UNE MEGERE
r.ifc>-
ff;l
■My
La foudroyante sortie de Jeanne, que,, depuis son arrivée dans le repaire Strogg, elle avait toujours vue si douce et si timide, l'acte irrespectueux, la bravade de Lisbeth à laquelle elle ne croyait pas encore/ mirent mistress Lowe hors d'elle-même.
Elle demeura un instant, les bras baissés sur ses genoux, les yeux grands ouverts, dans un état de fureur touchant à l'atonie,, à l'insensibilité .
Les deux jeunes filles s'étaient rapprochées Tune de l'autre ,
' f i-.'i \ ■V'.KT'
[Hlif:
-..;' : OVl' T t':
comme pour se prêter un mutuel , appui contre celte colère blanche.
— Tu as eu tort, Lisbelh, dit doucement Jeanne à sa compagne de captivité.
— Peut-être; mais regarde ça, répondit l'espiègle jeune fille, et tu n'auras pas le courage de me gronder.
L'éclat de rire cristallin de Lisbelh, qui retentit aux oreilles de
la mégère, lui fil retrouver ses
\ sens.
S Elle ne dit rien, craignant d'en ^~ trop dire.
Elle descendit.
Quelques instants après, elle revenait avec sa pipe à la bouche.
Les jeunes filles ne s'occupaient pas d'elle.
Mislress Lowe Strogg lança sut 1 les jeunes filles un regard vipérin et se mit à fumer avec furie, exhalant sa colère en tourbillons de fumée qui voltigeaient autour de leurs têtes gracieuses.
Jeanne était trop réservée, trop digue, trop fière pour laisser échapper une plainte.
Sa compagne ne possédait ni la même patience ni la même résignation.
Elle se mit à tousser.
La femme de master Strogg activa son opération.
Lisbeth de retousser de plus belle.
Sa geôlière triomphait.
Une méchante joie animait ses yeux.
Elle se disait :
— Avant deux minutes, celte insolente jeune fille sera obligée •de me supplier en grâce de cesser mes fumigations; et que le .tonnerre tombe sur l'hôtel Washington si je ne les enfume pas 4outes les deux comme deux jambons de. . .
Mais sa joie ne fui pas de longue •durée.
Lisbeth venait de tirer de sa po- .
-che une élégante petite poche en cuir de Russie; elle l'ouvrit, en lira •du papier à cigarette, du tabac turc, et se mil à rouler une cigarette ' ■entre ses doigts mignons, avec l'adresse et la rapidité d'un contrebandier de l'Andalousie.
Ce fut le dernier coup pour mistress Strogg.
La jeune fille avait cessé ses accès de toux, qui étaient une formidable moquerie h son endroit; elle fumait comme un homme. Et ce qui accablait le plus l'excellente mistress Lowe, c'est •qu 1 elle ne daignait pas tourner un œil ironique de son côté.
Elle échouait donc clans toutes ses méchancetés, dans ses vengeances, dans ses coups d'épingle.
Ne se sentant pas la plus forte, elle fit semblant de prendre sa rancune en patience et d'oublier les mauvais traitements dont, à son compte, on venait de la rendre victime.
r y--rt ■
!:;;ro;f: ê
Elle se mit à chantonner.
Lisbetli lil chorus.
Elle reprenait le refrain, poussant du coude Jeanne, son amie, pour qu'elle la soutînt dans ses espiègleries.
Jeanne sourit "tristement, mais sans rendre à la main. Elle admirait et enviait l'inépuisable gaieté de Lisbelh, mais elle ne se sentait pas la force de l'imiter.
Un moment, Lisbelh resta court.
Mislress Strogg se tourna vers elle et lui demanda avec toute l'amabilité quelle pouvait avoir sur ses lèvres s'il lui plairail d'apprendre cette chanson du pays.
La jeune fille remercia, mais n'accepta pas.
— Vous ni en voulez toujours ?filla mégère; je serais pourtant bien en droit de me plaindre de. vous, moi aussi, miss Lisbelh; el vous le voyez, je ne songe plus à ce qui vient de se passer. Jeanne étonnée releva la tête.
Elle ne comprenait pas la dissimulation de la mégère, qui faisait, patte de velours en attendant l'occasion de prendre sa revanche sur les deux jeunes filles, qu'à partir de cette heure elle regardait comme ses ennemies.
Lisbelh, tout en se méfiant un peu de ce ton doucereux, ne put empêcher un sentiment de remords de pénétrer au fond de son âme.
Si elles l'avaient mal jugée, cette brave femme, aux dehors si peu avantageux, si peu prévenants ?
Si elles se trompaient?
