MORT DE DU PARQUET
Voici en quels termes un témoin oculaire de la mort de du Parquet, le R. P. Feuillet, rendit compte de cet événement dans la lettre qu’il adressa au R. P. du Tertre, son ami, et que je transcris ici dans son entier :
« Mon Révérend Père,
« Pax Christi.
« Je reviens des funérailles de M. le général, le cœur si affligé et l’esprit si rempli des cris, des gémissements et des larmes de nos pauvres habitants, que je ne sçay comment vous en écrire la mort. Quelques jours après la sédition arrivée à la Cnse-PHote , il passa toute une matinée chez nous pour décharger son cœur au R. P. Boulongne, son confesseur, en qui il avait la dernière confiance. Après lui avoir déclaré le déplaisir qu’il avait de l’ingratitude d’un peuple qu’il avait aymé avec tant de tendresse, il s’en retourna à la Montagne avec une douleur de teste, qui l’obligea de se mettre au lit.
« Le lendemain, la fièvre, qui n’avait que fort peu paru, devint très-violente ; trois jours après, les goûtes joignirent leurs douleurs aux ardeurs de la fièvre et le réduisirent en un estât qui nous faisait pitié; le trentième novembre (1657), les goûtes remontèrent. A ce présage de mort, il demanda les sacrements, qu’il reçut avec une dévotion qui nous tirait des larmes; il voulut absolument que les valets de chambre le missent à terre, afin, nous dit-il, d’adorer avec plus de respect le Très-Saint-Sacrement, et de faire nud, en chemise, amende honorable à Jésus-Christ de tous les péchez qu’il avait commis dans le cours de sa vie.
« Le quatrième jour, qui précéda celui de sa mort, sentant affaiblir ses forces, il voulut se débarrasser l’esprit de toutes les choses de la terre pour ne plus penser qu’à Dieu seul. Après avoir fait son testament, il pria Madame la générale d’agréer qu’il lui dît le dernier adieu, afin qu’il ne pensât plus au monde. Quelque violence que Madame souffrît à se priver delà consolation de le voir jusqu’à la fin, elle y consentit; mais ce fut avec une si grande affliction d’esprit, qu’elle en tomba pasmée en sa présence; estant revenue, Monsieur lui donna le dernier baiser, que Tertullien appelle la consolation d’une saincte amitié : Pietatis sanctœ solatium, et la bénédiction à ses enfants. Ils se quittèrent les larmes aux yeux, pour ne plus se revoir que dans le ciel.
« Après avoir dégagé son cœur de ce qu’il aimait le
plus au moude, il fit appeler M. Fournier, juge civil et criminel, et l’obligea à brûler en sa présence les informations qu’il avait faites contre Bourlet (que les principaux officiers et habitants voulaient qu’on fît mourir comme un séditieux), avec cette parole chrétienne : « Qu’encore qu’il fût la cause de sa mort, qu’il luy pardonnait d’aussi bon cœur, qu’il souhaitait que Dieu luy pardonnât ses fautes. »
« Il chargea le R. P. La Borde, jésuite, d’aller trouver le sieur Foppe, marchand zélandois, pour retirer la permission qu’il avait extorquée de luy à force de prières, d’acheter une habitation dans son isle, voulant que la loy établie dans l’isle, qui défend aux hérétiques d’y avoir aucune place, subsistât.
« Pendant tous ces trois jours, il ne pensa plus qu’à Dieu ; de moment en moment, nous luy disions, les uns après les autres, quelque parole de l’Écriture, qu’il ruminait en luy-méme, et dont il produisit des actes, tantost de pénitence, tantost d’amour de Dieu, quelquefois de confiance, et fort souvent d’une parfaite résignation aux volontez de Dieu. Le R. P. Bonin lui ayant demandé s’il ne s’ennuïoit point de souffrir? Il luy répondit : « Non, non, mon Père; ie ne voudrais pas que Dieu avançât ma mort d’un instant pour m’en délivrer ; ie voudrais en souffrir mille fois davantage. » La veille de sa mort, il l’exhortait à prononcer le Sacré Nom de Jésus, pour gagner l’indulgence plénière que les Souverains Pontifes ont accordée aux associés de la
Confrérie du Saint Nom de Jésus, que j’avais rétablie depuis un an dans l’isle, et dans laquelle il s’estait mis avec toute sa maison ; il le prononça quantité de fois avec des affections incroyables, exhortant hautement les officiers d’empôcher les blasphèmes, et en les asseurant qu’il voudrait que Dieu le punît dans le purgatoire autant de temps qu’il luy plairoit, pourvu que les habitants ne jurassent jamais. Enfin, après avoir confirmé le reste de sa vie, de tous les actes, dans toutes les vertus chrestiennes, il rendit sa saincte âme à Dieu, à une heure après minuit, le troisième jour de janvier 1658.
