LES TROIS SOUVERAINES
J’ai consacré quelques pages, à la place où elles devaient être dans l’histoire de du Parquet, à mademoiselle Françoise d’Aubigné dont les jeunes malheurs méritaient une compensation dans l’avenir. Je n’ai pas besoin de rappeler si cette compensation a été au delà de ce qu’il était permis aux plus grandes ambitions d’espérer.
Mademoiselle d’Aubigné était-elle née dans le Nouveau-Monde ou dans l’Ancien ? J’ai adopté dans le récit des laits que j’ai rapportés, la version la plus accréditée ; mais ce à quoi je tiens beaucoup, en ce moment, c’est de constater que, au pis aller, la Martinique a abrité la première enfance de madame de Maintenon, ce qui me permet de dire que cette seule petite île de l’archipel des Antilles a fourni à l’Europe trots souveraines :
L’épouse secrèle de Lou s XIV ;
L’impératrice Joséphine ;
La sultane Validé, mère du sultan Mahmoud et grand’mère de l’empereur actuel d’Orient.
Saint-Simon dit de cette illustre «intrigante,» comme il appelle madame de Maintenon, « qu’elle était née aux îles de l’Amérique, » version très-accréditée alors dans le public, et le chroniqueur du règne de Louis XIV ajoute que le père de madame de Maintenon, « peut-être gentilhomme , était allé aux îles avec sa femme pour y chercher du pain. » Quoique Saint-Simon affectât de l’ignorer, les d’Aubigné étaient de très-bonne souche, autant qu’on pouvait y tenir en ce temps-là. Quant à l’état de misère dans lequel se trouvait le père de madame de Maintenon, Constant d’Aubigné, il n’y a pas à en douter, je l’ai établi par des faits.
M. le duc de Noailles, dans son Histoire de madame de Maintenon , fait naître cette femme célèbre (le 27 novembre 1635) dans les prisons de Niort, où avait été enfermé Constant d’Aubigné, à la suite de beaucoup de crimes et de fort laides actions qui, de nos jours, l’eussent incontestablement conduit au bagne à perpétuité, ou peut-être môme à l’échafaud, tout bon gentilhomme qu’il fût. M. le duc de Noailles, par la date qu’il assigne au départ de ce vaurien pour les colonies (1637 ou 1638), accorderait donc à mademoiselle d’Aubigné deux ou trois ans au moment de son arrivée à la Martinique.
Voici d’autres dates et d’autres faits qui indique-
raient que madame de Maintenon était plus créole que son récent biographe ne le pense, et qui donneraient presque raison à Saint-Simon, bien que M. le duc de Noailles, comme pour mieux préciser ce qu’il avance, désigne pour parrain à mademoiselle- d’Aubigné le comte de la Rochefoucauld et pour marraine Suzanne de Baudéan, depuis maréchale de Navailles.
Et d’abord, ainsi que cela résulte des chroniques et récits des premiers temps de nos colonies, Constant d’Aubigné ne s’était pas rendu directement de sa prison de Niort ou du Château-Trompette à la Martinique. Il était allé en premier lieu à Saint-Christophe, d’où il partit pour la Martinique en compagnie de quinze habitants qu’y emmena du Parquet, à qui de Nambuc venait de confier le gouvernement de nos établissements naissants.
Or du Parquet alla prendre possession de son commandement vers la fin de 1636. Les chroniques de l’époque disent que le choix fait par du Parquet avait porté sur des habitants déjà acclimatés. Il résulterait de là, ou que Constant d’Aubigné avait séjourné à Saint- Christophe un certain temps, ou bien qu’il était une exception parmi les habitants. Dans le premier cas, il faut supposer que sa fille, Françoise, était née tout au moins à Saint-Christophe, peut-être bien en mer, comme je l’ai lu dans quelque vieil auteur; dans le second cas, et en laissant même la prison de Niort pour lieu de naissance à madame de Mainlenon (29novem-
hre 1636), elle aurait doue eu tout au plus un an en arrivant fi la Martinique, fi la fin de 1030.
L’une ou l’autre de ces suppositions rend complètement apocryphes, en tout cas, une foule de mots spirituels prêtés à Françoise d’Aubigné pendant son séjour aux prisons de sou père.
