‹ Le Roi des milliardsChapitre 8 sur 43 · LA RÉSERVE INDIENNE · texte numérisé non relu

LA RÉSERVE INDIENNE

Le lendemain, Harry prit le chemin suivi l'avantveille par Manoël et de même arriva au bac.

— Les eaux sont hautes? dit-il au jeune passeur, qui cette année, remplaçait son père, dont les forces n'étaient plus à la hauteur du formidable coup de barre, nécessaire parfois pour accoster.

Il ne faudrait pas se faire une idée de ce passage d'après nos engins d'Europe, même perfectionnés. Le bateau à vapeur qui remorquait le bac était en acier et ses machines ne redoutaient aucune comparaison. Le coupe-glaces dont était armé l'avant, aux époques du passage des formidables glaçons, n'eût point déparé l'étrave d'un navire de guerre.

— Oui, maître Harry, les eaux sont hautes, répondit le jeune Canadien, musclé, hàlé, mais élégant dans sa robuste stature; c'est ce soleil qui chauffe et qui fond les neiges sur les montagnes. Le fleuve fume, au matin : on dirait une bouilloire; et il y en a de la brume sur les grands lacs, à ce qu'ils disent, oui!

Il regarda le signal qui indiquait sa route sur l'eau rapide et moutonneuse, puis reprit :

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— Vous êtes venu voir la cérémonie funérair(??

— Pas maintenant? demanda Harry surpris. Cela ne se fait pas avant le 10 ou le 12 mai?

— Nous sommes en avance pour tout, ce printemps, dit le jeune fonctiomiaire en riant. Les morts demandent impérieusement leur demeure définitive, fit-il, avec une grimace éloquente. Ils en ont assez d'être rangés dans une grange, comme autant de colis non enregistrés. Tant qu'ils étaient gelés ça allait, mais au dégel...

— Et moi qui comptais sur une bonne causerie avec le Père François, après les vêpres! fit Harry décontenancé.

— Il faudra revenir un autre jour pour ça; aujourd'hui, il a ses files de cercueils à bénir. L'hiver a été mauvais chez les Peaux-Rouges. Je ne sais ce qui les a pris, mais ils se sont mis à mourir comme dos mouches, entre féxrier et mars...

— Pauvres gens, murmura Harry, il n'en restera bientôt plus...

— ■ Est-ce une perte, à votre idée, monsieur Harry? demanda le jeune pilote.

Harry hésita avant de répondre.

— Pour eux, c'est triste : songez-y, Joë; ils ont possédé tout ici, tout sans exception, et on leur a tout pris... sauf ces territoires réservés, qu'on leur dispute encore, assez malhonnêtement, à mon avis...

— Pas nous, monsieur Saint-Mesmin; pas le Canada. Le Canada tient ses promesses; vous allez aborder aux Etats-Unis.

— • Précisément. Eh bien, ils se sentent à peine tolérés, là où leurs grands-pères étaient les maîtres; ils s'en souviennent et ils meurent de chagrin autant que de misère, dans leur orgueil silencieux.

— Et puis autre chose, ajouta Joë avec le geste qui, dans toutes les parties du monde, correspond à l'idée de boire.

— Oui... c'est bien triste. Ils avaient leurs défauts,

leurs vices, mais ils avaient des qualités... Et d'ailleurs, oser juger des êtres si différents de nous autres? Est-ce même juste et loyal?

Cette philosophie soudain éclose sur le remorqueur ne pouvait les mener très loin. Le fameux coup de barre fut donné, et le bac vint se ranger docilement au ponton d'embarquement, comme un enfant bien élevé qui suit sa mère.

— Fameux, Joë! s'écria Harry. Vous me ramènerez tantôt, avant la nuit. Vous barrez aussi bien que votre père!

— Ne vous amusez pas, alors, répondit Joë, car il y aura du monde à nous faire couler, pour le dernier départ.

Harry prit le petit paquet qui renfermait ses cadeaux et gravit lestement la rive peu escarpée. Tournant à gauche, il atteignit bientôt une sorte de place où s'élevait une pauvre église de bois, déjà chancelante, et vermoulue, quoiqu'elle n'eût aucun droit à la considération des archéologues.

