LA DERNIÈRE LUTTE
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Les calapaces, nprès avoir chaleureusement remercié le Commandant de la campagne de les avoir sauves, avaient pris congé, s'étaient remis à la tête de leurs convois et avaient repris leur roule, l'un vers Buenos-Àvres, l'autre vers Mendoza.
Les troupes, sur Tordre du général, avaient établi leur bivouac autour de la maison de poste.
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Plusieurs estafettes avaient été expédiées dans différentes directions, afin d'arrêter les divers détachements en marche pour le rendez-vous général précédemment fixé et les diriger sur TEsquina de la Cruz, où le général avait établi son quartier général. Depuis le malin, don Patrick» ; le maître de poste, el don Fabricio Pacheco étaient en grande conférence. Vers dix heures, tous deux montèrent à cheval, suivis.seulement, don Patrick) d'un peon de confiance et don Fabricio de son fidèle Sandoval, et sans faire connaître à personne le but de leur excursion, ils quittèrent FEsquina de la Cruz.
Le général, bien qu'il fût assez intrigué de la conduite de son fils ; à laquelle il ne comprenait rien, n'avait pas voulu l'interroger, persuadé qu'il connaîtrait bientôt la cause de son absence. La journée tout entière s'écoula sans que don Fabricio ni don Pairicio reparussent; les peones de la poste, interrogés, répondirent que leur maître ne leur avait rien dit, qu'il en agissait toujours ainsi avec eux, mais que probablement il ne tarderait pas à revenir. -
La journée du lendemain était fort avancée lorsqu'on aperçut une nombreuse cavalcade qui s'approchait de la maison de poste ; un détachement de Colorados alla reconnaître cette cavalcade.
Elle était composée de plusieurs cavaliers et de cinq ou six mules chargées de bagages.
Don Patrick) galopait à quelques pas en avant.
Le cligne maître de poste, voyant tout danger passé et voulant prouver sa reconnaissance au général de Guardia, s'était rendu à Santa-Fé, d'où il ramenait sa famille, dans la persuasion que la présence de plusieurs femmes auprès de dona Severa, en aug-
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mentant sa tranquillité et sa confiance, contribuerait beaucoup à accélérer sa guérison, en rendant à son esprit le calme qui lui était indispensable, après les émotions qu'elle avait éprouvées et les épreuves terribles auxquelles, sans doute, elle avait été soumise pendant son long séjour parmi les Indiens Pamperos.
Le général fut sensible à celte attention- délicate et touchante du digne maître. de poste, il en témoigna toute sa satisfaction ■et l'assura de sa protection,
La famille de don Palricio se composait de sa femme, simple et douce créature, jeune (ft encore, et de deux jeunes filles ^ fort jolies dont l'âge se rapprochait de celai de don a Severa.
La première, nommée Conception, avait vingt-quatre ans; elle était depuis cinq ans mariée à un brave garçon, catapaz de son état, assez riche déjà et qui faisait les voyages de Mendoza à Buenos-Àyres et vice versa; dona Conception avait trois enfants, deux garçons "et une fille, chérubins joufflus qui étaient la joie et la gaieté de la maison de poste.
La seconde fille de don Patricio avait un peu plus de vingt ans, elle était fort belle, un peu sérieuse de caractère, mais douce et aimante ; elle était fiancée à un gaucho fort renommé pour son intelligence, sa bravoure et surtout son honorabilité, qui était
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presque proverbiale dans la pampa ; cette seconde fille se nommait Dolorès.
L'arrivée de ces trois dames changea complètement l'aspect- de la maison de poste, qui sembla prendre une nouvelle vie.
Dona Severa se trouvait donc maintenant entourée d'amies fidèles, attentives el surtout affectueuses.
Cependant le général n'avait pas aperçu son fils parmi les arrivants.
— Soyez sans inquiétude, mon général, lui avait, dit en souriant don Palricio ; votre fils et son serviteur se sont séparés de nous à F embranchement de la route de. Rosario; bien qu'il ne m'ait rien dit, tout cependant me porte à supposer que vous ne tarderez pas à le revoir; il semblait, avoir une grande hâte de revenir ici, où, disait-il, il a laissé son cœur.
