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pourrait nuire ou déplaire : mais, en toutes choses, je souhaite que n'ayez soucis après le mal; car assurez -vous que le mal vient plutôt que le bien. Adonc, petit page, va-t-en rapporter à M. de Valois ton seigneur le désir de sa Majesté la reine. Vous, M. de Orignaux, allez quérir ce mystérieux chevalier pourfendeur de géans et descendant de messire Amadis des Gaules ou Perceval le Gallois ou Lancelot du Lac ; puis , menez-le par la lice jusques à la porte du maréchal, qui soit moult fortement verrouillée , barrée et cadenassée.
La curiosité de la reine se communiqua plus rapide qu'un incendie, et le tournoi fut encore négligé pour des accessoires imprévus qui produisent toujours plus d'effet qu'un spectacle plus intéressant , mais attendu. Les tètes s'avancèrent hors des échafàuds, les personnes assises au second rang se levèrent , et celles des derniers se guindèrent sur les bancs ou s'accrochèrent à la charpente. Les barrières à coulisses livrèrent passage à un chevalier couvert d'armes brunies , avec un casque sans timbre ni panache mais surmonté d'une croix, des cuissards et des brassards de fer et de cuir bouilli, et une cotte de maille par dessus la cuirasse. Il était monté sur un cheval noir
armé en guerre à chanfrain et à bartles de cuir; il avait sur la cuisse gauche une lourde épée nommée estramaçon , et une dague au pommeau de la selle. Son écuyer, vêtu et monté de même, portaitune lance pointue au bois pesant. Ils firent le tour des lices au milieu d'un profond silence.
^ Hé! hé! dit en ricanant un nègre qui se cachait sous son chapeau à larges bords et derrière les tapisseries de l'orchestre, il est fier et gorgias comme un Nabuchodonosor ! Hé ! mon cher fils, tâche à faire tout bellement ton devoir.? Hé ! hé ! le robuste champion vaincra ce pauvre vieil homme !
Le chevalier inconnu tressaillit à ces mots , et se retourna brusquement , mais il ne vit que les ménétriers prêts à sonner de leurs instrumens; son écuyer ricanait sous la grille de sa visière. On se demandait de toutes parts quel était ce venant, qui ne semblait pas armé pour un combat pacifique. Le roi des ribauds suivait à pied , étendant son sceptre d'ébène.
— Sire, dit d'une voix assurée ce chevalier arrêté devant le roi sans descendre de cheval , un grand et détestable crime a été commis couvertement et en trahison reposte ; mais le malfaiteur ne peut être convaincu par aucuns té-
jgll LE ROI DES RIBAUDS.
moins, sinon par gage de bataille, selon les constitutions du bon roi Philippe de France.
Ces paroles, prononcées avec éclat et répétées de proche en proche , causèrent une violente surprise et des murmures divers dans l'assemblée: la reine exprima son désappointement et son inquiétude en joignant les mains ; le roi regarda la reine en reproche tacite , et se mordit les lèvres de colère; Madame d'Angouléme, triste et rêveuse au commencement du tournoi, ne songea pas à dissimuler la satisfaction qui brillait dans ses yeux et dans son sourire; le roi des ribauds avait frémi à cette voix qu'il crut reconnaître.
— Le diable m'emporte ! monsieur, répondit Louis XII après réflexion , qu'aviez-vous à faire de venir, parmi les jeux et ébattemens, crier mort et vengeance ? Mais dessous mon règne je ne permettrai onc le jugement à gage de bataille; car un interrogatoire de mon lieutenantcriminel, vaut mieux que bâtons offensifs. Ainsi, après les vacances du parlement de Paris , portez-vous par devant lui comme pleige, témoin et accusateur; dame Thémis vous prêtera ses balances.
— Nenni ! je requiers le gage de bataille , sire, et ne veux entendre autre accommodement ; car
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le crime est de lèse-majesté divine et humaine envers votre personne sacrée....
— Vive-Dieu! interrompit le roi se méprenant sur l'intention de ces mots, qui est celui- Jà assez osé pour se plaindre et irriter plus que je ne fais moi-même contre les nuisances et forfaitures qu'il me plaît ignorer et souffrir en rémission de mes péchés ?
— Pâque-Dieu! s'écria M. de Orignaux froissant son bâton d'ébène et en menaçant le chevalier qui lui lança un regard flamboyant à travers sa visière, nommez haut et clair ce scélérat abominable , qui attenta envers le bon roi notre sire ; nommez-le : qu'il en soit fait prompte et valable justice !
— Oui ! nommez celui-là maudit de Dieu et des hommes! criait-on aux oreilles du roi qui était plus embarrassé et mal à son aise que personne. Par la figue ! la potence d'Aman ne serait assez élevée pour tel audacieux criminel ? Noël ! il le faut couper en quartiers , tenailler et torturer ! Monseigneur saint Denis nous le livre ! Oh! le méchant! N'est-ce pas le Calomniateur qui a tenté et abusé ce témoin ? Mort-Dieu ! on coupe la langue aux faux accusateurs. Notre- Dame! l'auteur du méchef fut sans doute quelque prince ou seigneur de mauvais renom ?
