‹ Le roi des tropiquesChapitre 3 sur 9 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

et le trouva dans la passion qu’il inspira à une jeunefille romanesque, nommée Catherine Francillon, cette nièce de madame du Parquet que le général lui avait offerte en mariage. La pauvre fille se prit à l’aimer avec cette violence et cet enthousiasme naïf que certains hommes comme Maubray, ni jeunes, ni exclusivement beaux, savent imposer. Catherine ne vivait et ne respirait que par Maubray. Le mystère affecté dont le gentilhomme écossais entoura cet amour, y ajoutait peur l’esprit exalté de Catherine un charme amer, en lui inspirant un de ces dévouements aveugles qui ne reculent pas môme devant un crime.

Peu à peu, et avec une adresse merveilleusement hypocrite, Maubray abandonna l’humble rôle auquel il s’était voué d’abord. Sans que madame du Parquet ellemême s’en fût aperçue, il était parvenu à être le véritable gouverneur et le maître absolu de la colonie. Admis dans les premiers temps, à titre d’ami, aux conseils les plus intimes, il y avait pris tout à coup une place, désormais officielle, traitant les affaires avec l’autorité de la voix, du talent, de l’ambition, du savoir.

Maubray avait eu soin d’associer Catherine à cette conquête quotidienne d’un rang du haut duquel il pouvait dominer l’horizon ouvert à ses projets criminels. L’âme de la jeune fille s’était fondue dans celle de Maubray; si bien que sans deviner ce que cachait cette ardente ambition, elle y excitait parfois son cœur, et ne lui laissait pas de repos.

On se souvient que Maubray avait une sœur qu’une vive et profonde amitié avait liée à madame du Parquet. Betzy, qui se trouvait auprès de la générale, au moment de la mort de son mari, n’avait pas été étrangère à la résolution prise par madame du Parquet d’appeler Maubray à la Martinique, et elle avait travaillé avec une patiente habileté à la fortune de son frère. Ces deux êtres qui s’aimaient très-tendrement, avaient entre eux des affinités magnétiques; ils se comprenaient sans jamais se communiquer leurs pensées. Cette fois encore, il en fut de même ; seulement Maubray, se défiaut de l’attachement de Betzy pour madame du Parquet, ne lui avait laissé pressentir que la moitié de ses projets. Il avait eu la force de cacher au plus profond de son âme et de ses yeux le but véritable vers lequel il marchait.

Dès que les inimitiés et les haines eurent commencé de s’ameuter contre cette influence énorme que Maubray exerçait, ouvertement, dans le gouvernement de la Martinique, Betzy, avec cette perspicacité et ce sentiment de divination particulier aux femmes, entrevit des périls prochains et immenses. Elle en avertit son frère, et lui ouvrit tout son cœur.

— Mon frère, lui dit-elle, il est temps, pour me sauver, pour éviter à Marie de grands malheurs, pour satisfaire enfin notre légitime ambition, que vous deveniez le mari de madame du Parquet.

— Est-ce sérieusement que vous parlez, ma sœur ?

demanda Maubray. — Je vous croyais plus ambitieuse ; plus ambitieuse pour vous et pour moi.

— Que voulez-vous dire?

— Vous ne me comprenez donc pas ?

— J’avoue que non...

— Eh bien! je refuse ce mariage.

— Pour quelles raisons?

— Puisque, pour la première fois de notre vie, Betzy, vous ne devinez pas ma pensée, il ne convient

pas que je vous la confie. Si, par aventure, vous avez

entretenu une pareille espérance dans le cœur de madame du Parquet, hâtez-vous de la détruire.

Betzy quitta Maubray les larmes dans les yeux et l’esprit troublé. Sa pensée n’osa s’arrêter sur le crime qu’elle avait cru entrevoir dans le regard de son frère. De ce jour elle se prit à l’espionner; ayant surpris un rendez-vous qu’il donnait à Catherine, elle s’imagina que, captivé par cette jeune fille, Maubray était tombé si bas qu’il sacrifiait son ambition aux faiblesses de son amour. Elle désespéra de lui.

Betzy en fit de durs reproches à son frère. Celui-ci continua de dissimuler ses desseins, sous les apparences d’une ardente passion pour Catherine, déclarant que son ambition, d’ailleurs, était amplement satisfaite par le rôle qu'il jouait et par la position influente qu’il avait conquise.

Cette influence, en effet, était devenue si positive.

Maubray avait conquis une telle autorité, que l’inquiétude commença de se joindre au mécontentement général qui se manifesta, tout d’abord, par d’amères critiques; puis des critiques on passa aux chansons, des chansons à la calomnie. On disait Maubray l’amant de madame du Parquet. C’était la seule excuse qu’on pût trouver à l’entêtement que mettait la générale à ne point rompre avec son malencontreux conseiller.

Cette calomnie exaspéra Betzy. Elle intervint de nouveau, mais sans succès, auprès de son frère, pour qu’il arrêtât ces abominables mensonges, soit en offrant son nom à madame du Parquet, soit en quittant la colonie. Maubray fut inflexible.

Betzy n’eut plus de doute alors sur ses projets. Elle s’occupa de les déjouer. Elle n’avait qu’un parti à prendre : c’était d’ouvrir les yeux de madame du Parquet sur les intrigues de Maubray; mais la tendresse de la sœur essaya de se concilier avec l'affection de l’amie. Betzy pouvait également dénoncer à madame du Parquet la conduite de Catherine ; car bien certainement , mademoiselle Francillon, sérieusement éprise de Maubray, devait avoir été amenée, peu à peu, à devenir sa complice. Elle réfléchit, cependant, que frapper l’un des deux coupables , c’était exaspérer l’autre, et hâter, par le désespoir de tous les deux, un dénoûment terrible.

Mademoiselle Maubray n’avait aucune raison de mé-

nager Cath'erine qui la haïssait, en jalousie de l’amitié que lui portait madame du Parquet. Par politique et par prudence, elle fit à l’égard de Catherine ce que, par tendresse, elle faisait pour son frère. Elle s’attacha d’abord, avec un soin fiévreux, à monter une faction de jour et de nuit autour de Maubray et de Catherine, ne les quittant pas d’un instant, vivant dans leur ombre, épiant jusqu’au moindre de leurs gestes.

