‹ Le Roi des Placères d'orChapitre 54 sur 75 · LE VOYAGEUR MYSTÉRIEUX · texte numérisé non relu

LE VOYAGEUR MYSTÉRIEUX

— Sefiores, dit avec un gracieux salut don Pedro de Ojeda, permettez-moi, ayant d'entamer le récit que je me suis engagé à vous faire, quelques mots indispensables; les événements qui forment le fond de ce récit sont encore. tout récents, bien que mal connus; beaucoup de personnes en ont, je le- crois, conservé le

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souvenir; je me permettrai donc, afin d'éviter toutes illusions blessantes à des personnes recommandables, encore existantes, certaines modifications que, je n'en doute pas, vous approuverez, c'est-à-dire que je changerai les noms des personnages, celui des lieux où les f ai ts se sont passés, et La date du récit lui-même. Chacun s'inclina et fit un geste d'assentiment. Don Pedro de Ojeda reprit :

■ — C'était deux ou trois ans après la proclamation de notre Indépendance, peut-être mêmequalre ans, je ne puis rien affirmer de positif à ce sujet. Par une belle et riante matinée du mois de mai, la vigie signala au lever du soleil l'arrivée d'un Irois-mâls français.

La nouvelle, rapidement colportée dans la rue, fut bientôt connue de tous et causa, une joie générale. Cette joie devint encore plus vive, lorsque, une heure plus tard, le bâtiment annoncé laissa tomber son ancre sur la rade de Buenos-Àyres, et que Ton reconnut la Vilk-ck-lïordecmx , magnifique navire de dix-huit cents tonneaux commandé par le capitaine Largeleau, brave et excellent marin, fort apprécié à Buenos-Ayres, où il avait déjà fait plusieurs voyages.

Vous savez que les Français lurent les premiers de tous les peuples européens à reconnaître l'Indépendance de la République Argentine, nommée d'abord République des Provinces-Unies du Rio de la Plata, et à nouer avec nous des relations commerciales suivies ; de là celte sympathie que nous éprouvons ■ pour les Français.

Pendant notre longue lutte contre l'Espagne, à plusieurs reprises le capitaine Largeteau, qui alors commandait la goélette

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corsaire le Feu-follet^ avait audaeieusement forcé. le blocus, avait passé à travers les escadres espagnoles, et était venu, avec celle intrépidité que vous lui connaissez, nous donner les armes

et les munitions dont alors nous manquions complètement..

Ces services sont de ceux que l'on n'oublie pas.

Aussi le capitaine Largeteau était-il adoré de Buenos-Ayres.

Au physique, c'était un grand et solide gaillard, aux traits énergiques et un peu durs, mais à la physionomie ouverte, à l'œil

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étincelanl et à la bouche spirituelle et légèrement railleuse; il élail d'une force véitiLablement athlétique, on lui avait vu faire en jouant des choses réellement extraordinaires, comme par exemple "prendre entre ses doigts un clou de six pouces et le tourner en lire-bouchon, puis le rétablir dans son premier étal, ou bien prendre un fer à cheval, le redresser complètement et lui rendre ensuite sa forme première, et cela sans efforts apparents : je n'en finirais pas, si je vous rapportais tout ce que Ton racontait sur son compte.

Celte fois, il arrivait de Bordeaux et mouillait à Buenos-Avres, après avoir relâché, pris et laissé des passagers à Rio-.Tan.eiro, Maldonado et Montevideo.

Son navire, la Ville-de-Bordeaux, était un des plus beaux que j'aie jamais vus; lin, élancé, élégant, parfaitement espalmé, il passait avec raison pour un des plus fins voiliers des bâtiments français, anglais, américains ou espagnols, qui à celle époque couraient les mers.

La Ville-de-Bordeaux avait une quarantaine de passagers a bord, vingt ou vingt-cinq d' entre eux s'arrêtaient àBuenos-Ayrcs, les autres se dirigeaient vers le Chili, se rendant à Sanliagode-Chili et à Valparaiso, où le capitaine devait mouiller après nous avoir quittés.

