II
neiir tenaient par la bride. M. de Longueville, grf^nd-chambellan, qui avait consenti à cacher son armure sous une tenicle de velours noir , faisait porter devant lui le chanfrain et la selle du destrier du roi , en signe des anciennes attributions de sa chafge. Galéas de Saint-Severin , grand-écuyer , avait l'épée royale ceinte en écharpe garnie de velours bleu fleurdelisé. Le cercueil , placé dans un catafalque à brancard , que les hanouards ou porteurs de sel jurés avaient le privilège de porter en concurrence avec les gentilshommes, était surmonté de l'effigie couchée, le sceptre dans la main droite, et dans la gauche la main de justice. A l'entOur de ce gigantesque tombeau , sous lequel ployaient les robustes hanouards presque cachés dans les plis du velours, le parlement occupait le premier rang, parce que « le principal office des roys est bien faire administrer la justice : et pour témoignage qu'ilzs'en sont acquittez de leur vivant et enseignement au roy successeur d'en faire son devoir , et faire cognoistre que par la mort desditz roys elle ne cesse , le parlement a tousjours eu ce lieu d'entourer seul et environner devant, derrière et par les flancs lesditz corps et effigie. » Après les huissiers en deuil, les notaires et les greffiers de la cour en
épitoge, les présidens en manteaux, et les conseillers en robes rouges, M. de la Trémouille, premier chambellan , portait ia bannière de France, carrée, frangée, de velours cramoisi violet fleurdelisé, à la lance pourpre. Ensuite un grand ciel de velours pers à fleurs-de-lis d'or, « préparé pour ladite effigie, et esloigné pour n'empescher la vue d'icelle, • était soutenu par les échevins et k prevot des marchands.
Puis venait le grand deuil : les princes montés sur de petites mules , enveloppés de longs manteaux amples, et suivis de gentilshommes porte-queue • le duo d'Alençon , seconde personne <le France; le duc de Bourbon, et son frère nommé François monsieur ; le comte de Vendôme et le prince [de' la: Rocbe-sur-Yon. Derriëi-e eux les ambassadeurs, les chevaliers de l'ordre, les gentilshommes delà chambre, et les seigneurs allaient par files en robes de deuil et avec leurs y^é<^* de faucon. Les^ capitaines des gardes et les ar-chers , qui fermaient le convoi , avaient des noeuds de crêpe à leurs hoquetor^ d'orfèvrerie. Enfin une innombrable processiott de fèttimes et d'hommes du peuple en deuil, avec des torchés et des missels, accompagnaient religieusemient lès -dépouilles mortelles du bon roi jusqu'à Notre-Dame, toute tend uf; de
34o LE ROI DES RIEilUDS.
velours noir semé de fleurs-de-lis d'or, et de velours bleu brodé d'hermines noires. C'est là que furent chantées les vigiles des morts, au bourdonnement de toutes les cloches de Paris.
M. de Orignaux mêla sa voix psalmodiante aux prières de cette multitude éplorée; il refjarda se former et défiler le cortège, où les croix de satin blanc sur velours noir, les fleurs-delis d'or , et les flammes des torches fumeuses brillaient dans la longue rue Saint-Antoine, parmi la couleur uniforme du deuil. Les chants s'affaiblirent en s'éloignant à mesure que décroissait la lente procession, qui disparut derrière les maisons et les rues. M. de Orignaux regardait toujours fixement , et ses larmes ne s'arrêtaient pas plus que ses pieuses lamentations : il récitait à demi-bas les strophes du Grand Testament de François Villon , condamné à être pendu , et gracié par Louis XL Le cliquetis des clefs , des serrures et des verroux , la voix rude du geôlier qu'adoucissait une voix angélique , des pas légers dans la prison , rien ne l'eût fait sortir de sa stupeur mélancolique, si son nom, prononcé avec ses titres et qualités, n'avait agréablement réveillé sa raison endormie.
— Messire de Orignaux, souverain roi des ribauds, lui dit Anne JBoleyn émue de pitié à
son aspect , monseigneur le roi de France François I'^'^ m'envoie vers vous afin de rompre votre captivité injuste, et abolir la mémoire du procès commencé. Désormais reprenez vos offices et dignités comme ci-devant.
— Pâque - Dieu ! s'écria le vieillard baisant avec transport les mains de sa libératrice, mon seigneur et maître le duc de Valois, devenu roi nouvellement ,-s est-il ressouvenu de son ancien et indigne serviteur ? Dieu garde son règne de calomnie et trahison ! Pâque-Dieu ! mon innocence est manifestée, et je suis encore, de mon état , unique roi des ribauds !
— Or çà, venez, mon bon père : le roi vous mande auprès de lui pour affaire de votre état; possible est-ce exécution de sentence à mort. Donc amenez votre prévôt, suivant l'ordre de mondit roi. Toutefois, vous qui êtes bon et pitoyable , faites de sorte qu'il ne soit passé outre à l'exécution , laquelle serait trop plus contraire au royaume et au droit des gens ?
— Pâque - Dieu ! belle et douce damoiselle , je vous mercie éternellement pour la grâce que m'avez faite d'alléger ma misère; en rémunération de quoi je vous souhaite d'être bientôt reine !
M. de Orignaux , à qui une joie trop violente
34 'i LE ROI DES RIBAUDS.
ne rendait pas tout l'usage de ses facultés intellectuelles, jouissait du bénéfice de la folie en prophétisant l'avenir. C'était une croyance dutemps, et Anne Boleyn en cette circonstance ne se piqua point de faire l'esprit fort. Elle entraîna le roi des ribauds , qui riait , sautait , dansait, chantait ou parlait avec des signes de démence et dé ridicules extravagances que sembla suspendre tout à coup l'air de la liberté.
Dans une chambre haute de l'hôtel de Cluny, dont les broderies et les dentelles de pierre font encore l'admiration des antiquaires, à l'une de ces fenêtres encadrées d'ornemens d'architecture découpés au ciseau , la reine Blanche soulevait le coin d'une tapisserie de velours noir épaissie de larmes d'argent, pourvoir de loin lord Suffolk $e glisser sous les voûtes des Thermes de Julien. Autour d'elle tentures lugubres , cierges à la lueur immobile, crucifix, missel, tout, jusqu'à son lit à courtepointe de deuil, lui rappelait la mort récente de son mari , qu'elle n'avait pleuré que par étiquette ; même sa funèbre demeure , éclairée jour et nuit par des flambeaux , ne l'enterrait pas vivante , puisqu'elle bravait souvent la coutume qui lui défendait de regarder le ciel avant six semaines révolues ; ell<? no se couchait aussi que pour recevoir le
roi OU les princes, et n'ajoutait rien à la dose journalière de ses oraisons. Elle était vêtue de noir à l'exemple de la dernière reine Anne de Bretagne, qui, sans quitter |e titre de reine Blanche, dû aux véteraens blancs que prenaient les veuves des rois de France , avait adopté le grand deuil à la mort de Charles VIII. En ce moment ellereconnut l'ambassadeur d'Angleterre qui s'avançait avec précaution hors de la grande voûte romaine couronnée d'arbres neigeux; son cœur battit, et ses prunelles se dilatèrent lorsque la Marquise parut à la rencontre de Suffolk déguisé, et sembla l'inviter à la suivre par un chemin plus solitaire. Soudain des pas pressés sonnèrent dans la galerie dallée, et la porte s'ouvrit avec fracas; ce n'était pas celui qu'attendait Marie ! François I*^' entra , pâle et sévère , avec M. de Orignaux portant un large sabre nu appelé coutelas , et Adrien Gouffier , évéque de Coutances , frère aîné du nouveau grand-maîthe qui l'avait fait nommer grand-aumônier : toute cette famille était dévouée au roi. La reine poussa un cri à cette apparition inattendue.
— Silence, madame, lui dit François P*^ d'un ton impératif; aussi bien vous n'empêcherez ce qui doit arriver; ceci n'est point pour voyp; ^t tout à l'heure vous saurez que résoudre. ,
344 ^^ ^°ï ^^^ RIBAUDS.
— Par la Vierge immaculée l mon bon sire , répliqua-t-elle avec effroi , quelle cérémonie est cela ?0h ! je vous prie, faites reculer ce gendarme et son coutelas tranchant! Par l'amour que portiez au feu roi , monseigneur, ne troublez davantage mes vigiles des morts; d'autant, ce me semble, que les funérailles se commencent cejourd'hui.
— Foi de gentilhomme! madame, vous les pensiez célébrer de façon profane ; mais , vous dis - je , n'appréhendez nulle violence contre votre personne sacrée. Maintenant c'est moi qui suis le roi!
Madame Marie eût voulu trouver le moyen d'avertir ou d'éconduire Suffolk qu'elle frémissait à présent d'attendre après l'avoir tant désiré. Le prêtre et l'homme d'armes se tenaient debout de chaque côté de la porte ouverte , et François I" sur le seuil. Elle essaya inutilement de sortir et d'appeler du monde : le regard foudroyant du roi la retint à sa place. Lord Suffolk arriva préoccupé du bonheur qu'il se promettait. La vue du roi et des deux singuliers chambellans qui formaient la suite de sa Majesté lui apprit aussitôt ce qu'il était venu chercher ; il ne fit aucune tentative de fuite; au contraire il salua profondément la reine et sourit amèrement à sa maîtresse; puis, tirant du fourreau
son épée qu'il présenta par la poignée à François F% il se rendit prisonnier.
— Notre-Dame ! milord , s'écria la reine étonnée, étes-vous donc captif de guerre ou criminel d'état ? Qu'est-ce , s'il vous plaît? Un ambassadeur d'Angleterre ne doit bailler son épée à quiconque en ce royaume !
— Ma dame très-honorée , adieu vous dis du fond de la pensée , repartit Suffolk voulant s'éloigner d'elle pour garder son énergie : adieu pour la suprême fois ! Sire , allons ailleurs accorder nos différends !
— Au nom de votre maître le roi Henri ! milord duc de Suffolk, reprit la reine lui saisissant le bras, je vous ordonne de demeurer. Eh quoi! mon ami , cuidez-vous imprudemment combattre le roi de France ?
— Ce serait impossible entreprise, interrompit gravement François l^"" : pour l'obéissance que devez à madame, mon cousin , restez céans afin de clore notre dispute. Ma foi ! je vous approuve et bien estime sinon de tenir votre serment, du moins les conditions; il en coûte médiocrement pour avoir un dauphin bâtard !
— Sur mon âme! interrompit à son tour Suffolk blessé de cette grossière ironie , avisez qui vous insultez ; j'accomplirai mon vœu libre-
ment; mais ne vous aventurez à méconnaître l'honneur de la reine veuve...
— De la reine-mère ! repartit madame Marie pensant se venger d'une injure qui colorait ses joues; oyez cette nouvelle de ma propre bouche, M. de Valois: vous n'êtes encore assuré possesseur de la couronne du roi mon époux , lequel a laissé un rejeton en mon ventre comme témoigne ma grossesse. Plaise à ma sainte patrone que l'enfant soit du sexe masculin !
