DEUX AMIS D'ENFANCE
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Le guide, ou plutôt l'ami de -notre mystérieux personnage, l'entraîna à sa suite sans parler davantage; toujours sans lumière, les deux hommes traversèrent plusieurs pièces, montèrent et descendirent des escaliers, franchirent des patios et des zaguans déserts, cela sans s'arrêter et pendant près de vingt-cinq minutes.
Enfin, le guide ouvrit une dernière porte, souleva une portière,
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poussa son ami en "avant, et les deux hommes se trouvèrent dansune pièce meublée somptueusement et avec goût à l'européenne! et éclairée par un lustre suspendu au plafond et une lampe: garnie d'un âbat-jour et posée sur un magnifique bureau-ministre en palissandre, littéralement encombré de papiers de toutes sortes.
Cette pièce était un- cabinet de travail; de grands corps de bibliothèque en palissandre, remplis de livres magnifiquement reliés, garnissaient les murailles; quelques tableaux de maîtres del'école française moderne pendaient çà el là dans les espaces laissées libres entre les corps de bibliothèque.
Un guéridon couvert d'un tapis était littéralement couvert d'albums, de brochures el de journaux venus d'Europe, anglais,. français, espagnols et italiens.
Sur une large console en palissandre appuyée à la muraille et surmontée d'une glace montant jusqu'au plafond, il y avait une splendide garniture de cheminée, -pendule, vases, etc., en bronze florentin, ciselé par Froment Meurice.
Çà et. là, sur la console, il y avaitdes coupes en onyx, en cristal taillé, remplies de cigares, de cigarettes ou de tabac. A droite et à gauche de la console, il y avait des trophées d^armes ou se trouvaient réunis des spécimens de toutes les armes du monde, depuis celles si primitives des indigènes de la Nouvelle-Hollande jusqu'aux produits les plus précieux des fabriques renommées de France et d'Angleterre.
Mais, ce quiatlirait le plus l'attention dans cette pièce si artistiquement disposée, c'était un' portrait en pied, de grandeur naturelle, représentant un cavalier de haute mine, âgé d'environ
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quarante ans, portant le costume de gaucho et monté sur un magnifique cheval des Lianos, se cabrant et écumant sous -son cavalier qui le maintenait sans paraître remarquer l'impatience
D(M HORAGia PACUECO.
de l'indocile animal; on voyait, au milieu dun paysage sauvage et abrupt, une troupe nombreuse de gauchos, descendant les pentes d'un défdé; tandis qu'au loin disparaissait, dans une course effrénée, une manàda de taureaux sauvages-.
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C'était toute une scène du désert argentin prise sur le fait. Cet admirable tableau était signé : Paul Delaroche. Le personnage principal semblait littéralement sortir de la toile. L'illusion était si grande, que le jeune homme poussa, en l'apercevant., un cri de surprise et fil un pas en arrière,
— Mon père ! murmura- 1 — Il
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à demi-voix, avec une émotion qui fit, malgré ses efforts pour se contenir, jaillir deux larmes sous ces cils baissés.
En effet, il v avait une ressemblance frappante entre Tinconnu et le porlrail, l'âge seul et une nuance plus profonde de mélancolie répandue sur les traits, établissaient enlre eux une différence à peine appréciable. Oh sommes-nous donc, ici?
murmura le jeune homme à voix basse.
— Nous sommes chez moi, mon cher Pachcco, répondit le .guide ens'avançant avec un léger sourire, et, ainsi que je vous l'ai promis, nous pouvons maintenant causer tout h notre aise sans avoir à redouter les importuns ou les espions.
— Excusez-moi, cher Rodriguez, mais tout ce qui m 1 arrive ■depuis que j'ai mis le pied à Buenos-Àyres est si étrange, que je vous avoue que je crois rêver.
— Alors, réveillez-vous, Pacheco, car tout est bien réel, je vous le jure; jetez votre manteau, asseyez-vous dans ce fauteuil,
tenue.
— Grâce a Dieu, tout va bien de ce côlé, voire père vous aliène! avec impatience, Pacheco; il sera bien heureux de vousvoir et de vous serrer contre son cœur.
— Esl-il ici?