Une vingtaine de femmes de tout âge, attendaient en silence l'issue des vêpres, pour accompagner leurs morts au cimetière.

Uniformément vêtues d'une longue jupe sombre, les pieds nus, ou chauesés de mocassins de peau, elles avaient sur la tête une grande couverture noire, sorte de châle épais, dont une pointe tombait très bas dans leur dos, presque jusqu'aux pieds. Un pan de cet étrange vêtement, ramené sur leur poitrine cachait leurs formes; un autre pan, tenu par la main gauche, voilait leur visage, dont on ne voyait qu'un peu de front et de grands yeux sombres, profondément douloureux, mais d'une douleur pour ainsi dire animale.

A la vue de Harry, tous ces yeux se fixèrent sur lui, sans un geste, sans une parole. Il connaissait pourtant quelques-unes de ces femmes, dans ce village où il était venu souvent dans son adolescence

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cl depuis; mais la di^niilé indienne n'autorise aucun signe de reconnaissance dans les circonstances graves.

Le chant des psaumes avait cessé à l'intérieur du petit édifice, dont la porte était ouverte; Harry p(Misa qu'il pouirait mettre la main sur le vieux prêtre pendant qu'il vêtirait ses habits de deuil sacerdotal, et il entra.

Les cierges brûlaient encore; l'odeur de cire et d'encens, qui d'un bout à l'autre du monde, civilisé ou non, révélerait Téglise calholiriue à un aveugle souid et muet, flotlan dans l'atmosphère un peu épaisse. Des insectes voletaient dans le rayon de soleil entré par- la porte; une hirondelle égarée entra et ressortit en hâte avec un cri de délivrance.

— Où donc ont-ils mis leurs morts? se demanda Ilarry.

Il avait parlé à mi-voix, sans doute, car une voix infiniment douce, quoique un peu gutturale, répondit en français :

— Là, dehors, sous le hangar. Ils vont les emporter.

Surpris, il tourna la tête et vit une enfant, si près de lui qu'elle le frôlait de son bras cuivré.

— Où est le Père François? demanda le jeune homme avec le soulagement instinctif de trouver à qui parler, dans cette demeure de silence.

— Il est chez lui : il met sa chape noire. Il vient de bénir un mariage et alors, il était en rouge; tu comprends?

Harry fît signe qu'il comprenait. Etrange hasard de la vie, qui mettait la joie auprès du deuil! Mais il réfléchit qu'après tout il en était toujours de même, qu'on l'ignorât ou non.

— Tu voulais lui parler? continua la fillette.

— Je voulais lui donner ça, fît Harry, en montrant son petit paquet.

— Si tu veux, je le lui porterai... Tu peux être

tranquille, je ne le garderai pas : il me connaît bien. Et c'est moi qui nettoie l'église.

Harry eut honte du léger mouvement de recul qui avait amené la seconde moitié de ce petit discours, et loyalement il confia la soutane aux mains cuivrées.

— Altends-moi, souffla-t-elle : tu peux t'asseoir

Il s'assit sur une des rares chaises, étonné de l'aventure. Cette petite avait l'air d'être chez elle dans l'église, et c'est lui qui semblait l'intrus...

Il regarda les cierges, dont la lumière jaune papillotait dans le noir, puis deux vieilles femmes, qu'il n'avait pas vues d'abord et qui, évidemment, se rattachaient de près ou de loin à la race blanche, car l'une d'elles avait sur la tête un chapeau garni de jais, et l'autre un bonnet à fleurs noires.

En effet : elles étaient apparentées au cabaretier, et se considéraient comme des dames.

Le silence régnait au dedans et au dehors, si profond qu'on entendait le bruissement d'une élytre d'insecte, ou celui des grains d'un chapelet.

Un pas léger glissa sur le plancher de bois, et Harry sentit des doigts fluets toucher son coude.

— Le Père va venir, dit-elle à voix basse. Il est très content, mais il ne pourra te parler qu'après les enterrements. Ce n'est pas long. Tu verras.