Constant d’Aubigné n’avait pas été plus honnête homme fi la Martinique qu’il ne l’avait été en France. Il y mena une vie de chenapan, au grand désespoir de madame d’Aubigné, « une femme d’esprit et de raison, mais qui manqua de l’un et de l’autre le jour où elle épousa ce franc coquin. » L’hôte habituel de l’habitation concédée fi d’Aubigné au lieu connu aujourd’hui sous le nom de Prêcheur, était la misère pour sa femme et pour sa fille, réduites à travailler la terre. Françoise avait particulièrement le département d’une petite basse-cour, ce qui ne l 'empêcha pas plus tard d’avoir les plus belles mains du monde. Les deux femmes continuèrent pendant quelque temps leur triste existence, allégée un peu par la charité publique, puis elles rentrèrent en France. Françoise avait alors onze ans (1646).
Qu’elle soit née à Saint-Christophe, en pleine mer, ou à Nrort, il est certain que madame de Maintenon, venue fi la Martinique à peine âgée d’un an, y apprit cette existence de misères et de privations, qui, en l’habituant à une extrême humilité en môme temps qu’elle lui donnait une précoce maturité d’esprit, fut
la cause de l'élévation miraculeuse de cette «charmante malheureuse, » selon l’expression de Saint-Simon.
L’épouse secrète de Louis XIV a donc tous les titres qui m’autorisent à dire que, en fait, elle est l’une des trois souveraines sorties de cette seule petite île de la Martinique.
Voici maintenant une femme dont les hautes et inattendues destinées vont permettre d’établir un rapprochement historique bien curieux, en donnant à deux souverains actuellement régnants, Napoléon III et Abdul-Mcdjid, une commune origine à un degré égal, et, à ce que je crois même pouvoir affirmer, des liens de parenté assez étroits.
La grand’mère du sultan, mademoiselle Aimée Dubuc de Rivery, était née à la Martinique, comme y était née également mademoiselle Joséphine Tascher de la Pagerie, aïeule de l’empereur des Français.
Comment une jeune créole devint-elle Sultane dans un harem impérial ? C’est ce que nous allons raconter.
A côté de l’histoire il y a le roman qui servirait au besoin à prouver l’histoire. Mais les faits sont authentiques.
Voici d’abord le roman, tel qu’il est raconté, par M. de Jouy, dans le 18® numéro du tome VII (10 septembre I82t)de rAVmitemproinnee. Nous commençons
LE ROI DES TROPlyUKS.
par le roman, parce qu’il indique clairement qu’à l’époque où remonte ce récit, l’opinion publique avait été mise en éveil sur l’identité de la Sultane Validé, mère de Mahomet II.
C’est ce qui résulte, d’ailleurs, d’articles publiés en 1808 par les journaux anglais, au moment des drames qui ensanglantèrent le sérail de Constantinople. Et en cette même année 1821 , à l’heure où M. de Jouy tenait la plume, quelques journaux français avaient retenti' de cette aventure. Une lettre, que nous citerons tout à l’heure en constate la véracité.
V Ermite, pendant son séjour au Havre, fut présenté, dit-il, à un monsieur et à une dame Dub..., qui, dans un boudoir meublé à l’ orientale, lui racontèrent que mademoiselle Aline , née à la Martinique, vers 1763, avait reçu du ciel tous les dons imaginables : beauté, cœur, intelligence. De plus, Aline était la meilleure musicienne de la colonie.
Pour les besoins du petit opéra-comique qu’il méditait peut-être à ce moment, l’ermite ajoute que la jeune fille avait un frère qu’elle aimait tendrement. Survient une révolte d’esclaves, et le père d’Aline est tué à la tête des milices. M. le marquisde Bouillé, alors gouverneur de la Martinique, réalise la fortune des deux orphelins, obtient pour la fille une place à Saint-Cyr, pour le fils une sous-lieutenance dans le régiment de Bouillon, et les embarque pour Marseille sur un bâtiment marchand.
Presque en vue du port, le navire est capturé par un pirate. Aline et son frère sont attachés à la môme chaîne et conduits à Alger, où on les sépare, à leur grande douleur, et malgré leurs supplications. Aline s’évanouit pour ne reprendre connaissance qu’en pleine mer, à
bord d’un bâtiment où elle retrouve sa fidèleZara, une
vieille négresse qui l’accompagnait. Aline a résolu de se laisser mourir d’inanition et de désespoir. Mais Zara, en vraie négresse qu’elle est, s’avise de tirer les cartes; et le grand jeu lui annonce que bonne maîtresse va rencontrer des destinées si grandes que rien ne lui sera plus facile que de faire délivrer son frère.