Je vous l'ai dit, cher ami, chez-moi, don Ànselmo Rodri-
guez de Oro.
Mais nous ne sommes pas ici dans la calle Belgrano? Non, mon ami. Soupçonnant votre retour assez rapproché
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allumez un cigare, reprenez possession de vous-même el ditesmoi ce que signifie cette arrivée mystérieuse et tout à fait impi'évue.
— Je vous le dirai, Rodriguez. N'êtes vous pas mon plus fidèle et peut-être mon seul ami? reprit le jeune homme en lui tendant
la main que don Rodriguez serra avec effusion; mais vous, ami, vf II
n'avez-vous rien à me dire?
— J'ai beaucoup de choses à vous apprendre, au contraire, St|l| des nouvelles à vous donner bonnes et mauvaises; mais il y a temps pour tout : reposez-vous et remettez-vous d'abord.
■ — Lui? dit-il, en désignant le portrait avec une émotion con-
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— Non pas, il n'aurait garde de se montrer à Buenos-Àyres, /■';:■{ || en ce moment surtout. -'■*>"■
■ — Gù donc esl-il?
— Comme toujours, du côté de Sanla-Fé, avec la Monlonera;
oh! il n'a rien à redouter de personne, il est plus puissant que- ^|
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jamais. .^f,}
— Dieu soit béni! je craignais d'apprendre de mauvaises nou- : ;$
velles de ce côté ; mais procédons par ordre; où suisse ici? - . gj
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d'après la dernière lettre que j'ai reçue de vous en date de Bor- ||
deaux, bien que vous n'ayez fixé aucune époque, sachant d'un autre côté avec quel entêtement don Facundo Quiros s'obstine à surveiller chaque jour depuis votre départ cette maison dans laquelle vous vous êtes rencontrés pour la dernière fois, et où il rf}
suppose que vous viendrez tout droit aussitôt débarqué à Buenos-' Ayres (ce qui, en effet, a eu lieu heureusement sans qu'il sans doute encore), j'ai pris mes précautions en conséquence. Je suis riche, j'ai fait acheter en dessous main un certain nombre de maisons, à travers lesquelles une .communication a été établie secrètement;" puis, je me suis mis chaque nuit aux aguets dans la maison de la calle Belgrano, pour être prêt à loul événement. Grâce à Dieu, mes prévisions ontelé;j]Jsl.e$; vous. êtes ici maintenant en sûreté, la. maison ou nous sommes, "qui est celle que j'habite réellement, bien que tout le monde l'ignore encore, ouvre sur la calle de la Victoria, de sorte que vous êtes. libre, cher don Fabricio, d'entrer ou de sortir sans avoir rien à redouter de l'espion qui se morfond comme il le fait chaque nuit là-bas devant la petite maison que vous savez.
— Merci, mon cher Rodrigue/,, mon bon Ànselmo, ce n'est pas d'aujourd'hui que j'apprécie votre amitié intelligente et dévouée dont vous m'avez donné tant de preuves.
— Tomaf À quoi bon parler de cela, Fabricio Pacheco? Je suis à vous comme vous êtes à moi. Les Pacheco de Guardia et les Rodriguez de Oro se sont toujours aimés et enlr'aidés comme des frères, depuis que leurs pères ont, en 1560, quitté de compagnie Xérès de la Fronlera, en Andalousie, et se sont embarqués à Cadix pour venir tenter la fortune dans la vice-royauté de Buenos-Àyres;
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c'est une date, cela, que diable ! Si nous ne sommes pas frères par le sang, nous le sommes par le cœur; amtgo, je ne connais pas au monde de parenté qui vaille celle-là.
DOS FABMCIO ET SOK DOMESTIQUE.
— C'est vrai, Anselmo, tout est et doit toujours être commun «entre nous; aussi, vous le voyez, vous avez eu ma première visite au retour, comme au départ vous aviez eu la dernière»
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— CAe7 cher ami, dit en riant Rodriguez ; je soupçonne qu'il entre un peu d'égoïsme dans le fait de celle nuit.
Don Fabricio Paclieco détourna légèrement la tête pour cacher la rougueur qui cwàit subitement envahi son visage?