En même temps, elle cherchait le moyen d’éveiller indirectement des soupçons dans l’esprit de la générale, et de l’avertir par une autre bouche que la sienne des criminels projets de Maubray, non pas, cependant, au point qu’elle pût sévir contre lui.

Pour mieux arriver à ses fins, Bezty tendit les pièges de sa beauté à Gourselas ; c’était bien à contre-cœur, car elle ressentait pour ce grossier aventurier une aversion profonde et parfaitement justifiée. Si Gourselas n’avait pas assez d’esprit pour avoir fait les chansons qui circulèrent sur madame du Parquet, il avait assez de fiel au cœur pour avoir inventé les calomnies sur les relations entre Maubray et la générale. Betzy le savait. Elle était assez belle, et, en tout cas, trop supérieure à Gourselas par l’intelligence, pour ne pas subjuguer facilement ce rude et naïf soldat jusqu’à le rendre souple comme un gant.

Gourselas donna tête baissée dans ce piège. Betzy

lui persuada que le jour où il le voudrait, la Martinique leur appartiendrait à tous deux.

— Que faut-il faire ? demanda Gourselas.

— Déloger Maubray de la forte position qu’il a prise.

— C’est à quoi je tâche depuis le jour de son arrivée dans l’ile, répondit le lieutenant ; et vous voyez que j’y ai peu réussi.

— Il y a un moyen, cependant, répliqua Betzy.

— Yoyons-le, et pourvu qu’il ne s’agisse pas de violenter notre daine et gouvernante, je suis prêt à l’exécuter.

Betzy s’assura ainsi que, même dans leur mécontentement, ces hommes peu scrupuleux avaient conservé encore un certain respect pour madame du Parquet. Cette réponse de Gourselas allégea la conscience de mademoiselle Maubray et l’encouragea à mettre son projet à exécution.

— Eh bien! dit-elle à Gourselas, supposons.... Mais vous files bien persuadé, comme moi, du dévouement de madame du Parquet à la colonie, et de son ardent amour à conserver intact l’héritage desonglorieuxmari?

— Certes, répliqua l’aventurier ; où voulez-vous en venir ?

— Ainsi quoi que je vous propose, vous n’en tirerez

aucune conclusion défavorable à madame du Parquet, que j’aime et respecte, vous savez comme ?... ;

— Puisqu’il s’agit d’un moyen, fit Gourselas, cela va de soi !

— Eh bien ! imaginons, ou plutôt imaginez que mon frère conspire à s’emparer de la Martinique pour la livrer aux Anglais.

Gourselas se dressa vivement et pâlit.

— Allons, fitBetzy en souriant, vous voilà comme s’il ne s’agissait pas d’une plaisanterie, d’un complot entre nous, d’un moyen, enfin, comme vous disiez tout à l’heure. N’est-il pas parfaitement convenu que madame du Parquet ignore le premier mot de tout cela ! qu’il ne s’agit môme que d’un soupçon de votre part et de la part de deux ou trois de nos amis ! Et vous en prenez acte pour demander à madame la gouvernante, dans l’intérêt de l’ordre public et de sa propre sécurité, d’éloigner Maubray au moins pour quelque temps. Mais, mon Dieu! que vous voilà pensif, Gourselas !

— J’ai peur.

— De quoi pouvez-vous avoir peur?

— Si ce que vous appelez simplement une plaisanterie, si ce prétendu soupçon était la vérité, si...

— Êtes-vous donc fou ! s’écria Betzy en affectant un calme qu’elle n’avait plus. Vous imaginez-vous que, si je savais mon frère coupable d’un tel crime, je vous le dénoncerais de la sorte? Vous imaginez-vous même qu’il soit capable, lui, de concevoir un si odieux projet? Vous nous faites à tous deux à la fois, à mon frère et à moi, une cruelle injure, Monsieur.

Le ton, les gestes, l’accent dont Betzy accompagna ces paroles, émurent Gourselas. L’homme politique fit tout à coup place à l’amoureux inquiet du moindre symptôme de mécontentement ou de froideur chez une femme aimée. Gourselas se leva, alla s’agenouiller devant Betzy, et portant respectueusement une de ses mains à ses lèvres :

— Madame, lui dit-il avec une soumission tout à fait humble, vous me voyez bien repentant du doute qui a traversé mon esprit. II ne s’adressait, cependant, ni à vous, ni à M. Maubray, ni à madame du Parquet. J’ai éprouvé comme un éblouissement dont je suis le maître désormais. J’ai confiance pleine et entière en vous, Madame. Mon sort est lié au vôtre. Vous voulez assurer ma puissance pour la partager avec moi ; je vous remercie de l’honneur que vous m’avez fait. Cet honneur est assez grand pour que je vous obéisse en aveugle.

— A la bonne heure, Gourselas! J’aime à vous voir ainsi. Quant aux complices... car enfin, il n’y a pas de complot sans complices...

— Je ne me charge pas d’en trouver parmi nos braves colons, affirma Gourselas résolûment. Ce serait leur faire trop d’injure...

Betzy venait de penser qu’elle pouvait bien d’une pierre faire deux coups. Betzy n’aimait pas plus Catherine que Catherine ne l’aimait. Entraîner par vengeance la jeune fille dans la défaveur où, par amitié

pour madame du Parquet, elle précipitait Maubray, lui parut être une habile et adroite combinaison.

— Je sais, dit Betzy à Gourselas, que vos Martiniquais sont de nobles et fidèles cœurs, et qu’il ne vous siérait pas d’en accuser un seul d’un pareil crime, môme en plaisantant. Mais nous pouvons trouver à la fausse conspiration de Maubray, des complices moins sérieux que vos braves colons, des complices sans ‘conséquence.

— Qui donc? demanda Gourselas.

— Mademoiselle Francillon, par exemple. Mon frère est tfès-épris d’elle ; elle aime mon frère jusqu’à la passion; leur complicité sera toute naturelle. Qu’en pensez-vous ?

