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leur avaient donné, les capatazes s'occupaient activement à remettre de Tordre dans leurs convois, à replacer les pierriers et les fauconneaux sur les carrelas, à recharger les ballots dont quelques-uns avaient été légèrement avariés, et à faire revenir les relais et le ganado du valle Rubio, où ils avaient été cachés.
Au dedans de la maison, il régnait au moins autant d'activité qu'au dehors; les voyageurs avaient quitté le refuge, et, maintenant que le danger était passé, ils brûlaient de connaître les détails du combat. Aussi, les interrogations allaient bon train, tout le monde parlait à la fois, c'était un vacarme et un brouhaha infernal, un iohu-bohu indescriptible.
Le général don Horacio, son fils, le colonel et Sandoval, s'étaient retirés dans la chambre à coucher du maître de poste, pour y échapper autant que possible ; ils causaient entre eux avec une certaine animation.
Après avoir rejoint son père ainsi que nous l'avons rapporté
dans un de nos précédents chapitres, don Fabricio était resté près j
j de lui, et s'était livré aux plus. minutieuses investigations, pour |
obtenir des renseignements sur clona Severa Diaz de Quiros, et J
tâcher de savoir si elle était vivante ou morte et au cas où elle vécût encore, ce qu'elle était devenue.
Mais toutes ses recherches furent infructueuses; ce fut en vain qu'il interrogea, il ne put rien apprendre que ce qui se disait, c'est-à-dire des faits contradictoires, mal reliés les uns aux autres et ne présentant aucune authenticité.
Le général don Horacio avait échoué déjà dans de semblables recherches.
Voyant son fds désespéré de son insuccès,, le général résolut
de tenter. un moyen extrême, mais bien précaire et d'une réussite plus que problématique.
Dans la pensée du général, il ne s'agissait de rien moins que d'opérer une concentration de toutes les forces disséminées dans la campagne, d'en former un corps d'armée, et d'entrer sur le territoire indien où l'on procéderait sommairement et de la même façon que procèdent les Indiens dans leurs courses contre les ^ populations blanches des pampas; peut-être ces renseignements que l'on cherchait vainement dans les villes, les villages et les estancias, les trouverait-on enfin au milieu des tribus indiennes, puisque Ton assurait }Jj$i que doïia Sevéra avait été reléguée par son père dans .une tribu indienne.
Don Fabricio apprit avec la joie la plus vive le projet de son père ; il le félicita chaleureusement et le pressa de le mettre le plus promptement à exécution.
Le général ne demandait pas mieux; mais ce n'était pas chose facile que d'opérer la concentration des troupes.
Les moyens de communication, sauf à cheval, manquent complètement; les routes, ou du moins les quelques routés qui sillonnent ces immenses déserts sont à l'état rudimentaire et presque impraticables, les distances fort longues, les campements
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très éloignés les uns des autres ; cependant, le général, loin de se décourager, se mit brièvement à l'œuvre; il adorait son fils et l'état de. prostration dans lequel il le voyait tombé le désespérait. I Depuis quelque temps déjà, cette concentration s'opérait avec -a succès, plus rapidement même qu'on ne l'avait espéré d'abord, h lorsqu'un matin, un des batteurs d'estrade envoyé en reconnais- J sance et qui s'était avancé plus que les autres vint annoncer au | général que TEsquina de la Cruz, située à une vingtaine de lieues de l'endroit où campaient les troupes, devait être attaquée la nuit même par des gauchos malos, commandés pardon Sébastien Diaz de Quiros, réunis à unejparttïfa très nombreuse d'Indiens Pam-
peros.
Les gauchos avaient appris on ne sait comment que, vers le coucher du soleil, deux riches convois venant, l'un de Buenos-Ayres, l'autre de Mendoza, devaient s'arrêter pour la huit à TEsquina de
la Cruz,
Le général tressaillit en entendant le nom de don Sébastien Diaz de Quiros ; il résolut aussitôt de secourir les convois, ce qui lui fournirait probablement l'occasion de se débarrasser d'une façon ou d'une autre de l'un de ses implacables ennemis.
Il prit ses précautions en conséquence ; tandis que le gros des troupes continuerait sa route vers le rendez-vous général qu'il avait assigné aux différents corps, lui, avec un détachement nombreux, se dirigerait directement sur l'Esquina de la Cruz.
Mais, comme il était important que le maître de poste et les capatazes des deux convois fussent prévenus à temps du danger qui les menaçait, le généralexpédia en avant le colonel Rodriguez
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et don Fabricio Pacheeo, en compagnie de deux 'serviteurs dévoués, Sando val et Benito le Colorado*.
