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je dépars content, avec assurance d'un secret si bien gardé par toi.
— Dea ! vous partez maintenant , monseigneur? Vraiment je vous en loue, et aussi en suis-je fort aise, d'autant que le cas susdit se renouvelant de malheur, comme il pourrait advenir, force me serait de vous causer certaines poires d'angoisse dont je sentirais prou l'amertume. Accolez-moi en adieu, milord, et fiezvous à ma promesse.
Lord Suffolk , qui avait remis son épée dans le fourreau, pressa tendrement AnneBoleyn, et, par réminiscence pi utôt que par reconnaissance, prolongea l'accolade, qu'un rire entrecoupé fit cesser dans le meilleur moment. Henri Champvallon , qui les regardait de la porte , n'avait pas l'intention de les déranger.
— Page , dit Suffolk déguisant mal son déplaisir, j'imagine que M. de Valois, ton seigneur et maître , t'a envoyé céans pour observer les astres et aspects célestes?
— Par l'as de trèfle! monseigneur, répondit Champvallon ironiquement, je suis mal avisé et mal appris de venir où je n'ai que faire : ains cuidant monter par la vis qui mène aux cuisines, je me repens d'avoir distrait votre astrologie.
— Messire page, reprit Anne d'un ton caresrant , vous sembliez être en quête de madame la reine, comme nous étions, milord et moi, fort inquiets de la trouver?
— Cela se voyait à votre air , madame , dit Champvallon saluant pour se retirer; ains sa Majesté est reparue en la grande salle, si l'ignorez, toute blême et défaite pour une grosse peur qu'elle eut d'être seule en la chambre du greffe. Du moins , très-honorable damoiselle , en si bonne compagnie vous n'avez senti tel effroi ?
— Milord, disait Anne Boleyn bas à Suffolk en descendant le degré, faut que je vous tienne pour ami le plus cher, quand je soumets de la sorte mon bien au vôtre? Ainsi partez ce jourd'hui satisfait et reconforté; je me livre en holocauste à la bonne renommée de la reine et possible au salut de votre tête.
En effet, une demi-heure après Champvallon avait rempli toutes les oreilles des amours de damoiselle Anne Boleyn avec lord Suffolk; chacun s'était chargé de commenter , d'orner et d'amplifier le faux récit du page auquel tout le monde ajouta foi, excepté M. de Valois, aveuglé par la bonne opinion qu'il avait de luimême.
La reine était arrivée à la grande salle du
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banquet, mais dans un si complet désordre 'd'habillemens et d'esprit qu'on ne mit pas en doute la terreur subite qu'elle prétendit avoir éprouvée en se voyant égarée et seule dans le labyrinthe inextricable de l'Hôtel-de-Ville. Elle eut le temps de recomposer son visage et sa toilette , pendant que les harangues se succédèrent ainsi que les harangueurs qui ne lui eussent pas fait grâce d'une syllabe. Ensuite plusieurs damoiselles filles de bourgeois et de marchands notables , vêtues des couleurs de la ville, lui offrirent des roses en guirlandes et en chapels. Puis maître Jean Boulart , élu prévôt depuis peu , invita madame Marie à se placer seule avec madame Claude à une table surchargée de vaisselle de vermeil, de plats monstrueux représentant des arbres et des fleurs où chantaient et gazouillaient mille oiseaux apprivoisés, et d'entremets artificiels toutes sortes de bêtes héraldiques, entre autres les léopards d'Angleterre , le porc-épic du roi , la colombe de la Vierge Marie et même la salamandre de M. de Valois. Autour de la salle, les dames et seigneurs de la suite étaient servis à des tables particulières. Mesdames de Bourbon et de Nevers, Monsieur et le duc de Bourbon , qui avaient dîné avant de venir , se retirèrent dans une salle
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voisine pendant le dîner de la reine qui s'efforçait par honnêteté de faire honneur du botit des lèvres à la chère délicate qu'on avait apprêtée pour elle. Madame Claude lui fournissait un exemple d'appétit vorace de dévote après jeûne. Les viandes , les ragoûts et les vins couvraient abondamment la table royale , parce que les cuisines d'en haut avaient de faciles débouchés, mais les tables du commun étaient constamment aux abois, parce que les cuisines d'en bas ne pouvaient communiquer avec la grande salle que par un seul escalier encombré de gentilshommes. Ceux qui étaient établis pour passer les plats de main en main jusqu'à leur destination , se trouvèrent bientôt paralysés par la foule qui leur ôtait toute faculté d'aller et venir, même de se mouvoir. Les mets se refroidissaient dans ce pénible voyage, et souvent ne paraissaient sur la nappe que poudreux, à demi brisés, et aussi désagréables au goût qu'à la vue. Un grand nombre encore restait en route , gaspillé par les valets, mordu par les pages et renversé par les maladroits. Or, la presse turbulente qui s'engouffrait dans la vis n'était pas justiciable des boulaies, et une rosée de graisse, d'huile, de jus d'eau rose et de lait, répandue sur la soie, le velours et l'orfèvrerie, avait
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moins de puissance que la pluie d'or de Danaé pour ouvrir un passage aux écuyers-tranchans et aux maîtres-queux. Enfin le service du commun fut entièrement interrompu au détriment des plus capaces estomacs de France et d'Angleterre.
— Compère Poussepain , dit un mouleur de bûches à un mesureur de grains, cet incident vaudra de bonnes sommes aux courtiers de graisse , et davantage à messieurs les conseillers de la ville, enfin à toutes gens, sinon à ceux de notre état ; car les viandes seront vendues aux regrattiers, les sauces aux assaisonneurs et le demeurant aux épiciers et taverniers !
Le tumulte allait croissant, bourdonnant, grondant, tonnant, éclatant; un homme, poursuivi et harcelé comme par une meute de chiens , entra dans la grande salle et courut se prosterner aux pieds de la reine. Il était en robe de bure ceinte d'une corde et les pieds nus, ma^js en se hissant contre la rampe, il avait reçu à brûle-pourpoint une partie du dîner des dames à jeun , sur l'épaule droite un lapin rôti à la sauce Robert , sur la gauche un oison à la sauce verte , et sur la tête une soupe dorée au saffran. Il laissait derrière une trace de sauce mélangée , ainsi qu'un cerf blessé qui perd son
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sang. La reine recula pour éviter les taches qu'il secouait à l'entour; elle avait reconnu le roi des ribaiids en ce costume de pénitent.
— Ma très-excellente dame, dit-il en suppliant , depuis qu'un menteur et affronteur m'a osé attribuer un abominable attentat envers le roi mon bon sire , je me pare et précautionne pour le combat qui aura lieu au jour de demain publiquement. Je hante les églises, invoque tous les saints , et baise toutes reliques , faisant à mon innocence un heaume de la confession et une cotte de mailles de la sainte communion , fiant ma force en mon bon droit et assistance divine.
— Mon pauvre Orignaux , répondit-elle avec une indulgente bonté dont elle croyait avoir besoin elle-même , ayez bel espoir en la miséricorde supernelle, et n'appréhendez rien de l'issue de la i)ataille, puisque n'avez méfait aucunement. Or persévérez en vos dévotieuses pratiques et assurez-vous en mes oraisons.
— Ce me sera recours bien précieux, ma très-charitable dame , mais oyez autre requête s'il vous plait : il me vient aux oreilles, ne sais de quel endroit , que vous gardez griève rancune envers moi, et que, pour vous agréer, le fourbe Balthazar Villon me poussa en ce pré-
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cipice par mensonges et atroces calomnies Patlonc si j'ai d'aventure nui à votre personne et forfait contre votre majesté , je vous crie merci , et déteste ma mauvaistié par larmes, plaintes et remords.
— Madame ma patrone vous délivre d'un tel souci, mon digne seigneur! au contraire, je n'eus onc de votre part que respects, services et gracieusetés. Ainsi dispensez-vous de cette contrition hors de propos, et retournez à vos gens qui vous raccommodent et purifient votre accoutrement, à l'avantage de votre office.
— Pâque-Dieu! madame, j'ai juré en humiliation de ne reprendre les insignes et ornemens de ma royauté qu'ayant purgé et appointé ce procès outrageux par le sort des armes. Ce qui me console en si rude encombre, c'est la bienveillance du bon roi Louis et la vôtre, ma noble dame, à qui je désire moins d'heur que n'en desservez !
Madame Marie se leva de table plus tôt qu'elle n'eût fait sans cette conférence imprévue, qui attirait tous les yeux sur elle, et sur sa robe des échantillons de sauce figée ; elle passa avec madame Claude et tous les convives affiimés, dans le bureau de messieurs de la ville, où elle trouva les ducs de Valois , de Bourbon et de
Suffolk qui n'avaient pas dîné. Ce dernier la contempla douloureusement et sortit à petit bruit. Le prévôt des marchands et les hôtes de la reine , la plupart d'épais bon sens et de rustiques manières sous leur enveloppe de soie, importunèrent au profit de leurs intérêts mesquins la patience de cette princesse , qui , triste et préoccupée , avait oublié sa promesse de s'employer volontiers auprès du roi pour la ville, si elle pouvait \\\\ faire plaisir en aucune chose. Les damoiselles d'honneur lui présentèrent des drageoirs d'épices , des confitures et des pâtisseries; madame Claude, qui mangeait goulûment sans que sa faim se ralentît, se souvint pourtant de sa petite sœur Renée qui était à Vincennes avec ses gouvernantes , et lui fit porter six drageoirs pleins ; madame Marie ordonna que le reste fût distribué aux dames et aux seigneurs, qui se jetèrent dessus pour se dédommager du mauvais dîner qu'ils avaient fait. Un écuyer du roi vint mander la reine à l'hôtel des Tournelles où l'attendait sa Majesté. La reine changea de couleur, but un verre de vin sucré, « et remercia la ville en s'offrant es affaires d'icelle en général et particulier. »
— Mahom! le pape l'excommunie ! criaient des honmies du peuple qui traînaient un vieil-
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lard à moitié dépouillé sur la place de Grève; le voici, ce maléficiateur abhorré ! A mort! à l'eau! à la hart! C'est le tyrannique roi des ribauds qui lève la dîrae sur les femmes amoureuses! O le païen ! Que n'est-il à tas cinq cents bourrées pour allumer plus beau feu qu'à la Saint-Jean ! Mordieu ! a-t-il pas attenté contre le bon roi notre pèrePCompaings, je lui dévorerais cœur et entrailles? un couteau, un estoc, un bâton! Amis, faut le tourner au pilori de nouveau raccommodé ? Bren ! coupons-le en seize quartiers pour chacun de la ville ! Nenni , six-vingts charretées de diables prennent son âme! Vertu-bœuf! exemptons la prévôté des frais et dépens de maître tourmenteur-juré?Pâque-de-soles! as-tu bien osé , vilain , nuire au plus excellent roi qui onc fut couronné de fleurs-de-lis? Ce ribaud doit être châtré et circoncis? En mal an soit-il! Tarabin tarabas ! rangeons-le à notre merci par la torture , et d'abord besognons à l'aveu du crime. Oui dà , qu'a-t-il donc fait , ce vieil homme? Il voulut mettre à mal le bon père du peuple. O détestable parricide ! Hérodes et Pilate n'ont plus malement forfait ! Par la rate- Dieu ! inventons châtiment exemplaire! Tue^ tue, tue!
— Pâque-Dieu ! disait M. de Orignaux en se
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débattant^ mes chers fils, mes amis, compagnons , bons compères , gens et manans de Paris ! on vous induit à erreur et à péché ! Pâque- Dieu! ne démantibulez mes jambes et bras par force de tirer ? Holà ! je suis féal serviteur du roi, aimant justice et craignant Dieu ! A moi, à mon aide, mes ribauds! Pâque-Dieu!
— Foi de gentilhomme ! s'exclama M. de Valois , qui mit l'épée à la main et son cheval au galop , lâche et maudit quiconque arrache un cheveu de ce pauvre seigneur ! Or çà, messieurs les archers, n'épargnez cette trnandaille!Oh!les misérables, qui offensent un champion! Jouez du tranchant de vos pertuisanes, et taillez des croupières à ces assassins ! Bien , enfans ! vengez les injures de M. de Orignaux. Sur ma foi ! je voudrais savoir l'instigateur de ce guet-apens : il aurait un collier de chanvre et des carcans de fer à Montfauconl Çà, mon ami, êtes-vous pas navré ? Montrez qui sont ceux-là qui vous menaçaientPj'enveuxfaire pendre quelques-uns.
— Las ! mon secourable seigneur , répondit M. de Orignaux rassemblant ses idées et ses vêtemens , obligez - moi de leur pardonner comme je fais moi-même ; ils agissent ainsi pour le grand amour qu'ils portent à notre bon sire que Dieu conserve en santé!
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Les archers avaient dispersé cette populace acharnée contre M. de Grignaux qu'ils eussent mis en pièces. Celui-ci, sous la protection de M. de Valois, regagna l'hôtel des Tournelles sans qu'un page même se permît de l'insulter.
Madame Marie entra faible et tremblante dans la chambre du roi , qui gardait le lit ce jour-là. Lord Suffolk était debout à son chevet ; il ne fut pas moins troublé à l'apparition de la reine, qui le salua sans l'envisager.
— Madame , dit Louis XII avec une joie mal déguisée , voilà milord Suffolk qui nous veut quitter tout à l'heure, sans prendre congé de vous? M'est avis que d'une parole vous le retiendrez plutôt que je ne saurais en cent ?
— Sire, ne me réduisez à cette épreuve , reprit Suffolk les yeux et le cœur tournés vers la reine; le roi Henri mon bon et cher sire étant malade, je le soignerai mieux que les médecins , et possible est que le plaisir de me revoir lui baille guérison. Ains durant cette brève absence, sir Thomas Boleyn continuera mon ambassade, et je reviendrai plus vite que ne supposez.
— Le diable m'emporte ! mon coiisin , je connais par signes manifestes combien êtes prompt au retour! Çà , ma fille, n'avez-vous lettre^ por-
trait ou menus propos à transmettre à votre frère le roi d'Angleterre ?
— Milord , dit la reine d'une voix émue , contez à ce très-excellent prince les souhaits fervens que je pousse au ciel pour sa longue vie et prospérité ! Énumérez à lui les bontés de mon vénéré sire et mari ; ajoutez que j'espère bientôt l'accoler en bonne étrenne!...
Les larmes et les sanglots l'empêchèrent d'achever. Louis XII fronça le sourcil.
— Le diable m'emporte ! s'écria-t-il enlevant un brin de paille mêlée à la coiffure de sa femme , qu'est-ce cela ? Avez-vous , madame , visité les étables de mes grands chevaux ou couché au chenil de mes lévriers ?
Lord Suffolk couvrit ses yeux d'une main comme s'il pleurait aussi, et la reine, anéantie, avait les joues plus rouges que sa robe.
Mais'qui se plaint, et justice ne treuve, la doit de Dieu requérir : et si l'intéressé , sans orgueil ni maltalent , pour son bon droit seulement requiert bataille , ne doit douter engin ni force , car le vray juge sera pour luy.
