‹ Le roi du bagneChapitre 9 sur 243 · ACCIDENTE DE ROUTE · texte numérisé non relu

ACCIDENTE DE ROUTE

Le torrent, dans lequel venaient d'être précipités* le cavalier et sa monture, avait son lit creusé dans un ravin profond tout hérissé de blocs énormes de rochers que les eaux avaient dû successivement entraîner depuis les sommets de cette chaîne du contre-fort des Alpes qui couvre cette partie de la Provence. La pente extrêmement rapide que parcourait le torrent rendait ses ondes furieuses, et elles bondissaient, à dix pieds tn contre-bas, avec un bruit incessant' et un nuage d'écume blanchâtre.

C'était un véritable gouffre creusé à pic, sans berge, sans moyen de descente. Les trois cavaliers, le corps suspendu au-dessus de l'abîme, interrogeaient la profondeur de leurs regafids anxieux. Le déclin du jour rendait les recherches plus difficiles.

— Je ne vois rien! dit Maurice avec stupeur.

— Louis! Louis! apx^elait M. de Neoules.

— Voilà le cheval. . . là-bas, dans le torrent! cria l'autre valet.

Effectivement, on apercevait dans l'ombre, et se détachant sur une nappe blanche ùo^ eaux écumantes, une masse roussûtre arrêtée par un bloc de granit. C'était le corps du cheval emporté. L'animal gisait, inanimé, la tête plongée dans le torrent, les jambes en l'air.

— Mais Louis! ne le vois-tu pas? s'écria M. de Neoules.

— Non ! reperdit le valet.

— Il faudrait descendre! dit Maurice.

— Des cordes? as-tu des cordes, Julien?

— Non, citoyen ! répondit le valet.

— On pourrait descendre, mais il faut absolument des cordes pour remonter!

. — Où trouver du secours? demanda Maurice. N'y a-t-il donc pas une habitation voisine?

— La Maison Noire! dit Julien.

— La Maison-Noire! répéta Maurice avec ctonnement.

— Oui, dit vivement M. de Neoules. CVsi ainsi que, dans le pays on désigne le château de Flassans.

— Je cours jusque la chercher des cordes? s'écria Maurice.

— Ah ! voici quelqu'un qui v>nt à nous'! dit Julien.

Effectivement, dans la direction qu'allait prendre le jeune officier, apparaissait un cavalier se dirigeant à fond de train vers le torrent. En quelques instant ce cavalier eut atteint l'endroit où stationnaient, en proie à la plus vive anxiété, les trois voyageurs. Ce nouveau venu. était un homme de moyenne taille, au regard sec et fuyant, à la physionomie froide et hautaine, et qui au premier coup d'oeil, devait inspirer plutôt un sentiment de répulsion qu'un sentiment de sympathie.

Cependant, en apercevant M. de Neoules, ce visage désagréable s'éclaira soudain et une express. on doucereuse se peignit sur ses traits.

— Voici des cordes, citoyens, dit le cavalier en détachant un paquet enroulé à l'arçon de sa selle. C'est sans doute ce qui vous manque?

Le temps était trop précieux pour être gaspillé en explications on en présentations. M. de Neoules avait sauté à terre et avait pris les cordes.

— Tu vas descendre, Julien, dit-il au valet,

Celui-ci s'élança près de son maître avec un empressement- digne d'éloges. Maurice et le cavalier aidèrent M. de Neoules à lui passer sous les bras l'extrémité du câble, .pli fut solidement attaché.

— En te servant des pierres qui obstruent le lit du torrent, tu pourras sonder les eaux, dit le cavalier.

Le valet se glissa sur la rive à pic. Les trois autres hommes tenaienet la corde, qu'ils laissèrent filer doucement sur l'herbe.

Julien commença à descendre. Bientôt

LE TAMDOUlt l'i: LA :: 2< IMvMI URIOADK

.-es pieds s'enfoncèrent dans les eaux. Alors il procéda péniblement, laborieusement, n la recherche» ;i laquelle Us de> aienl se lii rer, et que pendait de plus en plus difficile la nuit qui descendait rapidement. Plus de dia minutes s'écoulèrent . , . Les trois hommes, penchés en avant, suivaient tous les mouvements «lu valet avec une anxiété de plue en plus poignantes. Julien, le corps n demi plongé dans l'eau, le torse soutenu par la corue tendue, s'accrochant des mains aus blocs des rochers, disparaissait- par mo ment dans des nuages d'écume. M cherchait il ne i rouvait rien. Enfin un cri jaillit de s.i poitrine:

Ah: fii-il. Voilà Louis!