Les quatre cavaliers, munis de leurs instructions, montèrent à cheval et partirent en avant, en faisant la plus grande diligence possible.
Le lecleur sait qu'ils arrivèrent à temps, et quels événements suivirent.
Benito le Colorado eut grand'peine à se frayer un passage dans
la grande salle, encombrée de voyageurs; enfin il' aperçut "don Patricio pérorant au milieu d'un groupe; il s'approcha de lui et lui demanda où était le général Pacheco,
Don Patricio, sans interrompre l'intéressant récit' qu'il faisait pour la quatrième ou cinquième fois, indiqua sa chambre du doigt à Beiiito.
Cette indication laconique suffit au Colorado, qui se mit à jouer vigoureusement des coudes, et arriva assez facilement à la porte de la chambre, qu'il ouvrit. ..'
— Ah! c'est toi, dit le général en se retournant au bruit.-
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— Oui, mon général, répondit le Colorado.
Mais, cela dit, il s arrêta net.
Nous savons que la parole n'était pas le côté le plus fort du digne soldat, l'éloquence lui faisait complètement défaut.
Heureusement don Rodriguez, son colonel, savait comment le prendre.
Il réussit à en obtenir, tant bien que mal, mais d'une façon difluse et d'une obscurité désespérante, les renseignements qu'il désirait.
Ces renseignements, si obscurs qu'ils fussent, étaient cependant assez clairs pour frapper vivement l'esprit de don Fabricio; il tressaillit, et se tournant vers son père :
— Que pensez- vous de cela, mon père? lui domanda-l-il.
Le général hocha légèrement la tête et, comme répondant à sa propre pensée plutôt qu'à la question de son fils :
— On peut toujours voir, dit-il.
— Si c'était elle, murmura le jeune homme avec anxiété.
— Fou! reprit le générai, quelle apparence? Tu crois la voir partout; crois-moi, enfant, ne te mets pas ainsi de telles pensées en tête, la déception serait trop grande .
- — C'est vrai. Je suis fou! mumura-t-il avec découragement; mais, ajouta-l-il après un instant, vous-même l'avez dit, mon père, on peut toujours voir.
— D'ailleurs, c'est une femme; peut-être une pauvre créature privée de raison, dit le colonel Rodriguez, nous lui devons assislance et protection.
. — C'est juste, dit le général; allons.
— - Allons, répétèrent les autres.
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Ils se levèrent et quittèrent la chambre.
Sandovai et Benito s'étaient mis à l' avant-garde, afin de frayer le passage à leurs maîlres, ce qu'ils réussirent à faire à force de bourrades et de coups de coude.
Le groupe était toujours le même, entouré par les soldats, qui écoutaient, sans les comprendre, les paroles que la jeune femme proférait à voix basse d'un accent désespéré.
Lorsque le général parut dans le groupe, suivi de son fils et de ■ son ami, la pauvre femme parlait; les soldais s'écartèrent respectueusement pour lui faire place, mais il leur ordonna d'un geste de ne pas bouger, et il prêta l'oreille aux lamentations de la malheureuse créature.
— Qu'elle est belle! mumura don Fabricio en la regardant avec anxiété, cherchant à découvrir sur son visage les traits de celle qu'il avait qui Liée lorsqu'elle avait quinze ans à peine, mais dont la beauté déjà promettait d'être remarquable.
Elle avait la voix d'une extrême douceur, dîme tonalité mélodieuse et sympathique comme un chant d'oiseau.
Le général tressaillit légèrement en l'écoulant; lui aussi essayait de se souvenir.
— À quoi vous a servi d'avoir fait tout cela? murmurait- elle avec une navrante mélancolie. Pourquoi avoir accumulé tant de crimes? Àli! don Sébastian, où êtes-vous à présent? Vous voilà étendu mort sur la terre nue, les oiseaux de proie se repaîtront de votre cadavre, et votre âme, en quel état comparaîtra-t-elle devant son Créateur? Vous êtes mort la haine dans le cœur, le blasphème à la bouche, le sang cle vos victimes crie contre vous au pied du trône de ce Dieu que vous avez offensé! Don Sébastian Diaz de S^i
Quiros, vous voilà seul,, abandonné de tous, et ces! moi, la plus infortunée et la plus innocente de vos victimes, qui vous ferme les yeux et qui prie pour vous le Seigneur! Àh! don Sébastian, votre longue existence ne fut qu'un ténébreux tissu de crimes et d'horreurs, et pourtant, vous n'êtes pas le plus coupable, mais les
autres auront leur tour bientôt; ils vous suivront de près dans la tombe! La justice de Dieu est lente à frapper, mais ses coups sont terribles! Tous mourront d'une mort affreuse, vous le savez maintenant; là ou vous êtes, il n'y a plus de secrets! oh! don Sébastian, à quoi vous a servi d'avoir fait tout cela?