Au nombre des passagers de la Vilk-de-liordeau$ } il y avait plusieurs Argentins et deux ou trois familles de Bordeaux même.

Parmi ces passagers, il y en avait un surtout qui forçait pour ainsi dire 1* attention à se fixer sur lui, et cela bien malgré lui, car il faisait tout ce qu'il pouvait pour ne pas être remarqué et se confondait autant que possible dans la foule.

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C'était un grand jeune homme de vingt-cinq à Vingt-six" tins au plus, admirablement fait,, et d'une beauté presque' féminine, que rehaussait cependant l'éclair de son regard profond/ presque magnétique, et la pâleur mate de sa peau, tranchant avec le noir bleu de sa barbe, molle et soyeuse; une légère teinte de mélancolie était répandue sur sa physionomie , douce et rêveuse, quand il était au repos: mais qui, a la plus légère émotion, prenait une expression d'implacable volonté et presque de férocité.

Ce jeune homme était une énigme vivante pour les autres passagers.

Il était monté à bord , au moment où le navire élail déjà sous voiles et faisait son abalée en quittant Bordeaux. Il s'était tout d'abord enfermé dans la chambre du capitaine, où celui-ci élail. venu le rejoindre aussitôt l'appareillage terminé, averti de la présence de ce nouveau passager par le compagnon de celui-ci, qui, lui, était resté sur le pont, immobile, morne et silencieux, près de l'habitacle, sans rien voir et sans rien entendre de ce qui se disait ou se faisait autour de lui.

Cet homme était de haute taille, solidement charpenté; maigre, osseux et taillé comme à coups de hache ; ses traits, presque repoussants quand il était au repos, avaient une mobilité extraordi-

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naire et devenaient presque beaux lorsqu'ils s'animaient, tant sa. physionomie devenait intelligente et railleuse; il avait le teint hâlé, la barbe épaisse, touffue et noire; son costume était propre r mais ne laissait pas deviner, à quelle classe de la société il appartenait; il paraissait avoir quarante ans.

Le capitaine Largeteau avait eu un enlrelien fort long avec la jeune homme. À la suite de cet entretien, pendant lequel le capitaine avait deux ou trois froncé le sourcil, le nouveau voyageur s'était relire dans une grande et commode cabine où déjà soi> compagnon était en tram de ranger ses bagages.

Pendant toute la traversée, l'inconnu, quels que fussent les efforts des autres passagers pour découvrir qui il était, demeura à l'état d'énigme indéchiffrable.

Il vivait seul, n'adressait la parole a personne, et se faisais servir dans sa cabine, où il mangeait en tête-à-tête avec son compagnon.

Quand il montait sur le pont, il se promenait à l'avant, la le labasse, ou s'appuyait sur la lisse et demeurait des heures entières les regards fixés sur l'espace avec une expression singulière.

Jamais la cabine commune des deux hommes ne restait solitaire.

Quand l'un deux se promenait sur le pont, l'autre la gardaiL Bien des tentatives avaient été faites par les passagers et mêmepar les officiers pour faire parler l'un ou l'autre des deux hommes; mais toutes avaient échoué.

Lors du passage de la ligne, le plus jeune des deux hommes avait remis dix onces d'or pour lui et son compagnon au matelot chargé du rôle de Neptune, et qui devait, comme c'est la coutume,

pi'océder à leur interrogatoire, avant de passer au baptême légendaire. Celle éblouissante générosité avait. aussitôt enlevé tous les •scrupules du dieu delà mer qui, en les saluant avec le plus profond respect, s'était borné à leur introduire la moitié d'un boujaron d'eau dans la manche droite, tout en se confondant en excuses bouffonnes, mais sans se hasarder à leur adresser la plus .légère question.

* Dix onces d'or, c'est-à-dire huit cent cinquante francs de monnaie française, font une somme considérable, qui ne se rencontre pas souvent sur le pont d'un navire, au baptême de la ligne, si ■nombreux que soient les passagers.

La curiosité générale fut encore une fois déçue. À Maldonado et à Montevideo, les deux passagers étaient descendus à terre où ils étaient restés plusieurs heures; chaque fois, à leur retour à bord, on avait constaté qu'ils étaient plus tristes «et plus sombres.