Merci de nous ! est-ce poison , embûche où assassinat? Çà, l'a-t-il nommé, ce vilain machinateur ? Non , c'est une feinte pour avoir loyer, et un Dieu vous le rende. Sur sa tête! il dénoncera le crime et aussi le criminel. Vite et tôt ! dites qui c'est?
— Monsieur, reprit Louis XII d'un accent solennel, pourpensez bien paravantaux termes de l'ordonnance des gages de bataille : il est besoin de déclarer votre nom et celui du défendeur; ensuite le lieu, le jour, l'heure où le maléfice a été fait , et lequel mort dut ensuivre ; par dessus, faut indice et présomptions semblables à la vérité. Après quoi , toutes cérémonies préliminaires étant exécutées , le combat à outrance se démènera, de sorte que le vaincu mort ou vif soit appartenant de corps et biens à mon autorité suprême.
— Sacre-Dieu ! sire , point ne suis-je méconnaissant les clauses et conditions de ce que requiers à vous et à Dieu. Oyez tous, oyez . Moi, Balthazar Villon, premier page de monseigneur François duc de Valois et de Bretagne, accuse de haute trahison et lèse-majesté divine et humaine Jean Talleran , sire de Orignaux , souverain roi des ribauds en l'hôtel du roi ;
en preuve de quoi je lui jette ce gage de bataille.
Villon avait levé son ventail et sa visière pour formuler cette accusation , la main haute et le visage tourné vers M. de Grignaux, que l'indignation avait stupéfié et qui posa le talon sur le gantelet tombé à ses pieds. Celui-ci crut un moment que ce n'était qu'un rêve ou bien une affreuse comédie; mais la joie et la haine , qui allumaientles yeux de son adversaire demandant une réponse décisive, ne lui laissèrent plus de doutes ni de choix. Il ramassa le gage de bataille et l'éleva en l'air. Un murmure sourd et orageux circulait d'échafaud en échafaud ; les faits se dénaturaient et grossissaient dans chaque bouche : le bruit courut que le roi des ribauds avait tenté d'assassiner le roi Louis, et qu'un chevalier envoyé de Dieu avait déjoué le complot , nommé les assassins, et arrêté le poignard dans les mains régicides. Le merveilleux eut toujours de puissantes sympathies dans le peuple , et , en ces temps d'ignorance superstitieuse , tout ce qui sentait le miracle devenait un article de foi. Louis XII était sombre et passif au milieu de sa cour silencieuse; Villon exultait. -^ Tout beau, M. le page, dit le roi sortant de sa rêverie , ce n'est assez d'arguer et diffamer
un noble homme et vieil serviteur; encore fautil bailler preuves quelconques du crime, que point ne soupçonne ? autrement , je vous promets la peine de mort que réserviez à mon bon ami de Orignaux.
— Holà! criait-on des amphithéâtres publics dont les gradins résonnaient sous les semelles ferrées. Le parricide soit essorillé, écartelé et brûlé vif tout à l'heure ! Tronc de Dieu ! est-ce M. saint Michel l'archange qui vient du paradis manifester cette infamie? Par l'homme de la rue aux Ours! ce roi des ribauds possible est le diable déguisé? Oh ! la friande carbonnade en la géhenne ! Vrai-bis et vrai-got ! a-t-il pu avoir cœur d'attenter à la personne du plus excellent roi de Paris! Mieux vaudrait enfermer le malfaiteur en un sac avec vipères , crapauds et reptiles. Hurra! le délinquant eut certainement puissant complice? Morbieu! monseigneur de Valois serait-il traître et conspirateur ? Oui dà, ce scandaleux gentilhomme qui a perpétré le crime est de sa maison! Nenni, voyez-vous point ce bon chevalier qui brandit une lance de feu comme un bienheureux saint Georges ? Vraiment , saint Main mon patron ! qu'adviendrat-il de ceci ? Pourquoi béez-vous ainsi , bonnes gens? ce sont tournoyons venus d'Afrique ou
du royaume cVlvetot. Messire le sergent, on n'y peut entendre ? Notre-Dame de Vertus ! enserrez ce malin seigneur et commencez les joutes. Oh! ah! ce gendarme céleste a chapeau de rayons, et son écuyer reluit comme soleil. Le mal des ardens échoit à ce ribaud d'enfer !
— Mon très-souverain sire , disait Villon sans hésiter avec un ton ferme et une contenance hardie, ledit Orignaux, que combattrai à outrance et sans merci afin qu'il confesse sa perverse entreprise, composa des sorts et conjurations encontre votre santé et vie, notoirement au jour de vos noces à Abbeville et en l'hôtel de la Grutuse : vers la minuit le rencontrai lors, comme maintefois depuis à pareille heure indue, proche la chambre nuptiale, en équipage magique, invoquant démons et mauvais anges, traçant cercles et signes selon son art , puis chevauchant un grand bouc noir, auxprunelles ardentes et à la barbe de serpens....
— Pâque-Dieu! interrompit M. de Orignaux devenu vert de rage, tu as menti par la gorge, la langue et le cœur, et je nie ces pratiques damnables , que j'ignore et exècre, comme doit tout vrai chrétien !