— Ya pour mademoiselle Francillon.

Ce plan bien arrêté entre eux, Gourselas et Betzy se séparèrent, celle-ci ayant beaucoup promis en récompense de cette passive obéissance, celui-là tout gonflé d’espoir.

Maubray ne pouvait pas ignorer que Betzy eût surpris son secret. Bien qu’il eût une pleine confiance en son amitié, il craignait que son attachement pour madame du Parquet ne l’emportât dans la balance de son cœur, et que, aux prises avec les scrupules de sa conscience, elle ne déjouât toutes ses combinaisons, en le dénonçant peut-être à madame la gouvernante. Maubray jugea que le plus sûr était de hâter l’exécution de ses plans. Il avait donné rendez-vous à Catherine, le soir

môme du jour où avait eu lieu entre Gourselas et Betzy la scène que nous venons de raconter.

Une cabane d’esclave, située à moitié chemin de la Montagne et de la ville de Saint-Pierre, avait été assignée pour ce rendez-vous. Betzy le savait ; ayant plus que jamais un puissant intérêt à surveiller de très-près toutes les démarches de son frère, elle avait résolu d’assister en secret à cette conférence. Toutes ses mesures étaient prises en conséquence.

Mais Betzy , si elle avait seule deviné les projets secrets de Maubray, n’était pas seule à connaître ses relations avee^Catherine. Deux colons, nommés Plainville et Beausoleil, deux de ces perturbateurs et de ces mécontents de la race des Beauford et des d’Aubigné, plus révoltés que Gourselas n’était mécontent et jaloux de la toute-puissance de Maubray, avaient conspiré sa perte. Us avaient résolu de le surprendre en flagrant délit de rendez-vous nocture avec Catherine, d’en aviser madame du Parquet, et de mettre celle-ci dans l’obligation de renvoyer Maubray, qu’ils persistaient à tenir pour son amant. Us avaient compté sur la jalousie.

Plainville et Beausoleil, grâce à d’habiles espions, avaient eu connaissance de ce rendez-vous.

Catherine, devançant par prudence l’heure de sa rencontre avec Maubray, s’était cachée dans la cabane dès la tombée du jour. Plainville et Beausoleil ne l’avaient point vue y venir. Quand, plus tard, après

Maubray, ce fut Betzy qu’ils surprirent entrant dans la cabane, ils furent bien étrangement déroutés. S’étaient-ils trompés ? ou plutôt ce rendez-vous entre le frère et la sœur n’allait-il pas leur révéler un mystère bien autrement sérieux et important ?

Plainville et Beausoleil se rapprochèrent avec précaution; l’œil et l’oreille alternativement collés aux fentes des murailles, moitié de planches et moitié de troncs d’arbres qui fermaient la maison, ils entendirent, sans pouvoir distinguer les personnages, une conversation qui bouleversa leur esprit.

Catherine était accourue à ce rendez-vous, le cœur ouvert à toutes les émotions de l’amour. Au lieu d’un amant, ce fut un conspirateur et surtout un maître qu’elle y rencontra. Maubray, assez sûr de son autorité sur Catherine, n’avait plus craint de déchirer à ses yeux le voile au delà duquel le regard de la pauvre enfant n’avait point pénétré. Il déroula donc devant elle, en y mêlant habilement toutes les tendresses éloquentes de sa fausse passion, ses plans pour le succès desquels le concours de Catherine lui était indispensable, à cause de sa position toute de confidence et de confiance auprès de madame du Parquet.

— Tu m’as voulu puissant, lui disait-il, riche, fort, je suis arrivé au but que marquait ton ambition; mais mon ambition à moi était plus grande. Elle a grandi à proportion que j’ai voulu être plus digne de toi. S’il y a un coupable de nous deux, ce coupable c’est toi,

car c’est pour toi que j’ai rêvé cette conquête; tu es ma complice, tu ne peux le nier.

Les deux colons qui ne voyaient point Maubray à genoux devant Catherine, ou la pressant avec ardeur entre ses bras, pouvaient se méprendre sur le sens de ce langage, et facilement le croire adressé à Betzy. Les premières hésitations de Catherine, les colères, les commandements, les menaces de Maubray avec des retours soudains et calculés de tendresse et de caresses, jusqu’à ce que la jeune fille lui eût répondu : « Je t'appartiens, commande, j’obéirai, » tout servit à tromper Plainvillc et Beausoleil. Vivement émus de la découverte qu’ils venaient de faire, ils se hâtèrent de quitter la cabane pour aller se concerter sur le parti à prendre.

Betzy, de son côté, avait appris tout ce qu’elle désirait d’apprendre. Elle sortit de la maison aussi mystérieusement qu’elle y était entrée.

Le lendemain, dès le point du jour, Plainville et son compagnon se présentèrent chez Gfourselas, et, sans lui dire par quel moyen ils étaient si bien informés, ils lui dénoncèrent les plans de Maubray et la complicité de sa sœur. Gourselas s’imagina d’abord que la prétendue découverte de Beausoleil et de Plainville n’était qu’une ruse de Betzy qui, craignant peutêtre un peu de faiblesse de sa part, s’était assuré l’appui des deux colons. Mais il changea de visage lorsque ceux-ci lui dénoncèrent la complicité de Betzy

en lui racontant la scène nocturne à laquelle ils avaient assisté, affirmant avoir vu mademoiselle Maubray entrer dans la cabane, et nulle autre femme ni avant ni après elle.

Plainville et Beausoleil conclurent par des emportements violents contre la présence de Maubray à la Martinique, ne parlant de rien moins que de le tuer, lui et sa sœur, et de révolutionner la colonie pour en chasser madame du Parquet, qui les livrait à la merci d’un pareil homme.

Gourselas prit feu aux colères des deux colons, d’autant plus qu’il demeura convaincu d’avoir été mystifié par Betzy, qui n’avait agi de la sorte, pensait-il, que dans le but de détourner son attention et de capter sa confiance par une feinte confidence. Il prit parti pour Beausoleil et Plainville, et un peu pour une émeute qui, préparée par ceux-ci, commençait de gronder, à propos d’un impik décrété la veille par madame du Parquet.