La seule chose que les curieux avaient cru découvrir, et ils ne s'étaient point trompés, celait que le plus âgé des deux voyageurs était le serviteur du plus jeune: non pas son domestique, entendons-nous bien, mais un de ces serviteurs qui, dans la plus large acception du mot, font pour ainsi dire partie de la famille qu'ils servent, ont un dévouement absolu pour leurs maitres dont ils partagent les haines et les amitiés, et sont comme des amis, presque des parents, et traités en conséquence, c'est-à-dire sur un pied de complète égalité, parce que Ton n'a pas de secrets pour eux.

Au moment de débarquer à Buenos-Ayres, les curieux furent encore une fois mis en compl èle déroute; l'inconnu et son]compagnon

restèrent à bord, sans paraître s'apercevoir de "ce qui se passait autour d'eux; tous les passagers abandonnèrent le navire les uns après les autres; seuls les deux hommes restèrent, appuyés sur la lisse et les regards obstinément fixés sur la ville.

Leurs bagages peu nombreux avaient été portés sur le ponl et. placés au pied du grand mal; avant de descendre à terre, le capitaine Largeteau avait échangé quelques mots avec le plus jeune des deux voyageurs, puis il lui avait serré la main à deux ou trois reprises, lui avait dit ce seul mol :

— Courage!

Puis il était descendu dans son canot et s'était dirigé vers la terre.

L'inconnu avait tristement hoché la tôle au mol: courage! cl était descendu dans sa cabine, où il était demeuré pendant plusieurs heures.

La journée s'écoula tout entière, la nuit vint; vers neuf heures du soir, on entendit un bruil d'avirons près du navire.

— Qui vive! cria la sentinelle du bossoir de bâbord.

— Génie de paz ! répondit-on de dehors.

Et la lumière d'un fanal brilla dans une embarcation montée par un seul homme.

— Vous venez prendre deux passagers, pour les descendre à terre? demanda l'officier de quart en se penchant à la coupée.

— Oui, mi amô, répondit le batelier, deux caballeros; ils ont fait retenir ma lancha pour neuf heures, ce soir.

— C'est cela, répondit l'officier, accostez à tribord. • Le batelier se hâta d'obéir.

— Tout est paré, monsieur, dit l'officier en s'approchanl du

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passager inconnu, vous pouvez embarquer quand il vous plaira.

— J'ai entendu el je vous remercie, monsieur, répondit l'inconnu en excellent français; veuillez, je vous prie, être mon interprète auprès du capitaine Largeleau et l'assurer de mon éternelle reconnaissance pour toutes ses bontés pour moi .

— Je m'acquitterai de cette commission, monsieur, au cas peu probable où vous ne verriez pas le capitaine Largeteaii à terre, répondit l'officier en s 'inclinant.

— Je ne le verrai pas, à mon regret, monsieur, dit le passager avec une émotion contenue; avant une heure j'aurai quitté Buenos-Àyres, peut-être pour n'y revenir jamais.

— Dieu vous soit donc en aide, monsieur; je m'acquitterai de voire commission aussitôt que le capitaine sera de retour à bord .

■ — Je vous remercie, monsieur, que Dieu vousgarde!

Les deux hommes se saluèrent courtoisement et le passager se dirigea vers Ja coupée, au bas de laquelle le batelier avait accosté son embarcation.

Pendant que 1* in connu échangeait les quelques mots que nous avons rapportés avec l'officier de quart de la Ville-de-liordeaux, son compagnon avait fait passer les bagages dans le bateau, était descendu et s'était installé à l'arrière.

Le jeune homme descendit à son tour,, s'assit, prit la barre, ci s'adressant au batelier:

— Pousse ! dit-il.

Le batelier obéit, s'assit sur un banc et prit les avirons.

Sur un signe du jeune homme,' son compagon prit place à un autre banc et prit lui aussi deux avirons,

La lanclia avait terminé son abatée et commençait à marcher en faisant jaillir Y écume sous son étraye.

— Sur quel point nous dirigeons-nous? demanda le batelier .