— Toutefois je l'accuse par devant Dieu et les hommes, pour lesdits maléfices et autres ten-
dant à empêcher un dauphin de naître , à détruire la santé de notre bon sire , à offenser madame Marie , et à ruiner l'heur des Français par la mort de notre roi , moult amé et honoré d'un chacun.
— Pâque-Dieu! interrompit encore M. de Grignaux les lèvres écumantes et les dents serrées comme un épileptique ; c'est mensonge épouvantable, calomnieux et infernal '.Oui! j'accepte le combat tant que mort s'ensuive; et, Dieu aidant, je forcerai ce page injurieux à me rendre mon honneur et los.
— Notre-Dame le protège ! dit la reine à Louis XII qui n'avait pu se défendre d'une fâcheuse impression aux faits articulés par Villon. Sire , permettrez-vous que ce vieil et vénérable hoinme entre en champ clos contre ce jeune gars arrogant ?
— Madame , reprit le roi avec rudesse , le défendant, par réelle excuse de son corps, a licence de retenir un champion qui fasse pour lui son devoir. Or çà, maître page, vous n'êtes, ce me semble , gentilhomme , ni chevalier , ni écuyer , pour requérir gage de bataille ?
' — Sacre-Dieu! mon noble sire, répondit impudemment Villon, au temps de votre aïeul le bon roi Charles cinquième, dit le Sage, le chc'
LE ROI DES RIBAUDS. 2o3
valier Macaire, ayant mis traîtreusement à mort le sire Aubry de Montdidier , fut contraint de lutter contre le chien du défunt, et avoua son méfait. Il me semble que je ne vaux moindrement qu'un chien !
— Sire , ajouta M. de Orignaux un genou en terre et le bonnet au poing, on m'accuse du plus grand crime envers vous , qui avez maintefois éprouvé combien je suis tout de corps et d'âme à votre dévotion : donc je vous supplie de m'octroyer le combat avec ce menteur et déloyal page, que je nie et démens au nom de Dieu le Père , Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit !
— M. de Orignaux, mon bon compère, dit le roi d'un air froid et chagrin , Dieu me gard d'avoir créance à ce ! toutefois , ne puis je refuser le témoignage de l'appelant. Adonc, en déplorant ce piteux étrif , force m'est de recevoir à gage de bataille ledit Balthazar Villon, et me remettre de l'événement à l'éternelle Providence.
— Las! mon cher sire, soupira la reine, voulez-vous répondre à Dieu de la mort certaine de ce pauvre innocent gentilhomme?
— Le diable m'emporte! madame, rétorqua Louis XII étonné de cette persistance, voudriezvous aussi pleiger l'innocence d'icelui ou de [)ersonne au monde? Or çà, messieurs, ensuivant
2o4 LE ROI DES RIBA.UDS.
les édits anciens, élisez chacun votre parrain, comme je dois élire vos juges, confesseurs et sergens du camp : mais , pour assurer que vous ne départirez sans licence avant la noise vidée, donnez à nous bons et suffisans pleiges d'hommes honorables ? M. de Gi'ignaux, tenez-moi pour votre garant , et soyez sans peur si êtes sans reproches.
— Moi pareillement, et à votre exemple, sire, répliqua madame d'Angouléme étendant la main, je consens à bailler otage pour l'appelant, que je cuide avoir bon droit et bonne pensée; en votre cour et pour la défense de votre majesté, pleiges ne lui sauraient défaillir.
— Maintenant, sire, ajouta Villon fier de l'appui et de la confiance qu'on daignait lui accorder, je vous mercie pour ma requête consentie, et ferai gentiment mon devoir, à Dieu plaise. Ains à quand le jour et où la place du duel ?
— Messieurs, dit le roi en gémissant, le Seigneur Dieu voit et connaît que ne puis désormais épargner le sang, et la chance du combat soit à sa suprême volonté, après l'information du procès! Promettez, jurez, et vous obligez à comparoir au jour, heure et place à vous assignés, sous peine d'être réputé vaincu et couvaincu ?
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— Je jure, promets et m'oblige, répétèrent les deux adversaires à la fois , à comparoir au jour, heure et place à moi indiqués, pour me défendre, avec l'aide de Dieu et de Notre-Dame.
— Allez en paix, messieurs, conclut Louis XII avec bonhomie ; et si aucun de vous a forligné ou menti mauvaiseraent , mieux vaut qu'il s'accuse et repente auparavant pour le salut de son corps , et plus de son âme.
Deux hérauts d'armes conduisirent hors des lices M. de Orignaux, qui pleurait, et Balthazar Villon, qui se pavanait effrontément. Le sujet de cette longue altercation s'était répandu, avec de nombreuses variantes, parmi l'assemblée en rumeur, et le roi des ribauds recueillit en passant l'expression non équivoque du ressentiment populaire qu'il n'avait pas mérité. Villon frissonna involontairement lorsqu'une voix croassante se mêla, comme celle d'un corbeau fatidique, aux félicitations et aux Dieu-gard qui pleuvaient autour de lui :
— Hé! hé! voilà qui est utilement besogné! Hé ! le galant compagnon semble plus délibéré que s'il fût à cent Heues de la hart! Hé! hé! le diable a des champions qui ne le valent! Hé! avisons comme il gagnera ses éperons, afin que M. Satan l'arme son chevalier.