Les chansons, déjà à peu près oubliées, firent de nouveau retentir leurs refrains; les calomnies contre la gouvernante circulèrent de lèvres en lèvres, brutales et insolentes; les vociférations contre Maubray dominaient le tout.

Gourselas se rendit auprès de madame du Parquet ; il la trouva calme et fière comme elle avait toujours été aux jours des grands dangers.

— Vous voyez, Madame, lui dit Gourselas après de

vains efforts d’une lourde éloquence pour l’amener à céder; vous voyez jusqu’où la colère égare nos colons...

— Jusqu’à l’injure, jusqu’à l’ingratitude et jusqu’à l’injustice, Monsieur, je m’en aperçois bien, répondit madame duParquet. L’injure, je la méprise; l’ingratitude, j’y suis habituée ; l’injustice, on peut la réparer. Mais ce que je ne tolérerai jamais avec l’aide de votre épée, car vous m’avez juré fidélité...

— Et je renouvelle irîon serment.

— Ce que je ne tolérerai jamais, — reprit la gouvernante, — c’est qu’on méconnaisse mon autorité et mon droit. J’ai rendu un édit, il faut qu’il s’exécute.

— Il coûtera bien du sang.

— Je n’en voudrais plus voir répandre.

— Pour éviter une telle extrémité, il faudrait...

— Quoi, Monsieur, desconditions? quelles sont-elles? En est-il que je puisse accepter? s’écria madame du Parquet avec emportement.

— Il faudrait, reprit Gourselas, inviter M. de Maubray à s’éloigner de vous.

— Jamais! je donnerais alors raison aux calomnies et aux accusations odieuses qui s’attaquent à lui. Ce que vous prétendez savoir, vous, ce prétendu complot surpris hier au soir par Plainville et par Beausoleil, tout est faux. — On vous a trompé, vous ; quant aux autres, ils en ont menti. Vous devriez assez savoir quelles gens ils sont pour n’ajouter aucune foi à de pareils propos.

Madame du Parquet s’exprimait avec une telle violence et une telle résolution, que Gourselas sentit qu’il n’y avait rien à tenter contre cette volonté de fer. Il préféra transiger, et s’y prit assez adroitement.

— Il faut cependant, Madame, donner satisfaction aux caprices des colons, si c’est là le mot que vous voulez choisir. Abandonnons l’idée de faire sortir M. de Maubray de Pile. Il est votre hôte, il était l’ami du général, ses talents sont incontestables; ce sont là des titres pour vous et pour vos serviteurs à le respecter. Je n’ai pas besoin d’ajouter, Madame, que moi, qui sais votre amour pour cette colonie, je ne crois à aucune des charges que l’opinion publique égarée fait peser sur M. de Maubray.

— Eh bien ! où voulez-vous en venir?

— Vous me permettrez donc de vous donner un conseil, Madame?

— Je vous en prie. Monsieur...

— Que M. de Maubray se relire seulement pour deux ou trois semaines à quelque distance de Saint-Pierre. L’effet de cette influence qu’on lui attribue à tort sur vous, sera atténué ; je vous garantis, alors, l’exécution de vos ordres, sans coup férir, sans répandre ce sang qui vous fait avec raison tant horreur.

Madame du Parquet réfléchit un moment. Elle comprit tout ce que le conseil de Gourselas avait de sensé.

— Eh bien ! Monsieur, dit-elle, M. de Maubray est trop dévoué à mes intérêts pour ne pas accepter; soit!

11 se retirera à quelques lieues d’ici, je vous le promets ; mais, puisque vous me dictez des conditions, est-il nécessaire aussi que mademoiselle de Maubray s’éloigne de mon amitié ?

— La sœur de M. de Maubray n’est point à l’abri des accusations qui pèsent sur son frère. J’aurais eu toutes sortes de raisons personnelles pour ne point la comprendre dans cet exil momentané. Mais, je vous le répète, Madame, mademoiselle Betzy Maubray a été surprise, hier au soir, à ce rendez-vous où s’est révélé le complot, vrai ou supposé, dont M. de Maubray est accusé. Elle devrait suivre son frère.

Une larme monta aux yeux de madame du Parquet.

— Soit donc, Monsieur ! mademoiselle Betzy Maubray s’éloignera également. Vous n’avez plus personne de mes amis, de ma famille à chasser d’auprès de moi?

Gourselas baissa la tête et sortit vivement ému.

La nouvelle qu’il apporta en ville de la retraite de Maubray, calma les esprits. Le soir même, celui-ci quitta Saint-Pierre pour se retirer au bourg de la Case-Pilote. En partant, il dit à madame du Parquet :

— Vous venez d’abdiquer, Madame. De Gourselas est le chef de la Martinique à partir de ce jour, et vous n’étes qu’au début des malheurs qui vous attendent. Comme je n’en veux être ni le témoin impuissaut, ni la cause involontaire, je sortirai de cette île à la première occasion qui se présentera.

Maubray n’avait pas abandonné la partie en se retirant. Il lui restait dans le cœur de la place un appui sur lequel il comptait. Sa puissance s’était accrue du secours que lui apportait Betzy, indignée de la conduite deGourselas, dont la faiblesse, exploitée par des audacieux comme Plainville et Beausoleil, devait, dans ses prévisions, préparer les plus grands malheurs à madame du Parquet. Elle s’unit, cette fois, à son frère dans le dessein de pousser madame du Parquet à appeler à son aide les Anglais de la Barbade. Catherine Francillon devenait tout naturellement le pivot de ce complot, et Betzy devait se rendre déguisée, à la Montagne, pour y apporter ses instructions. Ainsi les choses avaient été arrangées.

