LA FERME
La famille Saint-Mesmin, universellement respectée, était d'origine française. Le premier des Saint-Mesmin qui voulut quitter les délices de la vie civilisée était parti pour ramener un frère d'armes, compagnon de Jacques Cartier, tombé malade loin de sa patrie. Il trouva un mourant soigné par sa femme, presque une enfant, qui, deux jours après, était veuve.
Que faire? Ce premier des Saint-Mesmin d'Amérique était un cadet de famille. Elevé à la campagne, comme beaucoup de ses pareils, dont la place n'était point marquée à la cour, — faveur réservée aux premier-nés des grandes familles, — il n'était point étranger aux pratiques de l'agriculture; ses parents, préoccupés de l'avenir de leur fils aîné, ne prendraient guère souci de son absence : pourquoi ne pas demeurer sur cette terre rude, mais hospitalière, où les compagnons d'armes devenaient promptement des compagnons de labeur?
Mme Gabrielle le regardait avec des yeux souvent pleins d'humble reconnaissance; lorsque Saint- Mesmin lui proposa, pour l'acquit de sa conscience, de céder à quelque voisin les terres qu'avant de mourir son mari avait déjà commencé de défricher, elle baissa silencieusement la tête.
— Vous ne désirez donc pas retourner en France? demanda le jeune homme, point trop surpris.
— En France, personne ne m'aime, je n'ai plus personne; tout ce que j'aime est ici, fit-elle en se détournant.
— Vous ne craignez pas les sauvages? Les coups de fusil ne vous font pas peur? insista le jeune colon.
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— Les sauvages sont méclianls seulement lorsqu'on est cruel avec eux, répondit Gabriclle; vous voyez bien qu'ils nous ont laissés nous établir et vivre en paix.
Deux ans après il épousa la jolie Gabriclle.
Devenu maître d'un domaine d'abord sans grande importance, il sut l'agrandir sans léser personne... Sa lignée fut belle et nombreuse; et tour à tour ses fils visitèrent la mère patrie, la France d'au delà les mers.
Lorsque, par un trait de plume inconscient, Louis XV arracha à la France la Louisiane et le Canada pour les céder à l'Angleterre, il y eut dans ces provinces bien des colères et des larmes.
Mais les Canadiens français étaient des hommes de devoir : soumis à une loi qui les désespérait, ils ne tentèrent pas de l'enfreindre et se bornèrent à cultiver plus soigneusement encore la langue et les coutumes françaises chez leurs enfants et leurs serviteurs. (( Soumis à l'Angleterre, soit, disaient-ils; mais, fils dévoués de notre première patrie, nous serons : VAuire France. »
Et ce nom demeura.
Le premier domaine des Saint-Mesmin s'appelait modestement La Ferme. De grands bâtiments, une habitation commode et enfin luxueuse remplacèrent la baraque en troncs d'arbres à peine équarris des premiers temps.
L-e langage et les habitudes ne changèrent pas; les Saint-Mesmin eurent soin de choisir leurs compagnes parmi les jeunes filles du Canada français, et telle qu'on la voyait maintenant, La Ferme — presque un château — eût pu s'élever sur les bords de l'Eure ou de la Seine aussi bien que sur ceux du Saint-Laurent.
Les générations s'étaient succédé, puis des vides s'étaient faits, et désormais un seul fils incarnait toute la race valeureuse des Saint-Mesmin : Harry,
qui, n'ayant pas de passion pour l'agriculture, s'était épris des arts.
— Soit, dit son père, l'art est une carrière, mais je veux un art pratique, qui ne serve point à nourrir tes rêveries. Fais de l'architecture; c'est un avenir, cela, et, si tu échoues, tu auras toujours La Ferme et l'élevage pour te consoler.
C'est ainsi que Harry se trouva venir en vacances chez ses parents aux premiers jours de mai.
Les parents du jeune homme n'étaient point de ceux qui dissimulent leur joie sous un masque de froide convention : heureux de revoir leur fils unique, ils le témoignèrent sans fausse honte.
La vieille cuisinière Phœbé fut sommée de rappeler ses souvenirs les plus divers en fait d'entremets délicats, car le jeune maître, comme la plupart des mortels cl son père en particulier, aimait les plats sucrés jusqu'aux limites du raisonnable; et, du matin jusqu'à la nuit tombante, la forêt fut battue, en quête de fin gibier.
Mme Saint-Mesmin, assise devant la table de famille, dont le vieil acajou noirci par l'usage avait des tons d'une richesse extraordinaire, se fit conter par le menu l'étonnante aventure qui, des deux petites cousines Debrode, condamnées par la ruine à l'obscurité, avait fait deux beautés à la mode dans le monde de New-York.
— Et tu dis qu'elles sont entrées de plain-pied dans tout ce luxe, sans faire de bêtises? demandât-elle, fort intriguée.
— • Sans faire de bêtises? Oh! mère, vous en demandez trop! dit le jeune homme en riant. Je présume qu'elles en auront bien fait quelques-unes... mais toutes les deux ont un grand talent : elles savent garder le silence à propos, et l'oncle Bruce apprécie cette vertu.
— Quand on pense, fit Mme Saint-Mesmin avec un soupir, que la petite Annie trouvait tout si beau ici!
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— Elle le trouverait encore, maman, n'en doutez ]>Ms! répondit clialoureuseineni son fds, en promenant un regard satisfait sur les laml)ris épais et massifs de bois précieux, patines par les années de tons sombres et riches, sur la vieille argenterie de famille, gravée d'armoiries liéréditaires, car les Sainl-Mosmin avaient droit non seulement A la particule, mais au titre de comte, qu'ils négligeaient volontairement de porter.
