DOCTEUR FRANCIS DE YERD1ÈRES
Le docteur Francis de Yerdières s'était mis, lui aussi, à la poursuite de rOiseau-Jaune et de Gaslou du Falga.
Mais il avait perdu du temps.
Il lui avait fallu faire charger ses bagages, plier sa tente, lasser son cheval, qui s'étail enfui dans la plaine, pour surcroît d'ennui.
Tout cela le retarda.
Malgré la plus grande promptitude, il était déjà six heures du soir lorsqu'on se mit en route.
Mais le docteur ne se dirigea pas tout d'abord vers le village.
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La troupe que le gouvernement des Mormons avait mise à sa disposition, une tren laine d'hommes environ, était installée dans une vallée placée en amont de la rivière, h près de deux lieues du camp; cellle situation avait été choisie par Houston, l'homme de confiance du docteur et son intermédiaire auprès des autres Mormons, afin que l'enlèvement définitif des jeunes filles fût opéré sans coup férir, et qu'on pût ainsi les diriger directement sur Filmore ou Deserel.
Nous avons dit que les Etals-Unis avaient envoyé une expédition contre les Mormons.
Celte expédition, au dire des espions, s'approchait rapidement du territoire des saints du dernier jour; il était doue important pour eux, au moment où la guerre paraissait sur le point de commencer, de ne pas ajouter de nouveaux griefs à ceux qu'on avait contre eux, et d'éviter tout conllit au sujet, des deux malheureuses jeunes filles victimes d'un rapt odieux, d'un guel-apcns infâme! Ce ne lui que vers minuit que le docteur atteignit le campement, militairement gardé, de ses complices ou de ses auxiliaires, ainsi qu'il plaira aux lecteurs de les nommer.
Ces Mormons étaient des hommes aux Lrails durs, aux visages sinistres; tout en eux respirait ce fanatisme irréfléchi qui, selon les circonstances, failles nobles martyrs ou les grands criminels, les Ravaillac ou les Brutus, champions nés d'une idée grandiose ou d'une basse vengeance!
Les Daniles, — tous ces hommes étaient les plus renommés parmi les saints du dernier jour, — les Danites reçurent le docteur avec une froide réserve.
La plupart ne le connaissaient que de nom.
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Du reste, celte connaissance nominative même, lui était plutôt nuisible qu'utile.
Sa qualité de Français, c'est-à-dire d'homme frivole, appartenant à la nation la plus légère de l'univers, lui faisait grand tort clans leur esprit.
Mais M. de Verdières, nature exceptionnelle, sachant se courber à toutes les exigences, à toutes les nécessités, prendre tous les masques et jouer n'importe quel rôle, ne se trouva point embarrassé une seule minute.
Quelques phrases lui suffirent pour faire fondre celte glace empreinte *sur tous les visages, et pour convaincre lesDanites qu'ils ^^ pouvaient voir en lui un homme v " SxN ' y selon leur cœur, profondément imbu de leurs idées.
11 se déclara l'ennemi acharné des gentils, des malheureux insensés qui n'avaient pas été éclairés par la sainte lumière, dont Joseph Smitt et, après lui, Brigham Young venaient de recevoir la révélation de Dieu luimême.
Un conseil fut convoqué.
À. ce conseil assistèrent les principaux Danites, sous la présidence du docteur.
On y discuta les mesures à prendre pour parer aux événements qui s'étaient passés le jour même.
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Tout fut passé en revue.
L'assassinat de Houston, renlèvement des papiers compromettants qu'il portail, de plus, lafuite de M. du Falga et de son guide, l'Oiseau-Jaune, étaient des faits d'une haute gravité, qui pouvaient faire manquer l'expédition ou, tout au moins, l' ajourner indéfiniment.
La discussion fut longue et animée.
Les Américains sont bavards.
C'est là leur moindre défaut.
Ils se croient éloquents et sont enchantés de s'entendre pérorer. Tout, pour eux, devient matière à discours.
Du reste, les Ànglo-Saxons ne leur cèdent en rien sur ce point,
C'est un vice inhérent à la race; Européens ou Américains, ils y passent tous.
Mais les Mormons, en leur qualité de sectaires, sont les plus terribles bavards qui existent.
Une fois qu'ils ont commencé à parler, rien ne saurait les obliger à se taire.
Ils vont toujours!
Ils vont quand même !
Bien que les trois quarts du temps ils ne sachent pas un mot de ce qu'ils disent.
Pourvu qu'ils parlent et qu'on les écoute, le reste leur importe peu.