Le généra] sourit et n'insista pas; don Ànselmo, du reste, l'avait assuré que don Fabricio ne pouvait s'être éloigné que dans l'intérêt de dona Severa el que, par conséquent, son absence ne saurait longtemps se prolonger; d'ailleurs, il n'y avait aucune crainte à avoir sur son compte; don Fabricio était un homme brave, très au fait de la pampa ; il était accompagné d'un homme d'une fidélité à toute épreuve, tous deux étaient bien armés; s'il n'était pas revenu encore, c'était tout simplement parce que, quelle que fût la cause de son voyage, il avait sans doute été retenu plus longtemps qu'il ne le pensait, et que, plus que personne, il comptait les minutes et aspirait au retour.
Toutes ces raisons étaient bonnes, bien que peut-être un peu spécieuses; mais, comme don Ànselmo n'en avait pas de meilleures à lui donner et que le général lui-même n'en trouvait pas
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d'autres, il fut contraint de .s'en contenter; tout en rongeant son
frein pour dissimuler son impatience, il hocha la têle à plusieurs {M
reprises, et, pour tuer le temps, il s'occupa à visitei\le bivouac de v
ses soldats, où il fit opérer certains changements afin de le rendre
à la fois plus commode et plus sûr. -
Un peu après le coucher da soleil, au moment où le général et
don Ànselmo allaient se mettre à table avec don Patricio et sa
famille pour le repas du soir, un bruit de chevaux se fit entendre ;^|
au dehors; la porte de la grande salle publique s'ouvrit et don
Fabricio Pacheco entra.
Il n'était pas seul, un homme velu à l'européenne, enveloppé
dans les larges plis d'un grand manteau, portant des bottes molles montant jusqu'aux genoux et garnies de microscopiques éperons en argent, l'accompagnait.
Cet homme, qui tout d'abord attira l'attention générale, était de haute taille et paraissait âgé de quarante-cinq à quarante-huit ans,
son visage était complètement rasé; ses traits étaient beaux, mais ■: v||
sévères, l'expression de sa physionomie était douce, ferme et pensive; de fines lunettes d'or cachaient son regard profond et scrutateur, et lui donnait un cachet d'étrangeté dans ce pays presque sauvage où tout ce qui est lunettes, lorgnon et binocle, est presque complètement inconnu; ses manières étaient nobles et sans hauteur; il avait les mains étroitement gantées et tenait une cravache à pomme d'argent curieusement ciselée.
En somme, son apparence était essentiellement sympathique et il paraissait appartenir au meilleur monde.
— Mon père, dit don Fabricio en saluant l'inconnu, j'ai l'honneur de vous présenter le docteur Glaudius Ledru, médecin fran-
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çais très distingué;, que j%i eu 1-avantage de connaître à Paris, et qui, sur mes pressante? instances, est venu se fixer depuis deux ans parmi nous, où déjà sa réputation a dû arriver jusqu'à tous; mon cher docteur, j'ai l'honneur de vous présenter mon père, le général don Horacio Pacheco de Gaardia; quant au colonel don
Anselmo Rodriguez de Oro, si
je ne me trompe, vous êtes déjà de vieux amis.
— Et je m'en iéJicite du fond du cœur, mon cher docteur, dit don Anselmo, enserrant la main du docteur français.
— Monsieur, dit le général, j'ai en effet beaucoup entendu parler de vous, non seulement comme homme détalent et de science, mais encore comme de cœur et véritable philantrope; j'avais un vif désir de vous connaître personnellement, je remercie mon fils de m' avoir procuré cette occasion que je cherchais depuis longtemps de me trouver avec vous et de vous exprimer toute l'estime que m'inspire votre beau caractère.
— Je suis réellement, confus de tant d'éloges, messieurs, répondit le médecin avec un charmant sourire, tous mes efforts tendront à ne pas trop démériter dans votre estime. .
— .- Nous allons nous mettre à table, reprit le général, en dînant nous causerons. • " ; *; ■.-..".■
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LE €GMIANDANT: DE l;A.. GMIPAGNE
— Nous galopons depuis neuf heures dia malin, mon père, dit don Fabricio d'un Ion de bonne humeur,, c'est vous avertir que nous ferons honneur à votre dîner.
— Allons, à table! à table! vous sentez-vous appétit; docteur.
•: — Un appétit de voyageur, général; du reste, je ne suis pasfâché de causer un peu avec vous ainsi qu'avce ces dames , avant de voir mon intéressante malade.
— Ah ! puissiez-vous la sauver, docteur!
— Je l'essayerai du moins, et j'y emploierai toute ma science.
— C'est Dieu qui a inspiré à mon fils la pensée de se rendre près de vous.
Tout en causant ainsi un peu à bâtons rompus, le général et les autres convives étaient entrés dans la chambre à coucher du maître de poste où celui-ci assis avec sa femme et ses filles autour de la table abondamment servie, attendait, le retour de ses hôtes.