— Foi de gentilhomme! ce serait noble héritier de feu son père milord Suffolk, répondit le roi sans s'émouvoir. Vraiment , madame , je suis content d'ouïr de votre propre bouche ce que savais. Mon cousin l'ambassadeur, point ne protesterez contre ma justice ; car le défunt roi Louis, que Dieu absolve ! m'a en mourant déclaré qu'il ne toucha onc maritalement à sa femme pucelle !
— Sainte Marie! ô mon Dieu! dit la reine perdant contenance d'autant plus qu'elle persistait dans son imprudent aveu , ô la déloyale imposture ! Sire, enquétez-vousà madame de Norfolk, à la Marquise, que sais-je? aux médecins et matrones? En vérité je suis grosse du premier mois ! Oui, mon bon frère d'Angleterre viendra
protéger mes couches avec quarante mille archers !
— Madame , reprit François I" d'un air glacial , vous êtes grosse , et serez en gésine dans huit mois : ce point ne conteste ; mais le duc de Suffolk ci présent ayant juré sur sa tète qu'il ne vous approcherait devant le trépas du roi, sa coulpe est d'avoir enfreint son serment au dîner de l'Hôtel-de-Ville , et je le somme sans rancune de tendre le col au coutelas de monsieur mon roi des ribauds.
La reine connut à ces détails précis que le roi était trop bien instruit pour se payer d'aucune feinte; elle n'eut pas la force de nier avec cette impudeur qui caractérise une longue habitude du mensonge. Alors une foule d'idées désespérantes éclatèrentà la foisdans son imagination, où se reflétaient le passé, le présent et l'avenir. Ses idées se brouillèrent; et elle ne vit plus que le supplice de Suffolk qu'elle aimait, la honte qu'elle devait recueillir au lieu du trône de France et le ressentiment de son frère, qui comptait déjà sur une nouvelle couronne. Ses larmes se firent jour , et elle se jeta sanglotante dans les bras de Suffolk comme pour fournir une dernière preuve à l'accusation que le roi avait basée sur des faits. Puis, comme si elle eût réfléchi à l'in-
convenance de cet emportement, elle s'enfuit rouge et inondée de pleurs dans la ruelle de son lit , où ses gémissemens paraissaient s'échapper d'un tombeau. Le duc de Suffolk se contenait encore , les yeux secs , les dents et les poings serrés :
— Sire, sur votre âme ! s'écria-t-il , permettez que ma dette de sang s'acquitte autre part, fûtce en la place de Grève ! Venons , monseigneur, par respect pour ma très-infortunée dame Marie, que j'aj ruée en cet abîme de maux ! point ne vous reprocherai celte sévérité , si me faites conduire en quelque endroit où mon sang ne rejaillisse jusques à elle.
— Nenni , mon cousin , répondit durement le roi : cette belle dame causa le parjure , et je veux qu'elle assiste au châtiment, afin qu'elle sache ce que vaut le fruit de son sein.
— ^ Sire , je n'ai pouvoir de résister à ce bien cruel raffinement de vengeance; nonobstant je vous adjure d'y renoncer. Faut -il que m'ayez sauvé la vie en la fosse aux lions !
— Sire, dit l'évéque de Coutances pendant que lord Suffolk recommandait son âme à Dieu, ce pauvre gentilhomme anglais se repent de son offense envers vous et le feu roi notre bon sire; il laisse en vos mains sa vie et sa personne:
voudrez-vous pas le recevoir à merci, et n'est-il autre accommodement que la peine capitale ?
— Foi de gentilhomme ! répondit le roi préparé à -cette question adroitement jetée, j'ai le cœur mu à clémence , et volontiers remettrai-je le prix du serment à certaine condition !...
— Sire, ne bâtissons de traités, interrompit Suffolk résigné à une mort qui pouvait servir les projets de madame Marie; toute condition m'importune, et à cette heure suis -je peu regrettant mon parjure pour le bien qui m'en est advenu; ainsi, monseigneur, je vous somme de n'attenter point à la veuve du roi Louis douzième et sœur du roi Henri d'Angleterre.
— Mon cousin, répliqua François I'''' piqué du mauvais effet de son offre, suis-je pas gentilhomme et défenseur des dames? Madame Marie sera fort honorablement ramenée en son pays, avec sa dot et son douaire de soixante mille écus sur la Saintonge. Dépêchez votre devoir, M. de Orignaux; car, à la sortie de Notre-Dame, mon chancelier s'ennuierait de m'attendre.
— Monseigneur, dit le roi des ribauds qui croyait rêver et larmoyait d'attendrissement, ce pauvre patient, de qui Dieu ait l'âme, ne s'est encore confessé...
— Il n'est besoin, mon ami, interrompit lord
35o I.E ROI DES RIBAUDS.
Suffolk se mettant à genoux et offrant la nuque de son cou: je n'ai de gros péchés à expier, et le martyre de mon trépassement suscitera les indulgences. Aussi bien , sa Majesté le roi a souci de s'en retourner, et je m'excuse de si longuement l'avoir retenu. Sur votre âme ! tranchez la tète d'un bon coup roidement frappé !
— Pâque-Dieu ! mon très - excellent sire, s'exclama M. de Orignaux plus abattu que la victime, non, vous n'achèverez ce meurtre sans jugement et condamnation ? Possible , ce bon seigneur fut coupable et malfaiteur à votre autorité; nonobstant il ne vous sied d'être inflexible, châtiant chez lui ce qu'eussiez pardonné à vous! Sire, sire, ne vengez un crime par un plus grand crime..;..
— Tout beau, monsieur! interrompit François I" d'un accent formidable; qui est le roi de nous deux ? Mon vouloir est immuable , et sans plus délayer, j'ordonne ce que j'ai ordonné: décollez, non l'ambassadeur d'Angleterre, mais leparjureur duc de Suffolk, auteur adultère de l'enfant à naître de madame Marie, jadis reine de France! Séparez le chef du tronc!
François !«' se trouvait dans un^ position plus difficile que celle de Suffolk, dont il ne voulait pas la mort; mais la superbe de roi l'empêchait
de céder et surtout de faiblir; d'un autre côté son intérêt lui prescrivait de tout sacrifier à son dessein, qui ne pouvait survivre à Suffolk: son caractère noble et généreux n'eût jamais consenti à un assassinat, même utile, et pourtant il en était au point de ne savoir comment suspendre cette exécution sans abaisser la dignité royale. L'évêque de Coutances, trop bon courtisan pour insister après un ordre positif de son maître , borna son ministère religieux à des consolations banales telles qu'il eût fait pour un condamné ordinaire. M. de Orignaux essuyait ses larmes à la dérobée , examinait la lame effilée de son coutelas et mesurait la portée d'un coup bien assené; il se plaça de manière à n'être pas vu par le seigneur anglais qui venait de terminer ses oraisons et avait pris congé de la vie à laquelle tant de liens l'attachaient.
— Messieurs ! dit Suffolk d'une voix ferme, je proteste, par devant Dieu et vous, que mon trépas n'est tyrannique et contraint, mais volontaire et pour la foi d'un serment sacré. Monseigneur, Dieu vous gardl Cette salle vêtue de deuil en l'honneur du feu roi semble apprêtée exprès à mon objet. Frappez de l'épée à deux mains, monsieur le bourreau ?
~ Foi de gentilhomme ! s'écria François I",
faisant signe à M. de Orignaux de se disposer, la faute en est à vous seul si refusez quelque honnête moyen de racheter votre sang? la chose demandée vous agréera?
— Non, je ne veux rien ouïr, et par grâce, je prie tant seulement l'exécuteur de vos sentences qu'il se hâte. Adieu, ma chère Marie, adieu jusques au paradis ! puissiez-vous tirer avantage de ce meurtre! ains ne pouvant être vôtre dans ce monde, je m'éjouis d'en partir,.. Oh! sur mon âme! un moment en plus pour confesser un gros péché et maléfice contre la personne du feu roi qui me veuille absoudre!...
— Merci! ahl merci, monseigneur! s'exclama la reine qui, revenue à elle, sortit de l'alcôve av^c désespoir, échevelée, hagarde et se précipita dans les bras de Suffolk qu'elle inondait de pleurs ; sire, faites merci! Sans doute sa vie appartient à votre bon plaisir; mais ne me tuez en le tuant et ne commettez pareille injure envers le roi mon bon frère, pareil crime envers Notre-Seigneur et Notre-Dame!
— Vrai, madame, repartit François P" satisfait d'être supplié pour ce qu'il souhaitait luimême ; je n'ai onc fait mourir, et clémence me duit plus que rigueur : mais j'entends que le mal soit réparé, et après, je tiendrai M. de Suf-
folk pour mon ami et serviteur. Or j'ordonne qu'épousiez secrètement ledit seigneur, père de votre enfant conçu sous les courtines royales ?
— Nenni, monseigneur, interrompit Suffolk, c'est trop hardiment forcer la volonté de madame Marie : ce acceptant, elle risquerait d'être suppliciée par son frère Henri. Point ne consens à cet heur fatal; sur mon âme! sa Majesté la reine dira non! INIa très-honorée dame, n'entendez à ces conditions mal sonnantes pour votre sûreté et intérêt ?
— Par ma patrone! sire, poursuivit la reine indécise, je vous ferai une rude guerre! le roi anglais conquétera la France. Ah! s'il choit un cheveu de la tête de mon ami ! Assurément , j'ai ardente envie de bientôt épouser celui que tant j'aime depuis deux années?... Mais il faut ruer bas les empêchemens, qui sont considérables; faut obtenir l'agrément de mon seigneur et frère, qui le déniera ensuite
— Foi de gentilhomme ! madame, ces retards pourraient aller jusques à ce que votre fils ait barbe au menton ! Ce mariage doit être parfait céans aujourd'hui et tout à l'heure, sinon jamais.
— Sire, monseigneur, vous ne pensez cela? Certes, je serais toute diffamée. Patientez du
354 l'E ROI DES RIBAUDS.
moins le temps du veuvage durant ? cejourd'hui^ mais les exèques du roi mon mari, mort depuis dix jours à peine !
— Pâque-Dieu ! madame, dit M. de Grignaux qui se fut marié lui-même pour éviter un plus pénible devoir , la proposition est équitable et convenante : gardez de résister au commandement de monseigneur le roi, qui changerait sa couronne plutôt que sa volonté. Messire l'ambassadeur, incitez votre dame à n'accepter le pire conseil ! Voyez : ce coutelas fait ce qu'on ne peut défaire ?
— Holà! M. de Grignaux, cria le roi maudissant l'obstination de ces amans, le traité est rompu et ne se peut renouer ; adonc mettez chacun d'accord, et sans trêve exécutez aussitôt la sentence...
— Non serez implacable, sire, dit la reine se jetant sous le coutelas levé : je veux ce que voulez, oui; point ne m'oppose à ces noires épousailles, pourvu que mon bien-aimé Suffolk demeure sain et sauf!
— Ma bien chère dame , se récria Suffolk s'efforçant de cacher sa joie qui éclatait dans ses regards attendris , je ne saurais ce dévouement permettre comme ambassadeur du roi mon seigneur et aussi comme votre ami : car soyez acer-
taillée que votre frère et sire se passionnera de grand courroux, et possible nous fera tous deux ensemble justider. Sur mon âme ! je vous requiers de préférer ma prompte mort.