Philippe-le-Bel. Ordonnance des gages de l/at aille , i3o6.
Le jour qui commençait à percer le fétide brouillard exhalé chaque nuit des ruisseaux et cloaques de Paris, ne pénétrait pas encore dans la rue TironouTirou, désignée indifféremment par ces deux noms équivoques, dont elle a retenu le premier. Cette rue, qui conduit de la rue Saint- Antoine à celle du Roi de Sicile , était
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une succursale de la rue parallèle nommée autrefois Pute-y-musse et maintenant Clocheperse; sa destination infâme remontait au règne de Saint-Louis qui, dans ses ordonnances, renouvelées en 1367 par Hugues Aubriot garde de la prévôté, l'avait abandonnée aux femmes dissolues ainsi que les lieux appelés : l'Abreuvoir-Mascon , Baiilehoë, Glatigny, la Bouderie, Froidmantel, la Cour-Robert, Chapon et Champflori. Les sergens du roi étaient autorisés à mener en prison au Châtelet toute fille publique, demeurant et tenant clapier dans d'autres rues. La rue Tiron jouissait du privilège fort coûteux d'être sous la juridiction immédiate du roi des ribauds et de fournir exclusivement des amours choisis à la débauche de la cour. Un grand logis, dit la Maison Luce , qui avait relevé long-temps de l'hôtel de Pute-y-musse réuni par Charles VI à l'hôtel Saint-Pôl, communiquait de la rue de Pute-y-musse à la rue Tiron : c'était l'entrepôt des plaisirs de la maison royale, et la Dame des filles y exerçait une autorité suprême moyennant redevance hebdomadaire au roi des ribauds, qui jugeait ses vassales en dernier ressort, et faisait exécuter les arrêts par ses valets et son prévôt. Les rues de prostitution avaient un aspect hideux et maudit; les honnêtes gens auraient
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lait le tour des murs de la ville plutôt que de passer dans ces endroits mal famés. En plein jour, ceux qui les traversaient sans s'y arrêter, payaient des droits peu onéreux, comme des épingles, un signe de croix, une salutation ou même une chiquenaude. Malheur à qui refusait ce péage consacré par d'anciennes coutumes! il recevait de la boue, des ordures, des insultes, et plus que de l'eau sale. Pendant la nuit et souvent le soir , ces rues servaient de repaires à des malfaiteurs qui, de concert avec leurs ribaudes, volaient, battaient ou assassinaient les passans. La rueTiron était plus sûre à cause du voisinage des palais royaux , mais non moins étroite , puante et malpropre que ses pareilles. Les deux rangs de maisons aux fenêtres inégales ne se touchaient pas en ligne droite: des encognures, des enfoncemens, des cours et des sinuosités, suivant l'époque et les hasards des constructions, accusaient la négligence du voyer de Paris, qui se bornait à faire nettoyer les rues passagères. Des portes surbaissées, des escaliers vermoulus, des allées infectes sans air ni lumière, des chambres à peine éclairées, des planchers mal tassés et des étages en saillies : telles étaient ces baraques de bois recrépies de plâtre, profondes et hautes , quoique sans largeur sous leur pi-
gnon aigu. I^a rue , pavée de gravois jetés là pour combler des ornières , dessécher des mares et consolider un sol mouvant, semblait habitée par des juifs et des pourceaux, tant elle était encombrée de fanges, d'immondices, d'eaux croupissantes et de débris informes.Puis, comme pour animer ce tableau de corruption physique et morale , des tètes branlantes et ossifiées aux lucarnes , des femmes demi-nues ou parées immodestement aux portes, des enseignes plus effrontées que la nature; des enfans en haillons, maigres et blafards, barbotant dans des flaques verdâtres ; des hommes aux traits crapuleux comme leurs habitudes; des animaux pêle-mêle, chiens, boucs et poules : tels étaient les habitans patentés de ces antres de vices et de crimes. Le Magnifique logeait au milieu de. ce monde pervers et dégradé.
Dans une cave sourde d'un logis attenant par derrière à la Maison -Luce, le Magnifique et Balthazar Villon achevaient des conjurations et opérations magiques à la lueur d'une torche résineuse presque consumée, qui projetait aux murailles moussues des formes aussi fugitives que les mouveraens des deux complices. Cette cave n'était pas le cabinet d'études de l'alchimiste, mais son sanctuaire diabolique où les II. i6
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profanes n'avaient jamais droit d'entrée. Des squelettes jaunes et des statues effrayantes par leur laideur fantastique avaient l'air de présider un conciliabule infernal; et par intervalles quelque rat rongeant dans un crâne le reste d'une cervelle humaine secouait ces ossemens comme une cliquette de ladre. Le page, agenouillé devant un manuscrit hébreu du Talmud avec des emblèmes hermétiques en or et en couleurs, avait quitté son pourpoint et ses bottines pour entrer dans le cercle destiné à le protéger contre les terribles puissances qu'il invoquait ; à ses côtés, sur la terre humide, un vase de sang où plongeait la pointe d'une épée et un nœud de corde dérobée au col d'un pendu, figuraient les vœux du suppliant. Le Magnifique assis sur un trépied noir, un balai à la main, avec lequel il frappait les épaules découvertes du page immobile, ne cessait de rire par un tic nerveux dont l'empreinte était gravée sur sa face de réprouvé; ou bien il entonnait un chant lugubre dans une langue inconnue à Villon, qui prêtait une oreille étonnée à ces hymnes de cabale judaïque et à ces prières chrétiennes en égyptien-cophte.
C'était le moindre des prestiges qu'il employait sur l'imagination ardente de ce jeune homme, devenu par degrés l'esclave superstitieux d'un
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charlatan. Le Magnifique l'avait subjugué en le rendant criminel ; et celui-ci, inquiet des suites d'un premier pas dans le crime, avait songé non pas à s'arrêter, mais à chercher dans un monde invisible des appuis qu'il ne trouvait plus autour de lui. Comme il était en guerre avec la justice des hommes, il voulait acquérir des armes mystérieuses que son séducteur se vantait de posséder par les sciences occultes. Villon était donc néophyte dans le culte des démons qu'il n'avait pas encore vus, à son grand regret : tant il craignait de ne pouvoir signer un pacte qui lui assurât d'inépuisables richesses , sinon le secret de la Bénite-Pierre, et une longue vie, sinon éternelle. Son mauvais génie n'étaitautre que le Magnifique dont il s'était fait le fragile instrument, et des promesses duquel il n'avait tiré que de la fumée, de l'ennui et d'involontaires frayeurs au milieu des cornues et des alambics, des grimoires et des cercles , des feux grégeois et des grossières inventions de la fantasmagorie. Enfin , il était coupable de lèse-majesté , et le matin même, à l'instigation de sa vengeance plutôt qu'à celle de son maître, il allait hvrer un duel à outrance où le vaincu devait expier sa défaite par une mort infamante.
— Hé! hé! le mystère est parachevé, dit le
Magnifique laissant tomber trois boules de cuivre dans un bassin de fonte dont le retentissement éveilla le page qui dormait de fatigue. Hé! mon petit satellite, te voilà plus invulnérable que monseigneur Achillès , car l'épée flamboyante d'un chérubin s'émousserait à férir ton talon.
' __ Sacre-Dieu ! reprit Balthazar se relevant avec un bâillement à se disloquer la mâchoire , mon cher maître en diablerie, vous avez prudemment besogné en me gardant d'être navré par bâtons et ferremens naturels; car M. de Orignaux, si vieil soit-il et goutteux, boutera son effort en son bon droit et innocence. A'^rai, j'ai vergogne de mon grief mensonge.
— Pauvre mondain! hé! hé! hé! messire Satanas se rit de ta couardise à pécher. Auparavant tu fus jureur, impie, libertin, joueur, pipeur et le reste : hé ! un diabloteau eût envié ces hautes vertus en cramoisi : maintenant, depuis que le Grand-OEuvre s'offre à toi, l'élixir de Jouvence et maint autre élixir mirifique, tu imites l'écrevisse, lequel tant plus avance, tant plus recule? Hé! hé! tu ne seras onc grand clerc en maléfices et bénéfices, comme fut Albert-le-Grand et Simon le magicien.
— Arraisonnons un petit, mon père, et je
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VOUS baille mon âme au prix des vingt denier^ de Judas Iscariotès. Soupçonnant, à votre exem-j pie, que mieux valait être diable de fait que chrétien diabolisant et endiablé, j'ai labouré en l'officine de mon Sire au pied fourchu; point ne sonnerai mot du breuvage versé à ce bon roi Louis, d'autant que je fus récompensé par delà mes mérites en pierreries et riche monnaie, dont avez eu moitié sans erreur de compte...
— Hé! mon fillot, me prétends-tu toujours celer l'auteur véritable du nœud de l'aiguillette, ^'ordonnateur de la forfaiture et le bailleur d'émeraudes, lesquelles je convoite à l'emblée ? hé !
— Sacre-Dieu ! plutôt m'ôterait-on l'âme du corps. Oh! l'obstiné affineur et tentateur! Continuons notre propos : adonc j'ai reçu la règle de votre patron qui se musse autant qu'il soûlait se montrer au temps de saint Antoine; oyez l'inventaire de mes travaux, outre cinq cents malignités auxquelles je défierais le serpent : veilles du diable à force de prostrations, sauts et huilées; ahan et ardeur de forgeron à souffler fourneaux, remuer matras, et armer creusets; lectures et incantations égyptiaques à orber les yeux , fendre les mandibules et dégâter la voix; tordions sibyllins, rêvasseries prophétiques, jeûnes du désert , et par dessus tout , pas un fortuné
coup de dés , à savoir que le maître de la géhenne n'est de loisir...
— Hé! hé! mon petit-fils, s'il te plaît à jouer avec moi tes émeraudes , hé ! hé ! aux cartes ou aux dés ? Hé !
— Oui dà, compère avare, je vous garderai mon héritage; et n'était que je suis charmé pour exemption de mort, je dresserais mon testament comme feu mon aïeul Villon.
— C'est vaillante précaution pour vivre longuement, hé! hé! Ecrivez et signez belle cédule en mon nom et pouvoir, par quoi je demeure votre légataire , en cas de mort subite.
— Sacre-Dieu! je conclus logiquement, c'està-dire que de toutes pratiques sacrilèges il ne m'est tant seulement échu de voir le diable ni de conférer à lui, excepté à vous qui fûtes fait à son image. Toutefois, j'aurai cette joie de meurtrir et affoler l'odieux roi des ribauds! Qu'est-ce? on sonne les trépassés à Saint-Paul et Sainte- Catherine ?
— Hé! hé! c'est le convoi de M. de Orignaux que tu coucheras à l'envers dedans sa bière, mon hardi champion ; hé ! hé ! Nonobstant , veux-tu point me léguer tes émeraudes et meubles, comme je ferai à ton regard?
— Sacre-Dieu! je le veux, mon très-illustre
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maître, puisquen'aiaucunparentage ci-bas, etme soucie petitement des pauvres membres de Jésus-Christ. Vous méritez de me succéder en me& acquêts et pécune, quand j'irai à cent mille panerées de diables où alla mon excellent père François Gorbeuil par l'échelle de Montfaucon ?
— Hé ! amiable et généreux fils , hé ! hé ! le bon Satanas te prenne en sa garde! Hé! hé! hé! tu seras vainqueur en ce combat singulier, et je te rends cette lame fée qui perforera fer, airain, cuir et mailles plus aisément qu'une aiguille fait étoffe de soie ou de laine. Hé! hél.hé! elle fut ointe et sacrée de sang !
Balthazar Villon la remit dans le fourreau , et se rhabilla en méditant une nouvelle malice : il suivit le Magnifique dans une chambre haute, et sous sa dictée écrivit une donation entière de tous les biens qu'il laisserait en mourant; mais ayant approuvé et signé cet acte en présence de son légataire, Villon pria celui-ci de préparer un onguent pour les blessures, tandis qu'il plierait et cacheterait le parchemin, prétextant à la fois un désir de tenir ce legs secret et beaucoup d'empressement à partir. Aussitôt que le Magnifique se fut éloigné un moment; le page mit le testament dans sa poche, et en recommença un autre plus concis qu'il enferma
SOUS un pli avec double cachet. Le Magnifique ne se douta point de la substitution, et reçut avec des ricanemens reconnaissans le paquet portant cette suscription : Ci est inclus le petit ou grand testament de Balthazar Villon , issu de François. Le testateur riait dans sa barbe.
— Sacre-Dieu! dit-il acceptant un baume en échange, mon très-cher héritier, j'ai fiance à vos sortilèges plus qu'à ma vaillance; les esprits de ténèbres ont cette nuit remparé mon cœur de vertu et mon bras de force; or ce merveilleux onguent ne sera d'usage. Mais, sacre- Dieu! si M. Satanas emporte mon âme confite en amour pour lui, dépêchez de mander le pronotaire; et vous apprendrez, sire Magnifique , le précieux loyer que votre ami Villon vous a réservé, et à quoi profite le jeu de dés.
— Hé! hé! cet héritage serait tout et tôt dépensé en messes et chandelles? Hé! mon amé fils, tes émeraudes n'ont ailes pour s'envoler? Hé ! hé ! voilà qu'il faut prouver mensonge par vrai courage. Hé! mignon deBelzébuth, fiers, huche, pousse, perce et tue! Hé! ma bénédiction te soit telle qu'une targe impénétrable aux coups ! Hé ! hé ! Oh ! le ferme champion !
Les lices et les échafauds du tournoi avaientété conservés pour le duel judiciaire; seulement les
barrières furent exhaussées de deux pieds selon l'édit de Philippe-le-Bel, encore en vigueur pour les gages de bataille; les arrière-lices et les am phithéâtres avaient disparu, comme n'étant pas conformes à cet édit de l'an i3o6. L'orchestre, qui occupait le rez-de-chaussée des échafauds pendant les joutes, avait cédé la place aux spectateurs plus nombreux qu'aux joutes, et tous avides de voir le sang couler. Deux pavillons d'étoffes éclatantes, surmontés de flammes et de pennons flottans, étaient tendus à chaque bout des lices : celui de l'appelant à la droite du roi, et celui du défendeur à la gauche. La porte du maréchal était ouverte, et une espèce de chapelle aux ornemens de deuil, sans armoiries, était préparée devant la tribune des juges du camp, au nombre de quatre : Arthus Gouffier,le grand-sénéchal de Normandie , Galéas de Saint- Severin, grand-écuyer, et Chabanne de La Palice , grand- maître. Louis XII avait voulu se réserver les prérogatives de maréchal ou chef des juges.