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— Gualland, reprit Villon s'adressant à son écuyer, ai-je pas baiidement joué mon personnage? Les ribauds n'ont jà plus de roi.
— Madame, dit Anne Boleyn à l'oreille de la reine , j'augure de ce gage de bataille que victoire et raison demeureront à la^n au plus vieil et débile.
Cependant les joutes, retardées par ces divers incidens, allaient s'ouvrir; aux deux bouts des lices , le duc de Valois et le bailli de Caen attendaient le signal , montés sur leurs coursiers impatiens, le casque fermé et la lance en arrêt ; les trompettes sonnèrent la charge, et les deux cavaliers s'élancèrent. f au galop l'un contre l'autre; un voile de poudre courut avec eux et les enveloppa ; un son éclatant et prolongé annonça leur choc : la lance du bailli était rompue.
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Regardez , o raiiguetz, rjui scavez que c'est et qui en laictes mestier , si par tel moyen viendriez à ce Lut prétendre , que vous appeliez le don de mercy , le conlcntement , la recompense du travail , le cinquiesme poinct d'amours ; et aulcnns docteurs : le vieulx jeu , l'ancien mestier et la jolie gentiie patarradc des cyml)ales ou mannequins.
NoEL DU Fail. — Léon Ladulfi. — Discours d'aucuns propos rustirfues.
Les joutes durèrent sept journées, et chacune depuis midi jusqu'à cinq heures de relevée; des banquets, des bals et d'autres ébattemens se prolongeaient bien avant dans la soirée. Les princes et seigneurs parurent chaque jour avec un costume et un équipage nouveaux. Quant aux emprises, elles furent vaillamment
soutenues, quoique les plus nobles n'eussent pas toujours les honneurs du pas. Le duc d'Alençon fut démonté de cheval, et Laroque lui porta sa lance si rudement à la tête que le heaume du duc, étant mal lacé, tourna sens devant derrière ; les dames rirent beaucoup de cette mésaventure, et madame Marguerite ne fut pas plus indulgente. M. de Longueville prétexta des douleurs aiguës résultant d'une chute que le duc de Valois pouvait seul attester, et se dispensa de paraître au tournoi, où sa réputation de bonne lance aurait été rabaissée sinon effacée. Dans les combats à la foule, sorte de mêlée où deux bandes se disputaient le terrain, la confusion fut telle et le heurtis des armes si épouvantable que la voix chevrotante de Montjoie nomma en vain les chevaliers, qui se distinguaient par quelque coup bien donné selon les règles de la chevalerie, c'est-à-dire au visage ou dans la poitrine, heureusement défendues par les solides piècesde l'armure. « Ceulx qui avoyent charge de rapprocher les noms ne firent leur devoir, »dit avec amertume Montjoie dans son inventaire du tournoi. Un grand nombre de prix d'argenterie ou d'orfèvrerie furent distribués aux vainqueurs par la reine elle-même, qui embrassa M. de Valois avec moins de plaisir
qu'elle avait fait M. de Suffolk paré de son écharpe. Louis XII envia ce baiser.
Le maréchal de Fleurange, qui fut un des tenans sous le nom du Jeune Aventureux, nous donne une idée de ce tournoi, qu'aucun accident grave ne signala. — Les capitaines de France, dit-il, avec leurs aydes tinrent le pas à tousvenans, tant Françoys qu'Angloys, feut à pied ou à cheval. Et vous asseure qu'ilz eurent merveilleusement à souffrir, car ilz eurent dessus les bras plus de trois cents hommes d'armes. Etyfeurentfaitesde fort belles choses de frapper et bien jouster. Et encores feut plus beau à veoir les banquetz et festins qui s'y firent, car il n'y eust seigneur de France qui ne festoyast lesdits Angloys, tellement qu'ils n'eurent jamais le loisir, si longuement qu'ils y feurent , de disner ou souper une fois chez eux, ni à leurs logis. — On faussa plus de six cents cuirasses, et on brisa plus de deux mille lances , « et tout pour l'amour de la bienvenue de la reine Marie , » ajoute le continuateur de Monstrelet.