— Tu crois? demanda la mère en examinant le beau visage mâle déjà, quoique juvénile encore, de ce fds adoré. Je pensais que tes préférences allaient vers Zite, et voilà que tu t'enflammes m.aintenant en parlant d'Annie?
— C'est qu'elles sont si différentes, maman! fit ITarry en riant pour cacher un peu de confusion. Je les aime toutes les deux. Zite est tout de même devenue dia])lement jolie... et diablement coquette, ajouta-t-il, en dessinant avec son doigt sur la table, un profil imaginaire. La tante m'a écrit une bien drôle de chose, ces jours-ci.
— Quoi donc!
— L'oncle Bruce ne veut pas les laisser se marier a\anl cinq années révolues. Il veut toucher, comme qui dirait, les intérêts de sa mise de fonds.
— ■ C'est extrêmement sage, proféra Mme Saint- Mesmin avec un soupir de satisfaction, venu du plus profond de son être.
— Dites que c'est abominablement sage, mère! ce sera mieux approprié! Car, enfin, supposez qu'un garçon, n'importe qui-, veuille épouser une de ces jeunes mondaines, il devra attendre cinq ans?
Mme Saint-Mesmin sourit.
— • C'est juste ce que l'oncle John a attendu ma sœur Laure! et ils n'en ont pas été plus malheureux.
— Il a attendu? Lui, John Lewis?
— Qu'y a-t-il de si étonnant?
— Rien... sinon que je ne me figure pas l'oncle
Bruce attendant quoi que ce soit... Comment cela a-t-il pu arriver?
— Tout simplement parce que j'étais mariée de puis quinze jours quand notre mère est tombée malade... Ma sœur l'a soignée pendant quatre ans, et après une année de deuil, elle a épousé ton oncle.
— La tante Laure est une femme bien extraordinaire! fît Harry d'un ton gros de méditations. Mais, à un certain point de vue, je déclare que l'oncle ne l'est pas moins. Sous ce jour nouveau, il m'apparaît tout autre...
— On croit connaître les gens, mon fils, et on ne les connaît pas, dit sentencieusement Mme Saint- Mesmin. Dis-moi, ce jeune Mexicain qui est venu avec toi hier t'a invité à son rancht
— Oui, mère : je sais ce que vous allez dire. Vous ne désirez pas que j'y aille? Je n'irai pas. Vous voilà rassurée?
— J'avoue qu'on Aérité je préfère cela, fit la mère a\ ec un bon sourire.
— ■ Et, à la place, vous me permettrez d'aller voir demain le Père François, sur la Réserve indienne? Vous savez que je ne l'ai pas vu depuis une éternité? Et dans le cabriolet il y avait quelque chose pour lui... Vous voulez savoir? Une soutane neuve et un bréviaire plein d'images. La soutane c'est pour lui. Il donne tout, jusqu'à n'avoir plus rien sur le dos. Et les images, c'est pour les enfants.
— Allons, va! fit la mère en riant. Je suis bien aise que tu n'aies pas oublié le bon vieux prêtre qui t'a fait faire ta première communion...
— Et qui, par distraction, m'expliquait parfois le catéchisme en dialecte huron. Manoël et moi, nous disions : en « sauvage ».
Après un court silence, il reprit.
— Vous avez raison, mère; Manoël ne vaut pas arand'chose.
— Quand as-tu découvert cela? demanda son père, entré derrière lui.
— ■ Hier, mon père. Je m'en doutais depuis longtemps d'ailleurs.
— A quoi l'as-lu reconnu? fit Mme Saint-Mesmiii.
— Il a laissé son chien sur la route; l'animal n'était peut-être pas mort... Ce n'est pas grand'cliosc, ajouta-t-il en regardant son père dans les yeux, pour lui faire comprendre qu'il préférait ne pas parler de l'aventure devant sa mère... mais c'est d'un mauvais cœur. Vous pouvez être rassurée, maman.
Il fit le tour de la table et vint baiser la main do Mme Saint-Mcsmin, puis sortit avec son père.
— Il y a eu une histoire, n'est-ce pas? dit celui-ci, quand ils furent hors de portée de la voix. J'ai bien entrevu cela hier soir; ce garçon n'avait pas l'air à son aise, et tu étais plus rouge que de coutume.
— J'aime mieux que vous sachiez, père, répondit Harry. C'est assez vilain, et ce ne serait pourtant pas la peine d'en parler, mais je déteste les cachotteries... Seulement, maman mourrait de frayeur et n'oserait plus penser à me laisser aller seul sur les routes... nous ne lui en dirons rien, n'est-ce pas?
En peu de phrases, il raconta ce qui s'était passé la veille. Son père l'écoutait avec attention en caressant la belle barbe grisonnante qui le faisait ressembler à Henri IV. Quand le jeune homme eut terminé son récit, Saint-Mesmin lui dit sans émotion apparente, bien qu'il fût en lui-même très fier de son enfant :
— Tu es bien sûr que la balle était pour ce gar çon, pas pour toi?
— Oh! pour cela, j'en suis aussi certain que du jour qui nous éclaire! répliqua vivement le beau jeune artiste, les yeux brillants de vérité et de confiance. Oui donc, père, d'ici Québec, sur l'une ou
l'autre rive, pourait souhaiter de me loger une balle dans la tête?
— Ça, c'est vrai! répondit le père en regardant son fils unique avec un orgueil mal dissimulé; tu n'as pas une once de quoi que ce soit de mauvais dans toute ta personne, mon pauvre Harry! Eh bien, arrange-toi pour ne pas recevoir les dragées destinées à d'autres.
— Je tâcherai! dit tranquillement l'héritier de La Ferme et du nom.