Dès le pointdujour, les contre-lices, les échafauds, les toits , les fenêtres et les rues avoisinanles étaient garnies d'une foule curieuse et impatiente; partout brillaient des toilettes de femme, des livrées de nobles ou de corpora-
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lions, des blasons et des missels aux fermoirs de métal; car, pour attendre les combattans jusqu'à l'heure de nones , c'était acte de dévotion et d'humanité que de lire distraitement quelques prières latines qu'on ne comprenait pas: ensuite la souplesse du corps, la trempe des armes et le hasard devaient décider de la vie d'un homme et de son innocence. Des tambours et des trompettes placés autour des deux pavillons sonnaient des airs belliqueux pour aguerrir le peuple à des idées sanglantes et animer les deux adversaires. En même temps le gros clocher de Saint-Paul et le clocheton de Sainte-Catherine tintaient le glas des morts pour annoncer qu'un coupable allait tomber au tribunal de Dieu , après avoir échappé à celui des hommes : car l'ordonnance de Louis XI , qui refusait aux condamnés les secours de la religion, n'atteignait pas les duellistes autorisés à chercher d'avance un allié dans le ciel. Ce carillon funèbre, mêlé au palalalalan des caisses et au taratantara des clairons produisait une harmonie déchirante qui ébranlait tous les échos de l'âme.
Le roi , qui s'était levé de son lit avec une fièvre incandescente pour assister à ce duel dont il était juge et partie, arriva dans sa loge, et lut salué de mille, cris joyeux que soulevait toujours.
sa présence paternelle parmi ses sujets. Cette tois, il ne répondit pas à cet accueil qu'il préférait à tous les honneurs de la royauté, et garda un maintien sévère, une physionomie froide et immobile qu'on n'était pas accoutumé à lui voir en public. La reine portait sur sa figure les traces d'une nuit sans sommeil et d'un chagrin récent; ses paupières étaient chargées de larmes. La cour imitait cette contenance grave et silencieuse. Mais les dames surtout laissaient paraître une curiosité impitoyable, tant la chevalerie ancienne avait imprimé un caractère féroce dans les mœurs; ou peut-être y a-t-il naturellement aux cœurs des femmes un besoin d'émotions souvent cruel. Le duc de Valois était aussi mécontent que sa mère semblait radieuse. Les princes et seigneurs anglais, qui devaient s'en retourner à la fin du mois , assistaient aussi à cette fête qu'on leur donnait aux dépens du sang innocent : im gage de bataille était spectacle rare et recherché. Deux loges réservées aux parens et amis des combattans, comme pour une réjouissance, témoignaient à quel degré d'abandon se voyait réduit M. de Orignaux injustement accusé : en vain Louis XII, par pitié, avait consenti à lui servir de caution ; tout le monde s'était écarté de sa disgrâce, par
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courtisanerie ou par fausse honte; et la loge dont il lui appartenait de disposer à son choix, n'eut pas rencontré d'autre public que des ribaudes intéressées au sort de leur roi, tandis que Balthazar Villon avait trouvé à remplir la sienne de gentilshommes, d'écuyers et de pages. On le nommait déjà ouvertement le champion du roi.
Avant trois heures de relevée, l'appelant se présenta le premier à la porte des lices, d'où le roi d'armes Montjoie avait fait un cri solennel pour avertir de la rigoureuse police qui présidait aux gages de bataille. Villon était monté sur un superbe cheval barbe dont lui avait fait présent le duc d'Alençon , avec un chanfrain doré à pointe de fer, des/Iaiicois de cuir bouilli, et par dessus une housse bleue semée de dés d'argent; il avait quitté l'hôtel des Tournelles en équipage de combat, armé de pied en cap. Le duc de Bourbon et le comte de Saint-Pol avaient, dans l'intention d'agréer à Louis XII, composé l'armure de son champion , qui se croyait sûr de la victoire en admirant son heaume argenté, sa cuirasse en miroir, son haubergeon de mailles d'acier autour des reins, ses brassards de fer en écailles, ses jambards articulés et ses gantelets à lames superposées. Sa
cotte d'armes à courtes mancbes était, en guise d'armoiries, étoilée de dés d'argent sur velours bleu. Il chevauchait avec assurance, et souriait aux dames en passant; il se rendit à son pavillon au milieu d'une escorte princière. Son écuyer JacquesGualland,nonmoin3splendidementvétu et monté, tenait devant lui son épée, sa lance, et son écu décoré de trois dés en champ d'azur. Son parrain était M.d'Orval , un des gentilshommes pensionnaires; et une compagnie de ducs, de marquis et de barons le suivait, pour faire honneur à la cause qu'il soutenait. La plupart des assistans étaient déjà gagnés en sa faveur; mais on remarqua cependant avec surprise qu'il ne se signait point à chaque pas, comme l'usage le lui prescrivait, et qu'il ne portait ni crucifix , ni devises pieuses , ni pourtraits de saints. Galéas de Saint-Severin, qui remplissait au nom du roi les fonctions de maréchal, alla le visiter sous son pavillon.
— Messire appelant, lui dit-il durement, étes-vous donc juif, ou païen ou hérétique? N'avez-vous point fiance et dévotion à Notre- Seigneur et Notre-Dame, ou à quelque bienheureux saint? L'ordonnance commande que de pas en pas vous vous signiez jusques aux lices? c'est scandale patent et malhonnête.
— Sacre-Dieu! monseigneur, repartit Villon faisant resserrer les courroies de sa cuirasse , je suis bon chrétien aux églises et moutiers; ains je suis chevalier en champ-clos , tellement que ne lâcherai la croix de mon épée, et au contraire signerai mon ennemi à beaux coups d'estoc et de taille.
— Par le chef de saint Jean-Baptiste ! messire , j'espère à votre honneur que ferez votre devoir ; mais les plus preux sont volontiers les plus dévotieux. Exemple : notre excellent chevalier Pierre du ïerrail , au royaume de Naples , devant que de combattre le seigneur dom Alonze de Santo-Maiore , se mit à deux genoux et fit son oraison à Dieu, puis se coucha de son long, et baisa la terre avec le signe de la croix. Aussi Dieu lui bailla victoire dessus l'Espagnol. Çà , dites-moi quelles armoiries avez prises?
— Sacre-Dieu î monseigneur, c'est emblème et figure: à savoir que l'heur du combat se joue au sort des dés représentés par harnais, lance ou épée. D'autre part étant issu de François Villon souverain poète français, j'ai emprunté ce souvenir de sa bonne chance au jeu de dés. Enfin, je saurais argumenter comme quoi dés sont plus nobles et anciens que fleurs-de-lis.
— Montjoie saint Denis ! murmura le roi
d'armes, voilà un outrecuidé compagnon qui moque les armes de France et les trois fleursde-lis que le roi ne peut concéder, voire à ses gendres, en plein écusson? Mal adviendra d'un quidam ignorant la noblesse d'armoiries!
M. de Orignaux , qui n'avait pas oublié les signes de la croix et plusieurs bannerettes enhiminées d'images de saints, entra seul dans la lice, du côté gauche, à pied et couvert d'une vieille armure rouillée, avec laquelle il avait fait la guerre dans sa jeunesse ; son écu pendu à son col , et sa tenicle ou cotte d'armes portait une épée d'or à la poignée d'argent en champ de sable. Sa visière était baissée et son glaive nu à la main. Il avait encore à la ceinture une hache, une épée et une dague. On nommait spécialement glaive une longue épée à quatre tranchans et à deux gardes, qui servait surtout dans les combats corps à corps.Un murmure défavorable, à l'instant étouffé par les cris des hérauts d'armes, accueillit le défendeur, qui ne leva point sa visière pour cacher ses larmes. Mais un autre murmure dérisoire, qui se prolongea malgré les inenaces réitérées des sergens , signala l'arrivée du parrain de M. de Orignaux.
— Le diable m'emporte! s'exclama Louis XII bondissant sur son trône et secouant la yer^Q
dorée que lui avait remise le grand-écuyer, messieurs les roi d'armes, faites observer les statuts; et quiconque , tout puissant qu'il soit, enfreindra l'ordonnance , doit perdre corps et biens. De par Dieu ! on verra qui est le maître!
Le parrain, et à la fois l'écuyer du défendeur, n'était autre que Villemanoche, plus ridicule encore qu'à l'ordinaire, avec son bonnet pointu écrasé d'ornemens héraldiques, depuis la croix de son cousin Jésus-Christ jusqu'à l'épée du roi des ribauds , avec sa toge royale , pontificale , ducale et sale; il apportait une bouteille de vin et un pain dans une serviette. Tel fut le seul ami que M. de Orignaux trouva dans cette cour de chevaliers dont la veille il était l'égal ; la crainte de déplaire au roi lui avait enlevé plus de partisans que le soupçon du crime de lèse-majesté, et on le fuyait comme un. lépreux qui propage la contagion même par son regard. A quoi lui servait son innocence et cinquante ans d'une vie sans reproche? Un page diffamé l'accusait; un assaillant jeune et déterminé allait répandre son sang de vieillard, et pour unique consolation, la reine le plaignit et le duc de Yalois l'encouragea ; ce n'est pas tout , le roi lui envoya son confesseur, frère Guillaume Parvi.
— Ma très-haute et très-aimable dame, dit
Villemanoche rendant ses hommages à la reine qui pour la première fois l'écouta sans rire, un vilain et fils d'un vilain a bien vilainement offensé Jean de Talleran, sire de Orignaux, un de vos serviteurs, honnête et prude homme d'assez noble lieu : adonc j'ai pourpensé qu'a-* fin de mieux desservir le prix de chevalerie entre tous, et par là venir à vous épouser pour la multiplication des Pichelins , il sied d'éreinter les méchans et aider les bons; ce pourquoi je me suis fait parrain du défendeur qui fort humblement sollicite vos menus-suffrages. Or lui ai-je bouté la joie à l'âme, déclarant que son office serait maintenu à nos prochaines épousailles ?
— Le diable m'emporte! grommela le roi avec une colère sourde; ce folPicheîin s'obstine à nier l'achèvement de mon mariage! Pour ce, faut-il nier la sagesse des fols?
— Messire de Orignaux, dit le grand-écuyer qui avait suivi le défendeur dans son pavillon , haussez votre visière pour témoigner qui vous êtes et faire vos sermens par devant Dieu et le roi? Par la révérence que dois à mon bon seigneur ! d'où vient que larmoyez si chaudement? Serait-ce repentir du méfait?
— Pâque-Dieu! monsieur mon maître, s'é- II. 17
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cria le roi des ribauds essuyant ses yeux vitrés de pleurs, vous connaissez de longue main quel je fus, vivant honorablement et content de mon petit état; mais par dessus toute chose, vous tenez pour certaine ma loyauté irréprochable à la personne du roi mon bon sire. Qui vous semble coupable et menteur en cette affaire?
— Sur ma tête! mon ami, vous eussiez, par réelle exoine de vieillesse, obtenu qu'un gentilhomme fût votre avoué pour ce jour et fît son devoir à vos périls, coûts et dépens ?
— Non, pâque-Dieu, monseigneur! En ma verte saison j'avais meilleure puissance de corps, mais non jamais de droit. Ayant confessé mes péchés et bu le sang très-précieux de Jésus- Christ, peu m'inquiète du trépassement qui m'avancera le paradis; toutefois, je sens ardent désir et fervent espoir de convaincre ce lâche calomniateur.
— Sire de Orignaux, souhaitez-vous pas faire requêtes et protestations à l'entrée du champ , comme veut le sire appelant?
— Je proteste tant seulement de mon droit, honneur et intégrité; je requiers justice et vindicte. Ce sont choses qu'il importe de protester et requérir par armes, sans amuser le po-
LE ROI DES RIBADDS. aSo
pulaire de vanterieset lamentations; ce pendant demeurerai à dépécher quelques prières en plus.
— Sire de Orignaux, il appert que voulez combattre à pied, avec leglaive, l'épée^la hache et la dague ?
— Ainsi soit, monseigneur, ne pouvant chevaucher pour certaine blessure reçue hier en la presse. Avisez les armes que je porte et desquelles je prétends férir mon traître ennemi?
Galéas de Saint-Severin, les juges du camp et les deux parrains, vérifièrent le poids et la forme des armes qui furent appareillées; M. de Orignaux se remit en oraison après cet examen, pleurant et sanglotant, frappant sa poitrine, et baisant les bannerettes qui offraient à sa dévotion les saints et les saintes qu'il affectionnait; saint Pierre, qui coupa l'oreille de Malchus au jardin des Olives, était le patron de sa charge, où il régnait par l'épée, mais il réclama l'intercession de Malchus comra^ celle de saint Pierre. Villemanoche lui conseilla de se recommander davantage à Jésus, et aux saints de descendance Picheline,
Balthazar Villon accepta les armes choisies par son adversaire et renvoya son cheval; puis, non satisfait de l'avantage que lui donnaient son âge et sa force, il voulut montrer sa bonne
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mine et faire parade, à son plaisir, d'expérience au métier de chevalerie. Il sortit de son pavillon avec son parrain M. d'Orval, et s'approcha, sans armes offensives, de la porte du maréchal, la tête haute et le sourire au visage; il prononça d'une voix forte cette protestation qu'il avait apprise par cœur :
— Mon très - honoré seigneur le roi et messieurs les juges du camp , je suis Balthazar Villon, page de la livrée de monseigneur de Valois et de Bretagne; et viens me présenter, armé comme gentilhomme, pour combattre contre .lean de Talleran, sire de Orignaux, faux et mauvais traître, lequel par sortilège, charmes et engins diaboliques a maléficié la sacrée personne de sa Majesté. Sur ce, je prends à témoin, en cette journée, mon bon droit, mon vrai devoir et ma forte épée ; donc, je vous requiers de me livrer et départir ma portion du champ, du vent, du soleil et de tout ce qui est nécessaire, profitable et convenable à tel cas. Mon ennemi peut combattre à pied ou à cheval, ainsi que mieux lui semblera ; peut porter telles armes qu'il voudra, tant pour offendre comme pour défendre à son avantage, excepté autres armes non reçues par la constitution de France. Point n'ai besoin de pain et vin pour manger et
boire l'espace d'un jour, d'autant que j'ai belle assurance de signaler mon aveu et décoiifire ce malin enchanteur, sans protester qu'il me soit donné du jour selon les anciennes coutumes. Voire, si en avant le soleil couché je n'ai terminé mon emprise, je me confesse vaincu et calomniateur.
— Monsieur, reprit Louis XII indigné de cette fanfaronnade, il est écrit: Quiconque s'élève sera abaissé. Ainsi ne faites tel dépris de votre ennemi, qui possible aura céleste assistance, sans exalter ses prouesses comme faites, et ne vendez la peau de l'ours devant que l'avoir rué par terre. Outre ce, boutez votre fiance à Notre-Seigneur, Notre-Dame et I\I. saint Georges le bon chevalier, que n'êtes accoutumé d'invoquer, ce me semble. Or, le diable m'emporte! si êtes défait et abattu, je vous envoie pendre en expiation.
M. de Orignaux ayant déclaré qu'il ne protesterait que les armes à la main , le roi , pour abréger ces préliminaires qui se fussent prolongés long-temps encore, ordonna que l'appelant et le défendeur ne feraient qu'un seul serment devant leurs j uges, aulieu des trois différens prescrits par Philippe-le-Bel. Cette infraction à l'usage établi fut moins conseillée par le malaise
visible du roi que par un amoncellement de nuages cuivrés au dessus des lices, et un tourbillon de vent qui annonçait l'approche d'un orage.
