‹ Le Roi des Placères d'orChapitre 56 sur 75 · LIONS ET CHACALS · texte numérisé non relu

LIONS ET CHACALS

Vers 1497, il existait en Andalousie, aux environs de San Lucar de Barrameda, entre Séville, deux gentilhommières, qui, à une autre époque, avaient été de puissantes forteresses, mais dont la splendeur était alors complètement passée a Fétat de

légende.

Ces deux gentilhommières, s'émiettant -et s' effritant peu à peu sous les efforts combinés du temps, du vent, de la pluie, du soleil, et plus que tout de la rage batailleuse de leurs propriétaires, étaient fièrement campées sur le sommet de deux hautes collines, se faisant face et se regardant constamment à travers la vallée profonde qui les séparait.

La première appartenait à don Inigo Diaz de Quiros ; la seconde était la propriété de don Àlvar Nunez Pacheco de Guardia.

Ces deux gentilshommes, plus nobles que le roi et plus gueux que Job, avaient la triste satisfaction de voir du haut de leurs tours démantelées, jusqu'à l'extrême limite de l'horizon, les terres qui jadis avaient formé leur patrimoine.

Mais, de toutes ces terres fertiles et dont le soleil dorait si complaisammenl les riches moissons, il ne restait plus rien; tout s'était envolé : forêts, champs, guérets, et était passé dans d'autres mains, et cela à cause de la haine implacable qui, de temps immémorial, existait entre les deux familles de Quiros et de Guardia.

La cause de cette haine était oubliée depuis longtemps, mais la haine demeurait vivace comme au premier jour ; les deux familles s'étaient fait une guerre sans trêve ni merci, des ilols de sang avaient coulé, enfin toutes deux s'élaieni ruinées àsoutenir cette querelle.

Aujourd'hui les deux familles étaient réduites à la besace, la haine seule demeurait profonde comme au premier jour.

-En ce moment il se faisait grand bruit en Andalousie; quelques années auparavant un navigateur génois nommé Christophe

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Colomb avait, disait-on; découvert un nouveau monde par delà les mers ; on faisait les récits les plus fantastiques sur ces terres

DOS ET DONA 1S1CO DE. Ql'inOS.

inconnues où, disait-on, l'or, l'argent, les pierreries, se trouvaient en si grande quantité que Ton n'avait littéralement que la peine de se baisser pour en ramasser sa charge ; et on citait à l'appui de ces récits fantastiques les noms de nombreux individus qui,

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gueux et mourant de faim en Espagne, étaient partis pour les Indes occidentales, ainsi qu'on les nommait, et, un an ou deux plus tard, étaient revenus chargés d'or et possesseurs d'incalculables richesses.

Chose extraordinaire, ces récits, si exagérés qu'ils parussent,

étaient encore au-dessous de la \ \ ''-j vérité ; Tordu nouveau monde

abondait en Espagne, en quantités incroyables ; depuis quelques années des fortunes princières, faites on ne sait comment dans les pays inconnus, avaient pour ainsi dire poussé comme des champignons et bouleversaient complètement le pays.

Les expéditions partaient chaque jour de tous les ports d'Espagne, et, surtout de Cadix, chargées d'avcnluriers qui allaient chercher fortune dans le nouveau monde.

Le bruit de ces événements extraordinaires n'avait pas tardé à se répandre dans tout le pays et à arriver aux oreilles largement tendues des deux gentilshommes ruinés dont nous avons parlé plus haut.

S'ils n'avaient écouté que leur désir, tous deux seraient immédiatement partis pour les Indes, pour aller, comme tant d'autres, y redorer leurs blasons; mais l'orgueil les retint: partir, c'était s'avouer vaincu et renoncer à la luttte.

Cela aurait probablement fini par une catastrophe facile à prévoir, vu Fêtât de dénûment dans lequel ils étaient réduits tous

DOS ET DOXA PACIIECO DR GUARDU.

deux, si un jour le senor Pacheco de Guardia n'avait appris par hasard que la famille de son enneîni.ne se composait plus que de deux vieillards, impotents l'un et l'autre, le mari et la femme, et un bambin de trois ans à peine, leur petit-fils.

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•Le senor Pacheco était dans la force de l'âge,, il avait une jeune femme et deux enfants, un garçon et une fille, le garçon avait quinze ans, la fille treize, elle promettait déjà d'être fort belle. Après mûres réflexions, le senor Pacheco de Guardia déclara que, vu l'état où son ennemi était réduit, la guerre était terminée, et que, par conséquent, rien ne l'empêchait d'essayer de reconstituer la fortune qu'il avait perdue en luttant "contre les Quiros.

