ENTRE FEMMES
Nous avons oublié de le constater, et nous en faisons humblement notre mea culpa !
La longue cabane dans laquelle trônait si majestueusement le digne et gros masler Slroog, et que, suivant les exigences de son intérêt, il affectait à toute sorte d'usages, avait été décorée par lui du nom pompeux et sonore à!Hôlel Washington.
Le titre, l'enseigne, pour mieux dire, ne manquait pas d'un certain éclat, en même temps que d\uie certaine ambition.
Les lettres, d'un jaune brillant, figuraient l'or à s'y tromper de deux mil] es à la rond e .
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Elles ressortaienl vigoureusement sur le fond noir d'une planche clouée au-dessus de la porte principale. y
Tout le premier élage de la susdite cabane avait été, au moyen de cloisons volantes, distribué en chambres plus ou moins garnies. Le père Stroog les louait le plus cher possible aux émigranls et aux voyageurs que le hasard et leur mauvaise étoile amenaient dans ces parages.
Le propriétaire ne s'était réservé, pour son usage particulier, que deux pièces ; mais tout naturellement ces deux pièces étaient les plus belles et les plus confortablement établies de la maison. Une courte description en fera juge le lecteur : La première pièce, de moyenne grandeur el tapissée d'un affreux papier jaune, semé de grosses fleurettes, servait deparlour el de bureau, selon les cas; une table ronde à volets, eu acajou ; quatre chaises en merisier et un fauteuil à bascule formaient tout F ameublement. Depuis l'arrivée des deux étrangères, un ht avait été dressé pour masler Stroog el sa digne moitié.
L'autre pièce était la chambre à coucher de l'hôtelier ; elle possédait une cheminée; le papier et les meubles étaient à peu près les mêmes que ceux du parlour ; il y avait de plus une grande armoire, une table de nuit et une toilette ; aux murs, quelques mauvaises images enluminées, représentant les portraits de Joseph Smilt, de Hyrum Smilt, de Bygham Young, les trois coryphées du mormonisme ; une vue du temple aujourd'hui détruit de Nauvoo el une vue du désert.
Près delà cheminée se trouvaient accrochés les daguerréotypes de master Stroog, de sa femme et de son fils, enragé chercheur d'or, présentement à San-Francisco.
Pénétrons dans cette pièce.
Trois personnes y sont enfermées.
Toutes trois appartenant à ce qu'on est convenu d'appeler le sexe faible, mais y appartenant à des degrés différents.
Ainsi, de prime abord, la première d'entre ces trois personnes, que nous présenterons à nos lecteurs, n'avait dû être autorisée à porter la jupe féminine que sous bénéfice d'inventaire.
C'est de mistress Lowe Stroog que nous entendons parler.
Mistress Stroog, espèce de virago, ■âgée d'au moins quarante affreuses années, étalait bien les traits les plus désagréables qu'une créature, n'aspirant pas à passer pour la femelle d'un gorille, puisse produire au grand jour.
Sa face enluminée , sa taille épaisse, ses mains larges et rouges, .
ses pieds plats et taillés en battoirs de blanchisseuses, en faisaient un objet digne de l'antipathie de tout homme de goût.
Mistress Lowe, tout habillée de noir, les longues boucles de ses cheveux, jaunes comme les lettres de son enseigne et le papier de ses deux chambres, tombant éplorées sur son énorrîie poitrine, se tenait assise sur une chaise basse, près de la cheminée, dans laquelle brûlait un assez bon feu, que l'humidité rendait nécessaire. Auprès d'elle, sur une petite table, se trouvait un chandelier en fer, contenant une chandelle de suif jaune, toujours jaune !
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Pauvre masler Stroog !
Pourquoi lui el sa cligne moitié affectionnaient-ils cette nuance fatigante !
Elle élail bien laide et bien peu tentante, la superbe mislress Lowe Slroog !
Mais, au désert...
Honni soit qui mal y cherche !
Une théière, une lasse, un sucrier et une bouteille de rhum complétaient l'équipement et. la garniture de celte petite table, si précieusement, soignée par la maîtresse de céans.
Qu'une brave et digne femme, comme celle dont nous cherchons à donner une légère esquisse, prenne du thé au lait ou du thé au rhum, voire même du rhum sans thé, rien de bien extraordinaire, nous en convenons.
Mais qu'elle fume !
