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— Quoi ! est-on d'accord pour trahir mes volontés? N'as-tu pas adresse et vigilance à mon service? Madame d'Aumont ne couche-t-elle en la chambre de la reine? Madame de Guiltord doit expressément éclairer tous les faits de sa dame et maîtresse? Bien plus, servantes, pages et domestiques sont à ma dévotion. Point, cela ne se peut; outre tout, la parole de Suffolk me suffit.
A ces mots il se leva en repoussant son siège, et se promena dans la salle avec une violente agitation qui fit trembler Anne Boleyn, à genoux et les mains jointes, sans oser soutenir le regard interrogateur de François I".
— Foi de gentilhomme! continua-t-il suppléant par la pensée ses phrases inachevées, Suffolk est homme de bas lieu... Non: l'injure serait moult criminelle !... D'ailleurs à Paris il n'a guère demeuré depuis notre pacte d'alliance... Ores le roi Louis étant trépassé... Je ne fus onc cruel ni tyrannique , mais le tort qu'il me fait ou peut me faire vaut sanglant loyer et amende exemplaire! Vite et tôt, Anne fausse et imprudente, déclarez ce qui est, dites comment? Pour Dieu! ne déguisez rien. Quel mal? Quel remède?
-T-Sire, excusez-moi, sinon de vous avoir celé
tel outrageux mystère : ce fut au mois de novembre, le propre jour du dîner de la reine en l'Hôtel-de-Ville , s'il vous souvient?
— Trop m'en souvient-il ! Ue vrai, à ce malencontreux gala, une demi-heure durant, la reine disparut et aussi son ami Siiffolk ? Où donc futelle ?
— Aux combles de l'hôtel, en la grosse tour du guetteur, je la surpris avec son dit Suffolk, tous deux fort empêchés de vergogne, dessus une litière de paille, et pourtant moins dépités que j'étais de leur folie.
— Le bon Dieu leur rende mon déplaisir ! O les mal avisés ! Téméraire Suffolk , il fait beau jurer ainsi par sa tête! Foi de gentilhomme! la faute en est à toi de ne m'avoir averti, sinon les avoir arrêtés de parfaire cette désobéissance funeste à eux plus qu'à moi ! Je ne puis entreprendre contre la veuve du roi Louis, mais bien contre Suffolk , menteur et sacrilège , de qui la vie est remise en mes mains !
— Dieu me damne î mon pauvre seigneur, ce n'est là tout ni le pire : cette secrète affaire a porté fruit manifeste, et la grossesse de madame Marie acra du tout imputée à son mari défunt...
— Holà! n'est-ce point abusion, erreur ou raillerie ? M. de Suffolk , vous besognez à pro-
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créer dauphin de France! Sang-Dieu! viennent juges et bourreaux, je ferai décoller ce parjureur et indigne chevalier ! Anne maudite, tu seras moult réprimandée pour n'avoir plus à propos révélé ces iniquités. Vraiment , cette Anglaise maligne se mécompte : j'éteindrai d'un coup sa postérité! •
— Ah! monseigneur, sire, mon cher fils, cria madame d'Angouléme accourant les prunelles dilatées et la bouche écumante, François, on te joue, on convoite ta couronne? Diffame et trahison ! Madame d'Aumont a découvert ce matin le nid aux serpentins... Oh! je larmoie, je gémis, je veux n'y point survivre ! La reine Blanche, la pute d'Angleterre s'est fait engrosser pour nous ravir ce plaisant royaume de France ?
—Paravant, faudrait me ravir le jour! Madame, cette œuvre de méchanceté ne sera conduite à bout; j'en donne ma foi de gentilhomme ! Voyez ci Anne Boleyn qui m'annonça semblable nouvelle, que le diable emporte, comme faisait feu mon beau-père. Je tiens le sceptre des fleurs-delis, et onc ne m'en désaisirai de mon vivant. Admirez-vous pas, ma bonne mère, la perfidie couverte de cette Anglaise?
— Merci de nous! mon fils, je vois bien qu'ignorez la teneur du complot : le roi d'Angle-
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terre se déclarera régent et tuteur du dauphin à naître : possible qu'il ait jà passé la Manche avec son arméf.
— Foi de gentilhomme! je n'ai plus fervent désir, madamt'; car une ijatailie rangée trancherait ce nœud gordien. Toujours ai-je en pleige et otai^e la reine veuve, et son ventre séditieux.
— (Chacun jour, monseigneur, reprit Anne Boleyn qui avait déposé son humilité tremblante à l'arrivée d'un tiers, lord Suffolk reçoit de Londres force instructions pour son ambassade , et chacun jour il tient conférence avec madame IVIarie par le moyen de la Marquise, laquelle l'introduit en l'hôtel deCluni, et veille à sa sortie du préau des Thermes dans la rue de la Harpe.