— Madame, dit François I" qui avait apporté encre, plume et parchemin qu'il étala sur la table, devant que monseigneur l'évéque de Coutances et grand- aumônier procède à la messe de mariage, dont avez avancé la célébration, il importe d'écrire un bel avis, dicté par moi, à mon cousin et bon compère le roi Henri huitième?
— Quoi, sire! n'est-ce donc alliance secrète et de tous ignorée? répliqua la reine que cette convention nouvelle avait un peu refroidie. Oh! je n'oserais !... il m'enverra le poison et sa malédiction ?
— Il ne serait point gentilhomme, madame , s'il attentait contre une dame ; d'ailleurs , n'étes-vous en ma sauvegarde et en mes états? Je dois par prudence attremper et dissiper tous orages, séditions et discordes civiles; c'est pourquoi je prétends par là refréner les entreprises de ce fin roi d'Angleterre. Or, madame, dépéchez cette épître, et résignement écrivez ce que dicterai, sans omettre ni combattre un mot; car
il m'ennuie de controverser, et monsieur le roi des ribauds est impatient de faire sa tâche.
— O- maligne Anne Boleyn ! voilà ce que me coûte ma bienveillante amitié! tu me trahis et vends, comme Judas Iscariotès fit son bon maître. Mais ledit Judas se pendit après de maie rage : à même péché semblable châtiment puisse advenir!
Lord Suffolk restait à genoux , la tête basse, et M. de Orignaux debout, derrière lui , la main haute. Madame Marie balança un instant, sembla prête à s'évanouir; puis, convaincue qu'elle n'avait pas le choix d'un meilleur parti, elle s'assit devant la table et prit la plume qui cria lentement sur le parchemin à mesure que François I", appuyé au dos de la chaise, suivait de l'œil chaque mot qu'elle traçait sous sa dictée. Un silence glacial accueillait les pénibles aveux exigés d'une veuve de roi, qui devait signer ce monument historique de son adultère. •
— Sire mon cher seigneur et frère , sa Majesté le nouveau roi François vous a mandé par ses envoyés comme le roi mon époux et mari est trépassé de maladie; désormais que suis libre veuve et dame maîtresse de mon corps, je vous annonce, avec espoir de votre indulgence plenière,que le roi n'eut de moi autre chose que
LE rOi des kibauds. 357
sermens mal gardés: car suis-je devenue grosse du fait de mon ami et votre ambassadeur le duc deSuffolk que vous recommande; et ce voyant, l'ai épousé par légitime mariage secret en l'hôtel de Cluny, ce dixième jour de janvier, l'évêque de Coutances officiant. J'espère que tiendrez à gré cette alliance cordiale et m'excuserez du tout comme charitable frère et humain seigneur. Ledit roi François, qui m'a très-royalement traitée, vous dira maintes raisons témoignant la prudence de ce mystère amoureux. J'attendrai en France , avec mon mari tant aimé, le pardon que vous clame et la confirmation dudit mariage. De la main de votre très-humble sœur et servante.
Marie,
Dacbesse de Saffolk.
— Sainte Vierge, réconforte-moi î murmurat-elle en signant sa déchéance de reine ; vous avez voulu, sire! Maintenant, cher^uffolk, je me rends votre femme, et ressens trop plus de craintes que de liesse !
— O Marie mienne et bien désirée 1 repartit Suffolk lui baisant les pieds ; je me repens d'être si dehait et réjoui que point n'accuserai sa Majesté le roi qui me force au bonheur, le couteau sous la gorge.
— Mon cousin de Suffolk, dit François I", s'emparant de la lettre où il apposa le cachet de la reine; dorénavant vous aviserez à mieux tenir vos promesses, à mon exemple; remerciez cette haute dame qui vous retire à merci. Toutefois, demeurez à ma cour jusqu'à ce que le roi Henri ait ce mariage reconnu. Monsieur l'évéque s'en va célébrer la messe : M. de Orignaux et moi serons témoins et répondans.
Les deux amans s'agenouillèrent à côté l'un de l'autre, et la cérémonie qui fut courte leur permit de réfléchir à la violence qu'ils venaient de subir sans paraître y céder de bon gré. Le résultat de leur réflexion mutuelle jaillit du baiser conjugal ; François I" était déjà pardonné. L'acte du mariage fut dressé par le roi, qui n'oubliait aucune précaution, et signé par les assistans. La reine veuve changea de condition et devint duchesse de Suffolk au branle des cloches qui sonnaient les funérailles de son premier mari. Après de réciproques assurances de discrétion, François I", triomphant, quitta l'hôtel de Cluny avec ses deux acolytes, laissant les époux cimenter leur union prématurée sous le deuil du veuvage.
— Mon fidèle maître, dit gaîment le roi caressant la joue de M. de Orignaux, ayez reniem-
brance de certaine nuit à l'hôtel de la Grutuse, où me gardâtes de perdre mon royaume de France? cr Cette princesse d'Angleterre, disiezvous, qui est astucieuse et hardie, pense à engrosser d'un dauphin. ..)i Foi de gentilhomme! il fait bon obéir aux conseils du bon roi des ribauds !
Le soir même Anne Boleyn fut nommée, par François I", première dame d'honneur de la reine Claude.
XXIIÏ.
Les marescliaulx de France peuvent faire et accoustrer un prevost... pardevant lequel prevost peuvent estre Tentillees toutes les causes qui'au droict des mareschaulx appartiennent en la judicature... Item a ledit prevost le jugement de tous les cas advenus en l'ost ou chevaulcliec du roy : et le roy des ribaux en a l'exécution Et s'il advenoit qu'aulcun forface de corps , qui soit mis à exécution criminelle , le prevost de son droict a l'or et l'argent de la ceincture du malfaicteur.
Jean BoutILT-Ieb. Somme rurale.
Le roi François P'alla se faire sacrer à Reims le 25 janvier, toucher les écrouelles à Saint- Marcoul , prendre la couronne à Saint-Denis , et fit son entrée solennelle à Paris le 2 5 février avec une magnificence qui était bien loin des
instructions suprêmes du feu roi. Les mystères , les ébattemens , les tournois et les fêtes consolèrent la cour et la ville, toujours enivrées d'un nouveau règne, et le père du peuple fut aussitôt oublié que sa devise du porc-épic. à laquelle succédait la salamandre dans les flammes. M. de Grignaux, quoique vieux, avait la mémoire reconnaissante; il pleurait souvent le bon roi Louis XII, mais plus souvent les privilèges abolis de sa charge et son honneur encore soupçonné, car l'avènement du roi alors interrompait toutes les affaires civiles et criminelles. La justice des maréchaux vaquait comme celle du parlement.
Le dernier jour de février, à une heure de relevée , les quatre maréchaux de France , Jean de Rieux , dit le maréchal de Bretagne , Jacques Trivulce, Robert Stuart d'Aubigny et Chabannes de La Palice étaient assemblés dans la grande salle Saint-Louis, où se tenaient ordinairement les audiences royales et la justice des maréchaux qui , avant François P'' , étaient au nombre de deux. Les maîtres-d'hôtel et les maîtres des requêtes assistaient à cette séance en qualité de conseillers; le roi des ribauds avait désiré qu'elle fût publique , et un brillant auditoire de gentilshommes, parmi lesquels on distinguait le
'56l LL ROI DES RIBA.UDS.
prévôt de l'hôtel avec les armoiries de sa charge , les deux faisceaux d'or et la hache d'armes en sautoir liés de cordons d'azur. M. de Grignaux regarda en soupirant ce rival heureux, qui lui enlevait une à une les anciennes attributions de la royauté des ribauds. Cette élite de seigneurs, de grands-officiers et de dignitaires qui se pressaient autour du tribunal, étincelans de soie et de dorure, comme pour un bal, était réunie par le désoeuvrement et la curiosité qu'excitait la fin de ce singulier procès suspendu depuis la mort du roi. On savait d'ailleurs que l'accusé, pour sa réhabilitation, avait obtenu de François I" qu'il serait donné suite à la cause. Maître Jean Ruel et Jehannette la Bien-en-point comparaissaient comme témoins.
— Messeigneurs , dit M. de Grignaux dépouillé des insignes de son office, debout et son front incliné , il n'est besoin de vous ramentevoir les déplorables faits qui naguère me convainquirent du plus gros crime que je sache : lèse-majesté divine et humaine. Un jeune gars vaillant et dru au métier des armes m'appela par gage de bataille et eut bon marché de ma débile vieillesse. Le bon roi Louis, de qui Dieu ait l'âme, se souvint de ma loyauté, plus affirmée par cinquante ans de service qu'atténuée
par une défaite en un combat inégal. Pâque- Dieu ! qu'on rouvre le champ-clos, et y descende ce faux page présentement écuyer!...
— Messire, interrompit La Palice, par respect de la chevalerie n'injuriez celui-là qui vous a vaincu, et absent ne se peut défendre ; en outre, la cause à juger est autre, concernant ce breuvage qu'avez baillé au roi défunt par les mains du docteur maître Jean Ruel ; sur ce point seulement vous faut-il répondre.
— Pâque-Dieu! monseigneur, vous êtes dit chevalier sans reproche et partant estimé d'un chacun à cor à cri ; mais moi , de noble lignage, de renommée intacte et d'état honorable jusques à ma soixantième année d'âge, voici que je tombe en déshonneur et infamie, parce qu'un page et fils de page s'aventure à mentir pour ma perte! Oh! mes bons seigneurs, il ne suffit que notre digne sire m'ait reçu à merci en suite de mon infortune, il ne suffit que je maintienne mes offices et armoiries; certes j'eusse mieux aimé cent fois être jeté mort hors des lices que vivre l'innocence au cœur et la vergogne au visage. Or je fus malement, traîtreusement accusé, et j'invoque en témoignage les mânes du bienheureux Louis douzième !
— De vrai, dit le vénérable capitaine ïrivulce
qui était à Lyon lors du combat à outrance , je n'eusse onc souffert qu'un si vieil et excellent seigneur fût défendant contre un petit page de chétive extraction. Toutefois le sage roi Louis ne voulut qu'on outrât ce duel et sauva le vaincu du maître tourmenteur-bourreau. Çà, voyons la cause jà ventilée et faisons droit à cet honnête gentilhomme qu'aime sa Majesté.
— D'icam quod clixi breviter ^ déclama Jean Ruel, que le greffier avertit de parler, domini excellentissimi: rex , œger^frigidus y maleficiatusque summa œtate , febre ac podagra^ cupièbat delphinum procreare "...
— Oh! le payen ! s'écria le maréchal de Rieux; est-ce ci la tour de Babel et confusion des langues? m'est avis qu'il parle lansquenet? Vous, M. de Orignaux, contez l'affaire plus clairement, je vous prie.