De ce moment Aline consent à reprend re les aliments, et môme elle devient quelque peu coquette. Achmet, le recruteur d’esclaves, la trouve si belle qu’il nelaconfond plus avec les autres esclaves géorgiennes -et circassiennes ramassées à Smyrne pendant une halte qu’il y fait avant de se rendre â Constantinople.
Achmet vante môme tellement les grâces d’Aline, que le consul de France à Smyrne, M.Lamouroux, vient la voir, et lui propose de la racheter ; ce à quoi Aline se refuse , attendu que le consul ne répond pas de pouvoir retrouver son frère.
La voilà donc en route pour Stamboul.
Mais Aline a réfléchi qu’elle ne parviendra jamais à délivrer son frère, — son unique préoccupation, — si elle va se perdre dans le harem de quelque « obscur osmanli. » Comme elle a le sentiment de sa valeur et de
sa beauté, elle prend le grand parti de s’adresser à Achmet, et lui dit bien franchement que les cartes de Zara, « pour qui l’avenir n’a point de voiles, » lui ont révélé de suprêmes destinées; et que si Achmet n’est point un imbécile, il fera en sorte de lui ouvrir les portes du sérail, et de la faire arriver jusqu’au Sultan, service dont sa reconnaissance le payera largement.
Celui-ci, en fin appréciateur de sa marchandise humaine, embrasse avec enthousiasme le projet d’Aline, et il paraît même que le discours de la jeune fille « produisit sur lui une profonde impression de respect et de surprise. » Toujours est-il qu’Achmet se mit en frais, une fois débarqué à Constantinople, pour « composer ' la parure de son esclave, et fit acheter par la ville tout ce qu’il put imaginer de plus riche et de plus beau. » Mais Aline, qui se connaissait mieux qu’aucun Achmet ne le pouvait, s’arrangea, avec le concours de Zara , une robe flottante et large dans le style de celles qu’on porte aux colonies ; « si bien qu’Achmet fut étonné luimême de la trouver si jolie dans « ce simple appareil. »
Mais l’abord du sérail était difficile ; et le marchand d’esclaves, n’ayant pas grand temps h perdre, vendit la jeune créole au fils du chef des douanes. Grâce à l’influence decelui-ci, les portes du sérail s’ouvrirent enfin devant Aline, et dans un moment on ne peut plus opportun.
Le Sultan Abdul-Hamed, c’est toujours V Ermite qui raconte, venait de perdre sa Sultane bien-aiméo, et
se montrait insensible à toutes les tentations. Aline, — toujours dans un but innocent, je m’en doute, — entreprit de captiver ce cœur rebelle. Elle se rappela toutes les ressources de sa voix, son talent sur la harpe, et, un jour qu’elle aperçut Abdul-Hamed promenant sa tristesse au fond d’une allée de cyprès, elle se prit à chanter, avec des larmes sur ses lèvres, cet air d’un opéra : Ah ! laissez-moi, laissez-tnoi la pleurer !
Le Sultan émerveillé accourut vers cette voix comme l’alouette vers le miroir, se fit répéter l’air, puis revint plusieurs jours de suite auprès de la sirène, ce qui ne manqua pas de faire jaser dans le, harem. Aline s’en aperçut bien, un jour que ses rivales voulurent lui arracher les yeux pendant qu’elle était au bain.
Un Sultan ne récidive pas impunément scs visites auprès d’une jeune et belle' fille , sans laisser paraître un peu de ces faiblesses communes aux plus simples mortels. Mais Aline, qui ne perdait point de vue son plan, répondit fièrement au Sultan qu’il lui fallait son frère à tout prix, et que c’était là une condition sine quâ non.;, c’est-à-dire, sans quoi elle se tuerait.
Abdul-Hamed se retira visiblement ému.
Un mois s’écoula, puis le Sultan revint un beau matin, plus gai qu’à l’ordinaire. 11 fut beaucoup question alors du frère captif à Alger, et l’entretien se termina par l’apparition du frère qu’un muet introduisit.
La suite de cette scène se comprend de soi.
