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A LA FERME

La rencontre, à La Ferme, de tous ces êtres qui avaient tant souffert, fut silencieuse et solennelle. La bizarre cruauté de la tornade, qui avait tué les paisibles habitants de la maison en la laissant intacte jusqu'aux moindres bibelots, devait pour bien des jours, bien des mois, faire monter des larmes imprévues dans les yeux de ceux qui avaient aimé ces morts. Mais il y avait aussi une sorte de douceur à retrouver la présence du père et de la mère dans les objets familiers qu'ils avaient touchés, qui avaient en quelque sorte fait partie d'eux-mêmes; ils n'avaient pas tout à fait disparu; quelque chose de leur enveloppe extérieure était resté pour parler d'eux aux survivants.

C'est dans la grande salle à manger lambrissée de bois sombre que Fleur-de-Rosée entra un matin, à l'heure où elle savait y trouver Harry tout seul.

— Vous m'avez ordonné de venir, maître, dit-elle; je suis venue. Ordonnez ce qu'il vous plaira, mais ma vie est triste, triste...

Li: ROI DES MILLIARDS 373

Un sanglot éloulTc s'arièla dans la gorge de la jeune Indienne. Ceux de sa couleur cachent leur soulïrance jusqu'au d(Miiier souffle.

— Tu peux èlre utile, Marie, dit Harry. Tu t'appelleras Marie doiénavant; la petite Fleur-de-Uosée est restée en arrière sur le chemin de la vie...

Elle approuva de la lête et regarda la fenêtre d'où l'on voyait le clocher de l'église avec le cimetière.

— Fleur-de-Uosée est sous l'herbe, là-bas, ditelle... Marie est votre humble servante, maître; que me commandez-vous?

— Je vais me marier, tu le sais, dit Harry, non sans un peu de rougeur à ses joues hâlées. La sœur de ma fiancée a eu beaucoup de chagrin; elle s'est mariée, et son mari n'était pas un homme de bien. Tu auras soin d'elle; c'est à elle que je te confie, ou plutôt je la remets dans tes mains, pour que tu lui fasses oublier son chagrin. Elle a perdu un tout petit enfant; tu ne lui en parleras jamais, et tu lui obéiras comme à moi-même. Ma femme et moi nous voyagerons; il faut que ma cousine Zite se sente chez elle ici, et que la maison soit toujours prête à nous recevoir. Nordy et loi, vous serez chargés de ce soin.

Elle fît un signe de lête soumis.

— Maître Harry, dit-elle, qu'ont-ils pensé de moi ici, pendant mon absence?

— Je leur dirai que lu avais été à New- York, chez mon oncle. Tu n'es guère parleuse, on ne le questionnera pas. Rose ne peut plus travailler. Voici les clés de la ménagère. Va, et fais pour le mieux.

Elis trembla de la tête aux pieds.

— Vous ne... vous me... Vous consentez donc à me regarder encore? fît-elle enfin, sans lever les yeux.

— Pauvre enfant! dit Harry avec un soupir qui venait du fond de son àme. Je demande seulement

qu'à mon dernier jour la pitié divine m'accorde la moitié de ce que je ressens pour toi.

Elle jeta son tablier sur sa tête et sortit, muelle.

Harry expliqua à Nordy, à Rose et à quelques autres que le spectacle de la tornade avait quelque peu troublé l'esprit de la jeune fille, et qu'elle était allée à New-York dans l'idée de le revoir plus tôt, pour lui communiquer les tristes nouvelles.

Quelques-uns avaient vu rôder Manoël et ne le crurent qu'à moitié; mais on ne dit rien et les apparences furent sauvées. Seul, John Bruce connut toute la vérité. Il écouta jusqu'au bout, puis resta silencieux, pendant que Harry, inquiet, cherchait à lire les pensées qui se succédaient sous son front.

— Quelle misère, dit-il enfin, que la Loi et la Justice soient, par moments, étrangères l'une à l'autre!... Mais cette enfant a cru remplir un devoir sacré, plusieurs devoirs peut-être... Elle n'est pas coupable... Laisse-là auprès de mes filles. Adieu. Je reviendrai au printemps. Il faut que je te retrouve marié. Que Dieu te garde, mon fils!...

Le mariage d'Annie et de Harry fut célébré quinze jours après.

Quoique personne ne dût assister à la cérémonie, sauf les témoins nécessaires et quelques très proches parents de la famille, Zite apporta tous ses soins à faire sa sœur aussi belle que possible dans sa blanche parure d'épousée. Après l'avoir coiffée, couronnée du petit bouquet de fleurs d'oranger, après avoir attaché son voile, elle s'agenouilla, pour arranger les plis de la traîne.

Cet arrangement durait bien longtemps, car Annie étonnée de ce délai et du silence qui l'accompagnait, se retourna pour voir.

Affaissée dans les longs plis blancs de la soie, Zite pleurait, dévorant ses larmes, incapable de les maîtriser, espérant se relever et n'être point entendue; mais ses forces l'avaient trahie.

— Ma sœur, ma sœur bieii-aimée!... dit Annie, rojclant son voile en arrière et entourant de ses bras la triste femme, plus que veuve, à qui ce jour était si cruel.

— Te souviens tu, murmura Zitc, te souviens-tu du bal de Ilester Raven? C'est toi qui m'as habillée, pour aller à ma perte, à ma honte éternelle!

— Il n'est pas de honte éternelle lorsqu'on a cru suivre le mouvement de son cœur, dit Annie, essayant de la consoler.