En conséquence de ce raisonnement 1res logique, il réunit toutes les ressources qui lui restaient, emprunta de toutes mains à ses parents, qui, pour se débarrasser de lui, se hâtèrent de lui envoyer ce qu'il demandait.

Un matin, au lever du soleil, il partit de son château qu'il ne devait plus revoir, et, accompagné de sa femme, de ses enfants et de deux serviteurs dévoués qui ne l'avaient pas abandonné dans la mauvaise fortune, il s'embarqua sur le Gaadalquivir, espèce de. coche d'eau qui faisait à celte époque régulièrement les voyages de Séville à Cadix, et vice versa.

Arrivé dans le grand port militaire de l'Espagne, don Àlvar Nunez Pacheco de Guardia et toute sa suite montèrent à bord d'un grand vaisseau aventurier frété pour le Rio de la Plala, le nom promettait; ce fut avec la joie et l'espérance au fond du cœur que le pauvre gentilhomme perdit de vue les côtes d'Espagne, qui bientôt s'effacèrent à l'horizon.

Nous ne raconterons pas ses premières aventures en Amérique: nous nous bornerons à constater que, cinquante ou soixante ans plus tard, la famille Pacheco de Guardia, arrivée une des premières pour coloniser ces magnifiques contrées, alors

presque inconnues, et parcourues seulement par des hordes dindiens féroces, passait pour posséder une fortune colossale; cela était vrai; ses propriétés avaient au moins deux lieues carrées, étaient couvertes de fermes, estancias et chacras, et renfermaient de nombreux troupeaux de bestiaux, de bœufs et moutons, errant k Y aventure dans d'immenses pâturages, et des manadas de chevaux sauvages et indomptés.

Une ville, Santa-Fé, s'était fondée sur les terres des Pacheco, ce qui, d'un seul coup, avait doublé ou même triplé leur fortune déjà si considérable.

On élait en 1562, depuis soixante-cinq ans les Pacheco avaient émigré en Amérique,

sans espoir de retour en Europe, "* ^ ^ ^^

l'émigration, bien que forl diminuée, continuait cependant toujours. Un matin au moment où le senor Pacheco montait à cheval pour aller jeter le coup d'œil du "maître sur ses nombreux troupeaux el gardiens, un de ses peones lui remit une lettre qu'un exprès venait d'apporter à Buenos-Àyres à franc étrier.

. Le senor Pacheco, sans se rendre compte de ce qu'il éprouvait, ouvrit cette lettre avec une appréhension qui lui serra le cœur ; elle élait signée Justo Rodriguez de Oro.

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Lorsque le premier Rodriguez avait émigré, deux serviteurs raccompagnaient, l'un se nommait Benito Sandoval, l'autre

Le premier n'avait jamais voulu se séparer de son maître, malgré les offres que celui-ci lui avait faites, à plusieurs reprises, te -■ pour l'aider à s'enrichir; le second s'était laissé tenter, il avait

accepté, s'était fixé à Buenos-Àyres et, en quelques années, avait conquis, par son intelligence et son ardeur au travail, une position forl honorable, mais il s'était toujours considéré comme le client, clans l'acception romaine du mot, de son ancien maître; ses [*■■■ enfants avaient fait de même; le lien qui unissait les Pacheco

aux Rodriguez avait changé de face, il n'y avait plus ni maître ni serviteurs, mais les liens d'une gratitude et d'une amitié à p * toute épreuve.

La lettre de don Justo Rodriguez de Oro adressée a don Luis Pacheco de Guardia était courte; elle ne contenait que ces quelques mots :

« Hier sont débarqués à Buenos-Àyres don Cardlnio de Quiros et ses deux frères, Jacine cl Lopez, ainsi que deux enfants. Ils semblent assez pauvres; mais leur haine contre le nom de Pacheco esl bouillante au fond de leur cœur ; la lutte, commencée en Espagne, va se continuer en Amérique, ils ont l'intention de se fixer dans les pampas de Sanla-Fé ; prenez garde, de mon côté je veille.

« Justo Rodriguez de Oro. »

Don Luis Pacheco pâlit à la lecture de celte étrange mis- - sîve.