Le repas commença.
— Je vois, mon cher Fabricio, dit en souriant don Anselme à son ami, que vous avez bonne mémoire, vous n'avez rien oublié
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de ce que je vous ai rapporté à propos du docteur don Claudius Ledru.
— Mon cher Anselmo, j'ai pour le docteur Ledru une sincère amitié, répondit don Fabricio; lorsqu'il s'est décidé sur mes instances réitérées à passer à Buenos-Àyres, c'est à vous que je l'ai adressé. Quand je yous ai demandé de ses nouvelles, j'étais certes bien loin de supposer que j'aurais aussi promplement besoin de faire appel à son amitié et d'avoir recours à sa science; quand j'ai vu l'état douloureux où doua Severa élail réduite par la barbarie de sa famille, mon cœur s'est brisé; je me suis mis l'esprit à la torture pour chercher un moyen de lui rendre ce que son amour pour moi lui a fait perdre, sa santé et peut-être sa raison ; c'est alors que je me suis souvenu de vos dernières paroles : Le docteur Ledru a conquis en quelques mois une grande et légitime réputation à Buenos-Àyres, où il est entouré de la sympathie générale, quand même vous resteriez à Buenos-Àyres, en ce moment il vous serait impossible de le A r oir; depuis bientôt un mois il a quitté la ciudad pour se rendre à Rosario, où donMarcos Quérada Ta mandé
pour soigner son fils unique que tous les médecins ont déclara
atteint d'une maladie mortelle.
— Ce sont mes paroles textuelles, mon ami.
— Elles ne m'avaient pas frappé sur le premier moment; contraint de quitter immédiatement Buenos-Àyres, cette absence momentanée de mon ami me louchait peu, j'étais certain de le voir à mon retour; mais, la nuit passée, quand elles me revinrent à l'esprit, je réfléchis que nous n'étions éloignés que de quelques lieues de Rosario^ et, sans plus délibérer avec moi-même, je me mis en route craignant d'arriver trop tard et que mon ami ne fut reparti
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pour Buenos-Àyres ; bien me prit de m' être hâté, il devait ce matin même retourner à la ciudad, son malade étant maintenant en pleine convalescence .
— C'est un véritable coup du ciel, dit le docteur, d'un ton de ''.;$k (
bonne humeur: depuis quinze jours je suis assailli de lettres qui 3
me réclament à cor et à cri, et, mon malade n'ayant plus besoin de moi, j'avais en effet arrêté mon départ de Rosario pour ce matin même; tous mes préparatifs étaient faits; don Fabricio m'a littéralement enlevé, j'ai pris congé de mes amis de Rosario où je ne >i| retournerai pas, et je partirai tout droit d'ici pour Buenos-Ayres, ou l'on m'attend avec une vive impatience.
— Nous vous accompagnerons tous, docteur, dit en riant le général, vous ferez dans la ville une véritable entrée triomphale.
— Ce diable de Fabricio a été le plus intelligent de nous tous, dit le colonel, d'un air goguenard, parlez-moi des amoureux pour avoir l'esprit alerte; pauvre chère enfant, ajouta-t-il avec tristesse, . pourvu que vous nous la rendiez, docteur. "
— Hélas! messieurs, vous le savez, la science est limitée, mais tout ce qu'il est humainement possible de faire, je le tenterai, soyez-en certains, répondit le médecin avec âme.
— Je ne sais d'où me vient ce pressentiment, dit le jeune homme d'une voix tremblante; mais, moi qui devrais avoir la mort dans le cœur, je me sens presque rassuré, je suis convaincu que vous réussirez, Claudius; j'en ai la ferme certitude.
— J'aime vous entendre parler ainsi, Fabricio, mon ami, cela double ma confiance. Voyons quels sont les symptômes de l'affection de notre chère malade ; pouvez-vous, mesdames, me renseigner à ce sujet?
Depuis mon arrivée ici, arrivée qui claie déjà de plusieurs
heures, dit la maîtresse de poste, je n'ai pas quitté le chevet de doila Severa.
— Alors veuillez parler, madame, je vous prie; je vous écoule.
■ — ■ La malade est surtout abattue, somnolente; elle semble en proie à une profonde terreur, elle a des intermittences de force pendant lesquelles elle se dresse el parle avec volubilité de choses qui se rattachent ardemment à une époque reculée de sa vie; tout ce qu'elle dit alors m'a paru sensé et avoir beaucoup de suite; puis tout à coup ses yeux s'égarent, sa voix devient rauque, elle pousse des cris de terreur, semble implorer la pitié de personnages imaginaires qu'elle se figure voir el qu'elle repousse, el elle retombe haletante, brisée, et se cache sous ses couvertures avec des gestes d'enfant effrayé.