La Martinique était, à ce moment-là, l’enjeu d’une conspiration en partie double. Pendant que Maubray et sa sœur arrangeaient leurs plans et se disposaient à les mettre à exécution, Plainville et Beausoleil, qui ne cherchaient que des occasions de trouble, tout en se montrant à moitié satisfaits de l’éloignement de Maubray, résolurent d’obtenir son expulsion complète de la colonie. Maubray leur était redoutable, d’ailleurs ; en cas de danger, madame du Parquet pouvait le rappeler auprès d’elle, et ils savaient Maubray homme à leur tenir tète.

Plainville et Beausoleil entreprirent donc de ne laisser il madame du Parquet aucun prétexte de se contenter du demi-exil auquel avait été condamné leur terrible antagoniste. Ils fabriquèrent une lettre adressée par Maubray à Catherine, dans laquelle était exposé tout un plan d’occupation de la colonie par les Anglais. Ils firent saisir cette lettre sur son prétendu porteur à l’entrée de la ville. Cette lâcheté se commettait au moment même où Betzy franchissait le seuil de la maison de la gouvernante.

La lecture publique de ce faux message, appuyée des déclamations de Plainville, souleva les fureurs populaires. De toutes parts on courut aux armes; des bandes d’émeutiers pénétrèrent chez madame du Parquet, conduites par Gourselas lui-même, et le pistolet au poing forcèrent la gouvernante à signer l’ordre d’expulsion de Maubray qui fut arrêté, embarqué le jour même et transporté à Antigue.

Madame du Parquet se refusa obstinément à livrer Catherine et persista à la tenir pour innocente du crime qu’on lui reprochait. Soit calcul pervers, soit sentiment de sa propre conservation, Catherine repoussa énergiquement les faits qui lui étaient imputés ; les larmes qu’elle versa à ce moment-là, en présence de madame du Parquet, pouvaient être prises pour des larmes d’indignation aussi bien que pour l’expression de la douleur réelle qu’elle éprouvait du départ de Maubray.

l,E ROI DES TROPIQUES. .32 3

De ce côté, la partie engagée par l’ancien conseiller de madame du Parquet n’était donc point encore perdue tout à fait. Quant à Belzy, la générale l’avait cachée au moment de l’envahissement de son domicile, en souvenir de leur ancienne et toujours bien profonde amitié que les projets de Maubray n’avaient pu altérer.

Gourselas était arrivé, lui, au terme de son ambition. Les avenues de ce pouvoir auquel il aspirait se trouvaient désormais balayées de tous obstacles, et madame du Parquet n’avait plus hésité à se confier sincèrement à lui. Mais comme tous les chefs de parti qui parviennent au sommet par la révolte, ou qui profitent de la révolte pour y atteindre, Gourselas avait oublié de compter avec les ambitieux du second rang. Plainville, Beausoleil et beaucoup d’autres, de qui il s’était servi comme instruments, demandaient à monter aussi. Le rétablissement de l’ordre et de la paix les annihilait; ils préféraient entretenir le trouble et l’anarchie dans cette petite société si facilement turbulente.

Plainville avait organisé une sorte d’assemblée composée de tous les colons mécontents qui réclamaient la suppression des impôts seigneuriaux auxquels ils étaient tenus envers madame du Parquet. De Gourselas, encore lié à de Plainville par le souvenir de services récents, n’osa pas disperser par la force, cette assemblée usurpatrice et tumultueuse. Il essaya, sans succès, de la persuasion; il fut même réduit à opter

entre le parti de plus en plus abandonné de la gouvernante, et le parti populaire.

On venait de décider à l’unanimité que madame du Parquet serait mandée devant l’assemblée pour avoir à rendre compte de sa conduite. Gourselas, exposé à jouer sa propre vie ou à commettre un acte d’insigne faiblesse, se chargea de la coupable mission de conduire la générale ou de la contraindre à se présenter devant ces juges improvisés.

Madame du Parquet se sentit froid au coeur en entendant Gourselas lui transmettre cet ordre; elle refusa d’y obéir, avec cette noblesse et cette fierté qui lui étaient naturelles. Gourselas parut hésitant et intimidé devant cette grandeur et cette fermeté virile d’une femme de qui le prestige du nom et de l'autorité n’était peut-être pas entièrement perdu, et pouvait se reconquérir.

— Madame, dit-il à madame du Parquet, il faut céder aujourd’hui. Toute résistance serait impossible, dangereuse même pour vous et pour moi. Votre présence, au contraire, imposera à ce conseil de factieux un respect que vous portez avec vous. Demain nous aviserons aux moyens de mettre fin à de pareils scandales qui portent atteinte à votre pouvoir et à l’autorité du roi.

Madame du Parquet avait de funestes pressentiments; en outre elle voyait dans ces ordres insolents une atteinte il sa dignité de femme et de gouvernante.

Digi

— Et qui garantit, dit-elle ii Goursclas, que devant de tels hommes ma vie môme ne court pas de risques?

— Moi, Madame.

— Vous, Monsieur ! Mais si vous avez assez d’inlluence, de crédit ou de force pour défendre mes jours en cas de péril, comment n’êtes-vous pas capable de dissiper ces émeutiers?

Gourselas parut ébranlé ; mais reprenant tout à coup sa présence d’esprit :

— Je vous ai dit que je réponds de vous. Madame.

Madame du Parquet réfléchit un instant, puis se levant avec résolution:

— Allons ! dit-elle, et que le crime retombe sur vous, s’il se commet.

La générale fut d’abord accueillie froidement à son entrée dans la salle où se tenait l’assemblée. A peine fut-elle assise, qu’un de ces hommes s’avança vers elle, avec un masque sur la figure, qu’il arracha, en s’écriant :

— Le masque est tombé , Madame. Votre conduite nous est dévoilée enfin !

Un immense éclat de rire avait salué cette pasquinade, prologue de quelque drame. La générale se leva indignée, et d’un ton énergique :

— Monsieur de Gourselas, dit-elle, ramenez-moi chez-moi.

— Les portes sont fermées ! lui cria-t-on.

SU

Diqitized

— Que prétendez-vous donc? demanda la pauvre femme.

— Vous faire expier vos criminelles relations avec Maubray, vos trahisons de concert avec lui.

— Vous, m’insultez !... Vous oubliez le nom que je porte.