— Toma! reprijl don Ansclmo, il parait que le coup a porté; le temps s'écoule, il est bientôt minuit, expliquons-nous; depuis quand êles-vous à Buenos-Àyres?
— Je suis arrivé à bord de la Ville-de-Bordeaux. %- . — Je m'en doutais; il y avait beaucoup de passagers, m'a-l-on
dit, sur ce navire.
— Vingl-cinq ou (rente pour Buenos-Àyres, je crois, les autres
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se rendent à Valparaiso.
■!!;.' — Trùs bien, vous êles seul?
■ — - Non, Sandoval m'accompagne.
— Je ne parle pas de lui, c'est un nuire vous-même.
— C'est juste; alors, je 'suis seul.
— Quelqu'un vous a-l-il reconnu à. bord?
— Personne, j'en suis sûr, j'avais pris des renseignements j. avant de m'embarquer ; pendant la traversée, malgré toutes les
avances qui m'ont été faites, je ne me suis lié avec personne. On m'avait surnommé, à bord de la Ville-ile-llordmux, le Beau Ténébreux, à cause de mon mutisme et de ma sauvagerie.
— Très bien; voilà un surnom 1res galant et qui va fort bien; ensuite?
— J'ai laissé débarquer tous les passagers et je suis resté à bord jusqu'à neuf heures du soir, heure où une lancha de Baracas est venue me chercher, ainsi que cela avait été convenu entre le capitaine Largeteau et moi ; je me suis fait conduire, on, pour être
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plus vrai, puisque je tenais le gouvernail, je me suis dirigé vers la calle de la Reconquisla. Là, j'ai débarqué seul, Sandoval avait mes ordres, il est reparti avec la lancha," j'ai gravi la grande baranca et je me suis dirigé vers la calle Belgraiio.
— Vous ne supposez pas avoir élé reconnu en roule par quelque connaissance?
— Non, pour deux raisons principales : la première, j'étais emhossé jusqu'aux yeux dans mon manteau; la seconde, je n'ai pas
rencontré âme qui vive sur mon ^ chemin .
— Ces deux raisons sonl
peremptoires; comptez-vous séjourner quelque temps à Buenos- Àvres?
— Non pas; aussitôt après vous avoir quitté, je suis résolu à partir pour l'intérieur, j'ai hâte d'embrasser mon père et de revoir. . .
— Vous avez raison, j'allais vous conseiller ce dépari, interrompit-il vivement. En quel endroit avez-vous donné rendezvous à Sandoval?
— À Baracas: il doit m' attendre avec des chevaux derrière es pulperia de no Cardoz.
— Bon ; je vois cela d'ici.
— Maintenant, cher ami, que je vous ai donné tous les renseignements que vous désiriez, dit vivement le jeune, homme, à mon
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tour de vous interroger ; je suis sur des épines, je brûle de savoir . . .
— Je comprends votre impatience, Fabricio, interrompit vive- . ment don Anseb.no ; malheureusement, il m'est impossible de la satisfaire en ce moment.
— Eh quoi ! vous refusez ! . . .
■ — ■ Non pas; j'ajourne seulement.
- — Mais il faut que je vous quitte.
— Pas aussi promptemenl que vous le supposez.
— Que voulez-vous dire?
— Ceci, tout simplement, mon ami, que je pars avec vous.
— Je ne vous comprends pas; eh quoi! vous abandonneriez -ainsi tous vos intérêts. « .
— Je n'abandonne rien, mon ami; mes intérêts ne sont pas
à Buenos-Ayres, ils sont où vous allez.
C'est une énigme?
— Bien facile à deviner, mon ami; avez-vous donc oublié que je suis soldat?
— Eh quoi? s'écria don Fabricio avec surprise? scriez-vous encore sarjenlo-mayor (1) du bataillon de Muypù?
■ — Pas tout à lait, répondit-il en souriant, je suis monté en grade; je suis actuellement coronel du bataillon d'Ayacucho, les Colorados, comme on les appelle.
■ — ■ Comment? C'est vous qui commandez ce bataillon terrible ! rs'écria-t-il.
— En personne, depuis deux ans, répondit-il simplement; estce que vous avez entendu parler des Colorados?