L'appelant et le défendeur, chacun revêtu de ses armes et la visière haussée, accompagné de son parrain et de ses conseillers, suivi des gardes du camp portant de longs bâtons blancs, sortirent de leurs pavillons et vinrent lentement à côté l'un de l'autre s'agenouiller vis-à-vis un autel richement paré, où étaient couchés, sur un carreau de velours violet, le crucifix et le livre des évangiles ouvert à l'endroit de la Passion. Guillaume Parvi se tenait debout derrière M. de Orignaux , un missel à la main , et Galéas de Saint-Severin, assis sous un dais, remplissait les pénibles fonctions de maréchal, sous les yeux du roi attentif,
— Sire chevalier, dit Guillaume Parvi à Balthazar Villon qui ne paraissait pas bien pénétré de la solennité de cette cérémonie nouvelle pour lui, vous voyez ici la remembrance de notre Sauveur vrai Dieu Jésus-Christ, qui mourir voulut pour nous sauver. Souvenez-vous des sermens que ferez; ou autrement votre âme, votre honneur et vous êtes en péril.
—-Monsieur mon maître, répliqua effronté-
ment le page, mon âme, mon honneur et moi sommes et seront à l'abri des atteintes de ce mécréant, que j'ai promis en curée à tous les diables.
— Messire , repartit le dominicain comme s'il maudissait , j'ai entendu à confession ce pauvre vieil gentilhomme que j'absous à la grâce de Dieu; mais recordez-vous la perdition de celui qui aura tort d'âme et de corps : donc, je vous exhorte et supplie mettre vous en la merci de notre bon sire plutôt qu'en la colère de Dieu et pouvoir de l'ennemi, si avez menti par méchante intention ?
— Beau père confesseur , sans doute l'un des deux s'en va parjurer dessus la croix, et ce n'est mon affaire, d'autant que le gage de bataille ne mentira, quoi qu'il en advienne.
Galéas de Saint-Severin prit les mains droites des deux champions qu'il posa, sans gantelets et nues, sur les bras de la croix en disant :
— Vous , Balthazar Villon , comme appelant, voulez-vous jurer?
— Oui, monseigneur, répondit le page exempt de toute émotion de repentir ou de remords.
— Vous, Jean de Talleran , sire de Orignaux , comme d-éfendant, adonc voulez-vous jurer?
— Oui, je le veux, monseigneur; et la main du parjure soit du tout desséchée ! s'écria le roi des ribauds dont les larmes coulaient abondamment.
Alors le grand-écuyer, se tournant vers le page qui promenait ses regards distraits dans les loges, le somma de répéter avec lui la formule du serment, ainsi conçue :
— Je Balthazar Villon , jure sur cette vraie figure delapassion de notre Seigneur Dieu Jésus- Christ et sur les saintes Évangiles qui sont ici, sur la foi du baptême que je tiens comme chrétien , sur les très-souveraines joies du paradis lesquelles je renonce pour les très-angoisseuses peines de l'enfer, sur mon âme, sur ma vie et sur mon honneur, que j'ai bonne, juste et sainte querelle de combattre ce faux et mauvais traître , criminel de lèse-majesté divine et humaine, parjure et foi-mentie, le sire de Orignaux que je vois devant moi. Et de ce j'appelle à mon vrai juge , Dieu , Notre-Dame , et monseigneur saint Georges le bon chevalier; et pour ce loyaument, par les sermens que je fais, je n'entends porter sur moi paroles, pierres, charmes, ni conjurations et invocations d'ennemis, ni autre chose qui me puisse aider et à lui nuire : donc n'ai recours qu'à Dieu et à
mon bon droit, par mon corps et par mes armes. Sur ce, je baise cette vraie croix et les saintes Evangiles, et me tais.
Bal thazar prêta cesermentavecuneimpudence inébranlable que n'imita pas M. de Orignaux , en prononçant d'une voix entrecoupée de sanglots un serment semblable ; mais, en revanche, il baisa le crucifix et l'Evangile avec une ferveur croyante que son adversaire n'eut garde d'imiter. Guillaume Parvi tenta en vain de foudroyer d'un coup d'œil le sacrilège. Ensuite Galéas de Saint-Severin réunit leurs mains droites, et dit à l'appelant de répéter les paroles d'usage après lui:
— O toi Jean de Talleran , sire de Orignaux , que je tiens de la main droite, par les serraens que j'ai faits, la cause dont je t'ai appelé est vraie : par quoi j'ai bonne et loyale cause de toi appeler, et à ce jour t'en combattrai. Ainsi tu as mauvaise cause , et nulle querelle de t'en défendre et combattre contre moi , et tu le sais. Dont j'en prends à témoin Dieu et monseigneur saint Georges le bon chevalier, comme faux traître et foi-mentie que tu es!
Le roi des ribauds, dont la main frémissait dans celle de son accusateur, les paupières
rouges et la douleur au visage , redit aussi la réponse que lui dicta Galéas de Saint- Se vérin:
— O toi Balthazar Villon , que je tiens de la main droite, parles sermens que j'ai faits, la cause pour quoi tu m'as appelé est fausse et mauvaise; par ainsi j'ai bonne et loyale cause de m'en défendre , et me combattre contre toi à ce jour : car tu as mauvaise cause et nulle querelle de m'en avoir appelé et combattre contre moi, et tu le sais. Dont je prends à témoin Dieu , Notre-Dame et monseigneur saint Georges le bon chevalier , comme faux et mauvais que tu es!
Ils baisèrent encore le crucifix pour confirmer ces nouveaux sermens, et Guillaume Parvi prit respectueusement la croix avec le livre d'Évangiles, pendant que des moines de son ordre enlevaient toutes les pièces de cette chapelle portative. Les deux ennemis s'étaient relevés ensemble pour rentrer dans leurs pavillons.
— Sire iialthazar Villon, dit le dominicain en se retirant pour n'assister pas à l'œuvre de sang , recordez-vous ce qu'avez juré sur la vraie croix de la Sainte-Chapelle?
— Sacre-Dieu ! murmura le page se signant de la main gauche, je m'excuse de n'avoir connu
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à l'avance que ce fût morceau bénit de la vraie croix! Oh! le vilain parjure!
Les cloches cessèrent de sonner les morts; les tambours et trompettes annoncèrent à grand bruit le troisième et dernier cri du roi d'armes Montjoie, qui sembla retrouver la voix retentissante de sa jeunesse pour ce ministère solennel, où il devenait l'organe de la loi et de la justice :
— Or oyez , or oyez , or oyez , seigneurs , chevaliers et écuyers, et toutes manières de gens, que notre sire le roi de France, Louis douzième de nom, vous commande et défend, sur peine de perdre corps et biens : que nul ne soit armé ni porte épée, dague ou autre harnais quel qu'il soit, fors les gardes du camp, et ceux qui par ledit roi notre sire en auront congé. Encore le roi notre sire vous commande et défend que nul , de quelque condition qu'il soit , demeure à cheval durant la bataille ; et ce , sur peine aux gentilshommes de perdre le cheval , et aux serviteurs de perdre l'oreille : et ceux qui escorteront les combattans seront tenus renvoyer leurs chevaux, sur la susdite peine. Encore le roi notre sire vous commande et défend que nulle personne , de quelque condition soit-elle , ne doive entrer au champ, sinon ceux qui y seront
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députés , et ne soit sur les lices , à peine de perdre corps et biens. Encore le roi notre sire commande et défend à toute personne, de quelque condition soit-elle, être assise sur banc ou par terre, afin que chacun puisse voir les parties plus à son gré combattre : sur peine du poing. Encore le roi notre sire vous commande et défend que nul, quel qu'il soit, durant la bataille, ne parle, ne signe, ne tousse, ne crache, ne crie, ne fasse aucun semblant; et ce, sur peine de corps et de biens.
Ce cri fut suivi d'un effroyable vacarme qui résultait pourtant de l'envie d'observer les commandemens et défenses du roi : ceuxci toussaient , ceux - là crachaient , tous se mouchaient , tous préludaient confusément au silence et à l'immobilité , qui succédèrent à ces bruyans apprêts. Montjoie s'avança seul et à pied au milieu des lices ,,et cria par trois fois : « Faites vos devoirs ! » Aussitôt les pavillons furent jetés par dessus les lices, hors du champ, pour signifier qu'il n'y avait plus entre les combattans repos ni trêve , et ceux-ci parurent armés de toutes pièces et la visière fermée : M. de Orignaux avec son unique conseiller Villemanoche , qui cherchait à l'encourager par l'exemple des Pichelins, chevaliers du Temple et de
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Saint-Jean de Jérusalem ;Balthazar Villon perdu dans un gros de seigneurs qui raffermissaient sa cuirasse, serraient les boucles etles aiguillettes de son gorgerin et de ses cuissards , rangeaient ses armes autour de lui, et raillaient tous bas son chétif adversaire.
L'attention était générale et palpitante. Galéas de Saint-Severin qui avait repris sa place au dessous du roi, se consulta un instant avec ce prince , et, levant le gage de bataille , cria trois fois d'un accent ému : « Laissez-les aller, laissez-les aller! » et jeta le gant. A ce signal, les conseillers sortent dos lices, les parrains s'éloignent avec les gardes du champ, et l'assemblée entière est debout, excepté le roi et les juges. Tous les tambours et trompettes éclatent à la fois , pendant que les deux champions se mesurent des yeux, saisissent le glaive à deux mains et marchent l'un contre l'autre. Un coup de tonnerre gronde , et roule des échos de la Seine à ceux de Montmartre : on dirait un signal céleste.
—Sire roi des ribauds, dit le page en approchant la pointe de son glaive à la hauteur du nasal du casque, résigne-loi de ne manger ce pain ni boire cette bouteille pleine de vin : onc de ton sceptre tu ne fériras les pauvres pages :
onc ne grèveras de redevances les pauvres femmes amoureuses : onc ne vexeras les pauvres joueurs de dés !
— Balihazar, c'est jugement de Dieu, reprit M. de Orignaux d'un ton gémissant. Vois où ta haine et mauvaistié m'ont réduit : prends donc ma vie par grâce, et me rends mon honneur?
Un ricanement joyeux répondit à cette prière , que ne couvrirent pas les sons aigus des tambours et des trompettes. Ils se rencontrèrent alors avec une telle fureur que les glaives se brisèrent comme par enchantement , sans fausser les armures qui bruirent. Le page recula légèrement, échangea le tronçon qu'il tenait contre une hache et revint à la charge avec l'arme nouvelle, qu'à son exemple M. de Orignaux avait adoptée. Ils se portèrent plusieurs coups qui rebondissaient comme le marteau sur l'enclume, ébréchaient le tranchant des haches et entamaient leurs armures avec mille étincelles jaillissantes; on voyait alternativement ou en même temps , se balancer en l'air et retomber les haches , dont le manche de fer était plié par la violence du choc : tantôt Balthazar sautait de côté pour éviter un coup terrible déchargé à deux mains, et, dans l'intervalle rapide qui s'écoulait entre un nouveau coup,
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appliquait le sien plus sûrement. Le sang tachait déjà la cotte d'armes déchirée de M. de Grignaux. Mais les deux haches s'étant croisées dans l'ellipse d'une lourde chute , échappèrent à demi brisées de leurs doigts défaillans et volèrent à vingt pas. Le page courut à son épée en prononçant une conjuration quelui avait apprise le Magnifique ; car la résistance vigoureuse de son ennemi l'étonnait, et, son esprit affaibli par l'idée du sacrilège commis sur la vraie croix, invoqua les démons, le Magnifique et plus que tout l'épée enchantée qu'il baisait en proférant un vœu que l'enfer seul entendit. M. de Orignaux avait aussi ramassé son épée, dont la lame acérée s'élargissait depuis la pointe jusqu'à la garde.
En ce moment l'orage se déclara par une pluie fouettante, par un vent mugissant, par des éclairs et des tonnerres continuels : personne dans l'assemblée n'osa faire un mouvement , ni même un signe de croix, quoique la plupart des femmes fussent effrayées de cette circonstance, qui semblait une protestation d'en haut contre un combat aussi inégal qu'injuste.
Louis XII restait droit et fixe : la cour suivait son exemple , bien que les rafales menaçassent d'emporter la toiture des échafauds ,
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et que l'eau ruisselât de toutes parts sur les ton lettes des dames. Balthazar, ébranlé d'abord par ce tumulte des élémens soulevés qui lui paraissaient emprunter une voix pour l'accuser, s'arrêta dans un trouble supertitieux; mais l'approche furieuse du roi des ribauds lui ôta la réflexion et lui rendit son courage : il changea sa manière de combattre , et au lieu de soutenir de pied ferme un assaut réglé qui se bornait à un échange de coups donnés et reçus , il harcela son adversaire et l'environna de vingt attaques différentes, qu'il multipliait en tournant à l'entour , cherchant les défauts de l'armure et y plongeant son épée qu'il retirait rouge chaque fois. M. de Orignaux n'avait pas la souplesse qu'il fallait pour prévoir et repousser ces rapides attaques , dont il s'apercevait à ses blessures et à la perte de ses forces avec son sang. Louis XII pouvait seul suspendre ou terminer la bataille en jetant sa verge dorée au roi d'armes. Cependant la pluie ne diminuait pas, inondant les spectateurs qui grelotaient dans leurs habits mouillés et déteints. Balthazar Villon, impatient d'en finir, redoublait de ruse et d'agilité : il n'avait pas eu la peau effleurée, et jugeait de ses avantages aux filets de sang qui ruisselaient sur l'armure de M. de Orignaux,
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ouverte et faussée en plusieurs endroits, surtout à la partie supérieure du heaume. M. de Grignaux , qui rugissait comme un lion blessé , essayait de briser l'épée à laquelle il répondait par des coups perdus : la trempe de cette épée était si bonne qu'elle perçait le fer sans se rompre; ce fut celle de M. de Grignaux qui vola en éclats. Alors, désespéré par la conscience de sa perte, aveuglé par le sang qui dégouttait de son front, il s'élança sans armes contre Balthazar, l'entortilla de ses longs bras noueux, et lutta corps à corps pour le renverser; mais il glissa sur la terre humide; et le page, dans cette étreinte acharnée, n'ayant plus la faculté de se servir de la pointe de son épée , en assena la poignée sur le crâne découvert du malheureux vieillard, qui pencha la tête, déroidit les bras, et tomba sans soupir ni convulsion : on le crut mort. Un coup de tonnerre , suivi d'une odeur sulfureuse, annonça la victoire de l'appelant.
• — Grignaux ! criait Balthazar le pied sur la gorge de son ennemi qui ne bougeait plus, rends-toi, et confesse ta coulpe et maléfices; aussi bien tu es mort si tu ne parles !
En répétant ces paroles à voix haute , il tenait son épée au ventail du casque fracassé : l'autre n'avait garde d'entendre et de répondre. H. 18
in{\ LE ROI DES RIBA.UDS.