— Messeigneurs , reprit M. de Grignaux la main haute, je proteste par le saint nom de Dieu que dirai vérité. Le feu roi étant malade, et faible devenu , se dispensait de conclure son mariage charnellement , et pourtant désirait-il engendrer un dauphin , voire deux : las ! puis-
' Je dirai ce que j'ai dit en pea de mots, très-excellens seigneurs: le roi , malade, refroidi et maléficié par l'âge, la fièvre et la goatte, désirait procréer un dauphin.
sance lui défaillait, à son amer déplaisir. J'imagine que les drogues et médecines de la faculté refroidissaient davantage ses amours. Sur ce maître Jean Ruel , docte latinisateur de qui la science était à bout , me requit secrètement de lui bailler quelque onguent, phyltre, poudre et invention efficace pour rompre le nœud d'aiguillette; ce que je lis, étant souverain roi des filles et femmes folles suivant la cour, lesquelles de leur métier connaissent maint expédient pour ranimer la chaleur naturelle et génitale.
— Oui dà, monsieur le roi des ribauds, dit le maréchal de Rieux, je tiens pour vrai ce que déclarez ; ains preuves de justice veulent être vues des yeux et touchées du doigt, à la mode saint-Thoma?. Or parcidevant, j'ai subtilement interrogé cette fille de cour Jehannette qu'aviez cité à comparoir, et toujours a-t-elle nié d'un assuré visage qu'elle eût jamais remis à vous drogue quelconque pour aucun cas.-^
— Pâque-Dieu! monseigneur, répliqua M. de Grignaux, l'interrogatoire se fit en temps que gisais en prison , et cette brave gardienne de serment n'a osé le sien rompre sans ma licence , comme elle avouera.
— Mes beaux seigneurs, ajouta Jehannette
avec l'impudence de sa condition , mon trèsvénéré roi des ribauds me sollicita de clore le bec , et j'eusse enduré mille diables au corps plutôt que nuire à ce pape des servantes d'amour.
— La chose s'explique aisément , messeigneurs : le secret était moult nécessaire au médecin de mondit roi; et il n'eût pas été beau que la médisance répandît comme quoi le trèschrétien roi de France fiait l'espoir de sa race aux remèdes d'une matrone. Pâque-Dieu ! la Bien-en-point ignorait le mystère de l'onguent, et possible cuidait-elie que ce fût à mon profit et usauce. Quant à mon pauvresire — lequel, du paradis, m'excuse de publier son vice corporel qui ne gâtait l'âme! — il était plus froid et insensible qu'une statue marbrine : de ce voudra témoigner maître Jean Ruel.
— Certè', domine verissime , s'écria celui-ci qui étouffait de latin , rex defunctus œgroîabat malâ prostratione membrorum etanimi^ imbecillitate\....
— O l'Ante-Christ ! interrompit encore Jean de Rieux, nous tient-il pour moines et capelans? c'est le haut allemand ou le bas breton?
■ Certainement, seigneur irès-véridiqne , le feu roi était malade d'une funeste piosUalion des meiuLies et de l'esprit , d'impuissance...
LE ROI DES llIBAUDS. 36"]
J'ordonne le silence à ce sorcier sur pein« de la langue coupée.
— Pour la mémoire du feu roi notre sire! mon ami de Grignaux , poursuivit l'ex-grandmaître LaPalice, faut vous distraire de cette enquête indécente et seulement rechercher l'origine de ce breuvage inconnu. Au demeurant, nous sommes tous duement assurés de votre prud'hommie; et s'il vous plaît, n'ètes-vous point notre prévôt pour ventiler les causes de notre judicature ?
— Pâque - Dieu ! messeigneurs , si m'aviez , comme autrefois, accoutré de vos pouvoirs comme prévôt des maréchaux pour instruire les procès de l'hôtel et juger souverainement tous les cas advenus en l'ost et chevauchée du roi, j'eusse si très-bien beluté, épluché et tamisé la cause, que verriez clair à la juger en connaissance du délit et délinquans. — Or, Jehannette, dis à nos seigneurs d'où vint la drogue?
— Sainte-Madeleine m'acquitte de la gène! dit-elle craignant la torture si elle n'avouait pas tout; cette drogue, propice aux chaudes amours, est issue de l'officine du docte et riche seigneur le Magnifique...
— Par tous les saints de Bretagne! reprit le maréchal de Rieux, un damnable sorcier, qui
pratique magie et diablerie , faisant de l'or , et vendant pactes, amulettes, sorts et poisons?
— Dieu ait l'âme de notre cher sire qui fut empoisonné! ajouta le bon Jacques Trivulce, ledit Magnifique doit être appréhendé, jugé et condamné pour ses méfaits moult apparens.
. — Messeigneurs, fît observer le greffier, ce quidam est jà mandé deux fois en cour des maréchaux pour vol d'enfant et découverte d'un trésor à restituer au domaine du roi ?
— Foi de moi ! ajouta La Palice, le Magnifique, venant d'Allemagne, proposa au feu roi Louis douzième d'acheter le Grand-OEuvre , et peu après fut argué de maléfice en parlement qui le renvoya de la plainte.
— Mes beaux seigneurs, déclara impunément Jehamiette pendant que les maréchaux délibéraient , suis bonne chrétienne , aumônière et confite en dévotion; malgré ce, j'aime et accole volontiers le sire Magnifique, dont la peau est trop plus noire que l'âme : merveilleux docteur, amant fringant, gai compagnon, et par dessus fort libéral de monnaie , don et guerdon. Enné! point ne voudrais de meilleur mari, vous affie, si d'autre part ne devais épouser à l'église un noble homme de la cour.
— Messire de Orignaux, prononça solennel-
LE ROI DES RIIÎAUDS. 36q
lement le maréchal de Chabannes , d'après le consentement des quatre maréchaux et souverain désir de sa Majesté le roi, êtes fait, établi et accoutré, comme ci-devant, prévôt de la maréchaussée de France , ayant droit et pouvoir en notre nom pour arrêter et interroger quiconque appartiendra, en notre judicatnre, avec commission pour vous, d'amendes, épaves et confiscations. Ainsi, comme prévôt, avez le jugement des cas advenus dans l'ost et chevauchée du roi , et comme roi des ribauds en avez l'exécution. Partant, le voyage d'Abbeville et les cas y compris sont tous de votre ressort sans appel. Les maréchaux ne vous peuvent mieux et plus ouvertement manifester leur singulière estime.
— Grand merci, mes bons seigneurs, répondit avec attendrissement M. de Orignaux- n'espérais guère le retour du plus haut honneur de mon office , qu'en avait diverti le feu roi Louis onzième pour le profit de feu Tristan l'Hermite. C'est bien fait à vous de relever la trèsancienne royauté des ribauds. Adonc je vais instruire la cause et rendre belle justice pour la mémoire du feu roi notre sire î
Des pouvoirs , revêtus des armes des quatre maréchaux, furent délivrés aussitôt à M. de Orignaux, qui devait à la faveur marquée de
François I" cette éclatante réparation. Il sortit de la salie Saint-I^ouis pressé, assommé, poursuivi de flatteurs et de faux amis ; il passa fièrement à côté du prévôt de l'hôtel dont il redevenait l'égal. Cette joie imprévue suivait de trop près une vive douleur: son cerveau, encore ébranlé des suites de son duel et de sa prison , reçut un contre-coup moral, et sa raison en fut affectée , insensiblement d'abord ; mais le coup était porté sans remède.
-'^) Dans le laboratoire du Magnifique , cave profonde et sans soupirail , sous la hideuse maison qu'il habitait rue Tiron; Balthazar, les pieds et les bras nus , le visage en sueur et les cheveux cendreux , soufflait avec effort un ardent brasier, prononçait des formules magiques, secouait des matras, jetait dans la cornue des matières en poudre ou en liqueur, examinait le récipient, et, la baguette divinatoire en main, écoutait le cliquetis du charbon qui s'allume, l'aspiration de la flamme qui danse , le bourdonnement de l'ébullition qui sactive et les murmures étranges qui s'exhalent d'un creuset. Le Magnifique , accoudé devant une table basse , ricanait en lisant un traité manuscrit de INicolas Flamel sur la transformation des métaux; puis il regardait opérer sonél ève "Villon,
et lui adressait par momens des conseils scientifiques entrecoupés de son rire incoqapréhensible.
— Maître diable ! lui dit Balthazar s'arrêtant découragé et poussant du pied un vase de fer qu'il renversa, j'ai beau , sacre-Dieu! réciter le grimoire , mélanger les ingrédiens , observer la recette, labourer, virer, souffler, ahaner et maugréer; le mystère ne s'accomplit, et la metamorphose de l'or est moins apparente que les miracles du Saint-Gréai. Mon ancêtre Villon savait mieux l'art du Grand-OEuvre sans fourneau ni alambics?
— Hélbé! mon petit-fils, reprit le Magnifique sans s'étonner , le roi Salomon a besogné cent cinquante ans de sa pauvre vie devant qu'inventer la Benoîte-Pierre. Hé! hé! depuis un mois seulement tu travailles à l'épreuve , et pourtant ne patientes?...
— Sacre-Dieu! mon très-damné précepteur, patience toujours meurt de faim ou d'espoir. Certes , je vous ai vu tirer du creuset nouvel or sans alliage par opération hermétique; d'où vient que ne puis extraire que cendres ou fumée de mes travaux assidus ? Je sais votre grand pouvoir diabolique , et l'épée enchantée qui a
37a I-E ROI DES RIBA.UDS.
déconfi ce vilain roi des ribauds me témoigne assez où est votre fort arsenal...
— Hé ! hé ! mon gentil successeur, persévère à mes leçons et tu connaîtras par règle et compas foison de secrets philosophiques bien utiles à la fortune humaine. Hé! bel hé! O Villon bien prédestiné, tu seras plus riche que le grand kan de Tartarie , plus heure que le pape de Rome , plus omnipotent que le roi François...
— Ce sont promesses à paître les Chimères; vous êtes voire le Magnifique en paroles: mais secourez plutôt ma haine désespérée contre mon ennemi M. de Orignaux , lequel est remis en haute faveur et puissance?...
■i-^ Hé ! point tie satisferai présentement ton désir outré; hé ! hé! Jehannette la Bien-en-point m'a fort sollicité d'engarder son cher roi des ribauds. Hé! mon disciple bieti-aimé, demande qui te plairait?...
— Maître , sans votre bénigne assistance je coucherai àTenvers cet homme qui me nuit, et il ne guérira du coup , puisque l'épée charmée lui fut trop bénévole. Çà, enseignez-moi le plus sûr moyen d'éviter mort ?
— Hé ! hé ! apprenti sorcier , as-tu donc si légère mémoire que mes plus ingénieux avis en sortent par oubli? Hé! compère Villon, hé! hé !
retiens cette instruction et les paroles hébraïques pour l'usage, hé !
— Sacre - Dieu ! sire Magnifique , au métier de sorcellerie, cabale, philosophie et diablerie, la hart ou les fagots nous avertissent de frotter nos semelles de soufre pour l'enfer; et faut-il au moins reculer ce qu'on n'empêche.
— Hé! hé! le cas échéant où l'on soit jugé à mort et condamné à quelque supplice extrême par le fer ou le feu, hé ! il convient d'attendre à l'exécution pour éprouver ce profitable expédient, hé! hé! hé! alors qu'on a le pied dessus l'échelle ou le bûcher, hé ! Ne tremblez le moindrement dans l'occurrence, mon serviteur? Hé ! hé ! dis-je , aucuns préfèrent sentir la hart à leur col et la chaleur des torches; hé ! les dignes compagnons de Satanas! Il suffit, pour rompre les liens et s'enfuir déguisé parmi la foule , de cracher en l'air, de tourner la face derrière l'épaule, et de crier une fois ce texte hébreu : Scheol , Satan, Choachy Adamah , Schachak ^hineniy hineni, hinenil Hé ! tes émeraudes?