Tout le monde écoulait avec une vive anxiété, le docteur semblait pensif, il avait les sourcils froncés, et tenait le haut de son corps légèrement penché en avant.
— Est-ce tout ce que vous avez remarqué, madame? demand le médecin au milieu du silence général, il est de la plus haute importance que je sache tout.
— J'ai observé ceci encore, monsieur, reprit la maîtresse de poste: la malade ne veut rien accepter avant qu'on ne Tait d'abord goûté devaul elle; de plus, sa somnolence n'est qu'apparente, ce n'est en réalité que de l'accablement, elle ne dort pas; le bruit le plus léger suffit pour la faire tressaillir et parfois trembler; ce que j'ai surtout trouvé grave, c'est qu'elle sanglote, que ses traits se convulsenl comme si elle pleurait el que
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LE COMMANDANT DE LA CAMPAGNE 371 4Si:
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cependant ses yeux reslenl secs el qu'elle ne verse pas une Larme.
— Lui avez-vo us parlé?
— Souvent, monsieur.
— Ses réponses, quelles sont-elles?
- — - Quand elle est calme relativement, c'est-à-dire après ses
crises violentes, ses réponses sont presque toujours sensées, bien que faites à voix basse et avec hésitation, comme si elle craignait d'être épiée.
— Je vous remercie, madame; je désirerais faire ma première visite à la malade sans être aperçu d'elle, si cela est possible : ]':^ après les renseignements si exacts que vous m'avez donnés, il me suffira d'examiner attentivement son visage.
— La pauvre chère enfant esl couchée dans la chambre- qui suit celle-ci, monsieur, et dont elle n'est séparée que par un cabinet, de toilette dont la porte est vitrée el garnie de rideaux en taffetas vert.
— ■ Voulez-vous être assez bonne, madame, pour mettre le comble à vos bontés, en faisant percer avec une grosse épingle une infinité de trous dans ce taffetas, dans un rond de la largeur d'une piastre à peu près?
— Je vous comprends, monsieur, .je vais faire ce que vous désirez.
La maîtresse de poste se leva de table, ouvrit la porte du cabinet et disparut.
Le repas était presque terminé, on en était au postre ou dessert.
Quelques minutes s'écoulèrent, personne ne parlait.
La maîtresse de poste rentra.
■ — C'est fait, dit-elle, vous serez très commodément et aussi
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bien que si vous étiez dans la chambre, monsieur, la lêle du lit fait précisément face au cabinet.
— Je vous remercie, madame, lorsque vous m'aurez placé dans le cabinet, vous entrerez dans la chambre, vous causerez avec la malade, et vous l'occuperez de façon à ce que je puisse
bien examiner son visage.
— Je suis à vos ordres, monsieur.
— Un instant encore, s'il vous plaît.
Le docteur prit dans sa poche un mignon flacon de cristal, l'ouvrit et. en versa quelques gouttes dans un vej'j'e à liqueur de vin de Malaga .
— Voici le plus difficile,
dit-il , en présentant le verre
à la maîtresse de poste, il
s'agit de faire boire ce verre
rempli de malaga à la malade, vous feindrez de le goûter; du reste
je m'en rapporte parfaitement à vous pour réussir, ce qu'il faut
surtout à la malade, c'est dormir.
: — Soyez tranquille, docteur, je réussirai, dit-elle en souriant.
— Maintenant, je vous suis, madame.
— Je vais vous placer dans le cabinet, puis j'entrerai dans la chambre par une autre porte que nous prenons toujours pour nous rendre près <T elle .
— De mieux en mieux, dit le médecin en se levant.
Il suivit en étouffant le bruit de ses pas la maîtresse de poste dans le cabinet, puis celle-ci repoussa la porte derrière elle en rentrant, prit le verre de malaga et sortit par une autre porte.
Ces divers mouvements, si simples en apparence, mais exécutés dans ces circonstances si éminemment graves, causèrent une telle impression aux convives, qu'ils demeurèrent immobiles et silencieux.
Vingt minutes, vingt siècles, s'écoulèrent, puis, en même temps que le docteur parlait du cabinet, la maîtresse de poste rentra dans la chambre, le verre vide à la main»
— C'est fait, dit-elle, elle a bu.
