‹ Le Roi des Placères d'orChapitre 17 sur 75 · MISTRESS STROGG ET LES DEUX AMIES · texte numérisé non relu

MISTRESS STROGG ET LES DEUX AMIES

— Taisez-vous ! au nom du ciel, mistress. Vous nous faites rougir de douleur et de honte.

— Si cela ne fait pas pitié ! dit la vieille mégère en se versant un énorme verre de rhum qu'elle but d'un trait. Heureusement que j'attends un révérend Elder, un bien saint homme; il vous

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fera entendre raison, je l'espère ; il est de l'ordre sacré de tfelchi- * fp

sedech; c'est un de nos saints les plus révérés; il a huit femmes charnelles et dix-sept épouses spirituelles; toutes l'adorent, et elles sont parfaitement heureuses !

— Mistress, dit Lisbelh, la nuit s'avance, nous sommes fatiguées et nous éprouvons le besoin de prendre du repos; vous plairait-il de nous laisser seules?

C'était un congé formel; la vieille rougit de colère.

— Déjà dormir ! dit-elle; il est à peine neuf heures !

— Peu importe l'heure ! je vous répèle que nous sommes fatiguées • que nous désirons demeurer seules; en un mol, que voire présence nous gêne. Comprenez-vous?

— Allons ! allons ! ne vous fâchez pas, dit mistress Lowe en se levant et en se chargeant de la bouteille de rhum ainsi que de la théière : je m'en vais; ne vous lâchez pas, mes douces colombes; que Dieu vous donne une bonne nuit !

Elle alla jusqu'à la porte, qu'elle ouvrit, et se retournant sur le seuil: .

— Ne vous désolez pas ainsi, dil-elle, vous verrez que les Morntons ne sont pas aussi noirs qu'on les fait, et que vous vous trouverez très heureuses avec eux.

Et satisfaite, sans doute, d'avoir décoché ce dernier trait, la vieille mégère sortit en ricanant selon son habitude.

À peine fut-elle hors de la chambre que Lisbelh s'élança d'un bond sur la porte, la ferma à double tour et en poussa le verrou intérieur. ■ •

— Tu ne rentreras plus,. peste maudite ! lui cria-t-elle. Un rire grossier lui répondit de l'autre côté de la porte.

Aussi lot que les deux jeunes filles reconnurent qu'elles étaient bien seules et qu'on ne les espionnait plus, elles se jetèrent en sanglotant clans les bras l'une de l'autre.

Elles se sentaient perdues !

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OU IL EST PROUVÉ QUE LA TIMIDITÉ N'EST PAS LE PLUS BEL APANAGE DE LA FEMME.

Pendant un instant, Jeanne et Lisbeth demeurèrent anéanties, brisées.

Elles cherchaient mutuellement h entrevoir une lueur d'espérance dans les yeux l'une de l'autre.

Mais elles étaient aussi désespérées Tune que l'autre.

Elles ne s'étaient point encore rendu compte de leur affreuse position. Lisbeth partageait volontairement, par affection, le sort de son amie.

Quant à celle-ci > enlevée durant son sommeil; n'ayant encore eu de communications directes qu'avec des hommes plus muets

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que les muets d'Orient, tout en se sachant entre des mains intéressées à la garder en otage, elle avait pensé jusqu'alors que leur liberté, à toutes deux, ne serait qu'une question de rançon plus ou moins forte.

Mais la révélation que venait de leur faire l'aimable hôtesse de l'hôtel Washington les forçait à descendre au plus bas de l'échelle de leurs illusions.

Il ne s'agissait plus d'une simple rançon.

On les vendait.

C'était un hideux marché.

Et le plus triste, c'est que Lisbelh, la brune et vaillante fille, qui tout d'abord ne se trouvait pas enjeu, se voyait, en ce moment, aussi compromise que son amie.

On ne les séparait pas.

On les livrait toutes deux aux Mormons.

Quand, les deux compagnes d'infortune eurent donné un libre cours ..à leurs larmes, la faiblesse inhérente h deux natures aussi nerveuses passée, Lisbelh fui la première qui retrouva son sangfroid.

À tout prendre, elle était moins inléresséj^que sa blonde amie dans celle affaire.

Il ne lui venait point à l'idée qu un homme, Mormon ou Peau- Rouge, fût assez osé pour prendre possession de sa personne et de son cœur sans lui en avoir préalablement demandé l'autorisation.

Et la brave fdle se réservait de ne l'accorder qu'à bon escient.

Elle fit donc un effort, prit sur elle-même d'arrêter ses larmes,

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et se mit à essuyer celles de Jeanne, qui, moins résolue, ne voyait aucun moyen de se tirer de' ce pas dangereux.