— Ce nom, vous en êtes indigne ! hurla Beausoleil.

Frappée au cœur et en plein visage par cet outrage,

madame du Parquet tomba suffoquée sur son siège. Un homme eût tiré l’épée, la malheureuse femme ne put que pleurer.

Plainville prit alors la parole pour lire une sorte de réquisitoire en forme de délibération, dans lequel il déclara madame duParquet démise et dépossédée de tout pouvoir et commandement.

— C’est un attentat à mes droits et à l’autorité du roi ! s’écria la femme redevenue souveraine.

Un murmure et un éclat de rire couvrirent sa voix. Plainville n’avait pas terminé son réquisitoire. Il reprit la parole pour ajouter:

— Madame du Parquet est en outre condamnée à la prison.

— C’est une lâcheté et une trahison ! Monsieur de Gourselas, faites votre devoir en me défendant.

Gourselas ne répondit pas.

— Ah ! si Lefort eût vécu !

Ce fut Beausoleil que l’on chargea de la honteuse mission de conduire madame du Parquet au bourg du

Prêcheur, où on lui assigna pour prison des magasins appartenant à la compagnie des Indes occidentales.

Madame la générale fut placée aussitôt dans un hamac porté par quatre hommes, et ce triste cortège traversa la ville de Saint-Pierre sans que personne osât protester ou tentât un effort pour délivrer cette noble femme, dont la bonté avait rayonné sur ce pays, et dont le nom avait, pendant si longtemps, inspiré le respect et l’amour.

Défense fut faite de laisser communiquer personne avec madame du Parquet. Tous ceux de qui le dévouement et l’attachement pour elle étaient connus, furent destitués de leurs fonctions et emprisonnés également.

La populace se porta à la Montagne, où tout fut livré au pillage. Betzy Maubray ayant été reconnue sous le déguisement à l’abri duquel elle avait pu rester près de madame du Parquet, fut arrêtée et insultée grossièrement. Son calme dédain devant ces fureurs exaspéra la foule. Au moment où Gourselas, prévenu de ce qui se passait, arriva au secours de Betzy, un coup de mousquet, tiré à bout portant, frappa la malheureuse .à la tête.

Elle retrouva assez de force, avant d’expirer, pour dire à Gourselas :

— Vous vous croyez fort, vous n’êtes que faible et lâche. Le premier sang qui coule par votre faille est celui d’une femme... Prenez garde que le sol de ce pays n’en soit inondé bientôt....

Goursclasse releva pâle, ému, d’auprès de ce cadavre. Il regarda dans l’avenir, et l'horizon lui parut, en effet, chargé de nuages rouges.

Madame du Parquet avait fait bon marché de sa vie ; mais sa tendresse maternelle s’inquiéta. Elle demanda à voir, à embrasser ses enfants, à les conserver avec elle.

Plainville, le grand meneur de cette petite révolution, de ce 10 août colonial, refusa nettement.

Chose étrange ! Cette date célèbre, que nous venons d’inscrire, nous fait recourir à l’histoire de la Martinique, et nous consignons que cette destruction du pouvoir légitime sur un petit coin de terre du Nouveau- Monde, par une assemblée révolutionnaire, eut lieu également un 10 août !

Plainville refusa donc à madame du Parquet de lui remettre ses enfants, ou du moins on la priva de voir et de garder le jeune de Nambuc, propriétaire et héritier de ce gouvernement, sous prétexte que son caractère et son éducation seraient corrompus par une mère qui avait voulu vendre h l’étranger l’héritage et les droits de ce fils. *

Ce ne fut pas tout encore.

« Au milieu de ces dissensions et de ces discordes,

« tout devenait suspect, tout se convertissait en matière « à accusation. Le lieutenant civil et criminel du Vi- « vier s’était transporté en la demeure de madame du « Parquet, pour vérifier s’il ne s’y trouvait pas un livre

« dont les doctrines étaient signalées, par la rumeur « publique, comme étant le modèle de la conduite de « la gouvernante. Il trouva, en effet, dans la biblio- « tlxèque de madame du Parquet, l’ouvrage de Machia- « vel. Le lieutenant civil et criminel se présenta à « l’assemblée, réunie le 12 du même mois d’août, et « exposa que, parmi les livres de madame la générale, « il en avait trouvé un intitulé : Discours de l'état de « paix et de guerre , par Machiavel ; que ce livre est très- « pernicieux, impie, sacrilège et détestable, qu’il a été « censuré et défendu, requérant que , pour le bien « public, et pour ôter la connaissance de ses mauvaises « maximes , il fût publiquement brûlé en place pu- « blique (1). »

Celte proposition fut adoptée à l’unanimité, et le soin fut confié au bourreau de la mettre à exécution. Cette société naissante avait son bourreau.

Le rôle déplorable que Gourselas avait joué dans cette affaire pesait à sa conscience. Il avait hâte de réparer sa lâcheté ; d’autant plus qu’il voyait son autorité débordée par la sédition. De concert avec deux ou trois autres colons influents, inquiets comme lui de la tour-

(1) Histoire de ta Martinique, par M. S. Daney.

nure des affaires, qui ne manqueraient pas d’avoir du retentissement en France, il s’occupa de réparer le mal et surtout de délivrer madame du Parquet.

Gourselas parut vouloir concilier tout à son ambition personnelle. Il se rendit auprès de la ci-devant gouvernante, et lui proposa de signer un acte où elle lui remettrait ses pouvoirs, abdiquant complètement son gouvernement, et s’engageant à obtenir du roi une amnistie en faveur des auteurs de la sédition.

Au moyen de cet acte , Gourselas promettait la liberté, d’abord, à madame du Parquet; puis, libre, elle pourrait s’entendre avec lui pour aviser à débarrasser la colonie des meneurs dangereux.

— Quelle confiance voulez-vous que j’aie en vous, Monsieur? répondit madame du Parquet. Vous m’aviez promis aide et protection en me conduisant à cette assemblée, vous m’y avez laissé insulter, arrêter, jeter en prison ! Comment voulez-vous qu’aujourd’hui je croie en vous ?