Les instrumens de musique se turent, et le roi éleva son bâton de maréchal. Aussitôt tout le monde se rassit et se mit à son aise; mais aucun, par une retraite précipitée, ne se déroba aux dernières atteintes de l'orage. Galéas de Saint-Severin descendit de son siège, ordonna au vainqueur de remettre en son pouvoir le cadavre que les hérauts d'armes traînèrent par les pieds hors des lices. Les tambours et les trompettes commencèrent un air de triomphe pendant que Moritjoie , tout ému de pitié , coupait les aiguillettes de l'armure, dont chaque pièce était jetée çà et là ; puis le corps maigre et criblé de coups fut couché par terre, et laissé à moitié nu , tant son justaucorps de chamois était tailladé et déchiqueté ; ses rares cheveux blancs et sa barbe grise étaient rigides de sang caillé , et son visage meurtri n'avait pas apparence humaine. La reine pleurait ; les filles de joie pleuraient aussi.
— Ma très-indulgente épousée , mugit Villemanoche prosterné devant madame Marie, ce noble seigneur, qui daigna soi défendre contre un vilain , me semble parent ou allié de la race Picheline ; d'autant que la Magdelaine et Lazare sont premiers instituteurs de cette royauté des ribauds. Par la sainte crèche! moi qui fus son
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parrain , je requiers qu'un si preux champion , trahi par l'âge phis que par son droit , conserve ses armoiries au cercueil ?
— Mon très-honoré seigneur, dit Balthazar Villon appuyé sur son épée sanglante, moi qui fus appelant et prouvai par les armes la vérité de mon dire , je requiers que le défunt traître et malfaiteur soit dépouillé de ses honneurs et blasons, attaché en un gibet et abandonné aux corbeaux, comme bien et dûment convaincu de lèse-majesté divine et humaine : le diable après en ait l'âme. Outre ce, je demande pour dédommagement tous ses biens confisqués.
Louis XII , le front dans sa main , méditait avant de se prononcer, et le grand-écuyer attendait un ordre.
— Sire chevalier, dit madame d'Angouléme avec satisfaction , vous avez héroïquement besogné pour votre honneur et la personne du roi notre sire ; la récompense qu'avez gagnée ne sera onc trop haute et trop digne. Ainsi je prie sa Majesté de faire état de votre requête touchant les biens du défunt et vaincu?
— Foi de gentilhomme ! s'écria M. de Valois avec amertume, Villon mon ami, vous fîtes votre loyal devoir; mais vergogne doit vous remordre pour avoir outré ce gage de bataille
contre un vieil et honorable seigneur , qui ne fut capable de mal faire en aucun cas : certes j'aurais plaisir à vous accuser de meurtre et foi mentie.
— Monseigneur, reprit le duc de Longueville flatteusement , à l'instar du seigneur Roland , vous sauriez d'un taillant pourfendre un homme d'armes jusques à la ceinture. Toutefois je m'ébahis comment ce hardi champion a déconfi le défendeur sans appeler à témoin monseigneur saint Georges le bon chevalier ou M. saint Michel victeur du diable?
— T ivit, vivetl non mortuus ej^M dit une voix oratoire qui lit tressaillir le roi et passer un nuage sur les yeux de Balthazàr.
On distinguait une masse noire qui se mouvait autour du corps étendu par terre. Cette masse s'allongea en robe , d'où sortit le visage réjoui de Jean Ruel, qui venait d'interroger les pulsations lentes du pouls et du cœur de M. de Orignaux. Son exclamation latine, comprise seulement d'un petit nombre, fut aussitôt expliquée et répandue avec un intérêt qui s'attachait moins au moribond qu'à son prochain supplice. Louis XII ne put réprimer sa surprise et sa joie; la reine joignit les mains.
' Il vil, il TÏvia, il n'est pas mort !
LE ROI DES RIBAUDS. ti^-y
— Sire, dit le page montrant son épée, puisqu'il est vif encore, je persiste à requérir la confession de son méfait , la peine exemplaire due à quiconque attente au bon roi son maître, et, pour moi satisfaire , l'héritage de ses biens confisqués par arrêt solennel ; enfin , suivant l'ordonnance du bon roi Philippe , que de cette querelle , pour quelque information du contraire, je ne sois tenu de répondre dorénavant.
Louis XII fronça les sourcils , mais garda le silence et ne remua pas son bâton de maréchal.
— Maître Balthazar, dit M. de Valois comme s'il lui adressait un défi, ce n'est le fait d'un véritable chevalier de rancuner si fort un ennemi défait; ains il serait honnête à vous de requérir pardon de l'injure attribuée de léger à ce bon gentilhomme. Je jure Dieu que maintenant onc ne vous recevrai à grâce et merci ; car il est écrit : Ne faites à autrui ce que ne voudriez être fait à vous-même.
— Monsieur nlôn beau-cousin , ajouta Villemanoche d'un ton qui ressemblait à un beuglement de taureau , octroyez ce au nom des Pichelins et de mon divin aïeul Jésus-Christ, qui pardonna dessus la croix.
— Sire! sire! continua la reine en larmes, faites miséricorde à cet ancien serviteur de votre
maison, qui certainement ne vivra de longs jours après le deuil de sa déconfiture?
— Mon très-honoré seigneur , dit le grandécuyer s'inclinant avec vénération , le vaincu est là hors des lices désarmé, et y demeurera jusques à votre ordonnance , qui sera de pardonner ou faire justice, tout ainsi que bon vous semblera. Prononcez sans appel le jugement, qui sera tôt exécuté, présent moi Galéas de Saint- Severin votre aide- maréchal.
Louis XII hésita , et se tut en souriant ; deux larmes ruisselaient le long de ses joues creuses.
— Excellentissime domine , cria Jean Ruel agenouillé devant son trône , excusa me quod sciebam tam tardé repelare , mihique da veniam pro bond intentione. Ergo accusa hic dominum de Grignaux tibi dédisse per m,eas manus philtrum, maleficum, et fartasse magicum. '.
— Le diable m'emporte ! repartit le roi frappé de cette révélation , monsieur mon compère , tard vaut mieux que jamais; voilà par quelle cause vous feigniez vos fièvres quartaines et vous reculiez de ma vue ? Point ne vous baillerai re-
' Très-excellent seignenr , excusez-moi de révéler si tardivement ce qae je savais, et anssi faites-moi grâce. Donc j'accuse ici le seignenr de Grignaux de vous avoir donné par mes mains un philtro malfaisant et peut-être magique.
proche ni châtiment à cet aveu; ça. pourquoi ce philtre malfaisant et magique?
— Per Hippocratis umbraml révère ntissime domine , hoc honnestè et sapienter feci quia cupiebam te curare promptius quam usitatis remediis. Porro ribaldorum régi petii quoddam unguentum adfrigidos amores refovendos et ad impotentem corrigendum '...
— Le diable m'emporte ! monsieur le médecin, est-ce bonnet de fol ou de docteur que prîtes en la faculté ? Je vous défends de latiniser céans au déshonneur des dames; ains vous déclarerez en temps et lieu ce que devez. Toutefois, mon ami, point ne vous rancune à cause de votre propice désir, et je vous prie de venir en mon hôtel me soigner comme naguère. Monsieur le maréchal du camp, ajouta-t-il parlant à Galéas de Saint-Severin et lui rendant la verge dorée en signe des pouvoirs qu'il lui confiait , j'ordonne que le vaincu , traîné vif hors des lices, Jean Talleran, seigneur de Orignaux, soit retenu en la geôle de l'hôtel et livré à monsieur
' Par l'ombre d'Hippocrate ! très-vënéré seigneur , ce fut de ma part honnête et sage envie de vous guérir plus tôt que je ne faisait avec les remèdes usités. Or je demandai secièlement an roi des ribauds certain moven de réchauffer le» froides aoioors et corriger l'impaissance...
mon grand-maître, pour être jugé par témoins et enquêtes sur nouveaux frais.
Le latin de maître Jean Ruel avait trouvé de nombreux interprètes que multipliait la curiosité générale; mais le jugement du roi mécontenta tous ceux qui étaient venus dans l'espoir de jouir d'une exécution capitale, et en ce tempslà le supplice infamant d'un noble consolait rarement le peuple des vexations et des rigueurs exercées contre lui. On murmura tout baut, et le bruit des tambours alternant avec les trompettes, n'étouffa pas ces marques d'improbation, que Louis XII, d'un coup d'œil, changea cris unanimes de Vive le roi !
Cependant Balthazar Villon , son épée nue à la main droite , monté sur son destrier, précédé d'instrumens de musique et accompagné d'un cortège d'honneur, fit le tour des lices pour recevoir les éloges des dames et les applaudissemens populaires en récompense de son triomphe. M. de Orignaux, toujours évanoui, fut transféré dans le donjon des prisonniers d'état aux Tournelles, et on oublia d'envoyer un médecin visiter ses plaies, qui ne furent pansées que le lendemain.
— Sacre-Dieu , mon maître ! dit Villon bas à une espèce de cape noire qui riait dans un coin,
ma bonne épée a seule fait ce miracle : gloire et vénération à qui me la donna ! Possible qu'elle soit fée et mieux que bénite!
Mais les regards et les esprits furent détournés soudainement de ce qui se passait autour du roi et du vainqueur : un phénomène solaire avait signalé la fin de l'orage ; le disque du soleil, teint d'une couleur sanglante, paraissait enseveli dans un linceul de nuages noirs; et son image, refléchie à l'opposite, rayonnait de mille feux qu'on eût dit rosés par l'aube matinale. Chacun se rappela en tremblant les six lunes et la croix lumineuse surmontée d'un triple arcen-ciel qui, une nuit, avaient effrayé Paris et la Bretagne, peu avant la mort de la feue reine Anne à Blois. Louis XII se signa en commençant un Depro/und/s, et, à son exemple, tous les assistans se signèrent avec de sinistres prévisions, et inclinèrent leurs tètes mouillées.
— Madame, dit à sa femme le roi montrant du doigt ce singulier effet d'optique, ma bonne et amée Anne s'en alla devers Dieu le neuvième jour de janvier en cette même année. Ce fut à moi grief péché et ingratitude que de rompre si tôt mon veuvage; mais en pénitence elle me reverra tel j'étais et gardien de fidélité conjugale.
lS'2 LE ROI DES RIBAUDS.
— Par saint Georges, patron des bons chevaliers! dit M. de Longueville à l'oreille du duc de Valois, monseigneur, le vieux soleil couchant s'éteint au soir, et voici luire plus clair le jeune soleil levant à l'aurore!
Trouvant grand déshonneur à de pauvres Jans mariée les faire cornuz comme bestes brutes qui raesmes sont desplaisantes de les avoir ; car nous voyons que la licorne, le cerf et l'elepbant cachent leurs cornes , afin que, les cachans , ne reste mémoire d'icelles. Ce qui nous enseigne qu'à leur imitation si nous avons des cornes , qu'il les faull cacher le mieulx que nous pourrons. Guillaume Bolcuet. Serées.
Amour est roy des jeunes gens et tyran des vieillards. Louis XII.
Dans les premiers jours du mois de décembre les dames et seigneurs d'Angleterre qui avaient été/è.yfojr^5 durantleur séjour «tellement qu'ils n'eurent jamais loysir, si longuement ils y feurent, de disner ou souper une fois chez eulx, ni à leur logis,» retournèrent dans leurs pays après avoir pris congé du roi, delà reine et de M. de
Valois qui les comblèrent de présens et les invitèrent à revenir. Us furent conduits honorablement et défrayés jusqu'à Boulogne, où des vaisseaux étaient frétés pour leur passage. Le grand-chambellan , le grand-prieur de Londres et le doyen du collège de Windsor avaient depuis plusieurs semaines été rappelés par Henri VIII; et lord Suffolk, qui leur succédait comme ambassadeur ordinaire, a laquelle charge il prist volontiers, «n'était pas rendu encore à son poste, que sir Thomas Boleyn, baronnet, occupait par intérim. Madame de Norfolk, désespérant de toucher le cœur de Bonivet et blessée au vif des railleries que lui suscitait sa passion , hâta ce départ général, qui fut pénible à bien du monde ; car les dames et damoiselles anglaises eussent désiré se fixer en France avec leurs amours.
Louis XII , que la jalousie ne tourmentait pas moins que la goutte et la fièvre, fréquentait plus que sa femme médecins, apothicaires et confesseur; tous les jours il sentait diminuer ses forces de corps et d'esprit. En vain Jean Ruel promettait merveille de ses recipe latins ; maître Salmon semblait invoquer la mort par sa moue sinistre et ses sombres présages ; maître André n'osait plus parler épicuréisme à un
squelette vivant qui assistait à la lente agonie de ses facultés morales et jDhysiques. Ce pauvre prince, qui se courbait vers la tombe, subissait une décrépitude anticipée; ses yeux caves s'éteignaient dans leur orbite, ses joues à la peau bise s'enfonçaient, et son nez affilé descendait vers son menton osseux; faible et impotent, il ne sortait de son lit que pour se traîner sur ses jambes enflées, toussera déchirer ses flancs, et s'épuiser en sueurs abondantes. Pour échapper aux courtisans, qui suivaient les progrès de son dépérissement , il mena la reine à Saint- Germain-en-Laye, « où ils feurent quelque peu d'espace de temps demenans joyeuse vie au mieulx que ledit roy pouvoir. j> Les fêtes que la flatterie inventait pour le distraire de sa maladie et la reine de son ennui furent inutiles pour les guérir tous deux; caries festins, la musique et les divertissemens prenaient une teinte lugubre qui faisait saillir davantage l'importun contraste de la joie avec la tristesse. M. de Valois était demeuré à Paris avec la cour, qui lui donnait un avant-goût de la royauté. Vers la fin de décembre le roi quitta Saint -Germain dans un état de marasme effrayant; et lorsqu'il rentrait au palais des Tournelles, beaucoup de ses anciens serviteurs ne le reconnurent pas; près-
l86 LE ROI DES RIBAUDS.
que tous ses gentilshommes s'étant attachés à la fortune de son gendre, il ne lui restait pour ainsi dire que son chancelier-évéque Etienne Poncher et Guillaume Parvi, sans compter les médecins qui sont toujours du parti des moribonds.
M. de Orignaux avait failli ne pas survivre à son duel , qui , d'heureux et estimé qu'il était , l'avait rendu misérable et déshonoré. Les blessures dont il fut criblé aux reins , à la gorge et aux bras se fermèrent difficilement, malgré les soins assidus de maître André, le seul de ses amis qu'il conservât dans sa disgrâce. Mais la contusion qu'il avait reçue en dernier lieu sur le dôme du crâne, ayant ébranlé le cerveau, fut un obstacle à sa guérison complète. Après un évanouissement de vingt heures, il reprit ses sens et non pas sa raison , qui, long-temps perdue , ne reparut que par intervalles ou à travers des nuages de mélancolie. Ces motifs forcèrent d'ajourner son procès , dont l'instruction ne commença que le a5 décembre. Jusqu'à ce moment il n'avait vu personne que son parrain Villemanoche , toujours aussi prolixe dans ses rêveries pichelines, et maître André, toujours gai à faire sourire un agonisant. Ces deux visiteurs arrêtaient un instant la source de ses
larmes , qui ne tarissaient ni jour ni nuit. Le premier interrogatoire que lui fit subir Jean de Fontanet, seigneur d'Aulsac, prévôt de l'hôtel, celui qu'il regardait comme son rival naturel, exalta son désespoir au point de le frapper d'imbécillité et de stupeur. Dans sa prison , qui dominait les tours environnantes , il ne bougeait pas d'un banc de pierre, sans parler, sans penser, et même sans voir, ou bien il collait son visage aux barreaux de la fenêtre, et plongeait un regard distrait dans les cours et les préaux. Quand le souvenir fugitif lui rendait l'amer sentiment de son existence, il révélait par des sanglots et des torrens de pleurs les angoisses de l'innocence méconnue ; il récapitulait sa conduite, accusait les hommes et le ciel, pardonnait à l'aveuglement du roi , et souhaitait une prompte mort pour ne souffrir plus.