— Je l'ai vu, répondit le médecin en refermant la porte du cabinet, elle dort, et, ajoula-l-il en consultant sa montre, elle ne s'éveillera pas avant huit heures du matin.
Il se remit à sa place, son visage était gai, bien qu'un peu pâle. . Un verre de xérès, s'il vous plaît, dit-il à don Ànselmo en lui tendant son verre.
Le colonel versa.
Le médecin but à petites gorgées, en véritable dégustateur.
■ — ■ C'est du xérès de la Frontera, une vieille connaissance, il est exquis, dit-il en reposant son verre.
— . Mon cher Claudius, je suis sur des charbons ardents, lui dit don F abri ci o.
— Diantre ! fit-il en riant, je ne veux pas faire de vous un saint Laurent ou un Guaytimotzin, mon cher; je n'ai rien voulu préjuger; maintenant j'ai entendu et j'ai vu.
— Eli bien? s'écria-t-il vivement.
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■ — Eh bien, cher ami, je réponds de la malade.
— Bien vrai.
— Oh! Fabricio!
— - Pardonnez, mon ami, la joie méfait délirer; et sa raison?
— Elle est aussi saine que la mienne ou que la vôtre, mon ami, elle est sous le coup d'une terreur horrible, voilà tout; il s'agit tout simplement de la calmer.
— Et le traitement sera long?
— Très long, deux jours, trois an plus, beaucoup moins, je l'espère.
— Oh! s'écria-l-il en lui saisissant les mains qu'il pressa fiévreusement, Claudius, vous me sauvez la vie.
— Tant mieux, mon ami, est-ce que nous ne fumons pas un cigare, en prenant le malé, hein?
Tout le monde se mit à rire en entendant celle boutade, la joie élail revenue.
— Je ne vous cacherai pas pourtant, reprit le docteur, que cette charmante enfant est arrivée sur la limite extrême de la folie; c'est un miracle qu'elle ne soit pas franchie, mais maintenant elle est sauvée et sa raison sortira de cette épreuve terrible plus brillante et plus solide qu'elle n'a jamais éLé.
— Quelle bonne inspiration j'ai eue d aller vous chercher! ■ — J'en suis heureux, puisque cela m'a offert l'occasion de vous
rendre ce léger service.
— • Léger pour vous, mais immense pour moi, mon ami; c'est, M&^M-^ ■:■"■ .'. ■'-■■ je vous le répète, la vie que vous me sauvez, je serais mort si
^: /::j^àvafe perdu Severa. .
''''^ff^0êïà$oèléxx£ lui pressa affectueusement la main.
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— A propos, reprit-il, dona Severa parle-t-elle -d'autres langues que l'espagnol?
— Elle parle l'anglais couramment et le français comme vous et moi.
— Tant mieux, je lui parlerai français; quel dommage, mon ami, que vous n'ayez pas de y éléments européens !
■ — Moi, j'en ai deux malles pleines.
— Bah!
— Mais oui.
— À Buenos-Àyres, sans don le.
— Mais non, ici même ; je ne me suis arrêté que deux heures à peine à la cindad, et je n'avais pas mes bagages avec moi.
— De mieux en mieux; je suis certain du succès; le principal est, de dépayser noire malade; dona Severa ne doit jusqu'à nouvel ordre voir que des Français; l'espagnol ne doit pas frapper son oreille ; demain je tenterai une grande expérience.
— J'ai de quoi habiller dix personnes, s'écria joyeusement don Fabricio.
— Il suffit, que votre père et votre ami s'habillent, ainsi que vous, à l'européenne, souvenez-vous surtout que nous sommes h Buenos-Àyres ; chez le général.
— Àh ! diable, fit don Anselmo, il nous faudrait un domestique parlant français pour que la comédie soit complète comme je la comprends.
— N'ai-ie pas là Sandoval? s'écria don Fabricio. '-. /^-^éslî^
— Alors nous sommes sauvés; demain matin je -vous expliquerai mon plan; pour ce soir je crois que nous ferons nous coucher de bonne heure, la nuit porte
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Cette dernière proposition obtint l'assentiment général.
Cinq minutes plus lard, tout le monde dormait dans la maison
de poste.
Le lendemain, au lever du soleil, la maison de poste de FEs-
quina de. la Cruz avait un aspect des plus singuliers.
Le général, le colonel, don Fahricio, sans compter le médecin,
ressemblaient à s'y méprendre à des habitués du boulevard des
Italiens.