Kt. tirant sur la corde, .1 plongea entre deux quartiers de rochers. Durant quelques secondes, on ne le vit plus; mais il reparut presque aussitôt, tenant entre ses bras mi corps inanimé.

— 11 est mort ! dit-il d'une voix désolée.

— Peut-être pourra-t-on le ranimer! cria M. de Neoules. Reste sur ce rocher. Détache ta corde, enroule là autour du corps de Louis, nous le remonterons; ensuite nous te lancerons la corde.

M. de Neoules n'achevai i pas que Julien avait déjà obéi. Les corps de Louis solidement amarré, les trois hommes demeurés sur le bord (]\\ torrent le hissèrent énergiquenient.

Mais ce n'était plus qu'un cadavre qu'ils venaient de disputer aux eaux furieuses du gouffre. Le malheureux avait eu, dans sa chute horrible, le crâne fracassé sur les rochers aigus.

— Pauvre Louis! dit i\L de Neoules en retirant sa main tremblante d'émotion, qui venait en vain d'interroger cette poitrine déjà froide.

On détacha la corde et on la jeta à Julien. qui opéra son ascension sans accident.

— Qu'allons-nous faire de te cadavre? reprit M. de Neoules. Les instruments nous manquent pour lui creuser une fosse, et cependant l'abandonner ici une nuit entière, c'est l'exposer à être profané par le loups VOraces qui abondent dans ces forêts.

— Si vous le permettez, citoyen, dit le cavalier qui avait apporté les cordes, je vais envoyer prendre le corps de ce malheureux, et demain il sera inhumé par mes soins dans le cimetière de-L'lassans.

La vr;i\ ité de l'éi éiiemenl ;i\;iit (ait accepter par M. de Neoules le secoure inattendu «h- l'ét ranger sans la moindre lié l'on. L'émotion à laquelle les deux peurs étaient en proie ne leur a\ :iit même pas permis de considérer le nouveau pei

Mais, en entenda ni cel te offre toute charitable qu'il venait de faire, M. de N les se tourna vers lui et le considéra atteni i\i ment aux dernières lueurs du jour.

Le marquis de Chivasso! dit-il après un moment de si L nce.

— citoyen Chivasso, si vous le permettez bien, reprit en Bouriant l'étranger. Je "'oublie pas que j'habite la France, et la République a aboli les titres de noblesse. Veuillez me considérer, citoyens, comme a «rotre entière disposition.

.M. de Xeoub s s'inclina avec un sentiment de contrainte manifeste, mais ses regard4) tombèrent ensuite sur le coupe inanimé du valet, et un souipir s'échappa de ses lèvres.

— Pauvre Louis! dit-il encore.

— Avant une heure, il sera transporté chez moi dit le marquis Italien.

— Je voudrais vous éviter ces pénibles soins, fit M. de Neoules en regardant autour de lui.

— Cela ne dépend pas de vous, citoyen.

Ma maison est voisine de cet endroit, et il n'y a pas d'habitation plus proche à trois Lieues à la ronde.

— Cela est vrai, murmura M. de Neoules.

— Permettez-moi donc d'insister pour que vous acceptiez mes offres.

— Vous me promettez que ce pauvre corps passera la nuit à l'abri des insultes des loups et une demain il sera inhumé dans le cimetière?

— Je vous le promets, citoyen.

— Alors j'accepte votre offre généreuse et je vous supplie, citoyen, de recevoir ici toute l'expression de ma gratitude, car Louis m'était dévoué. Il y a dix ans qu'il était à mon service, et, en respectant ses restes, vous me donnerez à moi-même la plus grande preuve d'estime que je puisse recevoir.

— J'accomplirai un simple devoir, citoyen, reprit M. Chivasso.

Puis changeant de ton brusquement.

— Maintenant, ajouta-t-il, je vous em à quitter an plus vite cette partie flncafa de la rente, car un orage se prépare, ainsi que vous le voyez, et, s'il vous surprenait

dans ces gorges étroites, tous auriez à affronter un véritable danger. Gagnez donc promptement le Luc, à moins que vous vouliez me faire l'honneur d'accepter l'hospitalité dans mon heumble demeure.