En prononçant ces dernières paroles, elle s'affaissa sur ellemême, laissa échapper de ses mains tremblantes la tôle du cadavre que jusque-là elle avait tenue sur ses genoux, et qui retomba à terre, et, avec un soupir navrant, elle se renversa en arrière, ferma les yeux et perdit connaissance.
Le général fit un mouvement pour se baisser, mais don Fabricio le prévint et, enlevant la jeune femme dans ses bras, il l'emporta dans la maison de poste.
— Oh! je savais bien que c'était elle, murmura-t-il avec une joie douloureuse; je l'ai reconnue: Severa, ma chérie, mon amour.
Le général et le colonel le suivirent après avoir ordonné à San-
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poste, fut confiée à deux voyageurs qui s'empressèrent de la mettre au lit et de lui prodiguer tous les soins que son état exigeait. - ' •--' : ' ;
Des sentinelles furent placées devant la porte et devant les fenêtres de la" chambre, où on l'avait transportée pour l'empêcher de sortir, au cas où elle voudrait se sauver.
— Eh bien, mon père, demanda donFabricio au général, en sanglotant comme un enfant,- avais-je tort de croire que c'était elle? Mon cœur me l'avait dit.
— C'est elle, en effet, mon fils, répondit' le général avec une émotion généreuse; les voies de la Providence sont insondables; c'est lorsque nous désespérions presque de la retrouver 'jamais qu'elle-même vient se mettre entre nos mains !
— Chaque fois qu'elle nous est apparue cette nuit, reprit don Fabricio avec âme, j'ai senti mon cœur bondir dans ma poitrine, et je me' disais, comme dans un rêve, sans avoir moi-même conscience de mes paroles : C'est elle ! c'est elle! . . ■
— Tout cela est extraordinaire, reprit le général d'un air pensif, et défie toutes les combinaisons- de l'esprit de l'homme; pourquoi était-elle là?
— Pour nous avertir, cela ne fait pas de doute, dit le colonel.
— Je l'admets, mais alors elle ne serait pas folle? elle n'est pas folle? reprit le général.
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doval de faire prendre le plus grand soin du cheval, qui, lorsqu'il
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avait vu enlever sa maîtresse, s'était mis à la suivre en poussant -Il
des gémissements plaintifs.
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mm La jeune femme, transportée dans la chambre du maître de /&j||
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— Non, non, mon père, s'écria don Fabricio avec force, elle n'est pas folle.
■ — Je partage l'opinion de Fabricio, dit le colonel, les mauvais traitements auxquels depuis si longtemps elle est en bulle auront probablement surexcité son système nerveux dans des conditions voisines de la folie qui la font parfois délirer; mais son esprit a résisté, son intelligence s'est à peine affaiblie, elle en possède encore toute la lucidité.
— Dieu veuille qu'il en soit ainsi! reprit le général avec doute, ce serait un immense bonheur pour nous tous.
— Elle n'est pas folle, mon père, j'en suis sûr, dit le jeune homme avec exaltation; je le sens là, ajouta-t-il en posant la main sur son cœur,
— Dieu soit loué, s'il en est ainsi, mon fils, mais il est une chose que je ne m'explique pas.
— Laquelle? demanda le colonel.
— Je me demande comment elle a eu connaissance de cette attaque, et comment elle a réussi à se rendre ici, malgré les gens qui sans doute la surveillaient.
■ — À ceci la réponse est facile et découle des faits eux-mêmes qui se sont passés sous nos yeux, joints aux quelques renseignements que nous possédons, mon général, répondit don Anselmo.
— Vous me rendrez un véritable service, mon cher Ànselmo, en m'expliquant cela; j'avoue que, depuis une demi-heure, je me creuse vainement la tête.
— Mon cher général, n'assure-t-on pas que don Facundo a relégué sa fille dans une tribu indienne?
En effet, la preuve, c'est qu'en ce moment même nous pré-
parons une expédition pour nous éclairer de ce fait.
— Or, ceci admis, le reste n'est plus rien ; la jeune fille est dans
la tribu, mêlée avec les femmes des chefs; on la surveille probablement, mais on ne se méfie pas d elle, en ce sens que Ton parle sans se gêner en sa présence; son père et ses oncles, en relations continuelles d'intérêts avec les Indiens de cette tribu, préparent une
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