— Je croyais cette vieille haine éteinte, murmura-t-il, pour

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ma part, je ne sens rien clans mon cœur contre celte famille; mais j'ai des enfants; je veillerai; Dieu protégera la bonne cause !

Mais où était la bonne cause? qui avait tort? qui avait raison? nul ne savait ; le sujet même de celte haine était ignoré des deux partis.

Mais don Luis Pacheco avait des enfants qu'il fallait protéger; il veilla.

Après avoir répondu au message de don Justo Rodriguez, au lieu d'aller faire sa tournée habituelle, comme il l'avait d'abord décidé, il rentra chez lui et convoqua ses principaux agents.

Dès qu'ils furent tous réunis, il leur annonça qu'il avait appris, par un message arrivé le matin même, que les Indiens Puelches, Guaranis et Pamperos, menaçaient les Européens d'une prochaine

irruption; qu'en conséquence il était important de mettre toutes U

les estancias et chacras, non seulement à l'abri d'un coup de

main, mais encore en état de résister à un siège, et cela dans yp

le plus bref délai possible, sans ménager l'argent.

Un mois plus tard, toutes les propriétés de don Luis Pacheco étaient de véritables forteresses.

Ce dont le gouvernement espagnol le félicita chaleureusement.

Les Indiens, effrayés sans doute des formidables précautions prises contre eux, ne parurent pas; mais, en revanche, deux mois plus lard, une caravane de carelas ou galeras, venue de Buenos-Àyres à petites journées à travers les pampas, amena une centaine de nouveaux émigrants à Santa-Fé. .{/

Au nombre de ces émigrants qui furent fort bien reçus dans |;

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la ville, se trouvait la famille de Quiros annoncée deux mois auparavant à don Luis Pacheco par don Justo Rodriguez.

Les Quiros étaient les Indiens attendus par don Luis Pacheco.

Les Quiros étaient rien moins que riches ; en s'obslinant à venir à Santa-Fé, ils avaient bien moins consulté leur intérêt que leur haine.

Ils s'aperçurent bientôt de la faute qu'ils avaient commise.

Les terres coûtaient fort cher; de plus elles appartenaient toutes aux Pacheco.

Don Luis ne voulait vendre à aucun prix.

Les Quiros essayèrent de prendre une ou deux chacras à loyer.

Mais, comme les terres, les chacras appartenaient à don Luis Pacheco.

Toutes les fermes, les eslancias et les chacras étaient louées à long bail dans d'excellentes conditions à des familles. qui remplissaient très exactement, toutes les conditions qui leur étaient imposées par leur tenure; il n'y avait donc pas de raisons plausibles pour rompre les baux ; d'ailleurs l'honneur défendait impérieusement à don Luis Pacheco d'expulser de leurs demeures de pauvres gens depuis longtemps à son service, et auxquels il n'avait jamais eu un reproche à adresser.

Cette dernière raison enleva tous les suffrages et chacun félicita don Luis Pacheco d'agir avec celte loyauté envers ses tenanciers.

Les Quiros furent contraints de s'avouer vaincus ; leurs ressources s'épuisaient, ils se retirèrent la mort dans le cœur, leur haine s'en accrut d'autant, mais ils cédèrent, quittèrent Santa-Fé et se dirigèrent vers Cordova.

Dans la province de Cordova, encore à moitié déserte, ils n'avaient pas les mêmes raisons pour être repoussés.

Ils réussirent à prendre à bail une centaine d'arpents de terre, où ils s'installèrent et construisirent une chacra.

Leurs commencements furent durs; à plusieurs reprises, les Indiens "brûlèrent leurs maisons et ^

leurs récolles.

Mais ils ne se découragèrent pas; la haine qui grondait au fond de leur cœur semblait redoubler leur courage; ils s'obstinaient.

Cependant, plus d'un siècle s'écoula avant qu'ils sortissent de la situation précaire dans laquelle ils se trouvaient.

Et cela par leur faule :

A plusieurs reprises, ils avaient attaqué les Pachecos ; le sang avait coulé.

Àllaqués, les Pacliecos s'étaient défendus et avaient attaqué à leur tour; ils étaient riches, puissants, considérés, les Quiros furent obligés une fois encore de courber la tête.

Cependant, la guerre ne tarda pas à se rallumer, sous un prétexte futile, plus violente que jamais; bientôt, les choses en vinrent à un point de fureur tel, que le gouvernement se vit contraint d'intervenir*

Cela se passait quelques années seulement avant la Revois

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