— Ces détails m'ébahissent d'autant plus que je visite la reine à toute heure du jour et du soir, sans avoir jamais rencontré autre que mon ombre... Anne ma mie, que ne disais-tu plutôt? Dieu veuille t'absoudre!
— Dieu me damne au contraire si j'ai forfait à mon devoir ! D'abord Suffolk proposa de se tuer, pour lechagrin qu'il eut du flagrant délit; mais la pitié me somma de taire son imprudence à condition qu'il ne demeurerait. Lors ne cuidais-je pas que la semaille produisît cette mau-
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vaise moisson! Depuis, la reine m'a forbannie de son service, et désormais je suis tonte au vôtre, si veuillez m'accepter.
— Dea , François , interrompit madame d'Angoulémed'nn ton hautain et acerbe , fiez-vous à mon entremise , aide et inventions; adonc j'irai seule interpeller celte reine Blanche, qui pense noircir notre fortune. Çà , je soupçonne qu'elle ne soit réellement grosse, et espère supposer quelque étrange nouveau-né à son terme ; moi qui suis savoisienne et connais ce que c'est que faire des enfans , j'entends la bien examiner avant qu'elle devienne reine-mère; autrement je lui réserve le boucon italien pour la guérir du mal de neuf mois!
-T- Non , ma bonne mère, il n'est besoin d'tme mortelle guérison, ce que désire; j'ai en mon pouvoir un rare expédient, leqnel vais employer à l'heure. Anne, présumes-tu que Suffolk soit venu à l'hôtel de Cluni entretenir sa belle? ou bien avise à m'enseigner en quel endroit je le saurais joindre ?
— Oui bien , mon cher sire : monsieur l'ambassadeur prétexta ses fièvres quartaines pour n'aller pas convoyer le corps du feu roi à Notre- Dame; ce pendant , accoutré d'un manteau de deuil, il se rend auprès de madame Marie, qui
s'attend à ne vous voir point en ce jour des exèques...
— Foi de gentilhomme ! elle aura regret de me voir, cette fausse et ingrate dame! Comme je me plains, ma très-excellente mère , d'avoir mal cru vos sages avertissemens! Oh! merci, ma jolie mule, de m'avoir sauvé du péril que je quêtais ! Anne mienne , je te dois quasi ma royauté. Et ce digne M. de Orignaux, quel merveilleux conseil de ne me pas donner un maître ! Cet apophthegme vaut d'être inscrit au frontispice de mes annales. Or , ou s'est retiré ce vénérable sire , que ne l'ai encore accolé depuis mon avènement ?
— Voire , monseigneur , il est enserré dans la geôle des maréchaux, répondit Anne Boleyn, jusques à l'arrêt qui le condamne à faire amende honorable, et être écartelé vif pour crime de lèse-majesté!
— Foi de gentilhomme ! ce vieillard ne sera molesté sous mes auspices, et je condamnerais plus sûrement ses accusateurs, quels qu'ils soient. Adonc j'ordonne qu'on le délivre du procès et de la prison.
— Merci de nous ! mon bon fils : ledit roi des ribauds est argué d'attentat sur la personne royale! Aucuns penseront qu'il vous importe
de l'excuser ! Ensuite fut-il pas convaincu par gage de bataille ?
— Il ne me chaille, madame! moi le roi j'ai droit de vie et mort sur mes sujets. Par ainsi ma mie Anne, le convoi étant issu des Tournelle, va-t-en quérir M. de Grignaux et me l'amène céans avec la livrée de sa charge , son prévôt et ce qui convient pour exécuter à mort un noble homme..,.
— Dieu me damne! mon clément seigneur, prétendez-vous supplicier milord Suffolk , ce pauvre cher duc qui n'a onc brassé du mal envers vous? Le roi d'Angleterre, songez-y, revengerait son ambassadeur ! Sur votre âme ! mon très-haut maître, vous êtes trop bon gentilhomme pour commettre un meurtre et guetapens.
— Insensée ! suis-je pas le roi ? En plus , Dieu seul est témoin dans les affaires de sermens. Toutefois Suffolk ne s'obstinera de mourir. Tiens , Annette : prends les sceaux nouvellement à mes armes engravés , qu'on rapporte du Palais: dépêche, et ne reviens sans avoir tiré de prison cet honnête roi des ribauds.
— Monsieur mon fils, dit en soupirant madame d'Angoulême, le Saint-Esprit vous dirige en vos volontés ! mais confesserez quelque jour
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à lïta. gloire que les avis maternels tendaiertt k votre honneur et intérêt. i
— Certainement , madame, ce confesîîerai* Ains il fait bon montrer à mes sujets que ne suis point roi en peinture , sans vouloir ni pouvoir. C'est pourquoi je veux payer M. de Gri- £;naux de son conseil, M. de Suffolk de sou parjure , et madame Marie de sa grossesse. Foi de gentilhomme!