(1) Ce grade' correspond à celui de chef d'escadron.
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— Toma! leur réputation est faite en Europe, querido, ils passent pour aussi inirépides que féroces; on raconte d'eux des actes d'audace inouïs et des cruautés horribles.
: — On exagère beaucoup, mon ami; vous savez, en traversant la mer, les choses changent d'aspect, l'imagination les grossit singulièrement; vous les jugerez bientôt par vous-même; je compte vous escorter avec eux ; vous verrez qu'au fond ce sont de bons diables et de vaillants soldats; mais liâtons-nous ; le temps se passe, nous devrions être loin déjà; mais il faut mo- ~ difier voire costume; vous ;■ ne pouvez partir ainsi; attendez.
11 frappa sur un gong.
Un gaucho entra; c'était un homme d'une quarantaine d'années, aux traits sombres, et rendus plus durs encore par une longue et profonde balafre qui lui traversait en biais tout le visage.
— Benilo, lui dit don Ànselmo, mon uniforme, tu y joindras une'gorra, des polenas, une chiripa et un poncho Colorado.
— Oui, senor coronel.
— Attends, tu feras un paquet .d'un uniforme complet de soldat, avec sabre et carabine, tu m'entends?
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|jJ\ . — Oui, senor coronel, que ferai-je de ce paquet?
— Tu le porteras sur la croupe de ton cheval.
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— Va et hâte-toi jf" — Oui, senor coronel.
Le gaucho salua et sortit; il revint au bout d'un instant et, sans prononcer un mol, il étala sur un meuble l'uniforme de don Anselmo et les autres objets qui lui avaient été demandés.
— Que trois bons chevaux, sans compter le lien et ceux de || y l'escorte, soient sellés d'ici à dix minutes; mon cheval d'abord,
■HÏ!- ; *' Negro pour un officier et un troisième pour un soldai; va et
î $- dénèche-loi.
'Ife — Oui, coronel
11 salua et sortit.
— Voilà un gaillard, dit en riant don Fabricio, qui a bien la
j| mine la plus patibulaire que j'aie jamais vue; mais il n'est pas
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bavard.
— Il non dit jamais plus long, répond il don Anselmo sur le même ton; c'est un de mes agneaux, un vaillant soldat, il m'est dévoué; mais hâlez-vous, je vous prie, de changer de costume.
— Ainsi, vous m'enrôlez dans les Coloraclos?
pt — Jusqu'à nouvel ordre, oui, cher ami, avec le grade de capi-
3 $>■ laine.
Merci; enfin, à la grâce de Dieu.
Et il se mit en mesure de modifier son costume, son ami était déjà en train de s'habiller.
| Don Anselmo Rodriguez de Oro était un homme de trente ans
| ]| ; . au plus, de haute taille, très bien fait et d'apparence vigoureuse;
sommes-nous?
Voilà qui est fail, dit clou Fabricio qui achevai l d'attacher à
■ ' ■ ", Vie
ses trails étaient beaux, énergiques et empreints de loyauté; sa
physionomie avait une expression d'insouciante bravoure et de
résolution froide qui attirait: c'était en somme une de ces admira- -#i!
bles têtes de soldat comme on n'en rencontre guère que dans ces ;;-||
pays où la bataille est en permanence; ses longs cheveux noirs -àà
■■-•■Sfrç et bouclés tombaient sur ses larges épaules, il avait le visage rasé, >|ll
sauf les moustaches, qu'il portait fort longues à la mode gauloise. . : ":||||
— Eh bien? demanda paiement don Anselmo à son ami, y ï<4\wi
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ses talons des éperons dont les rondelles étaient larges comme des . -£m
soucoupes; comment me trouvez-vous, cher? v ^|
— Magnifique, sur ma foi ; vous serez un des plus beaux officiers du bataillon.
Le fail est que l'éloge de don Anselmo n'avait rien d'exagéré, ; |
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don Fabricio élait fort bien, et portait son uniforme avec une* ;-|
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aisance remarquable.
