le baiser de paix, c'est moi qui te le donne : tu peux

retourner à La Ferme, où jo serai avant toi. Tu diras que tu as agi par mes ordres, et personne no to demandera rien; je t'en fais le serment. Tu sais vivre dans la forêt, paraître ou te cacher comme il le plaît. Sois sans crainte; l'Ame de mes parents veillera sur toi.

Elle s'inclina devant lui et, d'un pas muet, disparut. La lune s'était cachée; on ne voyait plus que l'immense brouillard flottant sur les chutes, et les lumières électriques piquant l'ombre de-ci de-là.

llarry rentra à Thôtel; sa propre existence ne lui paraissait pas bien certaine; il se demandait s'il sortait d'un songe ou bien s'il avait assisté à l'horrible tragédie.

Peu à peu, ses idées s'éclaircirent.

Fleur-de-Rosée, dans sa foi inconsciente et primitive, dans sa justice sommaire, avait rétabli l'ordre normal des choses. Le crime dont elle avait été victime n'eût pas été prouvé devant un tribunal, ni même peut-être admis comme un crime; elle s'était vengée elle-même, n'attendant rien d'autrui : c'était naturel. Elle voulait renoncer à la vie civilisée : peutêtre avait-elle raison, là aussi. Elle ne retrouverait pas deux fois sur sa route une Mme Saint-Mesmin, pour lui prendre son âme et la guider vers le bien. L'amour inconscient qu'elle portait à son jeune maître était aussi une de ces fleurs mystérieuses qui ne s'épanouissent qu'une fois, et la plante qui les a portées meurt de sa magnifique floraison.

Que pouvait faire parmi les Européens cette fille de sauvages, trop grande, trop noble, pour une situation modeste? Dans sa tribu, elle serait révérée, en l'honneur de ses ancêtres; et si, plus tard, la vérité venait à être connue de ces âmes frustes, sur l'infamie et la mort de Manoël, Fleur-de-Rosée y trouverait de la gloire et son prestige en serait rehaussé...

— ■ Quel singulier mélange de civilisation et d'in-

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dépendance! se dit Harry. Noire foi chrétienne pro duit parfois de singuliers résultats. Mais cette enfant nous a trop aimés pour que nous ne tentions pas Timpossible... Nous la sauverons, fût-ce malgré elle!

Au bruit décroissant du tonnerre, des eaux, les sens émoussés du jeune homme perdirent leur lucidité; il tomba dans un sommeil confus où sa mère emmenait la petite Indienne vers la porte du ciel. Zite lui tenait l'autre main...

— Quel rêve étrange! fît-il en se retournant.

Et il se rendormit sur-le-champ, pour tout de bon.

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