Quant à Sandoval, il se prélassait dans une livrée de fantaisie
qui avait, ma foi, fort bon air.
Pendant la nuit on avait modifié du mieux que Ton avait pu le
mobilier de la chambre habitée par dona Severa et on avait réussi
à lui donner une apparence réellement confortable, qui la faisait
ressembler à n'importe quelle pièce d'un appartement riche de
Buenos-Ayres.
La comédie imaginée par le docteur Claudius allait être jouée.
El, selon l'expression un peu vulgaire du médecin, le succès de la cure qu'il entreprenait dépendait essentiellement de la façon, dont celle comédie serait enlevée .
Aussi chacun s'y préparait-il en conséquence ; jamais comédien avant une première représentation ne s'était senti pris d'une aussi grande frayeur ni d'une si sérieuse appréhension.
Il était neuf heures du matin, dona Severa ne s'était pas encore éveillée, elle dormait depuis la veille d'un sommeil calme et réparateur, une légère teinte rosée apparaissait sur les pommettes de ses joues.
La maîtresse de poste et ses deux filles entouraient son lit et,
penchées vers elle, attendaient avec anxiété le moment où elle. ouvrirait les yeux.
Les deux jeunes servantes achevaient leur tâche matinale de remettre tout en ordre dans la chambre; un rayon de soleil passant à travers les vitres des fenêtres illuminait et égayait la pièce, au dehors, régnaient un silence et un calme complet.
Doua Severa fit un léger mouvement, un soupir de bien-être sou- "ft*
leva sa poitrine , elle ^
entr'ouvrit les yeux et promena autour d'elle ce regard d'abord presque inconscient qui suit immédiatement le sommeil , mais bientôt sa physionomie s' éclaira d'un rayon d'intelligence, elle sourit et, s' adressant à dona Carmen, la maîtresse de poste :
— Vous êtes bonne, senora, lui dit-elle, votre doux visage penché vers moi avec une louchante sollicitude m'est un gage de l'intérêt que vous me poxHez sans doute ; il me semble vous avoir vue déjà près de moi, ainsi que vos deux charmantes compagnes.
— Toutes trois, senorita, nous veillons sur vous, non seu-
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.lement parce que nous vous aimons, mais surtout pour être agréable au maître de cette demeure.
— Où suis-je donc ici et comment y ai-je été transportée ?
— . Vous êtes, senorila, l'hôte du général Pacheco de Guardia; il y a quelques jours vous ayez été transportée ici dans une litière, privée de connaissance.
— J'ai donc été malade ? fit-elle en pâlissant.
— Très' malade, "senorita; mais maintenant, grâce à Dieu, d'après ce qu'affirme le médecin vous entrez en convalescence.
— Vous me connaissez ? : , '
— Nous savons, mes filles et moi, senorila, que vous êtes la senorila dofia Severa Diaz de Quiros, rien de plus.
— Et le général Pacheco me donne l'hospitalité !
— Il vous traite comme si vous étiez sa fille, senorita.
— Sa fille! murmura -l -elle tandis que ses yeux se remplissaient de larmes, je devais Têlre, mais maintenant. . .
" Elle soupira et se tut.
— Un .navire français est, *dil-on, en vue depuis le lever du soleil, reprit doucement dofia Carmen: qui sait s'il n'apporte pas de bonnes nouvelles de l'absent que vous attendez?
La jeune fille secoua tristement la tête >
— Je n'espère plus recevoir de bonnes nouvelles, réponditelle; il m'a oubliée lui aussi, et elle ajouta après un instant: Savez-vous à la suite de quels événements j'ai été amenée ici?
— Je l'ignore, senorita, mais voici l'heure à laquelle le docteur vous fait chaque jour sa première visite ; le général "l'accompagne presque toujours et souvent dans la journée il vient s'asseoir là, près de vous à vôtre chevet.
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— Eli quoi! tant de soins et. de bontés pour une étrangère! fit-elle avec une certaine émotion.
— Il vous appelle sa fille, senorila, et il vous traite comme si vous Tétiez réellement.
En ce moment deux coups légers furent frappés à la porte.
— Le "voilà, dit dona Carmen.
Elle fit un signe à l'une des servantes qui s'empressa d'ouvrir..
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Le général el le médecin entrèrent, tous deux étaient velus à l'européenne.
— Eli bien, dofia Carmen, comment va noire chère malade ce matin? demanda le général d'un Ion de bonne humeur, il y avail du mieux hier.
— Le mieux s'est accru, sefior, répondit la maîtresse de poste, ■dofia Severa se seul tout à fait .bien.