— Combien prends-tu d'ordinaire, dit le jeune homme en répondant à une question par une autre; combien prends-tu, par un beau temps comme celui-ci, pour faire ce que tu fais en ce moment?

— Deux piastres, seigneurie, répondit le batelier,

— Combien as-tu reçu d'arrhes pour me venir prendre au bâtiment français?

— Huit piastres, seigneurie.

— C'est-à-dire le quadruple de ton prix ordinaire?

— C'est vrai, seigneurie; je n'ai rien demandé; le capitaine a fait le marché tout seul, il était avantageux, j'ai accepté; je suis père de famille.

— Tu as eu parfaitement raison ; combien l.'a-t-on promis si lu obéissais à mes ordres?

— Huit autres piastres, seigneurie.

— Le capitaine s'est trompé, dit le jeune homme.

— Comment! se récria le batelier, mais permettez, seigneurie.

— Le. capitaine s'est trompé, répondit froidement le jeune homme : ce n'est pas huit piastres mais une once que lu recevras si je suis content de toi.

- — -Je suis à vos ordres, seigneurie.

— A la bonne heure; ainsi, nage vigoureusement et ne- t'occupe pas du reste.

j| — C'est compris, seigneurie, répondit le batelier en se cour-

bant -sur ses avirons,

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La lancha, vigoureusement manœuvrée, fila comme une dorade sur le dos des lames.

Le trajet est long de la rade intérieure à la ville; les feux du bâtiment français n'apparaissaient plus que comme une étoile bien loin derrière. la lanclia qui semblait redoubler de vitesse.

La nuit était admirable, calme, silencieuse et parfumée, la lune semblait nager dans l'éther , le ciel, d'un bleu profond, était semé d'innombrables iffii

étoiles, la brise de mer courait sur les lames et rafraîchissait l'atmosphère.

Aux rayons argentés de la lune, on apercevait, comme à travers un prisme, l'immense nappe argentée du Rio de la Plala, sombre et mystérieuse comme la pampa qu'elle avait traversée ; on commençait à entendre le grincement sourd des lames se déroulant sans violence et sans choc sur les terrains bas dont la ville est bordée du côté du (leuve.

Le bruit se faisait plus fort d'instants en instants, les masses sombres des harancas commençaient à sortir de T obscurité, de nombreuses lumières apparaissaient cà et là; la côte était proche.

— Tiens bon! commanda le jeune homme après quelques instants employés par lui à interroger les ténèbres.

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Les deux nageurs levèrent leurs avirons.

— Regarde, dil l'inconnu en s'adressanl au marinier, regarde et dis-moi où nous sommes ici.

Le batelier se leva et inspecta la côte d'un coup d'œil.

— Sefior mi ainô, dil-il enfin, nous sommes en fece de la calle de la Reconquisla, dans le bajo situé entre la haute baranca ella Résidentiel.

— C'est-à-dire à quelques pas seulement de Baraja-s?

— G est cela même, seigneurie; caraï! on "voit que vous èles un hijo de/ pals; c'est plaisir comme vous vous reconnaissez en pleine nuit.

L'inconnu sourit avec amertume, mais il no répondit pas.

— Accostez, dil-il.

Les deux nageurs laissèrent retomber leurs avirons dans l'eau ;

quelques minutes plus lard, l'avant de la lancha grinça sur le &'■';. sable et s'arrêta.

f. Le jeune homme sauta d'un bond sur la plage.

ti — Sandoval, dit-il d'une voix soutenue, rends-loi où lu sais;

tu prépareras tout et lu m'attendras à l'endroit convenu.

— Je le ferai, seigneurie, répondit Sandoval, puisque maintenant nous savons son nom, prenez garde !

— Bon! fit le jeune homme avec insouciance, qui ne risque rien n'a rien.

— Peut-être vaudrait-il mieux. . .

— " Souviens-loi de ce que je t'ai dit; quant à moi, tu le sais,

dussé-je avoir le cœur brisé, je veux savoir.

— Que voire volonté soit faite en cela comme en toutes choses,

répondit tristement Sandoval.

— Bien, mon vieil ami; sois tranquille, lu me reverras bientôt.