— Gosier d'enfer ! onc ne garderai en l'escarcelle de ma mémoire ce langage démoniaque ! ce serait mâcher des cailloux et boire du plomb fondu. Transcrivez sur vélin cette légende dont av(;z niaintefois expérimenté la veitu?
— Hé! bien m'en a pris à Jérusalem, à Francfort, à Heideiberg,àWissembourg,à Trêves et autres lieux , hé ! hé ! auxquels je faillis laisser ma poussière ou mes os. Hé ! nenni. J'allais volontiers jusques au gibet; ains le maître bourreau ne m'arrêtait onc, quand les esprits de la terre, de l'air et de l'enfer me faisaient évanouir en vapeur. Hé î hé! compaing, pour prix de mon école cabalistique, ne me donneras-tu tes émeraudes?
— Sacre - Dieu ! vous êtes obstiné , sire Magnifique, et m'ébahis grandement que la langue ne vous pèle à invoquer mes émeraudes quatre mois durant. Fi 1 avisez à transformer les pierres en diamans ou émeraudes vertes si leurs étincelles vous plaisent davantage : j'augure que rien ne vous semble impossible à faire. Quant à votre façon de refuir le bal des pendus et le souper des échaudés, je m'en souviendrai à mon heure, si Satanas ne me garde!
— Hé! ressouviens-toi surtout de ne pas nier tes faits, quels qu'ils soient, par devant les juges ? Hé! hé! autrement ton seigneur et roi te renierait pour l'avoir renié. Hé ! mon fils, tes émeraudes ont yeux qui me regardent sans cesse !
Balthazar éluda cette demande indirecte que ramenait le Magnifique dans tous leurs entretiens, tant sa cupidité était allumée aux feux de
ces joyaux qu'il espérait posséder tôt ou tard. Vingt fois il avait été sur le point de les arracher de force, puisqu'il échouait à s'en emparer de gré ou par ruse : Villon les portait avec lui sous son pourpoint. En ce moment le Magnifique, inquiet de caractère et par état, caria justice alors poursuivait les sorciers plus impitoyablement que les assassins, crut entendre dans la rue un tumulte inaccoutumé, des cris et des pas mêlés, confondus, opposés; puis son nom prononcé, répété : il se hâta de remonter aux étages supérieurs, pendant que Balthazar, peu soucieux du bruit qui se faisait au dessus de sa tête, concentrait toute son attention sur les six mots hébreux auxquels il attribuait plus de vertu que de sens. Les deux mains collées sur ses oreilles et les yeux rivés sur le grimoire , il lisait et relisait continuellementà voix haute, ou des lèvres, ou du regard, les sons barbares que sa bouche ainsi que son esprit refusait de retenir. Après une absence remarquée à peine, le Magnifique, dont le teint noir bleuissait ou rougissait tandis que son rire s'éteignait en intonations plus brèves, reparut portant un coffret de fer ciselé avec un art infini et orné de basreliefs hermétiques.
— Balthazar, mon ami, dit-il prêtant un ton
d'autorité à cette prière, hé! cette nuitée, ensemble ouvrerons du fin or par tas, et j'entends que tu aies chevance de gentilhomme, voire de prince? Hé ! hé ! va-t-en de ma part rendre ce coffret à Jehannette en la Maison-Luce afin qu'elle en fasse bonne et sûre garde? Hé !
-^ Scheol, Satan ! tarabin , tarabas, marmari , marmara ! reprit distraitement Villon. Sacre- Dieu ! sire Magnifique , les génies de la terre , de l'air et de l'enfer ne comprennent-ils le langage français? Choach , Adamahl mieux vaudrait latiniser à l'instar du médecin Jean Ruel. Oui dà, mon rédempteur ou tentateur, que lient cette boîte ensorcelée? quel fardeau!
— Hé ! pierres et sable dont on fait l'or , hé ! hé! La Bien-en-point y joindra sans faute herbes et simples cueillies à Montfaucon , hart et graisse de pendus! Hé! hé! dépêche, mon fillot, et ne bée aux corneilles. Hé ! mon bedeau !
— Sacre-Dieu ! Légion , votre truie , ou bien messieurs vos hiboux ne savent-ils pas faire vos messages ?//i:Vze72f, hinenî, hînenil est-ce point cela? Vrai, Jehannette voudra payer ma commission ? L'épargne du roi ne pèse plus! Adamah, Schachak.
— Hé! mon mignon , ne tarde point. Au retour, je t'ordonnerai maint secret inestimable.
Hé ! hé ! sur les cornes de Belzébuth ! ne t'amuse en route à la moutarde. Hé! veux -tu par précaution me confier les émeraudes?
— Sacre-Dieu ! père diable , à votre tour patientez jusques à ma mort, étant héritier de mes biens, fût-ce un coronat dans un soulier? Oh! oh! cette nuit me soit plus propice! Scheolj Satan y Choach, Adamahl Sacre-Dieu!
Villon avait réparé le désordre de son habillement sans discontinuer ses efforts de mémoire infructueux ; il ne songea pas à expliquer le bizarre service qu'on réclamait de lui ; et s'étonnant par intervalles à cause de la lourdeur du coffre, il partit en ruminant son amulette judaïque. Le Magnifique suivit le retentissement mesuré de la marche qui s'éloignait avec ses inquiétudes.
— Hé ! hé ! disait-il en écoutant ce qui se passaitaudehors ; hé ! puisse-t-il n'être pris ! Mahom ! ce serait bien griève affaire; et possible le chancelier Duprat ne s'avancerait à me libérer comme la précédente fois. Hé ! hé ! la rumeur semble s'accroître? Hé! non, vraiment; hé! hé! je fus moult imprudent et téméraire de ne fondre toute la vaisselle emblée! Hé! nonobstant ne serat-elle point trouvée en mon domicile! Hé ! désormais Dieu ou diable me défende d'une tant péril-
leuse négligence! Hé! hé! maintenant je redoute peu ou point la visite des archers et lieutenant du Châtelet. Hé! hé! qu'était-ce à dire du roi des ribauds? Hé! par la Clavicule de Salomon, voilà de beaux trains! Hé! Villon, mon ami? hé! la fuite est meilleured'autantqu'on en peutrevenir. Hé! hé! sauvons d'abord notre personnage, hé! hélas !
Balthazar , préoccupé de l'invocation qu'il apprenait par cœur en cas d'accident, descendit dans la rue Tiron sans s'apercevoir de l'affluence et du trouble qui régnaient dans cette rue, ordinairement si calme et si déserte pendant le jour. Aux deux bouts une haie de sergens fermait le passage à tous ceux qui se présentaient pour y entrer ou en sortir : aux fenêtres saillaient des têtes de femmes à la chevelure désordonnée, une joue livide et l'autre luisante de fard , des seins nus, des cornettes de nuit : encore des femmes à moitié vêtues sur le seuil des allées; puis des femmes se pressant aux portes des maisons dans lesquelles les gens du roi exécutaient des recherches. Le nom du Magnifique circulait dans toutes les bouches; mais Balthazar n'entendait, ne voyait rien, et lui - même parmi la foule ne détourna pas la curiosité générale , béante et palpitante ; seule-
tE ROI DES BIBAUDS. 3'79
ment son coffre de fer heurta les côtes de quelques spectatrices qui débordèrent en injures contre le porteur de reliques. Leur jargon n'était pas moins pittoresque et varié que celui de nos halles. Villon leur répondit en hébreu ; mais arrivé sans autre encombre dans la galerie noire qui aboutissait à laMaison-Luce, il fut rudement repoussé , et prenant pour un obstacle de bois ou de pierre ce que l'obscurité ne lui permettait pas de distinguer, il essaya de passer outre au moyen d'une légère déviation j alors un rugissement de bête féroce roula sous les voûtes; deux mains nerveuses le saisirent par le col comme pour l'étrangler, et ne le lâchèrent que meurtri d'égratigures. Villon , à qui la douleur fit jeter un cri, oublia d'essayer l'effet de son grimoire. Il avait reculé dans la rue où le poursuivait son adversaire inconnu : c'était Villemanoche qui , enlaidi par une grimace de rage , protégeait les abords de la Maison-Luce comme le dragon du jardin des Hespérides.
— Par mon cousin le fils de Dieu ! hurlait - il avec d'insolentes provocations; qui est ce vilain malotru qui se hasarde à venir en l'hôtel de madame et princesse? Je le vais livrer aux pourceaux pour être dévoré. Est-ce le méchant page Villon qui blasonne sa potence en pal et sa hart
38o LE ROI DES EIBA.11DS.
on cordelière? O le triple vilain, seigneur de vilenie et contempteur mal-osé de la race Picheline !
— Sacre-Dieu ! repartit Balthazar à qui le jeu ne plaisait guère, j'ai fantaisie d'occire les Pichelins en votre vieille peau d'âne hutin ! vitement, seigneur de l'Ante-Christ : je ne querelle les fols? Hors de ma voie !
— Par les noces de l'Architriclin ! faux compagnon , mauvais garçon , aie révérence aux Pichelins porte-couronne ! Que je meure comme vilain si tu viens à bout de pénétrer en l'hôtel de la reine Saba ! Oui , Sarrasin et infidèle , cette noble dame consent à nos épousailles pour l'entretien et conservation de la race Picheline! Arrière , Villon ou vilain, ton aspect gâterait le sublime los de cette honnête pucelle !
— Compère, voici de quoi saluer les Pichelins, dit Balthazar lui appliquant une chiquenaude sur le nez, Pichelins passés, présens et à venir. Sacre-Dieu! j'ai affaire à laMaison-Luce, et passerai tout outre sans vous en prier.
— Je commande ton âme an Calomniateur!
s'écriaVillemanoche s'élançant comme un dogue sur Villon qui le narguait; reine Saba, admirez la belle vengeance que ferai de ce vilain moult outreciiidé! Que n'ai-je bâton, épée, lance ou
dague? Tiens, ce ne sont poires molles, imposteur; prends, ce ne sont accolades! Mon bon cousin Jésus est secourable aux Pichelins!