Harry regarda la messagère. Avait-elle douze ans, ou quinze ou davantage? Impossible de le deviner. Elle n'était pas très grande, même pour douze ans, mais ce qu'on soupçonnait de son corps gracile était bien dessiné. La voix, gutturale, était pourtant douce; les yeux profonds, noirs, rieurs en ce moment, semblaient pouvoir exprimer tout ce qui se ressent sous le ciel. La bouche était fine et jolie, les dents superbes; un très léger tatouage bleu foncé sur le poignet avait l'air d'un bracelet de perles de verre en forme de tortue. Elle portait une robe de

colonnade usée, très propre, d'un lilas déteint. L'inévitable grand fichu, au lieu de lui couvrir la tête, avait glissé autour de sa ceinture, où elle l'avait noué pour n'avoir plus à y songer.

— Je te connais bien, fît-elle en réponse à Texamen de Harry. Tu es le beau master Saint-Mesmin. Tout le monde t'aime à Lachine, en face, et ici de môme.

Ilarry rougit violemment à la pensée d'être aimé avec tant d'intensité, par tant de gens inconnus.

— C'est parce que tu es bon, à ce qu'ils disent. Moi je crois que c'est parce que tu es beau.

— Tais-toi, petite péronnelle! fît Harry vexé. Et dans l'église encore.

— Oh! ça ne fait rien! Il n'y a pas de mal. L'église est à moi.

Il la regarda, abasourdi.

— Oui, c'est moi qui la tiens propre. Aujourd'hui, elle est sale... tous ces gens qui sont venus avec leurs pieds boueux... Mais demain, tu verras.

— Demain, je serai loin! dit Harry, d'assez mauvaise grâce. Il ne viendra donc pas, le Père François?

— Il viendra! fît-elle avec un drôle de petit rire contenu par respect pour le lieu saint.

Les dévotes étaient parties : Harry attendait.

— Est-ce que tu es Huronne? demanda-t-il tout à coup, amusé par cette singulière rencontre.

— Ma mère était Canadienne, fît-elle avec orgueil, en se redressant; mon père était sauvage.

— Sauvage?

— Oui; Huron, comme tu dis. Ils sont morts. Je n'ai plus personne.

Harry l'examina plus attentivement. Elle était délicieusement jolie, d'une beauté pénétrante, qui charmait peu à peu et s'infiltrait dans l'imagination. Les yeux veloutés, surtout, avaient un charme enivrant, dans leur innocence.

— Plus personne! répéta le bon garçon ému. Comment vis-tu?

— Le Père François me donne à manger, et je couche tantôt ici, tantôt là. Ta maman est très bonne aussi : elle m'avait donné cette robe... mais il y a longtemps, et j'ai grandi.

La robe était en effet étroite et courte, comme il put le constater.

— Tu en auras une autre, fît-il avec élan. On vend des étoffes, ici?

— Non, pas ici, mais à Lachine, oui. Dis, écoute, maître Harry, tu es bon... écoute... emmène-moi!

Elle se frottait contre sa manche, comme un petit chat; il s'écarta, interloqué.

— T'emmener? quelle idée! que dirait le Père François?

— Il serait très content.

Harry la regarda de la tête aux pieds.

Le rayon de soleil ne jouait plus dans la porte, l'église se faisait sombre; sans les cierges, c'eût été noir.

— Ah çà! on ne commencera donc pas cet enterrement? fît Harry en se levant tout à coup.

Avec le drôle de petit rire doux qu'il avait déjà entendu, Harry reçut en plein visage cette réponse :

— Je crois qu'ils vont avoir bientôt fîni.

— Fini? Et tu me tenais là, à me conter des histoires saugrenues, s'écria Harry, déjà sur la place, où sa mystérieuse compagne le suivait.

Le long d'un petit ravin, remontant le cours d'un clair ruisseau qui chantait sur des roches plates, à l'abri de quelques frêles bouleaux, se déroulait une singulière procession.

Une vingtaine de cercueils, dont chacun était protégé par la couverture noire, propriété du défunt durant sa vie, défilaient lentement les uns derrière les autres, portés sur les épaules d'Indiens revêtus eux-mêmes de ce sombre vêtement, et se dirigeaient

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\ers le cinielièro, indique par une haute croix de bois })einle en blanc.

Après chaque cercueil venaient les femmes de la l'amillc, drapées et voilées de la lourde laine opaque qui formait un seul pli, de la tele aux chevilles.

Cette silhouette tant d<î fois lépétée dans ce paysage simple, presque incolore, car les arbres prenaient à peine leurs premières feuilles, donnait au lugubre défilé une harmonie, une majesté dignes (le l'Ecriture.