Elles se regardèrent et d'un seul regard se comprirent. Il valait mieux reconnaître franchement les torts légers qu'elles
■Mi
avaient eus, que de risquer de blesser une femme' dont, après tout, on n avait pas à se plaindre sérieusement jusque-là.
Voulant réparer l'impression disgracieuse que son refus et ses espiègleries passées pouvaient avoir produite sur la digne mistress Strogg, la brune et rieuse fdle éteignit sa cigarette, remit son petit arsenal de fumeur dans la poche de sa robe, et s' avançant vers leur geôlière, elle lui dit. d'un air câlin :
— Mistress Strogg, pardon.
— Pardon de quoi ?
— De mes, . . de mes vivacités.
— Je ne m'en suis pas aperçue.
— Oh! ne dites pas cela. Je croirai que vous me tenez rigueur, et que vous ne consentez pas à me pardonner .
— J'ai si mauvaise mémoire, répondit la virago en se faisant douce comme une ruche à miel,, que j'oublie et mes sottises et les... et les vivacités des autres.
— Alors, embrassez-moi.
Lisbeth était si gentille dans son acte d'amende honorable qu'un attorney général lui aurait- fait grâce en plein tribunal, si elle avait été coupable d'une vraie faute.
Mistress Strogg*approcha ses grosses lèvres de cette ravissante tête de keepsake, et si elle ne lui mordit pas la joue, . ce fut tout ce à quoi elle put se résoudre.
— Eh bien ! ajouta Lisbeth en secouant les boucles noires de
- ..htf. m . ■ - ■ •<■&.-
-■■kl;
t "if '
sa chevelure, d'un air mutin qui lui allait, à merveille: — Eh bien! j'attends.
— Attends poupée du diable ! grommela la mégère, puis se ravisant, et pensant qu'il n'était pas encore temps de dévoiler ses batteries : Je n osais pas ! fit-elle.
— Allons! allons!
Il fallut bien que mistress Slrogg s'exécutât. - — A Jeanne, maintenant, Jeanne s'avança, quoique avec répugnance.
On fit la paix de ce côté aussi.
Tout allait donc marcher le mieux du monde entre l' Américaine et les deux Européennes.
— A présent, parlez, reprit mistress Lowe Slrogg, en quoi puis-je vous être agréable ?
— Vous pouvez nous rendre le seul bien que nous désirons,, dit Lisbeth, en regardant son amie à la dérobée.
■ — Quel bien? interrogea la geôlière.
— La liberté.
Pour cela, non.
— Je le sais bien. Autre chose de plus facile, alors.
— Parlez.
— Vous seriez bien gentille, bien aimable, cher mistress Strogg, si vous nous appreniez en quel lieu nous sommes, dans quel pays nous nous trouvons; enfin, aux mains de qui nous avons eu le malheur ou le bonheur de tomber.
— Voilà bien des questions, chère miss Lisbeth, vous en conviendrez vous-même, ■ quel que soit le désir de vous instruire.
— J'en conviens, mais que de reconnaissance nous vous devrons, si vous consentez à y répondre !
Jeanne unil ses prières à celles de son amie. Après quelques semblants de résistance, mistress Slrogg céda à leur double attaque.
— Au fait, mes chères brebis du bon Dieu, pourquoi ne feraisje pas ce que vous me demandez ?
— Oh ! faites-le !
— Un peu plus tôt, un peu plus tard, il faudra bien que le voile qui recouvre vos yeux se déchire et vous laisse apercevoir, reconnaître la vérité nette et simple.
— Allez! allez! répliqua Lisbeth pleine d'impatience et se laissant entraîner à l'espoir que, si la vieille se rangeait de leur bord, c'était cause gagnée pour elle et sa chère Jeanne.
— ■ Les personnes qui vous ont mises sous ma garde, continua mistress Slrogg, n'ont pas la prétention de vous tenir toujours en charte privée.
— ■ Je vous réponds que cela ne durera pas longtemps! s'écria Lisbeth résolument.
Jeanne secoua mélancoliquement la tète.
Elle sentait tout le danger de leur position.
Que faire? ' . ■
Elles étaient isolées, sans protecteurs, dans un pays inconnu .
Quelles douleurs l'avenir leur réserverait-il encore ?
Elle n'osait pas se donner elle-même des réponses favorables
à toutes ces questions inexorablemement raisonnables et logiques.
Lisbeth était plus confiante.
- ■ Vj
'■'tes*
. Ce fut donc elle qui poussa înîslress Slrogg à leur donner ces explications tant désirées.
— Sovez sûre de notre discrétion.