— Ma foi, docteur! s'écria le général en français, c'est affaire à vous de faire de ces cures miraculeuses, c'est vous qui nous la rendez.
— Bon, allez-vous me faire passer pour sorcier, général? répondit gaiement le médecin ; la maladie de cette charmante demoiselle était surtout morale, la souffrance de l'esprit l'avait terrassée; je l'ai soignée de mon mieux, Dieu l'a guérie.
— Je vous remercie de vos bons soins, monsieur, dit alors dofia Severa en français avec un charmant sourire; si j'en crois le doux pressentiment qui fait battre mon cœur, après le général Pacheco c'est à vous que je dois la vie.
— Eh ! eh ! il y a plus de vrai que vous ne le supposez peutêtre dans ce que vous dites, sefiorita, quant à ce qui se rapporte au général Pacheco, fit le médecin avec un bon rire.
— Comment cela, s'il vous plaît, docteur? demanda dofia Severa.
— Docteur! docteur! songez que la pauvre enfant est bien faible encore! fit le général en essayant d'imposer silence au médecin.
— Allons donc, général, vous plaisantez, reprit-il vivement; commandez vos soldais, rien de mieux, mais laissez-moi soigner
mes malades à ma guise. Ne voyez-vous pas que cette charmante enfant brûle de savoir ce qu'elle vous doit, et que l'incertitude dans laquelle elle se trouve l'agile et la tourmente? Elle est forte aujourd'hui, elle doit tout savoir,
— Je vous en prie, dit-elle d'une voix caressante et légèrement émue.
— Vous le voyez, reprit le médecin. Soyez satisfaite, senorita ; voici en deux, mots ce que vous désirez tant savoir ; vous savez ou vous ne savez pas que le général Pacheco est le Commandant de la campagne ; lors de sa dernière expédition contre les Indiens Pamperos, il surprit pendant la nuit un de leurs villages; le combat fut rude, à ce qu'il paraît et les Indiens se défendirent comme des démons; contraints enfin d abandonner leur village ils se retirèrent en bon ordre, en compagnie d'une troupe de gauchos qu'on suppose leurs alliés, car on ne put faire aucuns prisonniers excepté vous, senorita, que le colonel Rodriguez trouva couchée dans un toldo, en proie à une fièvre cérébrale intense. Le village brûlait, on n'eut que le temps de vous enlever ; le général en vous apercevant oublia les Indiens, fit cesser la poursuite des fugitifs qui tous échappèrent, et vous lit transporter ici où il vous accompagna; je fus appelé à vous donner des soins, ce que j'ai fait, et, grâce à Dieu, ils n'ont pas été inutiles, puisque vous voilà aujourd'hui fraîche, reposée et en pleine convalescence.
Tout cela fut dit par le médecin d'une haleine, avec un entrain, une bonhomie et un laisser-aller qui convainquirent la jeune fille qui l' écoulait haletante et anxieuse, les yeux obstinément fixés sur lui.
— Voilà tout? demanda-t-elle avec une hésitation secrète.
— Ma foi, oui, répondit-il rendement.
— Et l'on n'a pas fait de prisonniers,
— C'est vous qui en êtes cause, dit en rianl le médecin ; vous avez fait tout oublier au général.
La jeune fille tressaillit, ses yeux se remplirent de larmes et, jetant avec abandon ses bras autour du cou du général, elle éclata en sanglots et cacha sa Lêle charmante sur sa poilrine en murmurant, d'une yoix tremblante :
— Vous m'aimez donc encore?
— N'êles-vous pas mon enfant de prédilection, ma fille chérie, la fiancée de Fabricio?
— Oh ! oui, oui, voire fille ! je veux êlre votre fille ! dit-elle en redoublant ses caresses.
Elle était sauvée.
— À mon tour, dit le médecin, j'ai mon ordonnance à faire,
— Que m'ordonnez-vous, mon bon docteur? lui demanda-
t-ellc en souriant à travers ses larmes.
' — J'ordonne que vous vous calmiez d'abord.
— Oh ! c'est que je suis si heureuse ! fit-elle avec âme.
— Je comprends cela, la joie ne fait jamais mal; vous allez vous lever et nous offrir à déjeuner dans votre chambre ; je vous défends d'être malade.
— Oh ! je vous obéirai avec joie, docteur.
— - À la bonne heure, j'aime celle docilité chez mes malades, nous nous relirons.
— Déjà ! fit-elle avec regret.