Pris d'une émotion sincère et profonde, Ilarry regardait.

— 11 y en a beaucoup, cette année, dit-il se rappelant les paroles de Joë.

— Bientôt il n'y aura plus de Peaux-Rouges, dit la fillette, dont les yeux tendres lancèrent un éclair de fureur. Les Blancs nous auront détruits. Je ne dis pas cela pour toi, maître Harry, ni pour les tiens. 11 y a de bons Blancs. Il y avait une dame de New-Jersey qui nous aimait; elle a vécu dix ans chez les Sioux, un peu plus haut, vers les cataractes... tu connais les cataractes? Oui, elle nous aimait... Elle est morte. Mais les autres... Ils nous ont fait des promesses et ils ne les ont pas tenues. Ils nous avaient laissé des terres... mon grand-père avait la Prairie...

Elle étendit son bras d'enfant dans la direction prise par Manoël.

— Il avait un beau wigwam, et des fils qui chassaient... C'était un chef... Et on nous a renvoyés : il a fallu quitter nos territoires... Et mon père s'est fait couseur de peaux...

— • Il faisait des souliers? demanda Harry stupéfait d'une telle déchéance.

— Non : il cousait des peaux de bêtes. Il était beau, mon père! ma mère était Canadienne, et elle l'a aimé : ils se sont mariés. Ils ont eu des enfants et nous avons été pauvres; et puis ils sont tous

morts... Mais il était beau... pas comme toi, Harry; tu es blanc et doré... Le soleil est resté dans tes cheveux.

— Veux-tu bien te taire, nigaude! lui jeta le jeune homme.

Mais elle ne se laissa pas troubler; et continua :

— Ma grand'mère brodait en perles de couleur et elle m'a appris. Je sais bien faire toutes ces choses qu*on vend aux cataractes du Niagara, et beaucoup mieux encore. Le Père François le sait. Je peux gagner ma vie! — Emmène-moi, maître Harry. Je te broderai tout ce que tu voudras.

Harry était prêt à rire de cette idée : avoir une brodeuse à l'année... La voix douce du vieux prêtre s'éleva, faible et pourtant solennelle, au-dessus du petit ravin.

— Tu es poussière, et tu retourneras à la poussière.

Le grand silence répondit seul à ces paroles.

Puis l'absoute fut donnée, et le bruit de la terre gronda sur les cercueils déjà couchés au fond des fosses. Vite, vite, elles furent comblées, les femmes se groupèrent et revinrent lentement, pendant que le Père François dépouillé à la hâte de ses ornements, remis à ses assistants, se hâtait vers son jeune visiteur.

— ■ Ah! mon cher enfant, dit-il, quel dommage que vous soyez venu précisément aujourd'hui! Et voilà qu'il se fait tard : j'ai juste le temps de vous dire merci. Vous m'avez gâté, comblé... Et pourtant, à moins que vous n'acceptiez mon humble hospitalité, il faut que je vous renvoie; les brouillards vont monter du fleuve, et vous savez que c'est malsain... outre que le passage serait dangereux.

La rillett<3 tira le prêtre par la manche, avec l'insistance d'un jeune animal apprivoisé.

— Père François, dit-elle, vous savez bien ce que vous m'avez promis?

Après une courlc licsilalion, le Père François prit Ifarry à l'écart.

— Croyez-vous, dit-il, que Mme Sainl-Mcsmin aurait beaucoup de répugnance à recevoir celle petite dans sa maison? Klle est de bonne naissance, pour une sauvage, bien entendu. Je sais qu'en général ces filles peaux rouges ne sont pas faciles à diriger, mais celle-ci est douce et paraît professer une vraie tendresse pour votre famille. Elle est seule au monde et, à ce qu'il me semble, douée de ces biens périssables qui sont un danger pour les filles... Ces garçons des rancJis viennent trop souvent par ici depuis qu'elle est grandelette et j'ai peur...

— Qu'elle ne les suive? interrogea Harry un peu sceptique.

— Non! pour cela, non! répliqua fermement le vieillard; mais qu'ils ne l'enlèvent de force. De son plein gré, elle n'irait pas. Il y en a un, ce Romero, qui tourne autour d'elle; cela me déplaît, et à elle aussi. Elle me l'a dit plus d'une fois.