Villon , qui se rappelait avoir déjà éprouvé la pesanteur du poing de Yillemanoche , ne se piqua pas d'épargner les cheveux blancs, et répondit doublement aux coups; mais, pour être plus libre de frapper à deux mains , il jeta contre la muraille le coffret de fer qui gênait sa défense: en même temps son ennemi, qui l'étreignit entre ses bras, lui ôta la vue et la pensée de ce fatal coffret, qui s'ouvrit au choc et répandit par terre des morceaux brisés de vaisselle d'argent. Les femmes, et les hommes plus odieux qui vivaient parmi ces malheureuses, s'étaient précipités à i'entour des combattans, qu'ils excitaient par des huées et des acclamations ; mais le contenu du coffre les eut bientôt distraits de la lutte ; ils se ruèrent à l'envi sur cesfragmens d'argenterie qu'ils se disputaient avec acharnement, pêlemêle tombant, se relevant, s'arrachant le poil et la peau , se vautrant, s'embrassant dans la fange, lorsqu'aux juremens ^Enné et aux crieries féminines, M. de Orignaux accourut avec ses ribauds, et haussa son sceptre pacificateur, dont l'image de chien dorée avait là son application réelle. D'un côté, Villemanoche triomphant te-
nait Balthazar couché sur un douillet amas d'ordures ; de l'autre , les habitantes dépravées de la rue Tiron , sans coiffe , le visage labouré d'ongles tranchans , les vêtemens déchirés et salis de boue , guerroyaient encore du regard. Le roi des ribauds examinait d'un air joyeux le peu de lingots et de pièces restés au fond du coffret; il reconnut le coin du roi aux trois fleursde-lis de France.
— Pâque-Dieu ! dit-il en se signant , la justice divine est plus lente que celle humaine 1 Enfans, restituez l'orfèvrerie du roi votre sire? Qui donc a ce coffret abandonné ?
— Sainte Madeleine vous conserve en liesse, monseigneur! répondit Jehannette montrant du doigt Balthazar écumant et se débattant sur sa litière infecte ; Villemanoche mon fiancé a vaincu votre vainqueur. Ce faux page , écuyer devenu, apportait ne sais où ce coffret bien clos et scellé : cet emprunteur et detteur a de beaux créanciers !
— Enfans , adieu le Magnifique ! nous avons plus chère proie. Moi sire de Orignaux , roi des ribauds et prévôt des maréchaux , j'ordonne d'emmener devant mon tribunal Balthazar Villon, écuyer, pour vol de vaisselle de cour.
Cent mains s'étaient étendues pour désigner
Balthazar propriétaire supposé du coflret; M. de Orignaux récupéra comme preuves matérielles et pièces de conviction la plupart des morceaux de platsd'argent quioffraient encorel'empreinte non équivoque de leur origine. Villemanoche eut regret de livrer son prisonnier aux ribauds , qui le lièrent de cordes et le bâillonnèrent pour l'empêcher de mordre, tant le désespoir de Villon , insulté par cette tourbe , éclatait en excès avilissans. Il avait craché à la face de M. de Orignaux; et les ribaudes, offensées dans la personne de leur roi , voulurent martyriser ellesmêmes l'infortuné dont elles avaient aussi à se plaindre. Le sceptre de M. de Orignaux imposa un frein à leurs fureurs.
Un moine noir, à capuchon fermé, qui traversa la cohue et disparut dans la Maison-Luce, eût semblé un hôte fort scandaleux dans la rue Tiron; mais Balthazar seul vit ce moine.
— Bonnes gaultières et plaisantes villotières! dit Jehannette en frappant des mains, monseigneur notre roi nous convie à une repue franche devers Montfaucon !
Je sujs Francoys — donl ce me poise^ Né de Paris , empres Ponlhoise :
Or , d'une corje d'une loise, Scaura mon col que mon cul poise,
François Villon.
Les filles de joye suivant la cour lont soubz la charge du roy des ribauds , et tous les moys de may sont subjettes à aller faire sa cliamLre.
Du TiLLET. Recueil des roy s de France.
Les derniers rayons blafards du soleil couchant erraient sur la plaine nue, aride et jaunâtre qui environnait le monticule où subsista, jusqu'au règne de Louis Xill, le fameux gibet de Montfaucon. Ce lieu, que les étymologistes
ont dérivé d'un certain comte Fulco ou Faucon, possesseur des terres voisines en 1 189, fut sans doute appelé ainsi à cause des oiseaux de proie attirés par la carogne; et plusieurs gibets, notamment celui d'Etampe, ont porté le même nom qu'ils conservent encore, Montfaucon, où furent pendus et attachés un grand nombre de nobles hommes, ministres, coupables et innocens, a été surtout funeste à ceux qui le firent bâtir ou réparer; de là Tancien proverbe : « Plus malheureux que le bois dont on fait le gibet. » Enguerrand de Marigny, son fondateur sous Philippele-Bel, Remy de Montigny sous Charles-leBel, Pierre de Montagu sous Charles VI, Olivier-le- Daim, sous Louis XI, et plus tard le maréchal d'Ancre justifièrent le proverbe. Ce gibet, situé entre les faubourgs du Temple et Saint-Martin, n'a laissé aucune trace, et même l'éminence qu'il occupait, assez élevée pour que, au siège de Paris, Henri IV y braquât ses canons, s'est aplanie en plâtrières aujourd'hui couvertes de maisons. Il formait une masse parallélogramme en maçonnerie rustique, élevée de vingt pieds au dessus du sol, de laquelle s'élançaient, à une hauteur de cinq ou six toises, seize gros piliers de pierres brutes superposées sans ciment, rangés en croix et réunis à leurs chaperons par n. 2 5
386 LE nOI DES niBAUDS.
des poutres transversales scellées, qui sujiportaient les chaînes de fer et les suppliciés. Au milieu un puits à demi comblé recevait les ossemens, que ne rachetaient pas à prix d'argent les parens du mort; dans ce dernier cas, le corps passait pour volé, et avec d'autant plus de probabilité, que Montfaucon n'avait d'autre garde qu'une grosse croix de pierre expiatoire , édifiée par le baron deCraon, assassin du connétable de Clisson. On parvenait à la plate-forme par un escalier intérieur fermé d'une porte de fer. Montfaucon ressemblait de loin à un monument celtique consacré aux sacrifices des druides; puis, en s'approchant, on entendait comme la musique funéraire du char de la Mort, superstition populaire de Bretagne; le vent secouait les squelettes sonores, et les anneaux et les carcans de fer rouillé; les corbeaux et les vautours voletaient par milliers, planaient et s'abattaient avec un fréquent bruit d'ailes; enfin on distinguait un spectacle dégoûtant et horrible, que révélait de loin une odeur putride. Vingt ou trente corps se balançaient dans l'air comme si le bourreau venait de leur donner l'impulsion, les uns sans tète, les autres mutilés, quelquesuns gardant des lambeaux de vétemens, noircis par la corruption, desséchés par le soleil, tous
LE ROI Di:S RIE\UDS. 387
affreusement défigurés, rongés et déchiquetés par les oiseaux, qui d'abord crevaient les yeux, et s'attaquaient au visage. La nuit Montfaucon servait d'asile aux voleurs et de pèlerinage aux sorcières : le jour c'était le rendez-vous ordinaire des amans et des bons compagnons , qui y menaient leurs maîtresses et les commères, pour contempler les nouvelles victimes de la justice royale et prevôtale, pour danser, souper et se réjouir dans la plaine. Aujourd'hui les cabarets se groupent volontiers autour des cimetières.
La foule était nombreuse et s'augmentait à chaque moment de curieux accourus de la campagne ou de la ville. Les femmes surtout abondaient de toutes parts, en habits de fête; les écoliers jetaient des cailloux contre les cadavres qui rendaient un son mat; on criait des facéties, on chantait des complaintes, on se disputait les places, on s'entretenait de l'exécution annoncée, qu'on craignait d'avoir attendue en vain. La rumeur des voix avait mis en fuite les hôtes croassans de cet endroit patibulaire.
— Guillemette a vêtu ses plus beaux atours! chausses-de-Dieu ! quel doit-on pendre ou dépendre? Est-ce le roi Guillot et sa bande qui pille à la force dans le bois de Vincennes ? Nerini , voirement; ledit roi Guillot, qui fut Maclou de
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son vrai nom, mène grosse troupe de soudards. Par les ladres de Gharenton! c'est un messire écuyer de la maison du roi ! Enné ! mère Rouscaille, connaissez-vous le hardi Balthazar Vil- Ion? Froc de diable! il est issu d'un bien gentil écolier, excellent jadis aux tours, finesses et toutes vilonneries : Par iamerdé! la belle Heaumière, qui loge à l'abreuvoir Pépin , toute chassieuse, accroupie et courbassée, se souvient de ses jeunes amours avec ce beau poëtiseur. Holà ! cette lignée est fruit de potence , et naquit branchée. Çà, mignonettes, sait-on le méchef du seigneur à pendre ? Vol en l'hôtel du roi. Macasse! c'est pitié de pendre un si galant garçonnet. Foi de moi ! cuidez-vous que la vaisselle de cour dérobée ne vaille sauts et tourdions à vide? Le bon larron n'a encore rencontré son pair. Soupe de prime ou de chien ! le tourmenteur-juré est auprèsdesa femme en gésinerMorpiaillons! un courtaud de boulange? Bonjour, truand ! Merci-Dieu ! les pendus de cour sont plus rares que treilles de buisson. Ce branle-haut sera richement accoutré pour festoyer messieurs les vautours. Robin, vois Jérôme Gorgu, plus brave avec son collier de ferraille qu'en son vivant avec son gorgerin d'acier? O les jolis museaux bues de pluie, et chauffés du soleil ! Par la figue!
voici le nouveau saint Jean! Tourne le chef; avale ton bonnet; de çà; monte à l'échelette; il fut expéditivement jugé et convaincu! Silence, anges de clapier! Fi, les rancuneuses! Ce sont les ribauds qui ont la main à l'exécution! Truavant! serrez. Gare auxboulaies! Enné! De profundisl Oyez les corneilles, émoulant leurs becs, et croassant vigiles! Notre-Dame! ce courtisan n'accolera onc d'autre fille que la hartl Los à monsieur le prevot !
Dès qu'on avait aperçu sortir de la porte du Temple un cortège de cavaliers, la nmltitude s'était portée à sa rencontre avec des signes de satisfaction tumultueuse. M. de Orignaux ne perdait pas des yeux le patient, qu'un ribaud conduisait en croupe sur son cheval. M. de Orignaux avait le regard fixe, et semblait indifférent à tout ce qui l'entourait; ses valets, armés de bâtons, faisaient trotter leurs montures impatientes de l'écurie comme eux du souper. Balthazar Villon ne paraissait pas même troublé , et considérait effrontément les deux haies de spectateurs qui longeaient le chemin. De temps en temps il avait l'air de réfléchir, et reprenait ensuite son assurance. Seulement lorsqu'il se trouva face à face avec Montfaucon, qui levait ses piliers massifs dans un ciel gris, R
SgO LE ROI DES RIBAUDS.
fut glacé de frissons courant de veine en veine et jusqu'à la pointe de ses cheveux : il voyait s'avancer vers lui et grandir le colosse de pierre chargé de cadavres mouvans. Alors M. de Orignaux, sombre et menaçant, apparut à sa droite, tel qu'un présage de mort inévitable.
— Balthazar, lui dit-il d'une voix lente et sépulcrale, à cette heure que tu vas avoir l'âme expulsée du corps, songe à me rendre mon honneur sans tache, lâchement dégradé ?