« 11 fut ouvert sur les six heures du matin; comme il s’esloit plaint d’un grand mal de cœur pendant sa maladie, on en fit la dissection; il en sortit un grumeau de sang à demy caillé, gros comme un œuf de pigeon. Il estoit venu une pirogue de Sauvages la mesme nuict ; jamais ils ne voulurent croire que M. le Général fût mort, il fallut le leur montrer ; ils furent saisis d’une si horrible frayeur, qu’ils s’enfuirent en heurlant comme si on les eût poursuivis. Après qu’on eut enseveli le corps, on le porta dans la chapelle, où le R. P. La Borde, le R. P. Boulongne et moy célébrasmes la saincte messe, en attendant qu’on le portât pour l’enterrer.
« Les compagnies de M. de la Garenne, du fort Saincl-Pierre, et les deux du Carbet cstoient sous les armes. A dix heures du matin, on commença à sortir
pour aller à l’église; toute la milice marcha en bel ordre, les mousquets baissez et les picqucs traisnantes, les tambours couverts d’une serge noire sonnaient un son lugubre, qui marquoit l’affliction publique. La compagnie du sieur La Garenne marchoit la première, celle de M. d’Enambue (1), conduite par le sieur Le Vasseur, enseigne, alloit auprès, une du Carbet alloit ensuite, et M. de La Houssaye conduisait la colonelle (2). Ces quatre compagnies faisoient au moins six cents hommes; le Clergé, composé de trois prestres seulement, des ER. PP. Jésuites et du R. P. Boulanger et de moy, marchoit ensuite chantant l’office des morts; immédiatement devant le corps, marchoit M. de la Fontaine-Héron, capitaine des gardes de feu Monsieur, à la teste de douze gardes revestus de leurs casques d’écarlate avec la croix blanche, tous avec le mousqueton et la bandoulière. Quatre capitaines tenoient les quatre extrémitez du drappeau de la colonelle, de taffetas blanc, parsemé de fleurs de lys d’or en broderie , et enrichi d’une image de la Vierge , qu’on avait mise sur le drap mortuaire; un officier portoit le casque après le corps, un autre ses gantelets et un troisième son épée enveloppée d’un crespe; huit des plus considérables habitans portoient le corps, après lequel un gentilhomme portoit le jeune M. du
(1) Orthographe erronée : la vraie orthographe est celle que j’ai adoptée d'après les papiers de famille : de Nambuc.
(2) La compagnie colonelle était une compagnie du Carbet que commandait du Parquet lui-même.
Parquet, fils puis-aîné du défuut. Depuis la montagne jusqu’à l’église, le chemin estoit bordé de femmes, d’enfans et d’esclaves qui estoient venus de tous les quartiers de l’isle; ien’ai rien entendu de plus pitoïable au monde : ce n’estoient que pleurs et gémissemens; les uns soupiroient, les autres pleuraient ; ie vis mesme des nègres se frapper le corps et s’arracher les cheveux pour témoigner leur extresme affliction. Après la grande messe, on enterra le corps au bruit de tout le canon du Fort et de la mousqueterie , qui fit trois salves pour honorer la mémoire de l’illustre défunt.
« Tout le peuple est icy dans une consternation effroyable ; chacun a perdu en la personne de Monsieur; l’Égiise y a perdu son protecteur, nous y avons perdu nostre bien-faicteur, le peuple y a perdu son appuy, les pauvres y ont perdu leur père. Il n’y a que vostre arrivée qui nous puisse consoler. En vérité, M. de Cérillac tarde beaucoup, les affaires en dépérissent à la Grenade. le ne recommande point à vos prières l’âme de feu Monsieur, vous Taymies trop pour l’oublier devant Dieu, ie ne doute point que nos Pères ne lui rendent les mômes assistances. Adieu, mon très-cher Père, venez promptement consoler par vostre présence celuy qui est dans la charité de Jésus-Christ,
« Mon Révérend Père,
«Votre très-humble et très-obeissant serviteur, « E. J. B. Feuillet. »
A la Martinique, ce 4' janvier 1G58.