SAGESSE MONDAINE
— Vous avez fait un bon début, déclara l'oncle Bruce, le lendemain, avant de partir pour la Bourse. Continuez de même, tâchez d'acquérir ce qui vous manque, mes jeunes demoiselles, et vous serez contentes de moi... si je suis content de vous.
Elles sourirent enchantées de ces paroles, qui présageaient le plus heureux avenir. Pourquoi l'oncle ne serait-il pas content d'elles?
— • Votre tante, qui a le temps, vous dira ce que nous attendons de vous, conclut-il en boutonnant son gant. Au revoir, mes chères.
Il sortit, et les deux sœurs s'entre-regardèrent, un peu moins souriantes.
— Venez dans mon petit salon, dit la tante Laure, présente à ces adieux concis; nous y causerons plus tranquillement.
Elles entrèrent dans le joli boudoir bleu pâle, copié sur celui de Marie-Antoinette, et s'assirent gravement, les mains jointes sur les genoux, dans la pose classique des entretiens de famille.
— Vous avez produit un fort bon effet, dit la tante, je dirai même que je désire vivement vous voir garder vos manières actuelles, plus réservées que celles de nos jeunes filles en général. Laissezvous accuser de froideur, de raideur, même; ce n'est pas un défaut qui puisse vous porter préjudice. L'avenir est une chose sérieuses, et il importe de le régler définitivement dès aujourd'hui.
— Elle va fixer le chiffre de notre pension, se dit Zite.
— Nous vous avons appelées auprès de nous dans votre intérêt, fit Mme Bruce, mais aussi dans le nôtre; c'est assez juste n'est-ce pas? Aussi, votre oncle et moi, nous avons pensé que vous resteriez près de nous au moins cinq années avant de vous marier, de façon à ce que nous ayons le plaisir de votre compagnie, en même temps que vous aurez les avantages de la vie sous notre toit.
Annie murmura :
— Chère tante, mais je resterai toujours avec vous si vous le permettez...
— Toujours, c'est bien long! dit Mme Bruce en souriant. Pour toi, petite fille, comme pour ta sœur, mettons que vous ne vous marierez pas avant votre vingt-cinquième année; n'est-ce pas tout à fait prudent et raisonnable?
L'excellente femme enveloppait Zite de la caresse de ses yeux et de sa voix douce, du frôlement de ses belles mains maternelles, trop longtemps sans emploi... Elle se heurta au silence obstiné de l'orgueilleuse fille, déçue dans ses espoirs ambitieux.
— ïu ne dis rien, ma grande? fît-elle désappointée, presque humiliée d'avoir prodigué tant de bonnes paroles pour rien.
— Je dis, ma chère tante, répondit froidement Zite, que nous vous devons tout, et que par conséquent, nous devons vous être reconnaissantes de vos bienfaits... puisque nous les acceptons...
— Ah! mauvaise! fît tout bas Mme Bruce en posant sa main tremblante sur son cœur blessé.
Annie l'entourant de ses bras, s'agenouilla devant elle.
— Ma tante, dit-elle avec un regard qui implorait son aînée, c'est vrai, que nous vous devons tout, mais surtout une dette d'amour. Vous nous avez appelées à vous, hors d'une médiocrité qui touchait à la misère, et nous n'avons pas à calculer le peu que notre présence peut vous offrir en échange. Nous resterons près de vous tant qu'il vous plaira de nous garder...
— Et si tu venais à aimer, petite Annie, attendrais-tu ta vingt-cinquième année pour te marier? demanda Mme Bruce.
— • Je ne me marierai pas, ma tante, dit fermement Cendrillon.
Zite, immobile, muette, regardait du côté de la fenêtre le joyeux soleil de mars, qui fondait les neiges, mais n'atteignait pas son cœur.
— C'est un contrat comme un autre, dit-elle enfin, sans ramener ses regards vers le foyer. Peut-être eût-il été préférable de nous avertir avant...
— Tu es toujours libre, dit Mme Bruce en se levant, très digne dans sa fierté blessée.
— Non, je ne le suis plus, avoua l'orgueilleuse. J'ai goûté au vin de la richesse, l'eau de la misère ne me tente plus. Que votre volonté s'accomplisse, puisque nous ne pouvons faire autrement.
Elle sortit, avec un salut plein de déférence, mais aussi glacial que s'il se fût adressé à une inconnue.
— iMa luiUc, parduniic/lui! dit Annie, boulc- \orsée par les larmes. Elle ne se rend pas connpte, elle ne sait pas... elle est blessée; elle reviendra...
— C'est tout pardonné! répondit l'excellente femme en essayant de consoler sa nièce, mais il ne faudrait pas qu'elle parlât de la sorte à ton oncle!...
— Elle ne le fera pas, soyez-en sûre, dit Cadette. C'est la surprise du premier moment... Et je ne pense pas qu'elle soit si pressée de se marier. Elle ne veut épouser qu'un homme riche...
— Et elle n'aura rien avant sa vingt-cinquième année, conclut Mme Bruce. Votre oncle s'est montré intraitable. Vous serez comblées de cadeaux, mais vous n'aurez pas d'argent à vous. Il dit que c'est le meilleur moyen de vous empêcher de faire des sottises...
— Sans doute, fît lentement la jeune fille, et pourtant... les pauvres?
Mme Bruce attira à elle l'enfant selon son cœur, et l'embrassa.
— Nous y pourvoirons, dit-elle.
Ce fut une véritable scène qu'eut à subir Annie lorsqu'elle se retrouva seule avec sa sœur. Zite écumait de rage et parlait de retourner à Montréal, plutôt que de se soumettre aux humiliantes conditions de son oncle. Impossible de lui faire comprendre que c'était, après tout, parfaitement juste et même généreux, et que leur cœur, pour prendre un engagement de ce genre, eût dû ne pas attendre qu'on le demandât.
— ■ Il ne nous doit rien, répétait Annie.
— Nous l'amusons et nous embellissons sa vie! répliquait l'aînée.
Annie renonça à la lutte.
Ce n'est pas sans anxiété qu'elle assista à la rencontre des deux puissances ennemies, mais tout se passa le mieux du monde.
Mme Bruce avait annoncé à son mari le consente-
ment pur et simple des jeunes filles; le Roi du Papier ne pouvait concevoir l'idée d'une résistance; il fut aimable, et déposa devant ses nièces deux petits écrins contenant deux bagues pareilles en signe d'alliance. Deux vigoureuses poignées de main furent échangées, et on ne revint plus sur ce sujet.
Seule, Annie gardait un doute.
Quelques jours après, Zite ayant fait allusion aux bagues, anneaux de leur chaîne. Cadette lui dit timidement :
— Tu n'as rien promis, pourtant?
— A quoi servent les paroles! répondit évasivement l'aînée.
Et Annie garda un poids sur le cœur.