— Dieu le veuille ! murmura-t-il entre ses dents.

■ — À propos, n'oublie pas de remettre l'once promise à ce brave garçon ; et mainlenanl au revoir.

Et, poussant vigoureusement la lanclia en arrière, il la remit à

flot.

Les deux hommes reprirent les avirons.

Le jeune homme resta immobile sur la plage, les yeux fixés sur l'embarcation qui s'éloignait rapidement.

Lorsqu'elle eut disparu complètement clans les ténèbres, il se retourna, jela un regard circulaire autour de lui, et, assuré qu'il était bien seul dans le bajo, il se dirigea d'un bon pas vers la grande bàranca, dans laquelle il s'engagea sans hésiter.

La montée était rude, mais il était jeune, leste, vigoureux, quelques minutes lui suffirent pour atteindre la callejuela de Juan

Loren&o.

Certes, l'inconnu aurait pu prendre un chemin plus court et surtout plus commode pour entrer dans la ville, mais il avait probablement des raisons pour n'être ni vu ni surveillé et pour se rendre où il allait sans être aperçu et reconnu.

L'étranger suivit sans hésiter la calle de Venezuela, et pénétradans la calle Balcurce; puis il prit la calle Belgrano comme un homme sur de son fait et ayant parfaitement clans la mémoire la topographie de la ville.

Arrivé à la moitié à peu près de la calle Belgrano, l'inconnu s'arrêta et regarda autour de lui avec la plus sérieuse attention.

— C'est là, j'en suis certain, dit-il au bout d'un instant.

Et, traversant la rue, il marcha droit à une maison d'assez.

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No eslès tan contenta, Juana (1), En ver me penar por II ; Que lo que hoy fuere de mi, Podra ser de ti mafîanal

La fenêtre éclairée devint subitement obscure; mais, au bout de quelques secondes à peine, elle s'entr'ouvitlégèremenl, et une voix assez belle bien qu'un peu rude fredonna doucement ces deux vers :

(2) Ah ! quand n'a-l-on pas vu

La Bienfaisance faire des ingrats !

!) Atlieu mon argent ! proverbe buenosayrien.

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médiocre apparence, et n'ayant que trois fenêtres de façade sur

la rue; une de ces fenêtres était éclairée; 1

Il s'arrêta en face la maison; mais, au lieu de frapper, il se plaça en pleine lumière, afin sans doute d'être mieux vu, laissa tomber les plis du manteau dans lequel il s'enveloppait, releva la tête, croisa lestoas sur la poitrine, et, d'une voix douce et. harmonieuse, il entonna assez haut pour être entendu de l'intérieur delà maison devant laquelle il se tenait un couplet d'un triste alors bien connu dans les pampas :

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Ah! cuando no se ha visto (2). |

À la Beneficencia haciendo ingratos!

Chél dit l'inconnu à haute voix : Aih'os miplala (3) !

Baya pues, compadre (4), reprit la voix de l'intérieur. I

(i) Ne sois pas si satisfaite rîcannc, f|

De me voir souffrir à cause de toi ;

Ce qui aujourd'hui esL de moi, -|j

Pourra Glre de toi demain 1 m

(A) Locution très usitée, intraduisible en français. m

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L'inconnu jeta un regard circulaire autour de lui, afin sans doute de bien s'assurer que nul espion n'était aux écoutes; niais iJ fut bientôt complètement rassuré, depuis qu'il était entré dans la rue, personne ne l'avait traversée.

L'inconnu s'enveloppa de nouveau de son manteau et s'approcha de nouveau de la maison, sur laquelle il frappa légèrement trois coups espacés.

Un étroit vasistas grillé s'ouvrit sans bruit.

L'inconnu, sans prononcer un mot, leva la main gauche et montra une bague chevalière qu'il portait à l'annulaire.

Le vasistas se referma aussitôt et la porte s'entre-bâilla suffisamment pour livrer passage à un homme. "^ '* :; -

L'étranger entra, la porte se referma aussitôt. L'ombre était profonde sous le zaguan, on ne pouvait rien distinguer à deux pas devant soi.