S'il m'a été dur et cruel
Trop plus que cl ne le raconte ,
Je veuille que Dieu éternel
Lui soit donc semblable à ce compte ;
Mais l'Eglise nous dit et compte
Que prions pour nos ennemis ,
Je vous dirai , j'ai tort et honte :
Tous ses faits soient à Dieu remis.
fi.O'f
— Sacre-Dieu ! reprit le condamné surpris d'entendre cette stance du Grand-Testament de François Villon , le ribaud a remembrance du livre d'heures que lui transmis en sa pigeonnière. Vous n'êtes confesseur, tyran outrageux; or ne me tabustez la cervelle ce pendant que je pourpense à mes oraisons : Scheol, Adamah !
LE ROI DES RIBAtJDS. SqI
— Balthazar, continua du même ton M. de Orignaux dont la raison était altérée, veux-tu si résolument encourir damnation éternelle? Tu m'as honni et diffamé bien malement, car onc ne t'ai-je fait dommage et nuisance: toi, au contraire, inventas furieuse calomnie encontre ma personne et mon renom ; décJare tout haut ta forfaiture ?
Que vous semble de mon appel? .
— O le vieil renard! interrompit le petit-fils de Villon que le souvenir de son grand-père rassurait médiocrement; il présume par -là émouvoir celui qu'il veut pendre sans appel. Sacre-Dieu! mes bons chrétiens, ajouta-t-il s'adressant au peuple, il est moult scandaleux que ce malfaiteur, déconfi naguère par gage de bataille, se revenge , au détriment de justice et du vainqueur?
— Oui-dà , dit-on aussitôt avec plus de surprise que d'intérêt, ce larron de vaisselle se chamailla en duel avec ce vénérable sire; mordienne ! il se montra vaillant chevalier et ruajus le défendeur. Le feu saint Antoine Tarde ! ce fut mensonge et outrecuidance de sa part ! Je renie Marie si le seigneur roi des ribands n'est
le plus homme de bien qui soit en sa cape! — Balthazar, reprit M. de Orignaux versant des larmes, j'ai clamé à toi merci et miséricorde; tu persistes à celer mon pauvre honneur erablé mauvaisement? Les édits du feu roi Louis onzième dénient un confesseur à ton péché; mais j'ai pouvoir d'ouïr ta confession. Une suprême fois je requiers que tu me rendes mon honneur ?
Voici le mal que j'en dis :
S'il m'a été misericors , Jésus le roi de paradis Lui soit tel à l'ame et au corps.
Balthazar Villon ne l'écoutait plus : il arrivait au lieu de sa destination ; la porte de la rampe s'ouvrait si souvent, qu'elle roulait d'elle-même sur ses gonds polis; les ribauds descendirent de cheval; une partie demeura en bas du gibet pour aider les sergens de ville à maintenir l'indiscrète curiosité de l'assemblée , qui était plus choisie que d'habitude. Gualland et Champvallon s'étaient hissés sur la croix de pierre d'où ils dominaient; Jehannette la Bien-en-Point faisait à chacun les honneurs de la fête, et racontait les autres méfaits du page à son égard. Cependant les ribauds dressaient l'échelle contre un pilier, et le prévôt de M. de Orignaux dis-
LE ROI DES RIBAUDS. SqS
posait un carcan de fer, qui n'avait peut-être pas'servi depuis une semaine. Balthazar, surveillé par deux gardiens vigoureux qui commencèrent à le débarrasser de ses liens, observait les rapides apprêts que, malgré sa confiance, il eût souhaité ralentir. M. de Orignaux se promenait l'épée nue autour de la plate-forme, et récitait par intervalles des vers dépareillés ou des strophes entières, qui n'auguraient rien de bon au malheureux héritier du poète Villon. Dans ce moment la route de Saint-Denis se couvrit de chariots et de chevaux qui luisaient à travers les tourbillons de poussière; les tambours et les trompettes envoyaient des éclats dispersés. On apprit que la reine veuve retournait en Angleterre sous la conduite du duc de Suffolk, et beaucoup préférèrent ce nouveau spectacle à celui d'une pendaison qu'ils pouvaient retrouver le lendemain.
— Adieu, pipeur de glic et de chance! cria Jacques Gualland faisant sonner ses écus, Villon villonneur : ce n'est plus jeu auquel tu affines la mort, qui seule gagne! possible qu'on joue aux taies avec tes osselets !
— Balthazar, dit M. de Orignaux lorsque le prévôt fit signe d'amener le patient, as-tu d'aventure aucun aveu à déclarer? Veux-tu point
recomniander ton âme aux prières de quelqu'un ou quelqu'une ? Il est grandement temps du repentir :
Somme , plus ne dirai qu'un mot , Car commencer veuille à tester.
— Sacre-Dieu! répondit en le poignardant du regard Villon qui montait l'échelle à reculons, toi qui aspires à mon trépas, je t'ordonne l'enfer en ce bas monde , sans préjudice du paradis des cocquesigrues. Oh ! le pervers meurtrier du feu roi Louis douzième !
— Enné ! le diable ait l'âme de l'appelant! glapissait Jehannette avec des transports féroces; il est puni d'avoir injurié monseigneur le roi des ribauds : Dieu renforce la hart qui contente tes créancières amoureuses !
— Scheol, Satan, Choach, Adamah^Schachak, hineni! hineni ! hineni ! hurla Balthazar crachant en l'air et tordant le cou à plusieurs reprises, quand il se sentit emprisonné dans le carcan , dont se ferma le ressort avec un cliquetis effrayant à ses oreilles.
Mais il eut beau répéter les paroles hébraïques et leur prêter diverses intonations, sans cesser défaire pleuvoir sa salive au hasard , et de tourner la tête à droite et à gauche, ce que les
LE ROI DES RIBA.UDS. SqS
spectateurs applaudirent comme une joyeuse plaisanterie, l'effet de l'invocation trompa ses espérances : le collier de fer ne fut point dissous, et il resta séparé de l'éternité par le fragile échelon qui le supportait. La rage et le désespoir le suffoquèrent un moment, il s'enlaça des pieds et des mains au prévôt avant que celui-ci l'eût lancé dans l'espace. Ces efforts, qui prolongeaient une agonie, redoublèrent l'hilarité féminine.
— Grâce, merci! criait-il d'une voix inarticulée, baisant les mains et les vétemens du prévôt; sacre-Dieu! ce n'est qu'abusion ! non, arrêtez : Oh ! le faux et abominable diable ! Scheol, Satan, Choack... Néant ! néant ! monseigneur, je vous dirai qui déroba la vaisselle! empêchez que je meure ! Sacre-Dieu î secourez , aidez-moi, raessire de Suffolk ! Madame la reine , c'est moi Balthazar Villon qui vous délivra de péril pire que mort ! Mon doux sire, déliez un peu la hart ! Oh! les mirifiques protestations que ferai! Sacre-Dieu! j'en appelle! Oh! sire Magnifique ! Allons, en bas de l'échelle , mon maître ! je veux maintenant tout avouer si m'octroyez répit et commutation de peine ! Je m'excuse à vous premier, M. de Orignaux , que tant vilainement offensai! C'est lui, je vous jure! Çn , montez
'■5g6 LE ROI DES RJBAUDS.
vers moi, mon très-indulgent seigneur; sacre- Dieu I voici que je vous rends votre honneur sans faute ! Venez çà.
Le roi des ribauds fut frappé de ces derniers mots et céda sans répugnance au désir du moribond , tout en psalmodiant cet énergique tableau des pendus à Montfaucon :
La pluie nous a bues et lavés ,
Et le soleil desséchés et noircis ,
Pies , corbeaux nous ont les yeux caves ,
Et arraché la barbe et les sourcils ;
Jamais un temps nous ne sommes rassis :
Puis çà , puis là , comme le vent varie ,
A son plaisir sans cesse nous chaiie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Hommes loi n'usez de moquerie ,
Mais priez Dieu^que tous nous veuille absoudre.
11 achevait cette lugubre stance que François Villon s'était appliquée par anticipation, quand il parvint à Textrémité de l'échelle qui ployait sous son triple fardeau et grinçait contre la pierre. Balthazar avait interrompu ses plaintes, du monent que M. de Orignaux se dirigea de son côté ; il le suivait d'un œil inquiet et avait l'air de méditer. INIais à peine fut-il à portée du roi des ribauds qui s'approchait de hii sapi»
,«ik
LE ROI DES RIBAUDS. Sgy
vléfiaiice, pour recevoir ses aveux, il le mordit à la joue et voulut le précipiter d'une hauteur de soixante pieds. Par un instinct machinal de conservation , ceiui-ci au lieu de se cramponner à l'échelle qu'eût infailliblement renversée cette lutte de mort, se suspendit à son furieux adversaire : la chaîne se déroule , les bras de Villon quittent leur étreinte forcenée, ses yeux sortent de leur orbite, sa langue rouge de son gosier ; M. de Orignaux, dont les forces diminuent, accélère par son poids les oscillations du pendu, qu'il tient étroitement embrassé.
Il allait se briser le crâne dans une chute vainement arrêtée, son prevot le ramena sur l'échelle et ensuite sur la plate-forme, sans autre blessure qu'une entaille profonde dans la joue ruisselante de sang, dernier baiser de Balthazar Villon. M. de Grignaux n'omit pourtant aucune formalité de son devoir de prévôt des maréchaux , et ses valets n'oublièrent pas les droits du roi des ribauds : on dépouilla le corps, avant qu'il fut refroidi, de ses habillemens qui appartenaient à M. de Grignaux, ainsi que l'or et l'aigent de la ceinture, outre le prix de l'exécution. On trouva sous la chemise une bourse remplie de monnaie d'or, que M. de Grignaux étala silencieusement sur une pierre, aux yeux
avides de tous ces gens qui eussent commis un crime vis-à-vis le supplice. Au fond de cette bourse étaient les nœuds d'émeraudes que lord Suffolk avait donnés au coupable page ; ces joyaux reflétaient dans leurs facettes les teintes lumineuses de l'horizon, et s'enflammaient de mille éclairs verdoyans.
Un moine noir, dont le capuce fermé ne laissait briller à travers les trous que des prunelles blanches, s'avança en hésitant hors de la foule, et demanda d'un air troublé àmontersur la plateforme : les ribauds le lui permirent en faveur de son habit, et dirent tout haut qu'il voulait sans doute confesser le pendu. M. de Orignaux vit avec indifférence un religieux ramper le long des piliers; les rires de la populace saluèrent le lugubre costume des Augustins; car la piété ne pouvait naître à côté d'un gibet.
— Hé! hé! monseigneur, dit le moine nasillant d'embarras et se reprochant déjà cette démarche , l'arrêt qui condamne à la hart feu Balthazar Villon, hé ! hé ! n'a ses biens et avoir confisqués? Hé! les émeraudes sont appartenantes à l'héritier, hé! hé !
— Pâque-Dieu ! repartit M. Grignaux réveillé comme par un pressentiment , qui est celui-là qui méconnaît les coutumes , et sans être coiffé
LE llOI DES RIBAUDS. 399
du bonnet vert, se dit cessionnaire d'un crimiminel de haute justice royale?
Sans attendre une réponse que le moine eût esquivée, M. de Grignaux lui arracha un rouleau de parchemin, en rompit le cachet, et lut en souriant ce qu'il avait peine à croire. Il chercha du regard une place vide entre les suppliciés à l'opposite de Villon , dont le balancement décroissait par degrés; puis d'un geste imprévu, il releva le capuchon du moine , et découvrit la tête noire du Magnifique ; un cri de terreur s'échappa de toutes les bouches, comme à l'apparition du diable.