Le récit'dc M. Jouy suppose une lettre écrite par Aline à une de ses amies, laquelle lettre se termine en annonçant la naissance d’un fds à l’éducation duquel elle va se livrer avec le plus vif soin et dont elle espère faire un grand homme appelé un jour à effacer « la limite qui sépare la Turquie des autres nations de l’Europe. »
Voilà la fiction, ou du moins les enjolivements naïfs qu’un homme d’esprit d’ailleurs crut devoir ajouter à un fait resté parmi les fictions, tant à cause de la forme qu’il donna à son récit, que par l’extravagance de certains détails.
Voici maintenant l’histoire historique:
En 1760 (et non pas en 1703), — je parle d’après des papiers de famille, — naquit à la Martinique, dans le quartier (ou commune) du Robert, sur une habitationsucrerie nommée la Pointe-Royale, mademoiselle Aimée Dubuc de Rivery (et non point Aline, qui n’est qu’un nom d’imagination ou peut-être bien de harem).
La famille Dubuc est une des plus anciennes et des plus notables de la Martinique. Elle y date de la fondation de la colonie, s’y est perpétuée de la manière la plus brillante, et les rejetons d’aujourd’hui sont dignes du vieux tronc des premiers temps.
Vers l’âge de neuf ou dix ans, Aimée, contrairement à ce qui se pratique pour les jeunes filles aux colonies, dut être envoyée en France pour y achever une éducation qui, dans son pays natal, serait restée à l’état d’ébauche et inférieure aux qualités remarquables d’intelligence dont elle avait donné des preuves. Môme à l’époque où se passèrent ces événements, les familles créoles les plus riches se séparaient rarement de leurs filles.
Tant est-il que cette exception qui atteignit mademoiselle Dubuc doit être évidemment considérée comme un des anneaux fatals de cette longue chaîue d’accidents qui marquèrent en sa vie. Aimée partit, non point pour Marseille, mais pour Nantes où elle arriva saine et sauve, et entra pensionnaire au couvent des Dames de la Visitation. Elle reçut dans cet établissement une éducation très-distinguée; et, jusqu’au dernier moment du séjour de la jeune fille au couvent, la famille Dubuc de Rivery fut régulièrement informée de son existence. Les lettres envoyées de Nantes ne tarissaient pas d’éloges sur les grandes qualités de cœur et d’intelligence et sur la beauté de mademoiselle Aimée.
Ce fut en 1784, c’est-à-dire dans sa dix-huitième année, que cette jeune personne s’embarqua à Nantes
LE noi DES TROPIQUES.
pour retourner à la Martinique, sous la conduite d’une gouvernante. Le navire qui la portait, atteint d’une voie d’eau fut sauvelé par un bâtiment en route pour Majorque.
Mais, au moment où il allait toucher au port, il fut pris par un pirate algérien.
Ce n’est qu’à partir de ce moment que nous nous trouvons d’accord avec le récit de M. Jouy, au moins quant au fait principal.
Jusqu’ici on voit en quoi l’histoire diffère du roman.
Point de révolte d’esclaves, point de père tué, point de frère, point d’intervention du gouverneur, point de maison de Saint-Cyr, et une dissidence complète sur les circonstances dans lesquelles la capture fut faite.
A l’appui de notre version qui est, nous le répétons, l’exacte vérité, nous allons citer des fragments d’une lettre du beau-frère de mademoiselle Aimée Dubuc, M. Marlet, et qui établiront les faits d’une manière précise.
Il est bon que je dise, tout d’abord, que cette lettre a été retrouvée dans les archives de l’ambassade française à Constantinople, oùelle futenvoyée par M. Marlet en 1821 (elle porte la date de Paris, 24 janvier), alors que le sultan Mahmoud faisait faire d’actives recherches sur la-famille de sa mère, dont il n’ignorait point l’excentrique destinée.