La reine avait promis de visiter la Ville, lorsque le samedi 1 1 du même mois le prévôt des marchands et les échevins, accompagnés d'une nombreuse procession , étaient venus à l'hôtel des Tournelles lui offrir, en don Ae joyeuse et II. 14
nouvelle entrée^ pour plus de six mille francs de vaisselle d'argent doré, valeur considérable alors. M. de Congresault, maître-d'hôtel, qui avait porté les paroles de la reine en réponse à la députation des marchands et des bourgeois, alla le jeudi iZ novembre, à l'Hôtel-de-Ville, annoncer que Sa Majesté viendrait dîner le dimanche suivant avec les princes et seigneurs de sa maison. La reine, importunée par ces réjouissances, au milieu desquelles l'attristaient l'humeur sombre et maladive du roi, les reproches déguisés de M. de Valois et la feinte indifférence de lord Suffolk, eût désiré se soustraire à cette réception cérémonieuse de sa bonne ville de Paris; mais Louis XII, dont l'irritabilité augmentait tous les jours, s'emporta contre sa femme, et lui ordonna de « bailler un peu d'honneur et de liesse à ces pauvres gens, qui l'avaient accueillie ni plus ni moins que notre Seigneur entrant à Jérusalem. »
Aussitôt que cette nouvelle de la venue de madame Marie fut apportée à messieurs de la ville, notables dévoués aux têtes couronnées, et peu regardant à des dépenses que payait la ville; une reconnaissance vaniteuse éclata sur les faces carminées de ces honnêtes Pharisiens; et chacun contribua de son épaisse imaginative
aux dispositions de la fête, pour laquelle rien ne manqua que le temps de la préparer : tapissiers, poulaillers, cuisiniers, assaisonneurs, épiciers, rôtisseurs et cent autres métiers distincts par leurs maîtrises et privilèges, que nous avons réunis ensemble^ furent mandés et mis à l'œuvre, après devis faits par les entremetteurs de fêtes. Les cuisines du commun étaient établies en bas, et celles de la reine, de madame de Bourbon et de madame Claude, chacune à part dans les combles, où l'on gardait un amas d'armes du temps de Charles V, reléguées depuis à l'arsenal voisin de la Place-la-Reine. Ce fut pendant deux jours un bruissement confus de soufflets, de fourneaux, de broches, de poêlons, de lèchefrites, de mortiers et de bouteilles, dans ces greniers gothiques où les Maillotins et le prévôt Marcel avaient remué des haches et des pertuisanes pour l'affranchissement du peuple; pendant deux jours abondèrent, des boucheries et des halles, viandes, gibier, poissons légumes et vins, par charrois, par paniers, par muids. Jamais \ étape qui se tenait sur la place de Grève n'avait rassemblé une si grande quantité de marchandises et provisions de bouche. Le luxe des anciens festins était dans la profusion. La grande salle et les chambres contigués
furent tendues de velours rouge aux armes de la ville, dont le vaisseau d'argent voguait sur une mer d'azur, et sous un ciel d'azur semé de fleurs-de-lis d'or au lieu d'étoiles. Mais on ne songea pas à multiplier les issues, qui étaient fort étroites, et à fermer par des barrières le passage couvert à piliers, qui s'étendait le long de la place et communiquait à la rue de la Mortellerie. Au milieu de ce passage noir et voûté, une porte ogive servait de principale entrée à l'Hôtel-de- Ville, et aboutissait à la grande cour par un corridor tortueux et entièrement obscur, où s'ouvrait le logis du concierge.
Le dimanche malin, à onze heures après la grand'-messe entendue à Saint-Pôl, la reine se rendit à l'Hôtel- de- Ville avec un pompeux cortège de dames , de princes et de seigneurs français et anglais. Elle était à cheval avec autant de grâces qu'un écuyer consommé, et sa beauté délicate fut moins remarquée par les gens de Paris que sa robe de velours écarlate, armoriée du vaisseau de la ville , qui resplendissait jusque sur la housse de sa monture : elle portait un chaperon couronné de roses et de lis en diamans , et en escarboucles ou rubis enflammés. Devant elle marchaient de compagnie le duc
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de Valois et le duc de Suffolk, le duc de Bourbon et le duc de Longueville , avec une troupe de gentilshommes choisis par le roi, tous magnifiquement vêtus et montés sur des genêts d'Espagne, des frisons de Hollande, des guilledins d'Angleterre et chevaux de prix irlandais; derrière, suivaient madame Claude, pâle encore d'une fausse couche causée par le tumulte du tournois, la duchesse de Bourbon douairière, madame de Nevers et autres dames ou daraoiselles choisies par la reine. Louis XII , qui prenait médecine et faisait à huis-clos ses dévotions, était resté aux Tournelles ; mais les regards scrutateurs ne manquaient pas pour épier la conduite de madame Marie, qui était rêveuse et soupirante, malgré les Noël enthousiastes des spectateurs. Lord Suffolk participait à cette tristesse nonchalante.