— Maintenant, cher ami, reprit don Anselmo, choisissez dans les trophées une rapière, des pistolets d'arçon et une carabine. -
— Non pas ; je prendrai seulement un ceinturon si vous me le permettez; quant aux armes, j'en apporte d'excellentes de Paris; j'ai acheté chez Lepage, l'armurier en renom, trois carabines, des rapières et des pistolets d'arçon dont vous me ferez compliment
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quand vous les verrez : car il y a pour vous expressément une ca- v;|
rabine, une rapière et une paire de pistolets d'arçon, sans parler : ||;
de pistolets semblables à ceux que je porte à la ceinture, regardez- v4|
les. '
Et il les lui tendit.
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Don Àhselmo les examina avec soin.
— Ce sont des armes admirables, dil-il en les lui tendant.
— Ce sont des Menton, les pareils sont pour vous.
— Je vous remercie sincèrement, c'est un cadeau sans prix que vous me faites là.
— Je suis heureux qu'il vous plaise, mon ami.
— Mes armes sont de choix et excellentes, mais elles sont loin de valoir les vôtres, bien que je les aie payées un prix exorbitant.
— Cela se conçoit, mon ami, vous n'avez eu vos armes que de troisième ou quatrième main; au lieu que moi j'ai choisi, et bien
fc; choisi, je vous le promets. .
[I — Prenez au moins un couteau pour la polena?
j| ; — Non pas, je n'en ni que faire; regardez celui-ci.
| ■■■■■ Et il sortit de sa polena un magnifique poignard, de fabrique
|; orientale ciu'ieusenicnl ciselé.
!K. — J'ai percé trois onces d'or d'un seul coup, ajoula-l-il; mais
ne vous chagrinez pas, Ànselmo, j'en ai deux comme celui-là
pour vous.
— Pourquoi donc? clemanda-t-il curieusement.
iv: . — Parce que celui-ci se met dans la bulle, il sert contre le lasu |J. et les bolas, et au besoin on peut s'en servir pour couper la viande
à son repas, tandis que celui-ci ne sert que pour lutter contre un |f ennemi dans un combat à mort, ajoula-l-il avec une expression
\k singulière*
fe.- ■ —
]!■: sont-elles pas semblables?
J'avoue que je ne comprends pas, mon ami; ces armes ne
À peu près; seulement, remarquez-vous celle rainure dans
|| . la lame, et ces bavures presque imperceptibles.
— En effet, mais cela ne m'explique pas?
— Attendez ; le poignard de la polena a an fourreau en marocain rouge, celui delà ceinture aie sien en cuir de Russie; tous les deux ont été fabriqués à Damas, seulement la blessure du premier, si elle n est pas trop profonde, peut se guérir, tandis qu'une simple égratigiiure amenant le sang à l'épiderme, faite
par l'autre, est mortelle, quoi qu'on lente pour la guérir, me comprenez-vous maintenant ?
— Parfaitement.
— On peut se trouver face à lace avec un chien enragé ou un tiare cebad.o...
C'est fort ingénieux; allons,
je vois, cher ami, que vous n'avez, pas perdu votre temps pendant vos vova^es : et vous avez deux de ces poignards pour moi ?
— Ils A r ous sont destinés, mon ami; les refusez-vous?
— Non pas, je les accepte, au contraire, avec reconnaissance. Le gaucho entra,
— Tout est prêt, mon coronel.
— Très bien, Benito; as-tu fait le paquet que je t'ai commandé ?
— Oui, mon coronel.
— Enlève les armes cl laisse-les ici, elles sont inutiles; va, nous te suivons.
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— Oui, mou coron el.
— Je donnerai mes armes à Sandoval, dit don Ànselmo à son ami.
— Vous lui ferez là un magnifique cadeau, mon ami.
— Bien mesquin en comparaison de celui que vous me faites, cher Pacheco ; prenez donc quelques cigares pour la roule : les nuits sont froides en diable, à Buenos-Àyres, vous savez; fumer, cela réchauffe.
— J'ai sur moi des cigares pour moi et pour vous, soyez sans inquiétude, cher ami,
— Le diable vous emporte, Fabricio ! ne puis-je donc rien pour vous? fit-il d'un air contrarié.
— Soyez donc raisonnable, mon ami ; que pouvez-vous faire de plus que ce que vous faites ?