— Tout à l'heure, elle insistait pour venir avec moi, dit le jeune homme, doutant encore; je ne Taurais pas crue si sévère...

— Vous? Mais vous, c'est vous! Elle ne parle que de vous, ne songe qu'à vous... Quand je dis vous, c'est La Ferme et la famille Saint-Mesmin, vous me comprenez? La Ferme c'est l'avenir, la lumière, le salut! Elle ne sait pas, du moins je l'espère, l'étendue des dangers qu'elle court; mais elle sait que sous l'œil de votre digne mère, elle apprendra toutes les vertus...

Harry hésitait : des essais malheureux tentés précédemment avaient laissé de mauvais souvenirs à La Ferme, mais le prêtre était obstiné : à vrai dire, il n'avait que trop d'excellentes raisons de craindre pour elle.

— Si vous étiez bien gentil, fît-il en suppliant.

mon bon Harry, savez-vous ce que vous feriez? Vous l'emmèneriez ce soir, tout de suite. Elle n'a pas de malle à préparer, ajouta le bon prêtre avec un petit lire mouillé. Tout ce qu'elle possède tiendrait dans la poche de ma belle soutane neuve... Dites, mon cher Harry, faites cela! Votre refus pourrait avoir de graves conséquences.

— El si ma mère ne veut pas?

— Elle la gardera bien toujours un jour ou deux, et je tâcherai alors de caser la pauvre petite chez une personne charitable. Tout jour gagné est précieux, et je voudrais la savoir loin d'ici...

— Quel âge a-t-elle? demanda le protecteur improvisé.

— Quatorze, quinze ou seize ans, je ne sais pas; ces gens-là comptent par lunes, et cela m'embrouille.

La Illicite s'était rapprochée et Harry sentit sur sa main qu'elle caressait deux larmes tièdes.

— Allons, dil-il pour cacher son émolion, viens, petit singe, je t'emmène. Nous allons être mal reçus, je t'en préviens. Tiens-toi prête à repartir demain.

Elle s'était enfuie; une minute après elle reparut

— Eh bien, quoi? Pas de paquet? demanda Harry. Elle montra son paroissien qu'elle tenait à la

main, et un mouchoir noué aux quatre coins.

— Comment, c'est tout?

— Je n'ai pas autre chose. Merci, mon bon monsieur Père François : Dieu vous récompensera, et maître Harry aussi.

De son pas souple et silencieux, allongé comme celui d'une jeune panthère, elle gagnait déjà le ponton d'embarquement sur ses pieds nus. Harry s'avisa d'un détail.

— Comment s'appelle-t-elle, demanda-t-il au vieux prêtre.

— Marie, Marie Arrègo. Vous la sauvez de pis que la mort. Dieu vous le rende.

Harry lui secoua le bras et courut au bateau,

dont la sirène l'appolait avec des beuglements faits pour l'assourdir. Marie était sur le pont, blottie sur des cord;iges. Quand le steanaer s'ébranla, elle fondit en larmes inlai'issables

— Tant de chagrin? lit Harry surpris. Tu voulais absolument venir!

— Non, maître Harry, trop de joie!

Pendant que le brave remorqueur soufflait, haletait en luttant contre le courant, la rive indienne s'estompait dans un brouillard argenté.

Les yeux de la jeune (îUe ne s'étaient pas tournés une seule fois de ce côté; elle regardait avec une ardeur singulière le rivage canadien, comme pour s'y fondre

— Serait-elle ingrate? se demanda Harry. Marie! fit-il tout haut.

Elle ne bougea pas. îl lui toucha légèrement l'épaule.

— Tu ne m'ent(3nds pas? dit-il.

— ^laîtrc Harry, le Père François m'appelle Marie, c'est très bien, et puis c'est dans la religion; mais mon vrai nom, celui que m'ont donné mon père et ma mère, c'est Fleur-de-Rosée, parce que la rosée brillait sur les feuilles quand je suis venue au monde.

— Fleur-de-Rosée, murmura Harry, c'est un nom de roman; je voudrais voir la tête que fera la cuisinière...

Le bac accostait. Un quart d'heure après ils étaient à La Ferme.

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