Le premier jour de janvier de l'année ]5i5 il était accroupi siu- la pierre et ne remuait pas, comme s'il fiit endormi , la tête soutenue dans ses larges mains ; des pas bruirent dans l'escalier sonore , et la porte du cachot s'ouvrit au grincement de son armure de fer. M. de Orignaux n'entendit rien. Balthazar Villon, dans un riche costume d'écuyer, debout à l'entrée , examinait avec une froide cruauté la prison et
le prisonnier; un rire moqueur pressionnait ses lèvres, et ses prunelles ardentes lançaient des éclairs de malice.
— Monsieur le roi des ribauds , dit-il à demivoix, il vous ennuie d'être solitaire et sans récréation ; or voici que je viens vous offrir une belle partie de dés ?
— Pâque-Dieu ! reprit M. de Grignaux poursuivant une idée différente et ne reconnaissant pas son ennemi , l'office de roi des ribauds est non moins beau et précieux que celui de prévôt de l'hôtel. Les anciens rois le rangèrent au premier rang; et, le roi Jean régnant, Renaud Godefroy , roi des ribauds , ftit requis pour prendre captif le roi de Navarre Charles - le- Mauvais.
— M. de Grignaux, me voulez-vous pas céder et transporter votre royauté , ainsi que tous vos apanages, avant que sa majesté le roi les ait confisqués à mon profit et dédommagement? Si vous me les abandonnez de gré, je promets à votre âme force messes et anniversaires , chandelles et fondations à grand-planté ?
— Le bon roi Louis onzième me joua d'un tour en créant un prévôt de l'hôtel , qui fut premier M. Tristan l'Hermite ; m'est avis qu'il s'indignait qu'un autre fût roi en sa courf et, afin d'abolir
LE ROI DES RIBAUDS. îèSo
ma charge par le mépris, il me réduisit sous la juridiction de ce prévôt assisté de trente archers à sahvrée; ce pendant que j'avais plus petit nombre de gens pour la police de céans
— Monsieur, interrompit brutalement Balthazar lui frappant sur l'épaule , il appert qu'avez baillé le boucon au roi notre sire par l'entremise du docteur Jean Ruel? sacre-Dieu ! vous ferez amende honorable, et serez après écartelé, roué et brûlé.
— Pâque-Dieu! qui tient ce langage diffamant? C'est vous, maître Villon , menteur, calomniateur et meurtrier! AUez-vous-en , allez; car il me deult et torture d'aviser l'auteur et facteur de tous mes maux inouis. Accordez-moi de périr en repos , et , par charité chrétienne , faites de sorte que je vous oublie. Aussi bien jà pardonnai-je à vos iniquités et rancœur. Laissez-moi donc, s'il vous plaît.
— Sacre - Dieu ! mon bon sire , vous ignorez certainement combien il m'importe de vous agréer et consoler! Or sachez que tout à l'heure les maréchaux et maîtres des requêtes ont délibéré touchant votre accusation de lèse-majesté divine et humaine, laquelle fut vidée en champclos par mon audace
— Eh bien ! messeigneurs les maréchaux ont- II. ' 19
290 I t: ROI Dr.S UIBAIJUS.
ils donné droit à justice ? et mon premier interroj^atoire par monsieur le prévôt de l'hôtel a-t-il suffisamment déclaré mes honnêtes intentions?
— Certes vraiment, mon bon compère : nosseigneurs maréchaux , ledit interrogatoire lu , ont d'un accord votre forfaiture acertainée, et, ouï votre avocat qjii a péroré très-éloquemment, remettent à demain , sur l'heure de midi, l'arrêt à prononcer; savoir la question extraordinaire, l'amende honorable à la porte de Saint-Paul , les quatre membres tirés à quatre chevaux et le tronc jeté en un bûcher sur la place de Grève.
— Las! hélas ! Notre-Seigneur, pourquoi ne suis-je mort de mes blessures! Pâque - Dieu ! jamais de ma vie n'ai méfait envers le prochain , et voilà qu'on me reprend d'avoir attenté à monseigneur le roi de qui j'étais féal domestique ? Oh! les méchans jugemens des hommes ! Voyez, messire, ce qui advint de votre faux témoignage ! Oh ! par la mémoire de ton père , Balthazar, expie ton malin dessein, sois de ton péché repentant, et ôte - moi la honte du suppHce en désavouant tes outrageuses calomnies?
— Sacre-Dieu ! mon beau sire, il vous plairait ainsi que j'allasse me faire supplicier en votre lieu etplace? Oui dàî ferai pour vous ébaudir: car lorsqu'étiez encore roi des ribauds , tenant verge
LE ROI DES RIBAUDS. 29 l
îejouretrépéedenuit,vousfûtestoujOiirspitoyable aux joueurs de dés , aux écouteurs de portes çt aux acteurs de farces? Ayez remembrance de vos faits, M. de Grignaux , et nombrez que^s etquantes dettes avez acquises envers les pages, valets , ribauds , et plus que tous , moi Balthazar Villon , ci-devant page , maintenant écuyer.
— Oh ! sire Villon , vous avez plus grosse dette à l'enfer et à Satanas votre patron, puisque usez de calomnies détestables pour diffamer mon los et outrer ma ruine; oui^ pour ma part, je vous excuse , comme le Christ dessus la croix pardonnait à ses bourreaux; ains gardez à votre tour d'être plus rudement traité , et lors crierez vainen/ent merci !
— En attendant ce, mon cousin, j'irai voir demain la contenance assurée et chère hautaine que montrerez aux gens de Paris , friands de telle exécution. Toutefois admirez ma miséricorde : la confession n'étant licite aux condamnés à peine capitale, je vous apporte de quoi suppléer le beau père confesseur, non un missel, non les Évangiles, mais un idoine, plaisant, riant, grand petit livre qui contient la litanie des justiciés, et vous remémorera le nom de votre ami Villon. Sacre-Dieu ! buvez frais néanmoins et mangez d'âpre appétit.
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Balthazar Villon éclata de rire, et sortit en chantant une complainte funèbre sur un mode traînant et plaintif. M. de Orignaux fit' un signe de,croix pour chasser le démon de la colère , et ouvrit le volume déposé à côté de lui ; mais il le jeta brnsqnement contre la muraille. C'était le grand Testament de François Villon et le petit son Codicille avec le jargon et ses ballades^ édition gothique publiée à Paris chez Guillaume Niverd. Une potence et un pendu, grossièrement dessinés à la plume, servaient d'armes parlantes à la couverture de parchemin jauni.
Ce jour-là, Louis XII, fatigué d'avoir avec son chancelier et M. de La Palice,son grand-maître, travaillé aux préparatifs de la campagne d'Italie qu'il voulait recommencer au printemps de cette nouvelle année , venait de se remettre au lit plus faible et plus morose; la' fièvre leiite qui le consumait depuis deux mois s'accrut à tel point que des paroles de délire se mêlèrent pour la première fois à l'entretien qu'il soutenait au hasard avec ses médecins et son confesseur, inquiets de ce redoublement de fièvre accompagné de sueurs, de défaillances, de palpitations et de dissenterie. Cependant ils n'avaient gnrde d'exprimer tout haut leurs inquiétudes, excepté maîtie Salnion, fidèle à son caractère chagrin.
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Par momeiis le roi se levait sur son séant, les yeux hagards et la bouche sèche , comme s'il voulût considérer quelque vision terrifiante; puis il se recouchait en silence avec des larmes le long des joues et des soupirs râlant dans la poitrine; souvent il priait tout bas et s'inclinait en fixant avec amour ses regards sur le monument d'Anne de Bretagne qu'il avait fait replacer dans sa chambre. Enfin il souriait, racontait les folies de sa jeunesse , dissertait sur la qualité des vins de France ou abondait soudain dans une idée qui lui traversait l'esprit. Maître Salmon exprimait ses craintes par un hochement de tête mesuré, et Guillaume Parvi par une copieuse dépense de patenôtres.
— Compère André , dit Louis XII après un temps de réflexion , ce pauvre seigneur de Grienaux est-il rétabli en santé entièrement ? Ses plaies sont toutes cicatrisées? Oh! le vieil infortuné gentilhomme!
— Sire, répondit André d'une voix émue, par l'âme de notre père Adam ! ce brave roi des ribauds se sentirait du tout guéri et allégé s'il connaissait votre bonté ressouvenante à son égard. Oui, par les vignes! il aura la vie sauve et l'entendement perturbé , moins du grand coup qu'il eut en la tête que du déplaisir d'être tant
vilainement accusé envers votre chère Majesté.
— Le diable m'emporte ! c'est un de mes bons compères et vrais serviteurs; j'ai fantaisie de le bien revenger encontre ce maudit page, artisan de mensonges. Là , que dit le procès auquel on informe!
— Domine clementissime , reprit Jean Ruel jouant l'affligé, domini marescalli ^ interrogato illo , appellaverunt quaindam, meretricem adaulam ; ista negavit tenacifer ntalum unguentum dédisse domino de Orignaux aut iioluit respondere : igitur reus non verâ declaratione illud factum, prohavit ; Judices cras debent exemplari pœna crimen Tnajestatis detestabile punire^ .
— Holà, monsieur, interrompit le roi en colère, devant la condamnation, nos deux maréchaux et les maîtres des requêtes voudront bien demander notre bon plaisir. Le diable m'emporte! monsieur mon roi des ribauds , étant exécuteur des sentences des maréchaux, ne saurait s'exécuter soi-même : au contraire , l'ar-
' Seigneur très-clément, messieurs les maréchaux, après l'interrogatoire , ont appelé une fille publique suivant la cour. Celle-ci a nié ;ivoir remis à M. de Orignaux une drogue malfaisante , ou a refusé de répondre : l'accusé n'a donc pas justifié ce fait par une vraie déclaration. Demain les juges doivent punir par un supplice excmplaire k- détestable crime de lèse-majesté.
bre de la potence ne peut porter de bons fruits.
— Sire, demanda maître Salmon d'un air lugubre , vous avez le pouls fébrile , la face luisante, les yeux inertes, la peau froide et tous signes que mieux aimerais voir chez autre que vous, car êtes plus proche de mort que de vie et moins d'enfer que de paradis...
— Mon très-cher frère en médecine, repartit maître André en riant pour rassurer le roi contre ce fâcheux pronostic , trop de science nuit et trop d'ignorance duit, c'est proverbe d'excellent suc; ainsi, par le moule de mon bonnet , que Dieu sauve ! faut mépriser la mort comme si elle n'était pas et l'oublier comme si elle fût trépassée. Ladite mort, que dame Faculté moult honore et sert , a médiocre pouvoir sur les amis de notre mère l'église, et encore ne les range-t-elle point en son empire , d'autant que renommée sonne éternellement leur los et qu'ils sont bienheureux saints jusque dans les siècles des siècles.
— Voilà une belle moralité et chrétienne , reprit Guillaume Parvi. Sa Majesté n'a onc méfait et péché mortellement, sinon en prenant femme pour tenter le bon Dieu et susciter le démon de la chair. Ensuite ce fut mauvaise pensée que prétendre forclure du trône et hé-
2q6 LE ROI DIS RIBAUDS.
ritage paternel madame Claude et son époux le très-benin duc de Valois. Monseigneur, en avez-vous pas sincère repentance?
• — Mes compères en gogue et bombance, s'écria le roi dont les idées divergèrent, je vous invite à lamper ce sacré vin de congé, car m'est avis que la mort me fera dormir mieux que vin d'âne. Le diable emporte le vin buffèté, et davantage l'eau qui le mélange ! Quant à moi , onc ne me lasserai de boire hypocras bien épicé et emmiellé; vin est panacée universelle, docteurs sobres et aquatiques ?
— Sire , dit le confesseur avec un signe de croix, ivrognerie est à juste titre dite péché capital, parce qu'il met les autres en danse et aucunefois produit tous les sept qui sont logés dedans la bouteille.
— O ma tant bonne et amée femme ! continua Louis XII se lamentant, nos amours s'ébataient par grands picotins! elle fut aussi de bon conseil en politique ? Vrai-Dieu ! la galante et poupine n'eût voulu rien entendre pour l'observance des fêtes, vigiles et quatre-temps. Ma tpndrette , ma braguette , ma mignonne , ma mie ! Plus ne la verrai , plus ne l'accolerai. Oh ! la fine commère à l'œuvre conjugal !
Cœur de vertus orné
Dignement couronne! ."1
— Ce fut de vrai perte inestimable , monseigneur, répliqua Guillaume Parvi au milieu d'un ave ; elle eut force et intelligence de roi , âme et dévotion de prude dame. Mais elle règne plus glorieusement au ciel parmi les anges et saintes; adonc, sire, reconfortez-vous d'espérance, et résignez-vous à la joindre un jour selon la volonté de Dieu. Mais ne rancunez plus monsieur votre gendre, lequel vous succédera, et abjurez les mondainetés du mariage.
— La princesse d'Angleterre précelle en beauté ma chère Anne de Bretagne ; je le veux bien ou ne m'y oppose. Icelle eut corps maigre d'Espagnole et gros ventre de Suisse avec visage de rebec; ainsi la blasonnaient les languards et gabeurs. Le diable m'emporte ! je châtierai bien quiconque offense l'honneur des dames! l'une fut brunette et l'autre estblanchette, ayant gracieux visage d'Anglaise et corps gent de Française; oui dà, malgré ceci et cela, je regrette la première , et baillerais la seconde pour ravoir celle qui se rigolait au déduit d'amour. Fi de cette dernière qui a mué mes feux en glace et mes plaisirs en deuil !
Le page génois frappa du pied à la porte pour annoncer son entrée dans la chan^bre , et alla s'agenouiller sur les marches du lit royal , sans
ÀgS Lt ROI Di:S RIDAUDS.
que sou maître eût songé à le remarquer. Louis XII , que le souvenir de la feue reine avait ramené à une tristesse profonde, versait des larmes et baisait les armes de Bretagne qui se trouvaient peintes et brodées autour de sa couche. Le page attendit long-temps que le roi lui adressât la parole, et les assistans se taisaient pour favoriser une mission , qu'il était aisé de deviner le premier jour de l'an.