Voici un fragment de celle lettre :
« Mademoiselle Aimée Dubuc de Rivery, ma bellesœur, née à la Martinique, fut élevée à Nantes aux Dames de la Visitation, où elle reçut l’éducation la plus soignée et tous les talents d’agrément dont pouvait être susceptible une jeune personne d’une famille distinguée. Elle joignait à tous les avantages la plus grande beauté réunie à toutes les grâces de nos plus aimables Françaises. Rappelée dans son ."pays par ses parents avant la Révolution, elle fut prise par un corsaire barbaresque, et, après plusieurs incidents qu’on aurait pu considérer comme fâcheux pour la belle créole, mais qui, dans l’ordre de sa destinée, n’étaient qu’autant d’acheminements à sa grandeur future, elle fut placée au sérail, où bientôt sa beauté et les avantages d’une éducation soignée la firent remarquer par le Sultan alors régnant, Abdul-Hamed, qui en fit sa sultane favorite... »
Ce que la lettre ne dit pas, c’est que, d’après le récit qui en fut donné par les journaux anglais du temps, mademoiselle Dubuc avait été, d’abord, conduite à Alger, puis achetée par le Dey qui l’envoya en cadeau au Sultan.
Que la jeune créole, jetée dans une série d’événements si étrangement en opposition avec le sort que sa fortune et sa naissance lui réservaient, ait profondé-
ment gémi sur sa nouvelle situation, c'est ce qui n’est pas douteux.
Esclave, elle dut subir la volonté des maîtres; femme exceptionnelle mais intelligente, au milieu d’un troupeau de créatures qui n’avaient que leur beauté pour avantage, il va de soi qu’elle dut promptement fixer le choix du Sultan, et prendre sur lui et sur son entourage l’ascendant qu’elle exerça au sérail.
On ne s’est pas toujours rendu un compte exact de la situation intluente des femmes dans cette espèce de prison aux murailles impénétrables; et cependant, comme le dit avec raison M. de Lamartine dans son Voyage en Orient , le génie politique se développe largement quelquefois « chez des sultanes favorites, admi- « ses à toutes les confidences du gouvernement, et « exercées à toutes les intrigues d’une cour. De longs « et grands règnes, ajoute-t-il, ont été fondés et gou- « vernés par quelques-unes de ces belles esclaves, per- « pétuant dans le palais l’ascendant de leurs charmes « par l’ascendant de leur génie... Elles sont souvent le « ressort caché des plus grands événements. Favorites, « elles asservissent ; femmes, elles inspirent ; mères, « elles couvent et préparent le règne de leurs fils. » —
Il en fut ainsi de la mère créole de Mahmoud, de la
sultane favorite d’Abdul-Hamed. Et h en juger par le soin avec lequel M. de Lamartine trace le portrait de la mère de Sélim, ce précurseur malheureux de Mahmoud, et qu’il dépeint comme une femme de génie supérieur, initiée à toutes les aspirations de la civilisation européenne, demandant et obtenant que son fils reçût une éducation qui, s’il devait un jour monter sur le trône, serait sa force et sa consolation, s’il devait végéter dans l’éternelle captivité du sérail, l’entourant dans son intimité de tous les hommes éminents de l’empire: philosophes, poètes, savants; lui faisant raconter par les étrangers de distinction le grand spectacle des mœurs et de la politique des nations civilisées, — il est permis d’inférer de ce portrait, exactement ressemblant d’ailleurs, que l’illustre écrivain aura confondu la mère de Sélim avec la mère de Mahmoud.
11 reste une autre supposition facile à faire.
Mahmoud et Sélim, on le sait, s’aimaient tendrement, et cette amitié s’est révélée dans toute sa profondeur au moment où éclata le drame lugubre qui porta sur le trône Mustapha IV, frère aîné de Mahmoud, et relégua Sélim dans le sérail, où il se fit l’instituteur de son jeune cousin. On peut croire que la Sultane favorite avait réparti sur ces deux enfants, éloignés alors tous deux du trône, ces germes de civilisation dont son cœur et sa mémoire étaient pleins.
Toujours est-il que les journaux anglais, en 1807 et 1808, attribuèrent h l’influence positive de mademoiselle
ER U01 DES TROIMQl’ES.
Dubuc, mère de Mahmoud , l’ascendanl que, dans sa brillante et glorieuse ambassade, le général Sébastiani exerça sur le sultan Sélim, alors empereur, pour l’entraîner à cette héroïque résistance qui sauva l’empire ottoman.
Il est certain, en tout cas, que Sélim et Mahmoud puisèrent dans une éducation qu’aucune esclave géorgienne ou circassienne n’eût été capable de leur donner, ces grandes inspirations réformatrices qu’une femme chrétienne et civilisée était seule apte à leur donner, en adoucissant leurs mœurs, en ouvrant leur cœur à des idées complètement opposées aux traditions musulmanes.