Mais les archers de la garde , qui protégeaient la marche du cortège, n'étaient point assez nombreux pour opposer une digue aux torrens du peuple se déchargeant à larges flots dans la rue Saint-Antoine de toutes les rues avoisinantes; les boulaies des sergens de ville eussent fait merveille parmi cette cohue, qui se jetait dans les jambes des chevaux, et culbutait les archers. C'était de la grosse joie populaire, de
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l'admiration béante pour les parures d'or et d'argent, pour les visages de cour et tout l'attirail courtisanesque. Les acclamations augmentaient avec la presse ; et quand le cortège arriva sur la place, il fut enveloppé d'une foule si drue qu'avancer ou reculer lui était également impossible. Les pages et les gardes juraient et frappaient, les chevaux effrayés se cabraient, les femmes criaient ou se lamentaient ; et le bon peuple, accoutumé à de pareilles fêtes, se ruait toujours au même point, agitait en l'air des bonnets et des chaperons, hurlait des Dieu-gard, et moutonnait comme les vagues au soleil. A force de pousser et de fendre le plus épais de cette foule , un chemin fut frayé à la reine et à sa suite jusques aux piliers de l'Hôtel; mais là étaient entassés, hissés et étages des milliers de curieux, qui refluaient dans la cour principale comme un banc de harengs qui descend des glaces du Nord. Les piliers, les niches, les corniches et les culs de lampes tenaient lieu d'échafauds aux vagabonds, aux gueux et aux écoliers qui surplombaient, ainsi que les dragons des gouttières du vieil édifice. La multitude se précipita de toutes parts pour pénétrer dans l'Hôtel-de-Ville, au moment où la reine disparut dans l'allée sombre avec son cheval , dont
Montjoie avait pris la bride en criant : — Place à Sa Majesté!
Lord Suffolk, voyant la rumeur devenir plus confuse et le flot populaire plus déchaîné, avait mis pied à terre, et s'était approché de madame Marie, qu'il garantissait des ballottemens de cette mer vivante : elle reconnut la main brûlante qui serra plusieurs fois la sienne , moins pour tranquilliser ses craintes que pour y faire diversion. Elle avait souri ; mais quand elle se vit engagée dans ce dédale ténébreux dont sa haquenée froissait alternativement les deux murailles humides, quand elle se trouva emprisonnée dans un étau d'hommes qui s'efforçaient en sens contraires, l'effroi la saisit, et elle trembla de tout son corps. Lord Suffolk, enhardi par l'obscurité, la soutenait dans ses bras, l'attirait doucement sur son sein, et l'encourageait à voix basse; leurs bouches se rencontrèrent sans se chercher. Cependant, l'issue étant toutà-fait obstruée, ce corridor sourd bourdonnait de plaintes de femmes, de cris et de jurons, que dominait pourtant la basse enrouée du roi d'armes réclamant passage pour la reine. Tout à coup celle-ci se sentit enlevée de la selle et transportée hors de la presse plus intense et plus furieuse à chaque minute : elle était dans
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le logement du concierge; et lord Suffolk, qui l'y avait amenée sans savoir d'ailleurs où il la conduisait, verrouilla la porte derrière eux, pour que la foule ne les étreignît pas dans cet asile, petite salle sans fenêtre, qui ordinairement servait d'antichambre au concierge : ce jour-là on avait oublié d'en fermer l'entrée extérieure , de même que la communication intérieure avec la grosse tour ronde de l'Hotel-de-Ville.
— Ma très-amée dame , dit lord Suffolk qui eût voulu prolonger un téte-à-tête si heureusement ménagé par le hasard, n'essayez de me refuir , puisque demain sans faute je vous rendrai contente; mais n'appelez personne, et plutôt montez ce degré, qui sans doute vous mènera saine et sauve à la salle du banquet.
— Sainte Marie nous délivre des espies , Charles mon bien-aimé ! reprit la reine se laissant aller à des caresses mutuelles ; si nous étions surpris en ce secret endroit, le roi mon mari nous punirait de mort! Toutefois, je suis si perplexe et désolée , qu'il ne me chaut d'une pire sort. Oui dà, cette montée est rude, mal gracieuse, et conduit au paradis, ce semble.
— Montjoie et Saint-Denis! criait en bas le roi d'armes infatigable dans Texercice de sa charge; je vous adjiire, au nom du roi votre sir«, do
quitter la place à ma très-honorée dame Marie. Serrez ! serrez !
Ce cri variait à des intervalles égaux, sans que Montjoie se fût aperçu qu'il rendait ces honneurs au palefroi de la reine ; pendant que celle-ci, haletante de fatigue et inquiète de son ascension perpendiculaire, s'arrêtait souvent pour reprendre haleine, écouter le grondement de la foule, et s'appuyer sur le cœur bondissant de Suffolk. L'escalier s'élevait à une grande hauteur , sans qu'un faible rayon de lumière permît d'y découvrir la seule porte qui conduisait dans l'intérieur de l'hôtel; il est vrai que la vue de Marie se noyait dans des larmes d'amour, et ses mains frémissantes s'attachaient aux habits de son amant plus volontiers qu'aux murs, qui s'enfuyaient en tournant avec eux. Lord Suffolk ralentissait sa marche de peur d'arriver; et lorsque le jour commença à s'infiltrer dans cette nuit propice, il fut tenté de redescendre pour jouir encore de cette ivresse délicieuse qu'il avait puisée dans l'haleine essoufflée de sa maîtresse, dans la molle attraction de sa bouche pâmée, dans les étreintes voluptueuses et les distractions hardies dont l'obscurité dispense de • rougir.