— Hélas! précisément! c'est que mon cœur n'y était pour rien! Sais-tu ce que je pense souvent? Entre cette petite Indienne et moi, la différence est toute à son avantage. Elle est la victime de son aveugle dévouement, et moi, de mes mains orgueilleuses, j'ai détruit mon bonheur avec celui des autres; nous ne sommes pas plus mariées l'une que l'autre, et c'est elle qui est la vierge martyre. Moi, je suis une douloureuse épave, sans nom et sans famille...

— Tu es ma sœur bien-aimée, répéta Annie; tu trouveras un jour le moyen de t'employer à quelque chose d'utile, et, alors, tu te sentiras heureuse. Etre utile, Zite, c'est le secret de tout bonheur sur la terre! Et tu as la tante Laure à soigner; l'oncle et elle n'ont plus que toi maintenant. Et Flcur-de- Rosée... Elle est en train de mourir de chagrin, si quelqu'un ne lui vient en aide.

On frappa à la porte. Les deux sœurs se serrèrent étroitement l'une contre l'autre, puis Harry entra pour emmener sa femme à l'église.

Quand ils revinrent, il la conduisit à la porte de la chambre que M. et Mme Saint-Mesmin avaient habitée pendant plus de vingt-cinq ans.

— Vous n*aurez pas peur, chérie, d'habiter cette chambre? lui demanda-t-il. J'aurais dû vous consulter.

— Peur? Pourquoi? répondit-elle. Vivre au milieu

des souvenirs d'une vie d'honneur et de devoirs, c'est un encouragement constant à suivre leur exemple... Puissions-nous seulement en être dignes, Ilarry! Je m'y efforcerai de mon mieux...

Un mois, deux mois, trois mois s'écoulèrent à La Ferme sans apporter un changement appréciable au bonheur relatif des uns, à la tristesse adoucie des autres. Mais voici qu'un jour Saint-Mesmin, prenant le thé avec Zite et Annie, reçut une enveloppe très large, très épaisse, très cachetée, très recommandée, si l'on peut dire ainsi. Il signa le reçu, envoya le facteur se rafraîchir à l'office et examina l'objet.

— ■ Je ne reconnais pas cette écriture. Tiens! la lettre a passé par New- York... Elle vient de?... De Spa!...

Ayant déchiré l'enveloppe, il en tira un grand papier plié en deux, plutôt malpropre, sabré de vieux plis qui lui donnaient l'apparence d'un damier. Il l'ouvrit et le parcourut d'un air stupéfait, joyeux pourtant.

— Est-ce que je rêve?... Tiens, Annie, ajouta-t-il en reprenant son sang-froid, donne cela à ta sœur. C'est à elle qu'on aurait dû l'adresser.

Zite, bouleversée, s'était levée de son fauteuil. Au premier coup d'œil, elle avait reconnu le papier : c'était son acte de mariage. Elle devint si pâle qu'Annie la prit dans ses bras pour la soutenir, en la couvrant de tendres baisers.

— Vous l'aviez donc perdu? demanda Harry.

— Non... C'est celui que... M. d'Albremont avait toujours dans son portefeuille...

Harry fouilla tous les recoins de la grande enveloppe, avec l'espoir d'y trouver une lettre explicative... Rien!

— Cet être malfaisant aurait-il eu des remords? La supposition est par trop invraisemblable! Mais alors, quoi? Ma chère Zite. reconnaissez-vous l'écriture de l'enveloppe?

— i\un.

— Voyons! voyous! Etcs-vous sûre, tout à fait sùrc que cet acte de mariage ne soit pas le vôtre, que vous auriez perdu?

— Le mien est brûlé, Annie le sait...

Annie fil un signe de tête si affiiniatif que le doute n'était plus possible.

— • Eh bien, brûlez celui-ci! conclut liarry. Vous serez moins mariée que jamais.

— Je le serai toujours trop, dit la pauvre Zite, que sa sœur avait fait rasseoir dans un grand fauteuil.

Les trois amis auraient dû se sentir délivrés d'un grand poids. La journée fut pourtant silencieuse. Zite, malgré elle, voyait passer dans son esprit toute une longue frise de scènes douloureuses; Harry et sa femme cherchaient, sans pourvoir en détourner leur esprit, le mot de cette énigme.

Le lendemain matin, les amis venaient à peine de se réunir : nouveau coup de sonnette. Le facteur apportait une autre lettre recommandée, aussi petite que celle de la veille était grande.

— • C'est la même écriture! s'écria brusquement Saint-Mesmin, qui se hâta, pendant que le facteur sortait, de rompre les cinq cachets, et qui parcourut avidement un billet de la même écriture inconnue

— Désaubiers!... Ah! le brave garçon!... J'aurais dû m'en douter! Mais non... ces choses-là ne se devinent pas. Ecoutez!

« Cher monsieur et ami,

« Excusez mon long silence. \'ous recc\rez par le môme courrier — par prudence, sous un autre pli — un papier qui intéresse votre cousine. Je l'ai reçu d'une personne salariée, qui a l'esprit subtil, l'œil vif et la main légère. Le propriétaire boit ferme et joue de même. Tl attend pour faire un grand voyage d'avoir rattrapé tout ce qu'il a déjà perdu. Ah! le

bon billet!... Accusez-moi réception, poste restante, à Bruxelles. Ne mettez pas les points sur les i. Je comprendrai.

« Toujours profondément à vous et à tous les vôtres.

« Désaubiers. »

— Il le lui a fait subtiliser! Je vois cela d'ici!.. Ah! le brave cœur! Ah! le cher ami! Comme je l'embrasserais, s'il était ici! Que dois-je lui écrire, ma sœur Zite?

— Que je prierai pour lui de tout mon cœur... C'est tout ce que je peux faire.

Et la vie de La Ferme reprit son cours.

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