— En tolérant cet odieux attentat, reprit de Gourselas, je vous ai sauvé la vie ; n’est-ce pas beaucoup? Si j’avais essayé de résister à cette révolte insolente, je me faisais tuer, sans protéger vos jours, peut-être, et je ne serais plus là, à cette heure, pour vous dire : Acceptez la liberté aux conditions que je vous propose ; revenez à votre habitation de la Montagne, où nous pourrons combiner les moyens de purger le pays de ceux qui le troublent et le ruinent en ce moment.

Madame, c’est vous qui avez conduit le bras de Lefort pour vaincre la rébellion de d’Aubignéet de Beauford ; c’est vous qui avez fait arrêter M. de Thoisy pour obtenir la liberté de votre illustre époux....

— Eh bien ! interrompit madame du Parquet, m’impute-t-on à crime aujourd’hui ces deux actions de ma vie ?

— Non, Madame ; je les ai rappelées pour en conclure qu’une femme comme vous, de* cœur, d’intelligence et d’énergie, peut recommencer pour la colonie ce qu’elle a fait deux fois déjà.

— En ce temps-là, Monsieur, j’avais des amis, répondit la pauvre femme, avec des larmes dans les yeux.

— Vous en rencontrerez encore.

— Trouverai-je jamais un Lefort?

— Si par le dévouement, par l’obéissance, par le respect et par l’attachement à votre personne, on peut prétendre à lui ressembler et à le valoir, vous avez en moi l’homme qui remplacera cet ami que vous avez perdu.

— Quelle garantie m’offrez-vous cette fois ?

— Mon honneur tout entier.

— Au fait, Monsieur, que risqué-je de plus que ce qui m’attend dans cette prison? Essayons ! — Où est cet acte ? Donnez-le-moi ; je vais le signer.

• — Le voilà.

— Dans une heure, vous serez libre. Madame.

De Gourselas courut à l’assemblée, où il rendit compte de sa démarche, du succès qu’il avait obtenu, de l’engagement qu’il avait pris. De Gourselas fut vivement appuyé par quelques amis dévoués. Les plus récalcitrants commençaient à comprendre que, tôt ou tard , viendrait l’heure de l’expiation , et la demande d’amnistie de madame du Parquet fut pour eux un argument décisif.

Avant même le délai qu’il avait fixé pour la délivrance de la générale, Gourselas se présenta à la prison, en fit ouvrir les portes, et offrant là main à madame du Parquet :

— Vous sortez sujette de cette prison, Madame ; mais c’est pour remonter plus vite et plus sûrement au rang d’où l’on vous a fait descendre. Trouvez, commandez, j’exécuterai servilement.

— Je trouverai, répondit madame du Parquet.

Gourselas avait-il conservé une arrière-espérance que, par son dévouement un peu tardif, et par ses services, il pourrait regagner assez de terrain dans l’estime et dans la reconnaissance, sinon dans le coeur de madame du Parquet, pour réaliser le vœu, un moment entrevu, d’épouser la générale ?

Quoi qu’il en soit, Gourselas se mit sincèrement au service de madame du Parquet. Comme , en fin de compte, il était homme de ressources et de capacité, il sut bien la conseiller et diriger adroitement ce cœur ardent, un peu rétif et que de récents malheurs avaient

LE nor DES TROPIQUES. 233

irrité. Madamedu Parquet, néanmoins, ne se livrait qu’avec une extrême prudence à de Gourselas, l’épiant de près, l’éprouvant sérieusement. Elle n’avait pas tardé à reconquérir l’affection des habitants de la Martinique.

— Vous laissez-vous donc aller tout à fait à l’indulgence et à l’oubli du passé, Madame? lui dit un jour Gourselas. Ce serait beau et généreux de votre part, si les Plainville et les Beausoleil en étaient dignes ; mais ils sont plus dangereux que jamais. L’impunité les enhardit. Ils sont paisibles en ce moment, mais c’est le sommeil de la trahison. II va de votre intérêt de trouver l’occasion de les anéantir.

— Patience , répondit madame du Parquet ; cette occasion, ils la feront naître eux-mêmes. Ce sera à nous d’en profiter.

Quelques jours après cet entretien, les Caraïbes du nord de l’île, dont une bande avait massacré trois colons, firent demander à madame la gouvernante une audience, dans le but de protester contre cette violation d’une paix jurée et assez fidèlement observée depuis plusieurs années. Ils étaient représentés dans cette ambassade par un de leurs chefs les plus fameux, que les Français avaient baptisé du nom de Nicolas ; seize de ses guerriers l’accompagnaient.

Beausoleil avait un de ses parents au nombre des trois colons massacrés. Il avait crié bien haut que quel que fût l’accueil fait par madame du Parquet aux Caraïbes, il vengerait sur eux l’assassinat de son parent.

A peine Nicolas étail-il arrivé avec sa suite à la Montagne, que Beausoleil recrutant une dizaine de gens de sa sorte, attendit le retour des Caraïbes à Saint-Pierre.

11 les entraîna dans un cabaret sous prétexte de les faire boire; mais dés que ces malheureux entrèrent dans le cabaret, ils furent assaillis à coups de mousquet. Cinq ou six d’entre eux tombèrent sur la place. Les autres prirent la fuite dans toutes les directions. Nicolas courut vers sa pirogue pour s’embarquer ; en atteignant le rivage, il fut frappé à la cuisse, ce qui ne l’empêcha pas de se précipiter à la mer ; plongeant et nageant entre deux eaux, il évitait avec une habileté merveilleuse les balles qu’on lui lançait presque à bout portant. Atteint cependant à la tète, et épuisé de fatigues, il plongea pour ne plus reparaître. Quelques instants après, on vit son cadavre flotter, balancé de lame en lame.

Des seize Caraïbes qui accompagnaient Nicolas, deux seulement parvinrent à s’échapper.

Beausoleil, exalté par ce succès honteux, échauffa les esprits, battit une sorte de rappel, et voulut entraîner deux ou trois cents volontaires réunis sous ses ordres à entreprendre une expédition contre les Caraïbes.