— Oh! chère petite, votre intérêt m'en répond, repartit son interlocutrice; préparez-vous à soutenir la mauvaise nouvelle que je me vois forcée de vous donner. Croyez que je voudrais vous la donner meilleure. Mais la vérité est la vérité, n'est-ce pas? Je n'y pais rien. . , si grand que soit l'intérêt que je vous porle. « .
Elle s'arrêta dans ses phrases un peu embrouillées, et bien lui en prit.
Un soupçon se glissait dans le cœur des deux Européennes.
À tout bien réfléchir, la femme de l'hôtelier n'avait aucune raison de leur témoigner celle bouillante affection.
Mistress Slrogg continua :
— Je ne veux pas vous voir languir plus longtemps,
— Àh ! enfin !
— Vous êtes sur un territoire appartenant nominalement aux Etals-Unis, mais qui, en réalité, se trouve être la propriété des Indiens Chochonès ou Serpents.
— Cependant, fit Jeanne, il y a des Américains sur ce territoire. J'en ai vu, Lisbeth aussi.
— Certes, ma mignonne, reprit mistress Lowe, il s'en trouve, et beaucoup. Le défrichement que notre village occupe se rencontre, voyez le hasard, être le lieu de passage obligé des émigrants qui se rendent soit en Californie. . .
.. — Nous conduirait-on donc en Californie? interrompit vivement Jeanne.
— Soit en Utah ! continua la vieille, sans répondre directement.
L'Ulali ! quel esl ce pays ? demanda Lisbeth. Celui où Ton vous conduit, ma chérie, vous et voire
ami e .
Nous, el pourquoi faire? grand Dieu! s'écrièrent les deux
jeunes filles avec une surprise mêlée d'épouvante,
— N'avez-vous jamais entendu parler de l'Utah et du Lac
Salé?
— Jamais.
La mégère eut un ricanement de mauvais augure.
— Au moins vous aurez entendu
parler des Mormons, dit-elle avec un accent de méchanceté auquel il était impossible de se tromper; son hypocrisie ne pouvait aller plus loin.
— Souvent ! mais comme de fous, d'illuminés. Que sais-je? Quel rapport existe-t-il?...
— Un énorme, mes chères belles jeunes filles; les Mormons sont établis en Ulah, au Lac Salé : leur puissance, qui est immense, s'élencl jusqu'à l'endroit où nous sommes; mon mari, master John Strogg, est un saint du dernier jour; et moi-même, mes yeux se sont ouverts à la lumière. J'ai l'honneur d'être une Mormone indigne, ajoutât-elle avec une componction digne de la gouvernante de Tartuffe.
Les deux jeunes fdles ne purent retenir un geste de dégoût à cette étrange révélation qui blessait toutes leurs délicatesses et leurs croyances.
— Il est possible que ce soil un honneur, et tant mieux pour vous si celte hideuse apostasie vous agrée, dit résolument Lisbeth, mais cela ne nous dit pas ce que. . .
— Cela vous dit tout, au contraire, mes colombes sans taches. Vous avez été vendues par vos ravisseurs , vendues aux Mormons; dans un jour ou deux, vos nouveaux maîtres viendront vous prendre, "et ils vous conduiront à Deseret, une ville charmante, . vous verrez, ajouta méchamment la vieille, qui prenait et savourait sa revanche avec délices.
— Ah ! mon Dieu ! s'écrièrent les deux jeunes filles en éclatant en sanglots et en cachant leurs visages dans leurs mains.
— 'Vous avez tort de vous lamenter ainsi, dit mislrcss Lowc, avec une joie d'autant plus grande qu'elle avait atteint le but quelle se proposait; ce qui vous arrive aujourd'hui est (oui simple, et c'est arrivé à bien d'autres avant vous, mes, mignonnes; combien, depuis que j'habite cette maison, en ai-je vu, de jeunes filles dans la même situation que la vôtre; elles pleuraient, se désolaient, se tordaient les bras, s'arrachaient les cheveux et juraient de mourir plutôt que d'épouser des Mormons. Mon Dieu,. tout cola n'était qu'une pluie de prin temps, aussitôt séchée que tombée; à peine se trouvaient-elles depuis dix jours à Deseret qu'elles étaient, heureuses, consolées et joyeuses. Les Mormons possèdent de merveilleux moyens pour se faire aimer de leurs femmes, allez ! vous verrez...
— Jamais ! Plutôt mille fois la mort ! plutôt les plus affreux supplices!
— Oui, je le sais bien; elles disent toutes cela, et puis, huit
. -sa*
jours après, elles n y pensent plus. , . grommela la vieille comme €ii aparté.