M. de Orignaux, que la mort de Louis XII avait plongé dans une profonde douleur, prenait à peine du sommeil et de la nourriture depuis dix jours que vSon procès était suspendu; la faiblesse de son cerveau s'augmentait de celle du corps; il avait par intervalles de longues absences, où la perte du souvenir ne lui ôtait pas la faculté des larmes; il se réveillait do ce sommeil moral pour pleurer encore plus abondamment à l'idée du roi défunt. Puis il lisait attentivement , relisait et psalmodiait les poésies de Villon , comme si ce livre fût un missel. Il avait totalement oublié les motifs de / sa détention et la fin tragique à laquelle il scai-^ blait destiné. Le jour, la nuit, par le froid, la neige et le vent, il restait immobile aux barreaux treillissés de la fenêtre, pour écouter le glas des cloches mourant et renaissant de pa-
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Voisseen paroisse, les prières murmurantes des prêtres, et les voix graves des hérauts d'armes, montant vers lui de la salle basse, où six cents cierges étoilaient autour du noir catafalque.
Ce jour-là , il avait depuis les premières lueurs de l'aube appuyé sa tête allourdie entre les croix de fer du grillage , et ne bougeait plus : seulement le treillis s'imprimait en stigmates rougies dans la chair de son visage , et les larmes qui descendaient sans cesse le long de ses joues se durcissaient en glace au souffle de l'air. Cette immobilité contemplative dura pendant les apprêts, le déploiement et le départ du cortège funéraire. M. de Orignaux, absorbé dans sa tristesse morne , parut un instant rallier sa raison et recouvrer avec elle les habitudes de son caractère ; il s'écria :
— Pâque-Dieu ! comme faisait le feu roi Louis onzième , qui est où va Louis douzième , mon tant regretté sire ; voici mes ribauds et mon prévôt parmi les gens du prévôt de l'hôtel ! et moi, je ne puis prendre le rang de ma charge, et marcher au plus près de l'efdgie, comme aux funérailles des rois précédens ? C'en est fait ! ma royauté des ribauds gît au tombeau avec eux.
Cependant il considérait minutieusement l'ordonnance du convoi, qui à onze heures sortit
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de la cour d'honneur des Tournelles , et s'achemina parla rue Saint- Antoine vers Notre-Dame, au milieu d'une double haie de peuple agenouillé la tête nue, avec un douloureux recueillement. Quatorze cents pauvres en deuil , portant de grosses torches allumées, marchaient devant pour annoncer celui que le peuple nommait son père ; des files interminables de moines et de prêtres, grassement payés selon les comptes de la cérémonie, précédaient, avec leurs cierges écussonnés, le haut clergé en habits sacerdotaux, curés, évéques et cardinaux. On reconnaissait Etienne Poncher et Guillaume Parvi à leur abattement : celui-ci, qui devait le lendemain prononcer le sermon et l'oraison funèbre, pleurait l'homme et non le roi, puisqu'il était aussi confesseur de François I"; Etienne Poncher ne regrettait pas les sceaux du chancelier.
Le premier écuyer tranchant, en deuil , portait à pied le fanon de France, bannière dentelée au bas, en velours azuré à fleurs-de-lis d'or , couvert d'un crêpe transparent. Les hautbois , tambours et fifres de la musique du roi suivaient silencieux, nu-tête, et leurs instrumens renversés; le chariot d'armes ou de parement, tout en velours noir pendant, avec vingt-quatre
écussons aux armes de France et une grande croix de satin blanc par dessus , était traîné par six chevaux housses de velours noir à croix blanche et conduits par deux écuyers en grand deuil. Quatre rois d'armes, sous les noms de Normandie , Bretagne , Champagne et Guyenne, ainsi que quatre hérauts sous les noms de Picardie, Lunebourg, Valois et Angouléme , commandaient les armuriers et sommeliers d'armes. Quinze pages, vêtus de velours noir, montaient des chevaux de l'écurie parés de velours noir à croix blanche et menés par des valets en deuil le chaperon à la main. Le grand-sénéchal de Normandie Louis de Brézé, le sire d'Aubigny, capitaine de la garde écossaise, le bailli de Caen et le seigneur de Beuil, avaient chacun un étendard. Les hérauts d'armes à pied et à cheval annonçaient les armes du feu roi, ses éperons, ses gantelets, son écu et son casque , portés par les quatre plus anciens écuyers, en deuil ainsi que leurs montures. M. d'Estissac élevait au bout d'une lance la cotte d'armes de velours violet à fleurs-de-lis d'or, en broderie perlée. Montjoie^ souverain roi d'armes, escortait le cheval de parade , entièrement caparaçonné de velours cramoisi violet azuré à fleursde-lis d'or de Chypre, que deux écuyers d'hon-