Gourselas avait essayé, d’apaiser cette effervescence ; des menaces de mort furent proférées contre lui. Inquiet, il se rendit auprès de madame du Parquet pour prendre ses ordres.

— Laissez-ies faire, répondit froidement madame du

Parquet. C’est contre mon gré, à coup sûr, que je fais cette déclaration de guerre aux Caraïbes. Je la subis, Monsieur de Gourselas ; allez l’annoncer à Beausoleil et à ses volontaires. Dans deux jours l’expédition partira.

Comme Gourselas s’étonnait de cette décision de madame du Parquet :

— Allez donc ! lui dit celle-ci, ne vous avais-je pas promis de trouver une occasion de me débarrasser de Beausoleil ? Le moment est venu ; je vous expliquerai, ce soir, le piège que j’ai préparé à ce bandit.

Des applaudissements couvrirent la voix de Gourselas, quand il apporta cette nouvelle. Un conseil de guerre fut aussitôt rassemblé et l’expédition décidée, sinon comme juste, puisque les colons étaient les agresseurs, mais comme nécessaire pour prévenir une attaque de la part des sauvages qui ne manqueraient pas de vouloir tirer vengeance de la mort de leur capitaine. Le commandement de l’expédition fut donné à Gourselas.

Beausoleil fut chargé du commandement d’un second corps composé de tous ses partisans, tous les chenapans de la colonie. Madame du Parquet avait vivement insisté pour que Beausoleil reçût ce qu’elle voulut bien appeler ce témoignage de sa haute estime et de sa confiance en un homme qui avait été son ennemi le plus cruel.

— Vous me comprenez, avait-elle dit à Gourselas ;

Beausoleil ne doit point revenir de eetle expédition, ou bien il doit en revenir accusé de lâcheté et ayant forfait à son devoir. Il y a deux routes pour vous rendre dans le nord de Me, ou plutôt il n’y en a qu’une; l’autre est impraticable, à travers les bois épais de la montagne Pelée, où l’on compte autant de serpents que de feuilles d’arbres. C’est celle-là que vous ordonnerez à Beausoleil de prendre, sous prétexte de tactique militaire. Avisez. Quant à vous, vous savez que la mer est votre chemin le plus sûr.

Les Caraïbes avaient été avertis par quelques nègres marrons des dispositions formidables des blancs ; ils se mirent en défense et se fortifièrent à leur manière dans les carbets de la Capesterre. Ils avaient deviné que, cette fois, il s’agissait d’une lutte désespérée et décisive. Ils étaient peu nombreux, n’ayant pas eu le temps de faire appel aux familles des îles voisines.

Gourselas les délogea facilement des différents points qu’ils occupaient ; se voyant dans l’impossibilité de résister, et ayant perdu un nombre assez considérable des leurs, les Caraïbes s’embarquèrent en toute hâte dans leurs pirogues, et abandonnèrent la Martinique, leur dernier rempart. Les pirogues qu’ils montaient, furent assaillies la nuit par une tempête, et la plupart de ces malheureux périrent.

De Gourselas, ayant pris possession de la Capesterre, y planta la croix chrétienne au nom du Christ et du Roi île France.

Pendant le cours de l’expédition, de Gourselas n’avait point entendu parler de Beausoleil. De retour à Saint-Pierre, après une absence de quelques semaines, il le trouva en train de conspirer de nouveau avec Plainville. Le succès de l’entreprise, l’essor que cette conquête donnait à la colonisation valurent à de Gourselas et à madame du Parquet, une faveur et une popularité immenses. Ils pouvaient se permettre, alors, toutes les mesures qu’ils jugeraient bonnes pour garantir la paix, et pour assouvir même leurs vengeances personnelles.

Un conseil composé des principaux habitants et des officiers de compagnies, réuni à Saint-Pierre, déclara restituer à madame du Parquet tous ses droits et son ancienne autorité. Son premier acte de souveraineté fut d’ordonner l’arrestation de Beausoleil appelé à justifier de sa conduite.

On a vu qu’il était entré dans la pensée de madame du Parquet de lui rendre sa mission irréalisable, en lui ordonnant de prendre un chemin où, infailliblement, il devait se trouver arrêté par des obstacles insurmontables. En effet, après une lutte de quelques jours, Beausoleil avait été obligé de revenir sur ses pas. Traduit devant un conseil de guerre, sous l’accusation de désobéissance et d’insubordination, il fut condamné à mort.

Madame du Parquet commua cette peine en celle du bannissement de la colonie. Par la même occa-

sion, et profitant de l’approbation unanime que ces mesures de rigueur rencontraient de la part des colons, elle fit arrêter Plainville et quelques autres, qui furent également déportés de l’île.

Ce fut là le dernier acte administratif de madame du Parquet.

Quelques jours après ces événements, elle reçut des dépêches lui annonçant que le roi Louis XIV avait octroyé le gouvernement de Pile à son fils de Nambuc sous la tutelle d’un frère de du Parquet, le sieur de Dyel de Vaudrocque.

Cette femme dont la vie avait été en butte à tant d’épreuves, qui avait ressenti tour à tour les plus grandes joies de l’orgueil satisfait et les plus terribles humiliations, n’eut pas le temps de jouir de l’œuvre préparée par son illustre époux, œuvre à laquelle elle avait voué son cœur, son courage, une intelligence vraiment remarquable, une énergie toute virile.

Madame du Parquet fut prise subitement d’une maladie si violente, qu’elle dut quitter la Martinique et partir pour la France, laissant le commandement provisoire de l’île à de Gourselas.

Après trois semaines de traversée, elle mourut en mer. Ses amis qui l’accompagnaient conservèrent son corps. Mais une tempête éclata. Des matelots portugais qui se trouvaient à bord, attribuant cette colère des éléments à la présence du corps de madame du Parquet, le jetèrent à la mer pendant la nuit.

Ainsi fut expliquée l’horreur instinctive qu’elle avait, un jour, manifestée devant madame d’Aubigné pour cette sépulture humide, tombe où tant de cadavres ont, depuis cette époque, trouvé le repos éternel !

Page 1