— Sire , dit le confesseur à qui sa charge donnait plus de licences qu'à personne, vos seigneurs, gentilshommes et domestiques s'enquièrent de l'audience que vous leur octroierez en bonne étrenne ?
— Monseigneur , ajouta le page d'une voix claire et musicale , sa Majesté la reine se commande à votre ?vïajesté pour obtenir audience et vous souhaiter bon jour et bon an ; M. de Valois et madame- Claude sont aussi curieux de vous offrir leurs Dieu-gard. Tous autres grandsofficiers, gentilshommes et seigneurs de cour dressent à vous pareille requête; M. Jean Marot, votre poète historiographe , veut vous étrenner de vers, M. Jehan d'Auton d'une oraison rhétoricienne, M. de Rouville d'une meute, M. le nonce de reliques, et ne sais le compte du
reste. Outre ce , voici les étrennes venues de Londres.
— Ce jourd'hui étant tout maladie, répondit Louis XII arrachant les dépêches que tenait le page, je ne verrai ni recevrai messieurs , que moult honnêtement faut remercier. Demain , ou le jour ensuivant, je solenniserai le bienheureux jour de l'an en séance publique, bals, festins et réjouissances; madame Marie seulement doit venir ici où je l'attends. Çà, demain , dis-je, im chacun me pourra saluer qui voudra en la grande salle basse !
Le page s'inclina et sortit les bras en croix ; Louis XII avait ouvert le paquet, qui contenait des traités secrets relatifs à la prochaine expédition d'Italie, des lettres pour la reine , des papiers d'ambassade et une lettre du roi Henri, au bas de laquelle pendait le cachet aux armes d'Angleterre et de Lancastre; mais au milieu de cette lecture il changea de couleur, devint rouge et pâle tour à tour, grinça des dents, roula des yeux sanglans, se tordit, écuraa, essaya de se lever, sortit de ses draps livide et décharné comme un cadavre , puis retomba sur le flanc , mordit ses mains et poussa des cris sauvages. Cet accès de fureur était si terrible que le confesseur l'exorcisait comme s'il eût été
possédé du diable, et n'osait l'approcher. Les médecins se consultaient sans savoir que résoudre, craignant d'appeler des témoins, et craignant plus encore d'être responsables des accidens qui pouvaient résulter de l'état du roi.
— Par le saint nom de Dieu ! criait Louis XU défiguré par des convulsions effrayantes, les moqueurs seront moqués, et je montrerai à ces malignes bêtes ce que coûte d'injurier un roi de France. Qui sont ceux-là qui cherchent noise à mon honneur et prétendent cracher dessus mon écusson ? Monseigneur saint Denis confonde ces félon% et traîtres imposteurs ! Le diable m'emporte ! qu'on aille querre d'abord l'ambassadeur de mon ennemi, et que, sans autre forme de procès, on lui tranche la tête! Oh ! les faux alliés! je vous ferai baller et trimballer au son des bombardes ! Oui dà, Montjoie! un héraut d'armes ! Faut déclarer guerre à outrance et sans trêve! Çà, mon harnais de Saint-Aubin du Cormier , mon bayard housse de fer ma vieille épée rouillée encore de carnage anglais ! Eh quoi! mécréans, vous pensez insulter et contaminer le roi très-chrétien? Çà, çà, j'aurai vindicte et bon droit en mémoire de Poitiers et Azincourt! Mort-diable! on connaîtra l'ouvrier à l'œuvre ; point ne suis-je si rompu d'âge
LE ROI DES RITÎA.UDS. 3oT
et de maladies? Montjoie saint Denis! France, Orléans, Valois et Bretagne, à la rescousse! Je vais guerroyer les Anglais, franchir le détroit et imiter Guillaume-le-Conquérant qui fut Breton ainsi que feu ma débonnaire femme. Sang- Dieu ! la vilaine a-t-elle fait ce qu'on m'annonce? En tel cas , elle sera cloîtrée et rasée chez les Filles-Dieu pour se pénitencier. Le diable m'emporte! sonnez, tambours; sonnez, trompettes; haussez ma bannière ! Monsieur mon beau-fils est vaillant capitaine, et mon offense aussi le navrera ? Voirement je mènerai en captivité cet outrecuidé roi d'Angleterre, tout ainsi que le feu duc de Milan, à la grosse tour de I.oche. Possible que ce soit pure raillerie , et toutefois ne dois-je moindrement sévir. Oh ! le diable emporte ces lâches qui se mussent à l'abri de leurs couronnes pour bander traits envenimés! L'intention de cette lettre est trop plus apparente parmi ces fausses caresses, telles que poison en vin. Tout mon bon peuple a senti dommage en la personne du roi : Guerre à ce prix est juste et louable? Par la mort-Dieu! je la ferai. Louis XII , dont la colère n'avait diminué qu'avec ses forces , la ranima plus violente et plus concentrée à l'apparition de madame Marie , qui, épouvantée de voir le roi son mari
3o2 LE ROI DES RIBAUDS.
bondissant sur son lit à découvert, les lèvres bleues et le front cramoisi, s'arrêta en joignant les mains, et incapable de prononcer même une exclamation pieuse. Louis XII , d'un geste impérieux , lui ordonna d'avancer , et renvoya les quatre témoins de son premier transport, leur prescrivant le silence par son doigt sur la bouche et par un coup d'œil semblable à un éclair. La reine trembla de se trouver seule en présence d'un juge menaçant qu'elle évitait d'envisager. Elle prit la lettre qu'il lui présenta toute déployée en y désignant un passage où le parchemin conservait l'empreinte d'un ongle irrité.
— Madame, dit-il d'un ton qu'il tâchait de rendre calme , le roi votre frère m'a écrit ces choses pour m'étrenner. Çà, lisez à voix haute ce qu'il me mande; lisez, ou par le très-sacré nom de Dieu!...
— « Nous ont semblablement nos dits ambassadeurs, lut la reine d'une voix haletante et inintelligible, dit et remontré comme elle se conduit envers vous en toute humilité et révérence, de sorte que vous vous tenez fort bien content d'elle; et avons pris très-grand éjouissement, plaisir et confort de ce ouïr et entendre. » Mon bon seigneur, dit-elle en cessant
LE ROf DES RIBAUDS. 3o3
une lecture qui lui parut étrangère à l'emportement du roi, je connais l'ardent désir qu'a mon honoré ft-ère de me savoir contente, et sa lettre enferme certainement de beaux souhaits d'amitié pour vous et moi.
— A cinq cent millions de diables ! Mais ne vous laissez prendre à lexorde , que je confesse honnête et convenant, madame : lisez tant que la vergogne vous somme de suspendre.
— « Notre vouloir , plaisir et intention est qu'elle le fasse en persévérant de bien en mieux, si elle veut et désire d'avoir notre amour et fraterneile bienveillance ; ainsi lui donnâmes avisement et conseil avant son département d'avec nous, et ne faisons aucun doute que l'un jour plus que l'autre ne la trouviez telle que doit être envers vous et faire toutes choses qui vous peuvent venir à gré, plaisir et contentement. »
— Le diable emporte ce plaisir et contentement! madame, savez-vous ce que c'est? Par la rate-Dieu! notre cousin d'outre-mer est moult trop instruit des mystères du lit conjugal; quel ou quelle a si discrètement gardé sa foi ? J'ai appréhension d'avoir révélé moi-même par l'univers nos froides amours ? Oh ! ce sont moquettes de bon parentage! Monsieur du renard
3o/| TE ROI DES RllJAUDS.
a crié et corné qu'il avait Ja queue coupée? Çà , madame, revêtez les livrées de pudeur et rougissez. Mais ce n'est le meilleur en ce coq-à-l'âne ; poursuivez, sans omettre une syllabe de cette charte aussi honteuse aux fleurs-de-lis que la défaite de Crécy !
• — « Ensuite, et par dessus tout, ce m'est joie singulière d'apprendre l'heureux effet de la nuit des noces : de fait, je n'espérais pas moins de votre verte maturité, et avez enté un petit rejeton des fleurs-de-lis dessus la rose rouge; c'est besogner en jeune gars, et point n'eussé-je plus bellement réussi.... »
— Le diable emporte la réussite ! Eh bien , madame, ai-je, s'il vous semble, besogné à ce fait? Mon cousin d'Angleterre s'est trompé, présumant les étrennes être issues de mardi-gras. Tronc-de-Dieu! (excusez-moi de jurer, notre Seigneur!) a-t-on cuidé se gausser de nous, et payer en monnaie de singe l'honneur de mon alliance? Achevez, madame; je vous ordonne. Cette pancarte, dont le diable emporte la façon, causera meurtre et mort d'homme. Vitement lisez ce, et geindrez après , votre vie durant.
— « Ce petit dauphin, logé depuis un mois au ventre maternel, croîtra et prospérera, jusqu'à ce qu'il devienne dauphin parfait. J'en pousse
LE ROI DES RIBAUDS. 3o5
mes vœux au ciel, et pour la cérémonie du baptême, comme j'entends detre parrain, je passerai la mer avec ma cour, et ferai chanter Te
Deum laudamus à l'église Notre-Dame...»
M'aide la Vierge immaculée! monseigneur, pardonnez à ces menus propos de bon espoir...
— Non , nenni ; feinte n'est point de saison , madame; ou plutôt, femme éhontée, scandaleuse, adultère, votre pâmoison signifie ce que persistez à nier. Oh ! la laide Madelaine pécheresse! Téte-Dieu! onc un bâtard ne s'assiéra dessus mon trône. Çà, madame, avouez le crime et aussi le complice, afin qu'il soit pilorié , boullu, écartelé et enfoui vif? encore ne sauraije égaler ses tourmens aux miens. C'est signal de guerre, madame, et je m'en irai au pays d'Angleterre avec un justaucorps d'acier et unebande de lansquenets. Toutefois, monseigneur le pape me permettra le divorce, et lors je vous forcerai d'épouser le plus bas de mes sujets en châtiment : aussi bien vous méritez peine de mort. A moi, les hommes d'armes et les bannerets! Mes galées, mes trirèmes, mon vaisseau amiral! à la rame, à la voile! M. saint Louis protège la France! je veux combattre et conquèter l'Angleterre!
Louis XII, dont la tête s'égarait à chaque
ao
3o6 LE ROI DKS HIBAUDS.
instant davantage, épuisé, accablé, tomba raide sur l'estrade; ses membres s'agitèrent de crispations, qui s'affaiblirent par degrés; ses yeux se fermèrent, et une pâleur blafarde remplaça sur ses traits l'éclatante rougeur de la colère; il rejeta le sang par la bouche et les oreilles. La reine , à cette vue, oublia sa douleur et son ressentiment : elle était presque évanouie devant un prie-Dieu, où elle avait cherché un refuge contre le juste courroux de son mari : aussitôt elle alla vers lui, le prit dans ses bras, et le posa dans le lit. Mais il ne bougeait ni ne respirait : sa face était horriblement contractée, et un froid humide s'exhalait de son corps étendu.
— A l'aide! au secours! cria la reine courant à la porte quelle ouvrit; messieurs! mesdames! Le roi... î sa Majesté se meurt! le roi est mort!
A ces cris déchirans, mille cris s'élevèrent de toutes parts lamentablement; la chambre royale fut encombrée, et madame Marie, qui avait eu le soin de s'emparer de la fatale lettre de son frère, couvrit d'une main son visage pour cacher le trouble qu'y avait 'empreint cette scène angoisseuse, et regagna promptement son hôtel, appuyée sur l'épaule d'Anne Boleyn.
— Madame, dit celle-ci à voix basse en arrivant aux appartemens de la reine, l'ambassa-
LE ROI DES RIBAUDS. 3o7
deur d'Angleterre milord Suffolk est ici de retour; vous aurez loisir de l'entretenir longuement peu après la mort du roi Louis. -
— Anne, répondit aigrement la reine, amitié cède d'autant à l'amour; par ainsi je vous pardonne le tort qu'avez pu me faire : mais de ce jour n'êtes plus comprise en l'état de ma maison , et je vous requiers pour adieu de ne point follement vous efforcer à nuire à une reine. M. de Valois ou madame Claude vous retirera volontiers à son service? Notre-Dame! le passé vous fut plus avantageux que sera l'avenir. '"'"
— Certes non, madame; votre fortune décroît à mesure que croît la mienne : vienne le temps où vous inviterai à mon sacre et couronnement!
Deux heures après, Louis XIÏ en pleine connaissance, ayant confessé ses péchés et reçu le saint viatique , était couché pour ne se relever plus : il attendait tranquillement la mort, que sa dernière colère avait hâtée de plusieurs mois. Son air résigné et souriant annonçait la paix de l'âme et la confiance d'une vie meilleure ; autour de lui on priait, on pleurait; et dans la ville, où les cloches de toutes les paroisses appelaient des prières pour l'auguste moribond, la consternation avait un aspect plus morne tjt plus tou-
3o8 LE ROI DES RIBA-UDS.
chant. Le duc de Valois se tenait à genoux auprès du chevet.
— François, lui dit son beau-père d'un accent bas et confus, ce n'est l'heure de jurer: le diable m'emporte! dont je demande très-humblement pardon au très-miséricordieux Salvateur. Ores mon règne, que je regrette n'avoir été mieux employé au bonheur de mon royaume, est fini, et le vôtre jà commence; car en vérité le ventre de madame Marie n'a de quoi vous inquiéter, puisque n'ai point cohabité avec elle sous les courtines de mariage. Adonc vous êtes roi sans obstacle ; et seulement vous supplie, en mémoire de moi, lionorer la reine veuve devant que la renvoyer en Angleterre avec ses meubles et un beau douaire. Donnez-vous garde du roi son frère, qui est rusé politique et malin gausseur. Toutefois demeurez en bonne intelligence avec votre cousin Henri huitième, peur du fléau de la guerre, pire que peste, famine ou sédition. Jadis les ligues des Anglais ont fait pleuvoir d'innombrables maux dessus la France. Néanmoins, n'abandonnez votre droit à la duché de Milan, et châtiez le roi d'Espagne pour ses fourbes et trahisons : vous êtes chevaleureux de caractère et idoine au métier des armes; ains pourtant épargnez, au plus qu'il se pourra, le
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sang et la pécune de vos sujets. Conservez intégralement le territoire de la couronne, et secourez les opprimés, sans avoir cette coupable ambition de conquêtes, laquelle ruine les plus riches états. O mon cher gendre! n'allez point gâter le bon grain qu'ai semé, et plutôt arrachez-en l'ivraie. Gardez -vous des pernicieux conseils de madame d'Angoulême votre mère, qui est altière et colérique. A ce propos je m'excuse des mauvais exemples que vous ai offerts: ire, intempérance, médisance; point ne m'accuse d'avarice, ainsi qu'on a fait; arrière les rois prodigues des sueurs du pauvre populaire! Aimez et estimez madame Claude, qui ne vous induira onc à mal faire. Mais , sur toutes choses, ne foulez pas le pauvre peuple, de qui le bon Dieu vous fit père et tuteur; défendez, secourez les petits contre la tyrannie des grands; aidez les pauvres, qui sont membres de Jésus-Christ: ie faix des impôts, gabelles, trus et corvées est moult grief à ces bonnes gens. Instituez moins de couvens et moutiers que d'églises, maladeries et hôpitaux. Maintenez la paix en vos provinces, d'autant que les brebis paissent profitablementetle berger dort d'un meilleur somme si le loup ne rôde à l'en tour. Soyez économe et bien usant de l'argent qui est dedans mes colW
^,lO LE ROI DES RfBAUDS.
fres. Ordonnez que je repose auprès de ma bien chère Anne, de Bretagne, que suis aise de rejoindre. Ne souffrez toutefois que sa belle duché soit divisée de la couronne, ce qui serait trop ii:réparable ; enfin agissez en tout point à l'honneur, et avantage de vos sujets. Quant à ce qui est de la reine veuve, que vous recommande, il convient de surveiller icellejusquesàsa départie.