La mère de Mahmoud mourut en 1817.
Le Sultan, qui n’ignorait point, comme je l’ai dit, l’origine de sa mère, fit faire des recherches à ce sujet; et c’est à cette occasion, je l’ai dit aussi, que M. Marlet écrivit la lettre dont j’ai cité plus haut un passage, et qui fut provoquée à la suite des démarches ordonnées par le Sultan, à Nantes (où l’on sait que mademoiselle Dubuc s’était embarquée pour la Martinique), et on a même ajouté (je lis cela dans la lettre de M. Marlet) que Sa Hautesse avait expédié à la Martinique un drogman chargé d’une sorte d’enquête.
Le surplus du documentque j’ai souslesyeux est consacré à prouver par M. Marlet, que sa femme, sœur de mademoiselle Aimée Dubuc et ses trois enfants, sont les plus proches parents de feu la Sultane.
La personne de qui nous tenons la communication de cette pièce est hautement honorable et digne de foi. De sa main est écrite, au bas delà lettre, que l’identité de la sultane Validé a été parfaitement constatée en 1821 par les renseignements parvenus à Constantinople, et elle ajoute que sur l’original de la note remise par M. Marletet retrouvée, commeje l’ai dit, dans les archives de l’ambassade, six lignes avaient été rayées par une plume étrangère.
Dans quel but, et que contenaient ces lignes biffées? C’est ce qu’on ignore.
Voilà comment Abdul-Medjid se trouve être, comme l’empereur Napoléon III, le petit-fils d’une créole de la Martinique.
Mademoiselle Aimée Dubuc de Rivery, la future sultane Validé, était née en 1766.
La future impératrice des Français naquit deux années plus tôt, le 2-4 juin 1764, au quartier dit les Trois - I si et s.
Il paraîtrait qu’au moment oùmadame de la Pagerie,
la mère de l’impératrice Joséphine, sentit les douleurs de l’enfantement, l’habitation de son mari venait d’élre ravagée par un coup de vent qui avait détruit la maison principale, et que la pauvre mère fut réduite à accoucher dans un coin d’un des bâtiments d’exploitation, désigné aux colonies sous le nom de pimjerie.
C’est en cet entroit que vint au monde cette femme qui devait laisser dans les souvenirs de la France et dans le cœur de tous ceux qui l’approchèrent, une trace lumineuse et inaltérable.
Mademoiselle Dubuc et mademoiselle de la Pagerie, destinées toutes deux à une si haute fortune, et à préparer l’accès de deux trônes, l’un à l’Orient, l’autre à l’Occident de l’Europe, à leurs petits-fils, naquirent dans la même colonie, une île française que, par un autre rapprochement étrange, Christophe Colomb découvrait le même jour qu’un navigateur espagnol découvrait Sainte-Hélène.
II a fallu en outre, pour que les secrets desseins de la Providence s’accomplissent pour et par ces deux femmes, qu’elles quittassent la Martinique et vinssent en France, contre toutes les habitudes du pays et même les prévisions de leurs familles.
Ainsi, comme je l’ai expliqué plus haut, mademoiselle Dubuc de Rivery était au nombre des jeunes filles qui, par exception seulement, allaient à cette époque surtout, recevoir leur éducation loin du toit maternel.
2iï 4
D’un autre côté, ce n’était point mademoiselle Joséphine, mais mademoiselle Maria de laPagerie, sa sœur, qui était destinée par une de ses parentes intimement liée avec la famille de Beauharnais à épouser le jeune créole de ce nom, alors à Paris. Mais Maria de la Pagerie était atteinte d’une grave maladie qui ne lui permettait pas de s’éloigner de sa mère. Ce fut donc Joséphine qui, selon les vœux de sa parente, vint sceller ces liens si vivement désirés entre les deux familles.
J’ai dit que, petits-fils tous deux de créoles de la Martinique, l’empereur Napoléon III et le sultan Abdul- Medjid avaient tout au moins entre eux des affinités de sang résultant de la position élevée dans la colonie des trois familles Dubuc, de Tascher et de Beauharnais. Les Dubuc y datent de la fondation, les Tascher et les Beauharnais y ont fait souche plus tard, comme gouverneurs et comme intendants pour le roi.