Et qu'elle fume dans une courte pipe dont le tuyau et le foyer étaient en bois jaune, avec un bout d'ombre jaune !
Voilà ce que nous ne. lui passerons pas avec une aussi grande indulgence.
Masler Strogg était plus indulgent, plus facile que nous. Il lui fournissait son tabac.
Sa repoussante moitié ne relirait sa pipe de ses lèvres, par un mouvement machinal, que pour boire une gorgée de thé fortement saturé de rhum, et cela toutes les cinq minutes régulièrement; puis elle crachait dans le feu, poussait un hem! sonore, et elle aspirait d'énormes bouffées de fumée semblant sortir de la cheminée d'une locomotive et formant une auréole grisâtre autour de sa tête.
LE KOI DES PL ACERES D'Oïl 33
De l'autre côté de la cheminée, faisant face à celle estimable el majestueuse hôtesse, deux jeunes filles de dix-neuf à vingt ans étaient assises sur des chaises basses et causaient entre
elles.
Ces deux jeunes, filles étaient d'une beauté ravissante, que le
contraste formé avec la laideur honorifique de mistress Slrogg rendait plus éclatante encore. La première, Jeanne de Mercœur, était blonde, avec des yeux noirs, doux et pensifs : ses traits portaient ce cachet indélébile qui distingue les grandes races; une expresssion de tristesse et de résignation répandue sur son visage y ajoutait un charme de plus.
Sa compagne était brune comme une Hispano-Àméricaine : sa beauté avait quelque chose d'étrange. On sentait, en la voyant, qu'un cœur énergique battait sous cette enveloppe charmante, contenant toute la gracieuse morbidesse des créoles.
Ces deux jeunes filles, modestement velues, ne portant aucun bijou, étaient soigneusement enveloppées dans des mantes de soie agrafées au. cou et étroitement- serrées autour de leur corps.
Elles gazouillaient comme deux oiseaux chanteurs, à l'oreille l'une de l'autre, au grand désespoir de mistress Strogg, qui ne pouvait distinguer aucune de leurs paroles, ce qui, du reste, si le contraire avait eu lieu, ne l'aurait que médiocrement avancée, les jeunes filles parlant français, langue dont la digne femme ne comprenait pas une syllabe.
Mistress Lowe était bavarde, mais, par compensation, elle était méchante. Le silence auquel elle se voyait condamnée depuis plus d'une heure l'horripilait ; tout en fumant sa pipe el en sirotant son thé ail rhum, elle ruminait une de ces bonnes petites vengeances
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de femme, d'autant plus cruelles qu'il est impossible de s'en défier. Elle crut enfin l'avoir trouvée : un sourire béat éclaira soudain son visage; elle ôta sa pipe de sa bouche, releva la tête, et regardant les jeunes filles, de cet air sournoisement bénin d'un chat qui se prépare à happer une souris :
— Miss Jeanne, mon chérubin bien-aimê, dit-elle d'une voix éraillée, vous ne voulez donc pas, sans façon, accepter une tasse de thé? Il est excellent, je vous assure : c'est un véritable péko qui arrive directement de Pékin.
— Je n'en doute pas, mislress, répondit doucement la jeune fille, mais, je vous le répète, je n'aime pas le thé : il me fait mal
— Et vous, ma mignonne, miss Lisbeth, continua la vieille de son air le plus câlin, en s'adressanl à la seconde jeune fille, vous ne Avouiez point non plus en accepter une tasse?
— Pour tout l'or du monde je n'en prendrais pas la valeur d'un dé à' coudre, répliqua résolument la jeune fille; cette boisson nauséabonde me soulève le cœur. J'aime mieux le tilleul.
— Vous avez tort, mes mignonnes chéries, reprit la vieille en adoucissant son sourire et sa voix.
— Pourquoi donc cela, s'il vous plaît, mislress? dit Lisbeth. •Je ne pense pas que le thé soit indispensable à la nature ou à la
santé. On peut vivre tranquillement sans en prendre.
— Dans certains pays, ma belle demoiselle; dans le vôtre, par exemple, où, à ce qu'il paraît, on n'en boit pas, ou du moins très peu. Mais, ici, c'est différent. Le thé forme pour ainsi dire la base de la nourriture de toutes les classes de la société, des
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pauvres comme des riches : bien à plaindre qui s'en passe ! Bien à plaindre ! . . .