Ils parvinrent ensemble à un palier circu-
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laire, que deux fenêtres surbaissées éclairaient largement. Marie pencha son front éclatant de pudeur, et n'osa regarder à ses pieds les pignons de l'Hôtel-de- Ville, la place tapissée de monde, et le lieu solitaire où Suffolk l'avait entraînée. La cellule du guetteur de nuit était ouverte et vide .'dans ce .galetas où la bise glaciale s'engouffrait comme l'air dans un tuyau d'orgue, deux escabelles et un tréteau pour s'asseoir, une litière de paille rongée par les rats, une cruche d'eau et des images de saints à la charpente nue des combles, tel était l'ameublement que la reine oublia d'inventorier, quand elle se trouva, sans se rappeler comment ni pourquoi , assise sur le tréteau branlant, Suffolk à son côté, les mains dans ses mains et les yeux dans ses yeux ; la porte était close autant qu'elle pouvait l'être, et on entendait encore, parmi la rumeur indistincte de la foule, le cri obstiné de Montjoie, qui n'avait pas lâché la bride du cheval de la reine.
— Milord, mon bon et gentil Charles, disaitelle en suppliante qui veut être refusée, où m'avez-vous menée ainsi? ce n'est point où je suis attendue? Oh! Notre-Dame! ayez de moi pitié!
— Marie, ma sœur d'alliance, reprenait Suffolk ne s'interrompant que pour recourir à des moyens de conviction plus irrésistibles, ô toi
que j'aime par dessus le salut de mon corps, voire de mon âme, ne m'envie pas ce jour suprême où peut-être je t'avise et accole pour la dernière fois !
— Mort de ma vie ! mon ami , que prétendezvous disant cela?... Mais non, vous feignez cet adieu pour excuser votre froideur et nonchaloir depuis la trop détestable nuit où vous avez failli choir de Charybde en Scylla. Répondez franc, milord : plus d'honnêtes privautés ni regards , ni devis, ni sourires amoureux d'intelligence ?
— Dieu me damne ! Marie , ce me fut supplice intolérable, et je me plaignais misérablement de cette gêne plus funeste que tout. Aussi bien, je préfère aimer ma dame, cueillir la plus rare fleur, et après rendre l'âme pour délier une promesse.
— Quelle promesse, monseigneur? Pour Dieu et pour toutes les saintes ! éloignez-vous vite, et me laissez aller ! Charité chrétienne vous somme d'épargner ma faiblesse, et de me garder d'un péril éminent, de péché mortel et griève punition! Là, mon ami, quelqu'un peut venir; et, dé vergogne, je me jetterais de la tour en bas.
— Ma belle, personne assurément ne viendra céans ; non : Marie , cesse d'avoir peur. Dis , chère dame: te souvient-il adonc d'un beau ser-
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ment qui, ce cuidai-je, ne fut aboli par ton fâcheux marieinent? Dépéchons de satisfaire nos amours, puisque demain il me faut partir, possible à toujours.
— Sainte Vierge ma bonne mère, pardonnezmoi! Charles mon bien-aimé, consens-tu que je meure de regret et remords? Eh quoi! quel cas urgent et imprévu t'incite à cette amère départie?
— Par saint Michel! ma chère âme, nonobstant tout danger, je demeurerais où vous êtes, et irais de vie à trépas plutôt que de France en Angleterre; mais votre gloire s'intéresse à ce que je parte, sous prétexte quelconque. Donc accolez-moi d'ardente amitié pour le temps que serai absent de toi et de plaisance!
— Hélas ! las ! cette absence moult rigoureuse me condamne aux pleurs et sanglots! Oh! mon unique serviteur, ne sauriez-vous remettre ce malencontreux départ, qui tant me nuit?
— Oh! ma mie, saurait-on reculer ce gage de bataille qui écherra demain par ordre du roi Louis? Pour vrai, vous dis-je, j'ai trop tardé jà.
— Milord, que vous importe le combat entre M. de Orignaux et le page Villon ? Connaissezvous d'aventure le fond du mystère? l'un ment traîtreusement, ou l'autre est coupable!
— Possible est que ledit page m'aille accuser: car, la nuit que retournai de Boulogne à Londres, le diable et aussi l'amour me tentant, je priai à l'emblée Balthazar Villon de distraire le roi de l'œuvre conjugal six jours durant! J'appréhende qu'il usa de maléfice, ou de ce requit le roi desribauds?Ne me rancunez, douce mie?
— Oh! l'entreprise fut trop plus imprudente et mauvaise que ne soupçonniez! Départez d'ici plus tôt que tard, mon cher seigneur; je vous somme de ne point attendre davantage. Allez à Londres un peu de temps, et ce pendant le gage de bataille sera mis à néant avec votre inquiétude. Madame la Vierge vous convoie! A cheval, milord !
— Eh bien! impitoyable reine, à cette heure que vous délaisse en larmoyant mes adieux, me serez-vous tant ingrate que de me nier votre dette ? Marie , tu fus ma dame devant que épouse du roi; tu me juras ce que n'as tenu à ton époux: pour moi, je déteste tous autres sermens, et baille ma tête à qui la veut prendre!
— Grâce et merci! monseigneur. Çà, je vous ordonne, milord , de me fuir au plus loin que pourrez! Oh! je vous implore, mon doux servant d'amour ! Aucuns et tous sont en quête de moi? Charles, n'êtes-vous plus soumis à mon
vouloir? O ma patrone immaculée! Oui, je t'aime et t'aimerai, chère sire : mais n'achève ma ruine; non , non : un autre jour adviendra plus à point! Méchant, entends à ma prière! Ah! ah! le bon Dieu nous fasse miséricorde !