Il est donc très-facile de s’expliquer comment, entre les trois familles, des mariages s’étant accomplis à diverses époques, elles se tiennent entre elles comme presque toutes les bonnes maisons du pays.
Voici au besoin une lettre de l’impératrice Joséphine qui attesterait de très-intimes relations entre sa famille et la famille Dubuc. Cette lettre, datée de Fontainebleau, 27 janvier 1787, est adressée à M. Marlet, — le beau-frère de la sultane Validé, — et a été conservée précieusement dans les papiers de la famille :
LE ROI DES TROPIQUES. g fi 5
u Je suis bien fâchée, Monsieur, de vous contrarier, « en vous assurant que ce n’est point par dépit que je « prends la plume pour vous écrire ; la reconnaissance « dont je suis pénétrée des marques d’amitié que vous « m’avez données pendant votre séjour en France, et « que vous me continuez, doit vous être un sûr garant « du plaisir que j’ay de recevoir de vos nouvelles, de « vous en demander des vôtres, et de vous convaincre « de l’attachement bien sincère que je vous ay voué.
« J’espère à l’avenir n’avoir plus les mômes raisons « qui m’ont empêchée de vous répondre ; ma tante (1) « a été bien malade, on lui a mis les vésicatoires qui lui « ont fait tout le bien possible ; sa santé est bonne dans « cemoment-cy, elle serait encore meilleure si je rece- « vais des nouvelles satisfaisantes de mon papa et de ma « maman. Vous ne sauriez vous imaginer, Monsieur, tout « ce qu’éprouve ma sensibilité; je voudrais être sûre « d’une occasion pour vous ouvrir mon cœur, vous verte riez combien il souffre. D’ailleurs vous connaissez « déjà ma position, elle n’est point changée, il s’en « faut, la santé de ma sœur me chagrine beaucoup ; si « l’air de la France lui était favorable, maman pourrait « profiter de l’occasion de mon oncle pour l’envoyer : « nous avons icy un médecin très-habile qui peut-être « la guérirait.
« II faut être bien sûre de votre indulgence, Mon- (1) Celle qui fit le mariage.
ÎCO
« sieur, pour vous entretenir de tous mes chagrins ; je « désire que vous n’en ayez jamais; si par malheur « vous vous trouviez dans ce cas, vous me rendrez assez « de justice pour être persuadé que je les partagerais « bien véritablement. Je vous prie d’en être con- « vaincu comme des sentiments que vous savez si bien « inspirer, et avec lesquels j’ay l’honneur d’étre, — « Monsieur, — votre très-humble et très-obéissante « servante,
« Signé : La Pagerie de Beauiiarnois.
« P. S. — Oserai-je vous prier, Monsieur, de me rap- « peler au souvenir de madame Marlet? — J’ay oublié « de demander à mon papa qu’il ferait grand plaisirà ma « tante de lui envoyer du café des Ances-d’Arlet, elle « en fait une grande consommation chez elle, et mon « papa est jaloux d’avoir du bon café ; je vous seray a bien obligée, Monsieur, de lui en parler. »
A partir de la date de cette lettre, qui pourrait bien correspondre à la date de l’entrée en faveur de la Sultane, que d’événements formidables devaient s’accomplir pour que ces deux femmes ouvrissent le chemin du trône à leur descendance, — événements d’ailleurs identiques.
Ici une révolution arrachant l’arbre traditionnel de la royauté du sol de la France,
Traînant à l’échafaud un roi,
Faisant mourir le fils de ce roi dans une prison,
En donnant finalement le pouvoir à un général parvenu !
En Orient c’est également une révolution, ne le cédant point en atrocités à celle de l’Occident, Dépossédant un empereur, assassiné ensuite ;
Le compétiteur de celui-ci, rôuge encore du sang de sa victime, est à son tour renvoyé.
Il est remplacé par un jeune prince si éloigné du trône dans les prévisions de tous, qu’on peut presque le considérer, lui aussi, comme un parvenu !
Il semble que la Providence, en faisant naître les deux aïeules des deux Empereurs aujourd’hui sur les trônes de France et de Turquie, dans la môme île, presque du même sang; ait voulu que leur propre élévation, comme l’élévation de leur race, tint aux mômes causes exceptionnelles.
l.E ROI DES TROPIQUES.