— C'est bon, mauvais railleur, moquez-vous de moi, j'aurai ma revanche, allez !
— Ché ! voilà qui csl joli, par exemple ! C'est bien moi, au contraire, qui compte avoir la mienne.
Et il alluma en riant le cigare qu'il venait de choisir.
— Là, dit-il, me voici à vos ordres,
— Partons alors, nous sommes en relard.
Ils partirent alors et, après avoir traversé trois ou quatre pièces toutes éclairées, ils descendirent un escalier d'une vingtaine de marches, et se trouvèrent dans un zaguan assez large ; deux chevaux tenus en bride par des gauchos piétinaient et rongeaient leurs freins avec impatience.
Ces animaux étaient de magnifiques bêles, à la tête petite, aux yeux brillants, aux jambes de cerfs et à la croupe rebondie.
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Don Fabricio, qui était connaisseur, les admira franchement.
— Quel est le mien ? demanda-t-il. J|i - — ■ Le noir, répondit don Anselmo; vous plaît-il, mon
ami ?
— Je le crois bien, c'est un superbe animal; un courrier
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de premier choix.
— Oui, et qui a du fond, je vous le promets; il est à- vous, .' v/fj| Fabrieio.
— Merci, Anselmo,, vous me causez une joie véritable.
Tant mieux; en selle. J!f !
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Dans la cour, on apercevait une douzaine de cavaliers immobiles et silencieux comme des statues de bronze.
Les deux jeunes gens se mirent en selle et sortirent de la maison .
Derrière eux les cavaliers s 1 ébranlèrent et marchèrent à leur suite dans un ordre admirable.
La petite troupe traversa au pas les rues de la ville; les. serenos saluaient silencieusement sur son passage.
On atteignit l'entrée de la ville; don Anselmo, laissant sa J
troupe en arrière, s'avança seul et échangea quelques mots à "j
voix basse avec le chef de la garde placée à la porte.
— Allez, senor coronel, le passage est libre, dit l'officier en saluant respectueusement.
Don Anselmo salua, et passa suivi de son escorte.
Derrière lui la porte se. referma.
Lorsque la petite troupe eut fait quelques centaines de pas dans la campagne, elle obliqua légèrement à gauche dans la direction du fleuve, et prit le galop de chasse.
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.Bientôt on aperçut Baracas ; toutes les maisons étaient sombres, pas une lumière ne brillait derrière les fenêtres.
— Voici, à cinquante pas devant nous, la pulperia de Cardoz, dit Rodriguez. C'est là, m'avez-yous dit, que Sandoyal doit vous attendre.
— En effet, il doit y être ; laissez-moi le rejoindre seul,
il pourrait s'effrayer de nous voir si nombreux el faire quelque coup de tête, répondit don Fabricio.
— Allez, je vous attends ici.
Don Fabricio Paclieco mit pied
y^ à terre, ôta ses éperons et se dirigea, à grands pas vers la pulperia.
Quand il n'en fut plus éloigné que d'une dizaine de pas, une voix rude cria :
— ■ Qui vive ?
— Ami; c'est moi, Sandoval, répondil le jeune homme.
— Dieu soil béni! je commençais à être inquiet, mi amô; il ne vous est rien arrivé?
— Rien, que d'agréable.
— Mais quel singulier costume portez-vous donc? dans le premier moment, je ne l'avais pas remarqué.
— Un costume très commode et surtout très utile, que tu porteras bientôt toi-même. Eh bien, as-tu exécuté mes ordres?
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Autant que je l'ai pu, seigneurie ; il était tard, et je craignais |§|||
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d'être reconnu.
— C'est-à-dire que tu n'as pas de chevaux?
— Pardonnez-moi, seigneurie, j'ai réussi à me procurer deux affreuses biques, qui se tiennent à peine sur leurs jambes, mais qui nous suffiront toujours jusqu'à ce que nous en trouvions d'autres; grâce à Dieu, il n'en manque pas dans la pampa, à moins -" <M
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qu'on ne les ait tous tués pendant notre absence. : -;j|pj
" Don Fabricio se mil à rire.
— Heureusement que j'y ai pensé, moi, dit-il; laisse-là tes biques, rends-leur la liberté, nous avons d'excellents chevaux.