— Du courage! ma chérie! lui murmurait Lisbeth. . .Rien n est désespéré. Crois-moi, et ne pleure plus.

— Mon Dieu! mon Dieu! sanglotait toujours la pauvre enfant, nous sommes perdues! perdues sans espoir de secours possible!

- — Qui dit cela? mistress Strogg.

Ses discours ne sont pas des articles de foi .

■ — Hélas! nous n'échapperons pas au sort horrible qui nous menace; je le sens à mon désespoir; cette misérable femme a dit vrai. Il ne nous reste aucune chance de salut.

: — Laquelle? parle vite.

— Ingrate amie!

— Ingrate? Pourquoi?

— Il te reste mon amitié, mon dévouement. ", '■

— Chère Lisbeth ! que peux-tu de plus que moi?

— Il te reste ta confiance en Dieu, ma Jeanne! s' écria la brune jeune fille en se redressant vivement, et d une voix si ferme quelle fit rentrer un peu de confiance dans le cœur découragé de sa compagne, en Dieu que tu implores.

— Entendra-t-il ma voix?

— Il ne nous abandonnera pas dans un péril, dans un malheur que nous n'avons mérité ni toi ni moi! Non, il ne nous abandonnera pas, si nous ne nous abandonnons pas nous-mêmes !

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— Je voudrais bien le croire, fil Jeanne en se laissant tomber accablée sur un des sièges qui avaient l'air de meubler ce misérable appartement; mais que peuvent deux enfants faibles, seules, dans un désert comme celui-ci, entourées d'ennemis acharnés à leur perte? Rien.

— Tout, répondit énergiquemenl Lisbetb, tout, si elles redoutent la mort moins que le déshonneur.

— Àh! s'il ne s'agit que de mourir!

— La mort est le refuge suprême, ma chérie,

— Jetons-nous dans ses bras.

— Et ceux qui t'aiment, tu les oublies?

— Ceux qui m'aiment, dis-lu! fit tristement Jeanne. Hélas! un seul homme m'aimait! 11 doit me croire inconstante, perfide! 11 doit me mépriser, me haïr.

— On ne méprise pas ceux qu'on aime. Gaston ne le maudit pas, j'en suis sûre. 11 ne peut te maudire! Qui sait si un jour. . . Ici Lisbelh s'arrêta, ne voulant pas donner une fausse espérance à. son amie.

. Celle-ci s'aperçut de cette rélicence involontaire.

— Sais-tu quelque chose de lui, sur lui? s'écria- t-elle avec vivacité. En as-tu entendu parler.

— Non.

— J'en étais sure. Il est loin, bien loin! ne se doutant pas que je gémis, que je pleure en songeant à lui.

Lisbelh reprit:

— Nous sommes jeunes; nous sommes fortes; nous sommes riches.

— Riches? demanda Jeanne étonnée.

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avec l'audace. Nous nous en tirerons à notre honneur, crois-moi . Cette terre maudite ne produit pas que des tigres et des bandits ! — Non, mais quel est l'honnête homme qui pensera à s'irité-

II s'en présentera peut-être. Nous ne risquons rien de Tes-

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— Oui.

Comment cela? Je n'ai rien emporté avec moi. On ne m'a

laissé ni la faculté ni le temps de prendre avec moi le moindre objet précieux. Je n'ai pas un bijou.

J'ai de l'or, moi. Qu'il te suffise de le savoir, chère Jeanne;

ce que je possède t'appartient.

— Chère sœur !

Oui, donne-moi ce doux nom de sœur, ma chérie . . . car, je le"

jure, ou je périrai ayec toi, ou je le sauverai.

— Hélas! je ne serai jamais en mesure de reconnaître un dévouement aussi touchant.

— Ne nous attendrissons pas, continua la courageuse fille, n ous n'avons que trop pleuré déjà . Ce que nous n'avons pas encore . osé faire jusqu'à présent pour sauver notre vie, pour reconquérir notre liberté, osons l'accomplir pour sauvegarder notre honneur.

— Oui.

— Tu es décidée à tout? * . S

— À tout.

— Bien; le pis qui nous puisse arriver, c'est de mourir dans l'exécution de notre entreprise aventureuse.

— Qu'importe! mourons, s'il le faut, mais mourons pures de toute souillure et dans l'exercice de notre sainte religion. ff

— Ainsi soil-il! fit Lisbeth en riant. Mais l'espoir me revient ë

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resser à deux malheureuses filles, étrangères, inconnues? '■'■■.•% ,,

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