— Oh ! pas pour longtemps, une heure à peine, le temps de vous lever et de faire mettre le couvert.
— C'est vrai; je suis si heureuse, que je perds la têle.
— Tant mieux; nous vous amènerons un convive, dit le général.
Qui donc ? demanda-t-elle curieusement.
Don Ànselmo.
L'ami de Fabricio !
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oh ! il sera le bienvenu !
s'écria-t-elle joyeusement.
Une heure plus tard dona Severa, un peu pâle mais souriante, faisait avec une grâce parfaite les honneurs de la table.
Les convives étaient tous d'une humeur charmante, la conversation était des plus gaies, on prenait le maté, lorsqu'un peon introduisit Sandoval vêtu d'une livrée de fantaisie en disant :
■ — ■ Une lettre pressée pour le général.
— Ne pouvait-on pas me laisser tranquille quelques instants
encore? dit don Horacio avec brusquerie; mais, apercevant Sandoval : Eh ! s'écria-t-il, qui avons-nous là ? d'où sors-tu Sandoval?
— Sandoval ! s'écria dona Severa dune voix tremblante, n'est-ce pas le serviteur dévoué de don Fabricio?
— : En effet, dit le général, aussi je ne comprends pas...
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■ — Mais, s'écria la jeune fille en ballant joyeusement des mains, je comprends, moi ! il est là ! il est arrivé ! •
— De qui parlez-vous mon enfant ? Je n'y suis plus du tout, moi.
— Lisez la lettre que vous tend ce brave garçon; vous verrez que je ne me trompe pas, s'écria-l-elle vivement ! Oh ! je le sens là, ajouta-t-elle en posant la main sur son cœur, Fabricio est arrivé, il est là près de moi.
— Calmez- vous, madame, dil le médecin avec inquiétude.
— On me Fa dil ce malin, reprit-elle toute joyeuse, un navire français est arrivé ; Fabricio ! mon Fabricio ! vous ne
dites rien, mon père.
— C'est que je ne sais, je crains... murmura le général en
regardant le docteur.
— Vous me faites mourir ! s'écria-l-elle en se levant d'un
bond ; Fabricio ! Fabricio ! mon fiancé, mon époux ! .La porte s'ouvrit avec fracas, don Fabricio parul.
— Me. voilà ! s'écria-l-il.
Les deux jeunes gens étaient dans les bras l'un de Tau Ire.
L'émotion de la jeune fille fui tellement vive, qu'elle pâlit et tomba à demi pâmée dans les bras de son fiancé.
Mais la réaction fui prompte; quoi qu'on en dise, la joie ne tue pas.
* Nous renonçons à décrire la scène qui suivit.
Les deux amants fondirent en larmes dans les bras l'un de l'autre; ces larmes de bonheur calmèrent leur premier transport et les rendirent à eux-mêmes.
Assis l'un près de Vautre, la main dans la main, les yeux
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dans les yeux, ils eurent une longue et délicieuse causerie pendant laquelle ils oublièrent tout avec cet égoïsme de l'amour heureux pour ne songer qu'à eux-mêmes et former des plans de bonheur.
11 fut convenu que deux jours plus tard, quand elle serait complètement remise de toutes ces secousses, clona Severa quitterait la ' quinta du général (elle se croyait dans une maison t|
de campagne, à vingt ou trente lieues de Buenos-Àyres), et que sous l'escorte du général don Horacio Pacheco, elle se rendrait à petites journées à Buenos-Àyres, ou elle résiderait jusqu'au jour fixé pour son mariage dans la maison de don Slefano Pacheco de Guardia, président de la Junla et frère du général, bien entendu que don Fabricio et le docteur Claudius Ledru l'accompagneraient.
En elïel, deux jours plus tard, doua Severa, fraîche et rose, tant le bonheur avait hâté sa guérison, sortait de la maison au lever du soleil et, après l'avoir affectueusement caressé, se mettait joyeusement en selle sur son cheval favori, que don Fabricio avait lui-même harnaché; ses deux servantes la suivaient, puis venaient le docteur, plus gai que jamais, le général, don Fabricio el une escorle de deux cent cinquante cavaliers choisis avec soin; Sandoval surveillait les peones et les mules de charge qui formaient l'arrière-garde.
Dix minutes plus tard, les derniers traînards de l'escorte avaient disparu dans les méandres de : la route et la-> maison de poste reprenait sa physionomie habituelle.
Le colonel don Ànselmo de Oro demeurait- seul chargé chr commandement des troupes campées à TEsquina de la Cimz ./;;;„■'