Une main chercha dans l'obscurité la main de l'inconnu, la saisit et, après l'avoir affectueusement serrée, une voix faible comme un souffle murmura plutôt qu'elle ne prononça ce seul mot : — Amenez.

L'inconnu se sentit entraîné doucement; il ne résista pas et se laissa conduire par son guide invisible.

Après quelques pas, il sentit les marches d'un escalier, il monta; il franchit ainsi vingt-deux marches, puis il s'arrêta;

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tourna à gauche el pénétra dans une pièce plongée dans la plus profonde obscurité; derrière lui la porte fui refermée.

L'inconnu voulut parler, une main se posa sur sa bouche, tandis que celle qui tenait sa main droite la pressait doucement, en même temps qu'une voix murmurait à son oreille :

^ ,-;, u^ — Silence! il n'est pas temps

*Ç r encore !

Il traversa ainsi plusieurs pièces

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non éclairées et pénétra enfin dans

^ ^ une chambre, dont la fenêtre élail

ouverte, mais les persiennes hermétiquement fermées.

Quelques rayons filtraient à travers les lames redressées des persiennes et laissaient pénétrer dans cette pièce une lueur crépusculaire.

Le guide n'avait pas lâché la main

■de l'inconnu, il l'amena jusqu'à la fenêtre.

— Regardez, lui dit-il à voix basse.

Le jeune homme se pencha el regarda, celte fenêtre ouvrait sur la rue Belgrano.

— Je ne vois rien, murmura-l-il après un instant.

— Regardez mieux, reprit le guide, en face, dans renfoncement de la porte de la maison.

Le jeune homme se pencha de nouveau.

■ — Oh! diUil après un instant-, il y a là un homme embusqué.

— Vous l'avez vu?

— Oui, mais il n'était pas là quand je suis entré.

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Non; par un hasard providentiel, il n'est arrivé, contre

son habitude, que lorsque vous avez été dans la maison.

— Quel est cette homme?

■ — Un espion.

— Vous le connaissez?

— Je le connais,

— Vous savez son nom?

— Je le sais,

— Vous me le direz.

— Quand il vous plaira.

— Depuis quand guette-t-il il ainsi?

— Combien y a-t-il de temps que vous avez quitté Buenos- Avres?

— Cinq ans et huit mois complets,

— Eh bien, cet homme guette ainsi toutes les nuits depuis huit heures du soir jusqu'à minuit, car il sait que, plus tard, il est impossible de pénétrer dans la ville depuis le lendemain, de voire départ, c'est-à-dire depuis deux mille soixante-dix jours.

— C'est donc un de mes ennemis les plus acharnés?

— C'est du moins le plus implacable.

— Son nom ?

— Facundo Quiros!

— Lui? fit le jeune homme en reculant, avec une surprise ressemblant presque à de l'épouvante, ce n'est pas possible.

— Cela est, cependant.

— Mais non ! ce n'est pas, je l'ai vu tomber raide mort.

— Vous l'aurez vu tomber, mais il n'était pas mort.

— Oh!

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— Pas même gravement blessé, tous avez lire trop haut, votre balle lui a labouré le crâne, il est resté deux heures sans connaissance, le soir même il n y pensait plus; ce n'est pas le tout de tuer un serpent, il faut après lui écraser la tête avec le ialon de sa boite, et encore on n'est pas bien certain de sa mort.

— Oh! cette fois! s'écria le jeune homme en saisissant un pistolet à sa ceinture.

Mais son guide lui arrêta le bras.

— Gardez-vous bien de tirer! lui dit-il, vous n'êtes pas bien

placé pour viser à voire aise; si vous le manquez, il connaîtra

votre relour; ne vaut-il pas mieux qu'il l'ignore?

■ — ■ Vous avez raison; j'étais fou, pardonnez-moi; mais nous ne pouvons demeurer plus longtemps là, j'ai à causer longuement avec vous.

— Venez, je vais vous conduire dans une pièce écartée, où nous pourrons causer tant que nous voudrons, sans craindre d'être entendus, ou dérangés par des importuns.

Le jeune homme jeta un dernier regard dans la rue et suivit son guide.

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