Le prévôt des marchands et leséchevins,trouvant toutes les issues interceptées lorsqu'ils pensaient aller au devant de leurs convives avec les magistrats de la ville et les députés de lamarchandise, tous habillés et rangés comme à Tentrée du 6 novembre, délibérèrent sur le parti à suivre, et finirent par ne rien résoudre. Le greffier, qui était un homme d'expédient, avait pourtant proposé de faire une ouverture dans la voûte pour hisser en haut la reine et les dames. Tandis qu'on discutait aussi verbeusement que pour asseoir la juridiction des mesureurs de noix ou des courtiers de graisses , M. de Valois perdit patience, et, à demi étouffé dans cet antre ténébreux, fit piétiner son cheval, tira son épée du fourreau , et prit à témoin sa foi de gentilhomme qu'il tuerait les sottes gens qui ne se retireraient aussitôt. Cette injonction fut plus efficace que celles des gardes, et l'allée se dégorgea lentement dans la cour. En même temps on avait distribué des boulaies aux archers et arbalétriers de la ville, aux sergens de la mar-
chaudise et du Parloir-aux-Bourgeois, qui réparaient un oubli de police et balafraient plus d'un visage à chaque coup qu'ils faisaient tomber en cadence. Cette police, dont Charles VI avait pu juger l'effet incognito aux réjouissances de son sacre où il ne fut pas plus épargné qu'un vilain, réussit fort paisiblement, et les battus osèrent à peine murmurer dans leur retraite panique. Montjoie, continuant son cri de : Place à la reine! conduisit en triomphe la haquenée jusqu'au montoir de pierre caché par un riche coussin. L'étonnement fut grand et général, de voir la selle dégarnie ; et on chercha de tous côtés ce que la reine était devenue sans que la moindre conjecture aidât les perquisitions qui eurent lieu au dedans comme au dehors. Beaucoup accusèrent la magie de cet enlèvement.
Une demi-heure après la disparition de la reine , la porte de la chambre du guetteur s'ouvrit tout à coup avec bruit , et Anne Boleyn resta immobile sur le seuil. Les deux ajmans s'étaient levés spontanément, et se tenaient debout, troublés, muets , désespérés : madame Marie, rouge et honteuse, fixait les yeux au plancher; lord Suffolk , pâle et courroucé, regardait fièrement Anne Boleyn, qui ne semblait ni moins embarrassée ni moins triste qu'eux. La
reine releva la tête , effaça les plis de sa rjohe , d'un geste menaçant commanda le silence à cette confidente obligée et sortit précipitamment. Lord Suffolk fit im mouvement comme pour la suivre, et s'arrêta devant Anne Boleyn qui méditait, les lèvres serrées, la poitrine oppressée et les paupières humides. Elle était trop profondément affectée pour remarquer l'agitation morale de Suffolk qui s'enfonçait les ongles dans la peau et déchirait ses habits; puis , comme rendu à des idées plus rassises, il s'apaisa par degrés, se mit à genoux pour dire une prière , se releva tout-à-fait calme , tira son épée, en examina la lame , et , appuyant la poignée contre le mur, dirigea la pointe sur son cœur... Alors Anne Boleyn s'aperçut de ce dessein , jeta un cri, et s'élança d'un seul bond pour arracher le fer nu qu'elle croyait voir déjà teint de sang.
— Par le ciel! milord, s'écria-t-elle en détournant le coup , quelle rage vous tient de mourir? Non , mon gentil Suffolk, tu ne mourras sans mon congé, je te jure!
— Anne, vos requêtes ni autres ne m'ôteront cette volonté de trépasser et trancher moi-même le fil de la Parque. Or donc allez-vous-en , et
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déclarez à tous que j'ai embrassé le trépas pour l'ennui d'aimer en vain et sans espérance...
— La chose est croyable de soi, interrompit en riant aux éclats Anne Boleyn : vous avez bien choisi le temps et le lieu pour faire ce beau conte et nier ce que je vois !...
— Par saint Michel ! Anne ennemie , reprit avec fureur lord Suffolk saisissant à deux mains la lame de son épée qu'il voulut planter dans son sein, va-t-en avertir M. de Valois que j'ai payé de ma vie la faute de mon serment, et publie à ma honte où, comment et pourquoi l'ambassadeur d'Angleterre s'est donné la mort en te maudissant!
— I^enni, mon cher seigneur , non , dis-je , vous ne périrez, non plus me maudirez: car je sais par expérience le martyre d'amour et la manière unique de le guérir. Aussi bien , milord, je dois excuser en vous ce que n'accuse point en moi, et il me souvient que la plus sage est moult empêchée de résister à vos désirs véhémens.
— Oui dà , ma petite Annette , je rends grâces à la ressouvenance de nos amours, qui n'eurent autre tort que d'être trop brefs, puisqu'ils te font indulgente aux miens. Adonc je prie Dieu et Notre-Dame qu'ils te le rendent! Ores