Le docteur se trouvait moralement, pieds nus, sur des charbons ardents, pendant que tous ces discours, sans queue ni tête, s'entrecroisaient et se répondaient les uns aux autres.
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Mais, quoi qu'il en souffrît, il lui fallait maîtriser son impatience. De temps à autre, il opinait du bonnet, ayant l'air d'approuver l'orateur du moment.
Il parvint à paraître calme, attentionné; Dieu sait au prix de quels sacrifices -de patience et d'amour-propre! Enfin, la séance lira à sa fin .
Le résultat de cette séance, de celle délibération, fut qu'avant tout, à quelque prix que ce fût, il fallait remettre la main sur les deux jeunes filles.
M. de Verdières appuya fortement ces conclusions, qui lui donnaient gain de cause dès le principe.
On décida ensuite qu'une fois retombées entre les mains des saints du dernier jour, elles seraient conduites soit à Filmore, la capitale de TElal, soit à Deserel.
Dans l'une ou l'autre de ces villes, quels que fussent plus tard les événements et les complications qui surgiraient, il serait facile de les cacher, ou môme de les faire complètement disparaître, si cela devenait nécessaire, sans qu'il fût possible de retrouver jamais leurs traces.
Quant à M. du Falga et à son complice V Oiseau-Jaune, le Canadien, il n'y avait pas à s'occuper d'eux pour le moment; les chercher et les découvrir, — au cas où on les découvrirait, — ferait perdre un temps précieux et ne produirait aucun résultat préfé- . rable; mieux valait attendre qu'ils vinssent se jeter eux-mêmes
dans les filets tendus sous leurs pas, ce qui ne pouvait manquer / J
d'arriver un jour ou l'autre.
Cette détermination était sage; elle fut adoptée à l'unanimité.. M . de Verdières, lui-même, malgré la haine implacable qu'il nour-
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rissait contre le jeune homme, y consentit de bonne grâce, tant il en reconnut l'opportunité.
On se mit clone aussitôt en mesure de marcher sur le village, de le cerner et de s'emparer des deux prisonnières. Le camp fut en conséquence levé, les chevaux sellés, et les Mormons, après avoir visité leurs armes avec soin, montèrent à cheval.
Le docteur se plaça en le Le du détachement, et il allait donner Tordre du départ, lorsque tout à coup un grand bruit se fit entendre à quelque distance, et deux prisonniers, un homme et une femme, furent amenés par quelques Danites qui leur avaient donné la chasse, croyant qu'ils essayaient de fuir.
' Cet homme el celle femme étaient Masler Slrogg el sa digne moitié, qui fumait son éternelle pipe, avec un sang-froid admirable pour la circonstance.
Leur apparition imprévue, surtout à une pareille heure, causa une surprise générale ; tout le monde les connaissait de longue date;, on supposa immédiatement que celle arrivée imprévue était causée par des événements graves.
Le docteur ordonna de différer le départ, mil pied à terre, et, suivi par deux ou trois des plus influents Danites, il alla s'asseoir auprès d'un feu qui achevait de mourir. Il se fil amener les deux Mormons qui, aussitôt leur identité reconnue, n'avaient plus été considérés comme prisonniers, bien que Ton continuai à les surveiller de près. Seulement, on y mettait des égards apparents.
M" Masler Slrogg ne fît aucune difficulté de répondre aux questions
*V .". du docteur; il rapporta, dans les plus grands détails, les événe-
^ menls accomplis dans son hô tel.
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. Celte révélation fut .un coup de foudre pour M. de Verdières, et plongea les Danites dans la stupeur.
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Le nom du roi des placères d oi*, ce nom redouté de tous, courut aussitôt de bouche en bouche et glaça le courage des plus braves. . . .
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Celle expédition si bien commencée, si heureusement conduite, dont le succès paraissait certain, se compliquait dans des proportions formidables, et menaçait de finir par un désastre.
Le docteur, le coude sur le genou, la tête dans la paume de la main, écoutait avec la plus sérieuse attention les renseignements prolixes que lui donnait mistress Slrogg, lorsqu' enfin elle s'arrêta,
non pas que le souffle lui man-
quai, mais parce que, sa pipe s'élanl éteinte, elle éprouvait le besoin de la rallumer, et qu'il releva la tête, el la regardant fixement:
Vous étiez garrottée et
bâillonnée? lui dit-il.
— Oui, et d'une façon indigne! reprit-elle vivement...
comme une chienne!
