LE CONCERI DES JEUNES FILLES AVEUGLES
Au printemps suivant, la famille se trouva réunie à La Ferme. John Bruce avait avancé son chemin de fer, qui touchait presque maintenant aux cols des Montagnes Rocheuses.
Ainsi qu'il l'avait dit, des hôlels luxueux s'étaient élevés sur toutes les sources thermales; on attendait pour les inaugurer la présence du maître, qui s'était décidé à entreprendre ce voyage avec sa femme et le jeune couple. Zite, toujours silencieuse et réservée, bien différente de ce qu'elle avait élé jadis, avait refusé de les accompagner.
— ■ Je ne dois me montrer nulle part, a\ail-ellc dit. Ma situation ambiguë serait un embarras pour vous et une souffrance pour moi; peut-être un danger.
Dans son ombre marchait toujours Fleur-de- Rosée, à présent Marie, comme elle discrète et mélancolique. Ces deux âmes, l'une extrêmement civi-
liséc, l'autre cxlrômcmciit primitive, s'étaient jointes clans leur malheur presque semblable, et il y avait quelque chose de touchant dans la façon dont la patricienne acceptait les soins de la Peau-Rouge.
Bien entendu, le corps de Manoël n'avait jamais été retrouvé, et sa perte avait inspiré peu de regrets, même parmi ses compagnons de plaisir.
La veille du jour fixé pour le départ de la famille, départ peu semblable au premier voyage triomphal, mais qui n'apporterait ni mécomptes, ni danger, à Bruce ni aux siens, toute la famille se trouvait à Montréal pour y prendre le train plus commodément le lendemain. Une affiche dans le hall de leur hôtel attira leurs regards : c'était un concert donné par l'Institution des Jeunes Filles aveugles, dirigée par des religieuses.
— • Oh! Ilarry, fî( Annie, allons-y! Ce n'est pas rompre notre deuil, puisque ce sont des religieuses qui conduisent ces pauvres enfants...
— Des religieuses, sur la scène d'un théâtre, c'est assez original, fit Ilarry. Allons-y, chère Annie. Notre deuil a des racines assez profondes pour ne pas redouter une distraction aussi innocente. Mais Zite viendra?
— Soit, répondit celle-ci; pour le dernier soir, je ne puis pas me séparer de vous.
Une heure après, ils entraient dans la salle du théâtre, pleine de jolies femmes et de toilettes sobres, mais élégantes. Tout l'élément distingué de Montréal s'y trouvait réuni, car cette institution était patronnée par les plus hautes sommités de la ville.
L'entrée de la famille Bruce eût fait sensation, si, presque aussitôt, une porte ne s'était ouverte dans le simple décor que montrait le rideau levé : deux religieuses, guidant l'une la chanteuse, l'autre l'accompagnatrice, conduisirent leurs élèves devant le piano et se retirèrent. L^n grand silence de pitié
s'était fait, à la vue de ces jeunes filles, incapables de se guider elles-mêmes, contraintes de rester où elles avaient été placées, entourées d'un univers qui leur était étranger qu'elles ne pouvaient reconnaître d'aucune façon; les milliers de regards fixés sur elles leur étaient inconnus; la forme, les dimensions de la salle, ces faces bienveillantes, tout cela n'était pas même pour elles une chose de rêve; cela n'existait pas, n'existerait jamais.
Une pitié profonde emplit le cœur de Zite; si profonde, que les souvenirs douloureux de sa vie s'évanouirent en un instant, comme emportés dans une rafale de printemps; et elle écouta, de toute son âme.
Les mains qui frappèrent les touches étaient fermes et sans hésitation; la jeune chanteuse, les yeux baissés, un peu de rose aux joues, devinant peut-être ce public qu'elle ne pouvait voir, mais dont la chaleur parfumée venait à elle par-dessus la rampe, leva la tète pour chanter.
Sa voix était exquise, juste et bien timbrée; l'expression fervente, convai-ncue, adorable. Elle commença la mélodie de Gounod :
Quand ta voix touchante se mêle Au silence auguste des nuits...
Pas un œil ne resta sec dans la salle. Malgré soi, chacun pensait à ces rossignols auxquels des marchands barbares crèvent les yeux pour les faire chanter dans la nuit éternelle. La douceur attendrie de cette voix, le soupir idéal qui fit flotter sur les tètes recueillies le mot : Philomèle, tout cet ensemble de tendresse, de pitié, de résignation avait gagné les plus sceptiques.
Un tonnerre d'applaudissements salua la fin de la mélodie. Souriante, jolie dans son modeste uniforme d'aveugle recueillie par la charité, la clianteuse fit une révérence, la religieuse vint la chercher et une autre la remplaça.