— Le Magnifique! s'exclamèrent Jehannette et ses compagnes.
Ce nom redoutable fut le prétexte de cent contes ridicules qui grossissaient d'oreille en bouche , et les témoins ne manquèrent pas pour certifier ces accusations de sorcellerie.
— Pâque-Dieu! s'écria M. de Grignaux par un mouvement spontané, dépendez tôt ce patient, et s'il n'est déjà trépassé , avisez à le ressusciter un petit, quitte à le rattacher après interrogatoire!...
— Hé ! hé ! monseigneur , réclama le Magnifique, donnez-vous en garde; hé! ce malin page
4Qt) LE ROI DES RIBAUDS.
fut trop plus pervers que ne cuidez; hé! hé î il abusa le pauvre monde , en vous appelant à gage de bataille; hé! hé! lui-noème fit la forfaiture et maléfice, attenta secrètement à la personne du bon roi Louis. Hé! hé! drogues, onguens et charmes avancèrent son dessein, et ledit sire alla de vie à mort. Hé! hé! ce scélérat Balthazar Villon a par ainsi séché en la fleur un beau dauphin de France à naître. Hé! hé! mieux méritait être mis en quartiers que pendu ! Hé?
— Ribauds, et vous tous ci-présens, entendez cette protestation favorable à mon honneur faussement diffamé , et recordez-vous comme quoi le feu roi notre sire succomba aux maléfices dudit Balthazar que Dieu juge désormais! Je condamne à la hart le nommé Magnifique , comme sorcier et larron de vaisselle de cour. Ribauds, prenez-le, et faites l'exécution.
— Hé! hé! c'est raillerie, mon bénin seigneur, hé! hé! onc n'ai méfait ni pensé à mal: hé! j'adjure Moïse et les prophètes! Hé! non ferez? merci! Hé! ne jouez pas de la sorte, mes amis? hé! gardez plutôt les émeraudes, monseigneur? hé! hé! quel appelant, quel témoignage, quels juges? Hé! hé! hé!
— Pâque-Dieu ! le prevot des maréchaux a pouvoir de vie et de mort sur les cas advenus
en la chevauchée du roi; or de tout point, je veux manifestement satisfaire le défunt Balthazar Villon de qui tu perdis la jeunesse, impie et détestable tentateur. Çà, oyez le testament du pendu :
A mon maître le Magnifique , Qui par l'aide du diable embla Vaisselle de cour magnifique Dans Abbeville , et ne trembla , Moi Balthazar Villon qui teste , Je laisse un beau carcan de fer Pour son corps afin qu'il y reste , Et pour son âme un feu d'enfer !
— Pendez, pendez-le! hurlait en chœur la multitude hilarante avec des battemens de mains , des rires et des huées ; Satanas ordonne le jeu! Le Magnifique, certes, s'en va disparaître! Enné ! il larmoie comme une vache ! Ah! il s'e^t évanoui en l'air! Non, tête-bœuf! on l'élève sur l'échelle! Oh! la laide figure de jais! Poupines, oseriez-vous accoler ce démonPOh! vraibis et vrai- bot! son suzerain et empereur infernal ne viendra- t-il à son aide? Sainte Geneviève! possible a-l-il oublié ses patenôtres de Belzébuth? Foin ! sans doute fut-il maintes fois roué, pilorié et pendu! Cor de geline ! laissera-t-on sa II. a6
livrée monacale ! Les Angustins demanderont belles aumônes en revanche? Ah! le coquardeau! il entre en danse! Point. Si. Le bourrel lui baille la saccade ?
— Hé ! héî répétait le Magnifique dont le ricanement se changeait en hoquets d'agonie , monseigneur le prévôt, faites trêve ? Messeigneurs les ribauds, voulez- vous pas savoir le secret de faire l'or ? Diable me sera Dieu , qui me délivre ! Hé! hé ! madame d'Angoulême s'intéresse à ma précieuse vie ? hé ! un moment , mes très-chers opérateurs ; hé ! j'en appelle au seigneur chancelier Duprat! Hé! hé! le Grand- OEuvre à qui me veut secourir ! Hé ! je possède la Bénite-Pierre ; enfans, venez la prendre; hé ! hé ! ma prière à Dieu ! Hé ! j'offre le mystère hermétique! Hé! hé! hé! hé!
Le Magnifique , un carcan autour du cou, se débattait, gémissait et suppliait; un cliquetis de fer étouffa sa faible voix, et, aux éclats redoublés de l'approbation populaire, le prévôt appuya ses deux pieds sur les épaules de l'infortuné, et suspendu lui-même à la chaîne qui ébranlait la charpente, il se balança rapidement avec le patient opprimé sous son poids. Des femmes s'épouvantèrent à voir s'écarquiller les yeux blancs du Magnifique et sa langue san-
LE ROI DES RIBAU DS. l\0?t
glante s'allonger jusqu'à sa poitrine noire; mais aucun autre signe ne révéla l'intervention du diable.
Une heure après, lorsque le crépuscule ombra les alentours de Montfaucon désert, Jehannette, assise au pied de la croix de Craon, priait en sanglots et n'osait regarder le gibet où Balthazar Villon et le Magnifique , pendus vis-àvis l'un de l'autre, se faisaient une effroyable grimace, au milieu d'un vol bruyant de corbeaux.
Le i" jour de mai, M. de Orignaux était couché dans une chambre misérable de la Maison-Luce, après une nuit de fièvre, de désespoir et d'égarement d'esprit; le fantôme du prévôt de l'hôtel l'avait poursuivi sans cesse ; et autour de son lit, les ombres de trente rois des ribauds, ses prédécesseurs, étaient venues pleurer avec lui la chute de leur antique royauté. Car le jugement et le supplice des deux criminels ne furent pas légitimés par les pouvoirs illimités de prévôt des maréchaux. La comtesse d'Angoulème voulut venger la mort du page qui avait été un do ses amans, et colle du char-
4o4 t^E ROI DKS RTBAUDS.
latan qui secondait si bien ses projets de haine ; le chancelier Diiprat prit fait et cause pour le Grand-OEuvre tué dans la personne du Magnifique; la courtisanerie se tourna contre le plus faible; et François r% importuné, abusé, aveuglé et complaisant, céda enfin aux instigations de sa mère. A la suite d'une enquête sur l'exécution précipitée des deux complices, la charge du roi des ribauds fut supprimée et réunie à la prévôté de l'hôtel. M. de Orignaux, déjà malade, le devint plus dangereusement; et dans la Maison-Luce , où il s'était retiré comme un pasteur au centre de son troupeau, les plus tendres soins réussirent à retarder sa fin , sinon à le sauver.
Jehannette et cinq de ses compagnes, vêtues de leurs robes de parade, entrèrent avec précaution de peur d'éveiller le convalescent, et portant des roses effeuillées, des branches d'arbres printannîères et un mai de lierre orné de rubans jaunes et verts. La plantation du mai était sans doute un symbole erotique , du moins en cette occasion. Elles jonchèrent le plancher de verdure et de roses; puis, rangées des deux côtés du lit , elles levèrent en riant les couvertures et découvrirent l'ossuaire vivant du pauvre gentilhomme qui , pour la première fois, s'é-
tonna de cette liberté honorifique ; ses larmes coulèrent plus abondantes, et les six chambrières s'arrêtèrent pour le consoler.
— Monseigneur, dit Jehannette lui baisant les mains, voici le mois joyeux et amoureux; nous allons faire votre lit selon les redevances de notre état -à qui appartient de planter le mai.
— Pâque-Dieu, Jehannette, reprit M. de Orignaux avec bonté , tu m'as trop mieux soigné que médecins ni apothicaires; mais il faut rendre à César ce qui appartient à César; or ces honneurs ne sont plus miens, et le prévôt de l'hôtel vous avertira de faire son lit sans épines.
— Monseigneur, ne vous souciez de cet empereur de vanité et outrecuidance; par sainte Madelaine ! vous resterez notre roi tant que ribauds et ribaudes honoreront vos privilèges; ce sera toujours.
— Point, ma mie : cette nuitée j'ai rompu mon sceptre et aussi la tète de chien, ma couronne et ses attributs d'orfèvrerie que je vous baille en don , à condition que m'ensevelirez et ferez mon lit éternel?
— Bon jour, bon mai! s'écria Villcmanoche
4o6 LE ROI DES RICAUDS.
qui parut en habit de fête; mon cousin Jésus- Christ vous veuille guérir miraculeusement comme il guérit paralitiques et lépreux! les Pichelins, dont j'enrage, n'ont même puissance de ressusciter les morts au tombeau.
— Pâque-Dieu! dit M. de Grignaux retombant dans ses noires idées, madame d'Angoulême m'a été bien ennemie, et sa Majesté le roi est mal reconnaissant ! L'état de France ne saurait prospérer sans roi des ribauds.
— Les vilains foisonnent, mon ami de Grignaux, et parmi cette ville ilégénérée de noblesse, je n'ai pu élire beau rejeton sur quoi enter la race Picheline; toutefois, j'entends vous marier à la première fille issue de ma trèsillustre alliance.
— Comment, mon parrain! repartit M. de Grignaux frappé de cette intention; devez-vous prendre femme? et, finalement, le sangPichelin se veut -il unir à quelque famille royale ou princière, fut-ce de Mésopotamie?
— Par les noces de Canal je suis conjoint à la plus haute, à la plus belle, à la plus digne princesse, savoir la reine Saba!
— Ma patrone me soit indulgente! ajouta Jehannette qui sortit en rougissant de l'alcôve, monseigneiu' de Grignaux, mariage est une
ample cotte de vertus : donc j'ai épousé le glorieux chef des Pichelins.
— J'adjure l'incarnation très -sainte, reprit Villemanoche stupéfait de rencontrer sa femme si loin de la couche nuptiale, ma très-honorifiée dame, vous êtes venue en compagnie de vos femmes d'atours , visiter la majesté du roi des ribauds, de même que jadis une autre reine Saba fit pour contempler les triomphes de mon ancêtre le roi Salomon?
— Pâque-Dieu! dit M. de Orignaux glissant la main sous son oreiller, la Maison-Luce me semble mieux plaisante que la cour de notre sire François I'^', où l'ingratitude des grands étouffe le bon grain dessous l'ivraie. Ainsi, nouveaux époux, vivez en joie pour la perpétuelle génération Picheline. Jehannette, tiens le présent des noces.
En disant cela, il lui remit le nœud d'émeraudes trouvé dans la ceinture de Balthazar Villon et distribua aux filles l'héritage de la royauté des ribauds.
M. de Orignaux mourut fou, et Villemanoche recouvra la raison , grâce à la nombreuse progéniture que lui donna Jehannette.
4o8 LE ROI DES RIBAUDS.
Madame Marie, veuve d'un roi de France, dont les secondes noces avec lord Suffolk furent solennisées publiquement le 3i mars i5i5 à Londres, mourut le 23 juin i53'i : Anne Boleyn avait été couronnée reine d'Angleterre le 2 du même mois de la même année.