Il fit d'inutiles efforts pour exprimer sa pensée ; mais des mots inarticulés et des sons éteints laissèrent le duc de Valois dans l'incertitude des causes de cette surveillance à exercer sur la reine. Le roi avait clos la paupière et perdu connaissance. Son agonie commençait, et le râle, qui s'affaiblissait par degrés , ne cessa qu'à onze heures du soir.
Le duc de Suffolk, après une longue et secrète conférence avec la reine dans ses appartemens sous prétexte d'apporter à celle-ci des nouvelles d'Angleterre, s'étonna de l'heure avancée qui lui commandait de se retirer. Il se leva lentement et tristement, non sans retarder par des caresses réciproques l'instant d'une séparation plus pénible à la suite d'un tendre rapprochement: un mois d'absence avait rendu impatient l'amour heureux, et l'ambassadeur anglais outrepassait ses pouvoirs. La reine, les yeux
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encore humides, s'abandonnait aux bras qui la pressaient, aux regards qui l'enivraient, à la bouche qui la parcourait :
— Adieu, mon duc; adieu, mon roi, lui ditelle avec expansion. Récrivez a mon frère Henri que son vouloir sera mien , et qu'il paie seulement ma ruse en consentant nos épousailles.
— Sur mon âme ! chère Marie , n'était que votre précieuse fortune dépend de cette brigue hardie, point ne voudrais , pour ma vie, abuser ledit duc de Valois, qui fut mon libérateur, et lui ôter sa belle couronne? Quand le roi mon maître , apprenant votre grossesse par la Marquise, m^ordonna ce complot tendant à donner la France en apanage à l'Angleterre, je le suppliai de faire de moi un cadavre sans tête plutôt qu'un traître et foi-mentie.
— Sainte Marie, excuse la bonne intention! Faut-il pas obéir du tout à mon seigneur et frère, de qui je suis docile servante, mon mari défunt? Or le fils issu de vous deviendra dauphin, et régnera par la grâce de Dieu. Nuls, fors moi et vous, peuvent déclarer l'origine du fruit de mon ventre. Peu après vous épouserez non plus la veuve d'un roi , mais la reine-mère et régenté.
— Dieu me damne! cette politique viendra-telle àbout tôt ou tard ? possible nous n'en aurons
3j2 le roi des ribauds.
que la honte. Pour moi , ma mie adorée , j'ai remords, doutance et vergogne de l'entreprise, et vos doux propos me retiennent d'y faire obstacle. Est-ce pas voler un trône et mentir à Dieu même, qui oint les rois ?
— Dea, mon ami , ayez la conscience nette du méfait que mon bon frère veut encourir. Toutefois a-t-il trop imprudement écrit à mon époux colérique, et bien me prit de soustraire son épître, laquelle eût nui à nos cautèles et conspiration. Adieu et bonsoir! Charles, mon second mari, attendons au trépassement du roi pour déclarer ma grossesse et régence.
— Non, la Marquise vous a mal conseillée, chère dame; au contraire, je vous prie, ne divulguez ce mystère, voire à votre confesseur; et, selon lesévénemens, rangez votre conduite. Le roi notre sire, qui machina cette embûche périculeuse, voudra en agencer les secrets. Bonne nuit et bon an, madame! le sort me donne l'épouse que tant je désire, sans vains honneurs royaux!
— Sainte m'amie! cette accolade vous assure le succès. Milord, l'année de mon veuvage accomplie, je vous rends beau-frère du roi d'Angleterre et aussi régent de France.
Le Jacquemart de Saint-Paul sonna onî^e
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heures, et en même temps la fenêtre de la chambre royale s'ouvrit rMontjoie, roi d'armes, revêtu de sa cotte fleurdelisée, et tenant son bâton d'azur, parut sur le balcon, et cria trois fois : «Le bon roi Louis douzième est mort ! » Un cri de Vive le roi François', répondit à cette formule ancienne, qui annonçait un nouveau règne; et ce dernier cri , répété par des milliers de voix joyeuses, retentit long-temps de cour en cour, de salle en salle, jusqu'aux échos du labyrinthe deDédalus. Une seule voix gémissante s'éleva de la prison de M. de Orignaux dans le palais des Tournelles; mais la ville entière, que la nuit hivernale enveloppait comme un crêpe funèbre, poussa de plaintifs murmures en sanglots et en prières, tandis que l'hôtel du roi défunt s'illuminait dans les ténèbres de mille cierges et de mille lampes comme une chapelle ardente : on brûla dans cette seule nuit dix-huit cent trois livres de cire jaune.
Le lendemain, la veuve de Louis XII, qu'on appela la reine Blanche suivant un usage contemporain de la mère de saint Louis, alla loger à l'hôtel de Chuii, près de la Sorbonne, dans le quartier de l'Université. Elle devait rester six semaines dans la chambre de veuve, éclairée aux flambeaux. Le roi ordonna qu'elle fût honorée
3l4 LE ROI DES RIBAIJDS.
et servie de même que si elle fût toujours reine. Ce prince, qui occupait encore son hôtel d'Angoulème, était déjà entouré d'une cour plus nombreuse que celle de son prédécesseur. Duprat, premier président du parlement de Paris, avait sollicité et obtenu la récompense d'un dévouement intéressé au duc de Valois, qui devait le duché de Bretagne à son entremise : Duprat reçut les sceaux , que rapporta l'évéque de Paris Etienne Poncher, refusant d'accepter aucune faveur du nouveau roi. François P' se souvint de ses amis, et acheta ses ennemis : Arthus Gouffier eut la charge de grand-maître, que lui céda La Palice , nommé maréchal de France; le duc de Bourbon fut élevé à la dignité de connétable, vacante depuis vingt-quatre ans, qu'il n'osait espérer, eu égard à sa jeunesse ; Anne de Montmorency, Philippe Chabot, Florimond Robertet partagèrent les grâces du roi, qui les estimait à cause de leurs talens militaires et financiers ; enfin il créa un grand nombre d'officiers, et confirma chacun dans son emploi. Pendant la nuit il avait fait partir pour l'Angleterre Jean de Selva, premier président de l'échiquier de Normandie, et Pierre de La Guiche, bailli de Mâcon , afin de présenter au roi son allié des lettres missives et l'adhésion au traité entre les
LE ROI DES RIBAUUS. 3l5
deux couronnes. Dès le matin les députés du parlement, de la ville et des marchands vinrent le complimenter sur son joyeux avènement. Sa royauté ne rencontra pas un visage opposant ni une parole douteuse.
Pendant que François P% qui avait pris le deuil en noir, prétait une oreille distraite aux félicitations oratoires de sa bonne ville de Paris et aux flatteries impertinentes de sa noblesse, l'attention générale fut détournée par un bruit d'armes, de voix et d'argent ; les appariteurs livrèrent passage à M. de Longueville, qui entra couvert d'une armure de bataille, visière baissée, écu au cou et lance au poing. Le pavé de marbre, à chaque pas ferré, tremblait sous les nattes de roseaux. Dix pages, à la livrée de France et Bretagne, portaient des pots d'or pleins d'espèces monnayées de la plus grande dimension. M. de Longueville s'avança d'un air superbe , leva sa visière, et ôta son gantelet.
— Mon beau cousin, lui dit le roi d'un ton sévère , pourquoi cette momerie malséante? Le feu roi n'est point hors de son hôtel , et vous auriez meilleur air à vêtir le noir ou le tanné.
— Mon très-honoré seigneur, reprit le duc de Longueville avec gravité, voyez comme il fait beau tenir ses sermens: j'ai juré à vous que,
3l6 LE ROI DES RIBAUDS.
sitôt la mort du roi Louis, laquelle rompt tout empêchement, je viendrais armé de pied en cap vous offrir le combat singulier qu'avez requis naguère. Par saint Georges le bon chevalier! je n'ai, ce me semble, tardé à venir?
— Foi de gentilhomme ! mon cousin , c'est valeureusement garder sa parole, et certes je vous en loue. Mais, depuis , j'ai excusé et rectifié votre cas par bonne intention ; donc qu'il n'en soit fait mention davantage. Aussi bien , je vous convoquerai dessous ma bannière pour une prochaine guerre d'Italie , et votre épée ne se rouillera d'attendre. Seulement votre venue me remémore que le feu roi vous promit l'office de grand-chambellan qu'à cette heure je vous donne; M. Florimond Robertet aura cure d'en dresser diplôme.
— Sire, interrompit Bonivet, je vous admire de méditer quelque expédition contre Suisses , Vénitiens ou autres gens. Donc vous me réservez un haut commandement dans vos armées ?
— Je doutais que tu voulusses régner avec moi? reprit le roi en riant; Bonivet, l'envie te doit poindre de ce que tu ne saurais dorénavant avoir accoutremens à l'égal des miens?
— Mon très-honoré seigneur, répliqua Tinsaliable duc de Longueville, grâces vous soient
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rétribuées pour l'office de grand-chambellan, duquel les lettres me furent hier expédiées'de la chancellerie du feu roi notre sire. Vous plairait-il en surplus m'octroyer le gouvernement de Provence, puisque le duc de Vendôme est fait gouverneur de l'ile de France, et Lautrec de Guyenne ?
— Foi de gentilhomme! beau cousin, point n'avez l'ambition plus grande que ma largesse. Maître Fiorimond Robertet, un folio de vélin et un cachet de cire jaune parferont un gentil gouverneur de Provence. Or çà , ces pages ne sont de notre maison , qui viennent par devant nous comme à l'offrande ?
— M. saint Georges vous garde, mon trèshonoré seigneur ! excusez-moi de vider ma dette si tardivement, et désengager vos meubles et parole de prince envers les Lombards ou Florentins de Lyon, Antoine Gondy, Zénobie Berthehn et Robert Albisse pour la somme de ma rançon, à savoir quarante raille écus-au-soleil avec les intérêts.
— Foi de gentilhomme ! M. de Longueville, dépensez ladite somme en legs pieux et fondations votives , comme bon vous semblera. Mais l'épargne du roi de France a de quoi remplir les engagemens du duc de Valois et de Breta-
3l8 LE ROI DES RIBAUDS.
gne. Voirement un prince tel que vous êtes ne fut trop chèrement rançonné.
Morellet de Muzeau avait été commis à la disposition des funérailles de Louis Xll; il devait fournir à forfait obits , offrandes, aumônes, chapelles ardentes, accoutremens de chariots, chapes de drap d'or , de soie et de laine, broderies , plumes , fourrures , armoiries , peintures et bougrans. Ce n'était pas la ville qui payait le convoi des rois et des reines ; François I" voulut faire honneur au défunt des trésors amassés durant son règne. La nuit même où mourut Louis XÏI, et dès que le corps fut refroidi , on prit en cire une empreinte de sa face pour composer l'effigie. Le corps fut embaumé et mis dans un cercueil de plomb enceint d'un coffre de bois carré et couvert de satin noir croisé de satin blanc ; il était vêtu d'un pourpoint de satin cramoisi*violet doublé de taffetas noir et d'une robe longue de drap d'or à fond d'or trait, avec bonnet de velours cramoisi et couronne de laiton à pierres fausses.
Le cercueil fut descendu dans la salle basse , magnifiquement ornée , armoriée et toute élincelante de lumières; on le posa sous un châlit à soubassemens de brocart et sans rideaux. L'effigie, représentée les mains jointes et les
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yeux fermés, habillée d'une chemise de toile de Hollande, piquée de soie noire, d'une camisole de satin rouge, d'une tunique de satin azuré et d'un manteau royal de velours violet-cramoisi, semé de fleurs-de-lis d'or et fourré d'hermine, était couchée au milieu du lit, ayant à sa droite le sceptre et à sa gauche la main de justice ; au chevet , la chaire de drap d'or ne portait qu'un coussin de même étoffe; la croix et le bénitier d'argent doré étaient placés sur une escabelle et un escabeau ; deux hérauts d'armes se tenaient toujours assis auprès du lit pour présenter l'aspersoir aux princes qui viendraient donner de l'eau bénite. Dans la salle, un autel , richement paré , servait à dire des messes, qui ne discontinuaient pas tant que l'effigie restait exposée ; Guillaume Parvi pleurait en priant jour et nuit.
Il semblait que le roi fut vivant, à voir l'ordre et l'étiquette qui présidaient à toutes les cérémonies du dîner et du souper. Aux heures accoutumées, la table était dressée par les officiers de fourrière, le service apporté par les gentilshommes servans, précédés de l'huissier et suivis des officiers du retrait du gobelet qui couvraient la table avec les révérences et les essais d'usage; le pain et la viande arrivaient, escortés
de l'huissier, du rnaître-d'hôtel , du panetier, des pages, de l'écuyer de cuisine et du gardevaisselle ; le maître d'hôtel offrait la serviette pour essuyer les mains au plus grand personnage qui se trouvait là ; François Leroi- Chauvigny, grand-aumônier, bénissait les mets; on présentait à la chaire du roi l'aiguière à laver, les trois services et la coupe aux endroits où il avait l'habitude de boire. Après ce silencieux repas, l'aumônier disait les grâces et l'oraison des trépassés ; puis on distribuait les plats aux pauvres grelotant de froid à la porte , et mâchant à vide des De profundis.
— Sacre-Dieu ! dit Villon avec une moue ironique aux pages indignés de sa hardiesse, ce bon roi soit béatifié comme prophète, pource qu'hier il fit répondre aux seigneurs qui demandaient à l'honorer en bonne étrenne : « Çà , un chacun demain me pourra saluer qui voudra en la grande salle basse ! »
Kndurer ! c'esl biea maulgre moy Que je l'endure caste contraiucle, Car je vous jure sur ma foy La joie que je f.iys esl faincte.
Je suis tenu en telle craincte Que je vauls. pis que trespassé :
Pas ne suis venu à Tattente Que je pensois , le temps passé.
Tm Complainte du trop tost maryc.
Durant les huit jours qui suivirent la mort du roi , François I" visita plusieurs fois à l'hôtel de Cluni la reine Blanche, qui le recevait couchée dans une chambre tapissée de noir et toute éclairée de cierges; il lui «faisoit toutes gracieuseté qu'il est possible faire,» dit le secrétaire du chancelier Duprat; car la raison d'état l'em-