— Qui vous a donc délivrée, ma sœur? il n'est point
probable que vous soyez, vous seule, parvenue à rompre vos liens, et des liens aussi solides, comme vous le dites vousmême.
— Qui? mon estimable frère en Dieu? un digne et excellent homme que la Providence semble avoir amené là tout exprès pour accomplir cet acte méritoire. . . Aussi, quoi qu'il veuille de moi. . . il n'a qu'a parler. . . il l'aura!
— Àh ! et quel est cet homme charitable, s'il vous plaît?
— Qui? un pauvre chasseur honnête, bien qu'il soit gentil, et
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que la lumière ne l'ail pas éclairé de ses éblouissants rayons, un digne Canadien.
— Un Canadien, fil en tressaillant M. de Verdières . . . et son nom? Savez-vous son nom?
— Comment ne le saurai-je pas ! moi qui le connais depuis des années; on Ta surnommé l'Oiseau-Jaune, dans la prairie, à cause delà couleur de. . . *
— L'Oiseau-Jaune ! s'écria— l— il avec une expression impossible à rendre. Plus de doute, nous sommes joués. Ces misérables s'entendaient! Don Pedro, le roi des placères, n'est que leur agent. Oh ! je donnerais mille dollars pour savoir où rencontrer ce fameux gambucino.
L'hôtelier et sa femme échangèrent un regard muet, mais d'une éloquence singulière.
— Je suppose que vous avez dit mille dollars, n'est-ce pas, ;{j
■ '■' :; ' mon cher frère? murmura maître Strogg d'une voix pateline, et |
avec un profond salut.
— Certes, je l'ai dit et je le répète ! répondit vivement le docteur.
— Je calcule, répondit l'hôtelier en souriant, que peut-être je pourrais vous renseigner. . . ayee la permission de mistressLowe.
— Parlez I parlez, mon mignon! ... Je ne veux pas empêcher vos affaires.
— C'est que. . . je. . .
Le docteur lira une bourse pleine d'or de sa poche, et il la jeta
à masler Strogg, qui l'attrapa à la volée et la fit disparaître dans sa poche, profonde comme un gouffre, avec la dextérité d'un escamoteur émérite. Cela fait:
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— J'attends ! dit le docteur.
— Le roi des placères avait donné rendez-vous à ses aventuriers au bajio; dix lieues plus loin, par la rive gauche du fleuve, se trouve l'accore àxipalo qucmado.
— Oui, en effet, je connais cet endroit.
— C'est là que don Pedro campe lorsqu'il se dirige vers la Californie, et qu'il craint d'être inquiété par les rôdeurs des prairies. Fiez-vous-en à moi, senor, je connais bien toutes ses habitudes.
— En effet, ces renseignements doivent être exacts. À cheval! mes frères, à cheval! Quant à vous, vous nous suivrez.
— Cependant je calcule, hasarda timidement l'hôtelier. . .
— Je calcule, moi, dit avec ironie son interlocuteur, que Je vous ai payé pour m'obéir.
— Mais, cependant, fit misIrcssLowo, si le gambucino apprend
que . . .
— Pas un mol. de plus; suivez-nous! interrompit M. de Verdi ères.
Le digne couple se résigna en maugréant; toute résistance était impossible. Ils n'avaient que ce qu'ils méritaient. Ne venaient-ils pas de se jeter d'eux-mêmes dans la gueule du loup. . . cl d'un loup qui les achetait au lieu de les croquer?
Les Danites se mirent en selle.
On partit.
La course était longue; les cavaliers ne s'arrêtèrent que juste le temps nécessaire pour faire reposer leurs chevaux.
, Le couple Slrogg eut beau pousser des cris de paon en détresse. On les emmena:
Deux jours après avoir quitté leur campement, un peu après
neuf heures du soir, ils aperçurent briller dans la nuit, comme un phare éclatant, un feu qui éclairait la prairie à une longue distance.
Les Mormons poussèrent un cri de joie ; ce feu brûlait sur l'accore Au palo quemado; il éclairait le campement des chercheurs
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Masler Slrogg avait bien gagné la prime accordée par le docteur.
Ils s'arrêtèrent et mirent pied à terre ; leurs chevaux leur devenaient non seulement inutiles, mais encore nuisibles pour la surprise qu'ils voulaient tenter.
Quelques hommes furent laissés à la garde des animaux, les autres se formèrent en file indienne.
— En avant ! cria le docteur; nous les tenons.
Les Danites s'avancèrent alors, en se courbant dans les hautes herbes
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