— Bien vrai, seigneurie! en voilà une chance, par exemple!
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Ces choses-là n'arrivent qu'à vous, seigneurie.
— Flatteur ! c'est Rodriguez qui me les a donnés. ;1||
— Don Ànselmo? Oh! le digne seigneur; je le remercierai ■ quand je le verrai. ' , . j
— Cela te sera facile, il est là. ;
— Qui donc, seigneurie? j
— Le senor Rodriguez; à deux pas avec une escorte de gau- ; ! chos, ou pour mieux dire cle soldats.
— C'est incroyable, ma parole d'honneur, seigneurie, comme tout vous arrive à point !
— Oui, je te conseille de crier cela tout haut, dans la situation où nous sommes, fit-il en hochant la tête.
— C'est vrai, pardonnez-moi, seigneurie ; la joie me rend fou ; je ne sais plus ce que je dis,
— As -tu appris quelque chose?
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— Rien, et vous, seigneurie?
— Rien encore, mais bientôt je saurai ; ne perdons pas le temps
davantage ; et, élevant la voix en se détournant à demi : Arrivez ! cria-l-il.
En moins de deux minutes les cavaliers eurent rejoint les deux hommes.
— Eh bien? demanda don À n selmo.
4 ; En quelques mots don Fabricio mit son ami au fait.
Sandoval s'était approché et remerciait chaleureusement le jeune homme. :
|| : — C'est bien, c'est bien, Muhucho, lui répondait affectueuse-
ment don Anselmo ; de quoi t'étonnes-tu, ne sais-tu pas que ton Ufv. maître et moi nous sommes frères? Abandonne les biques, on a
amené un cheval pour toi, hâle-toi surtout, nous sommes trop près de la ville pour être en sûreté.
— Mais les bagages, objecta Sandoval. .
— Ah! diable! je n'y songeais plus, moi! dit Pacïieco.
— Sonl-ils nombreux? demanda don Anselmo.
— La charge de trois mules, mi amô.
I ; V — Tonal voilà qui est gênant, comment faire ?
— Les mules sont là, toutes chargées, seigneurie.
— Et les mules sont bonnes?
— Excellentes, seigneurie; il n'y a que les chevaux qui ne valent rien.
\W- — Que les chevaux aillent au diable; monte à cheval, San-
do val, Benito, je te confie la surveillance des mules. t — Oui, senor coronel.
— Y sommes-nous?
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— Mais, au nom du diable, qui sont ceux-là?
— Vous ne les verrez que- trop tôt, amigo.
— ■ Enfin! où allons-nous ainsi?
— Rejoindre le bataillon d'Àyacucho, les Colorados.
— Sommes-nous bien éloignés encore?
— Au train dont nous allons nous arriverons dans trois heures, c'est-à-dire au lever du soleil.
— Merci. Dites-moi, Rodriguez, ne pensez-vous pas qu'il est temps de causer un peu de nos affaires, ou plutôt des miennes; ce que vous m'avez refusé jusqu'à présent.
— Soit, ami Fabricio, rien ne nous gêne, nul espion ne nous guette, écoutez-moi donc puisque vous le voulez.
— A la bonne heure; je vais donc enfin savoir . . > .
— Tout, le bon comme le mauvais.
Et, tout en galopant à travers la campagne faiblement éclairée par les rayons de la lune déjà presque au niveau de l'horizon, les
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— Oui, répondit Sando val.
— En route et celle/fois au galop y je voudrais déjà être à dix -
lieues de la ciudad.
— Bon, qu avons-nous à craindre? demanda Fabricio.
— Tout! et surtout les combinaisons diaboliques du hasard, répondit nettement don Anselmo.
— ■ Hum! vous m'inquiétez, mon ami.
— Bah ! maintenant nous sommes en rase campagne, nous les ï^|f
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verrons venir.
— Qui cela?
— Ceux qui ont intérêt à nous barrer le passage, sangre de :-?M
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deux amis, serrés l'un près de l'autre/ commencèrent à s'entretenir à voix basse.
Déjà depuis longtemps les maisons de Buenos- Ayres avaient disparu dans le lointain, la petite troupe galopait en plein désert.
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