— Je vous remercie, dit M. de Neoules eni .s'inclinant, mais je dois être à le Luc cette nuit même. •

— Alors, citoyen, partons sans tarder. La route que vous suivez passe devant mon habitation. Si vous le permettez, j'aurai l'honneur de chevaucher à vos côtés.

M. de Neoules murmura une réponse affirmative, et les trois hommes, suivis de Julien, se remirent tri.stement en route en lançant un regard sur le corps du valet qu'ils abandonnaient avec un sentiment de regret manifeste.

La nuit était venue et la route était sombre et mauvaise.

Les hautes montagnes qui l'encaissaient rendaient plus intense encore l'épaisseur croissante des ténèbres.

Le mistral mugissait avec violence et des nuages noirs et épais formaient une croûte menaçante au-dessus de la vallée.

Encore sous l'impression du douloureux événement qui venait de s'accomplir, Maurice et M. de Neoules marchaient silencieusement, plongés dans une rêverie profonde. L'Italien, respectant ce mutisme de ses compagnons, chevauchait près d'eux sans faire la moindre tentative pour renouer l'en tretien.

Déjà on atteignait les premiers arbres du bois de sapins à l'extrémité duquel s'étendaient les ruines du village détruit par l'avalanche et se dressait la demeure du marquis Chivasso, lorsque le cheval de M. de Neoules manqua tout à coup des quatre pieds, et, malgré les efforts de son cavalier, s'abattit lourdement sur -le côté.

M. de Neoules, lancé par la violence de la chute, alla rouler à quelque distance, mais il se releva presque aussitôt et revint ver» sa monture avec une agilité dénotant qirk n'avait reçu aucune blessure grave.

— Vous ne vous êtes pas fait mai? demanda Maurice.

— Pas le moindre mal ! répondit le cavalier désarçonné. J'en serai quitte pour quelques coups de brosse.

— Mais Céisar ne veut plus bouger ! dit Julien, qui s'était élancé à terre pour remettre sur pied le cheval de son maître.

— Effectivement, ajouta l'Italien, on dirait qu'il râle.

La pauvre bête se meurt ! dit Maurice.

— Elle est morte ! fit le valet en s'écartant du cheval qui roidissait ses membres dans .ine convulsion suprême.

Le pauvre animal gisait maintenant immobile et raidi. Une écume sanglante lui sortait par. la bouche et par les naseaux.

— César est mort ! dit M. de Neoules avec stupéfaction.

— Il vient d'être frappé par une attaque d'apoplexie! ajouta Maurice.

L'Italien secoua la tête:

— C'est bien étrange, dit-il, que deux accidents à peu près semblables aient lieu dans un si court espace de temps!

— Oui! fit M. de Neoules avec une expression de vive inquiétude. Décidément, cette route e»st mauvaise: il faut la quitter au plus vite. Julien^ donne-moi ton cheval. Pourras-tu nous suivre à pied jusqu'à le Luc?

— J'y arriverai dans la nuit, citoyen, mais ne vous inquiétez pas : je connais la montagne.

En achevant de prononcer ces mots, le valet courut au cheval qu'il avait laissé à quelques pas et le pris par le mors pour le conduire vers «son maître. L'animal obéit, mais tout à coup, sans cause apparente non p!us, il s'arrêta et commença à se défendre.

— Eh bien ! eh bien ! Pierrot, qu'est-ce que Lu as?. . . fit Julien en cherchant à le maîtriser. Là !' . . ho !.. . allons ! . . .

Le cheval se mit à ruer avec «ne violence extrême, puis il pointa, enlevant le domestique suspendu à sa bride. En proie à une îsorte d'attaque de folie subite, il bondit, hennit, pirouetta, entraîna Julien, qu'i* renversa sous ses pieds.

M. de Neoules, Maurice et l'Italien s'élancèrent à la fois pour s'emparer de l'animal furieux, mais le cheval, ruant et menaçant de mordre, ne se laissa pas approcher.

Julien couché à terre, piétiné par les sabots, poussait de»s cris déchirants. Cette scène, tout aussi émouvante que celle du torrent, fut plus courte encore.

l.i: TAJMBOl II DE LA 32e DEMI BRIGADE

Le cheval affolé se cabra ayec une telle force qu'il perdll i '« -< 1 1 1 i i i i > f-< - sur te» jambes de derrière et qu'il t « >i ■ 1 1 »;i a la renverse. Ba tête alla porter aux ao pocher ei Le sang jaillit.

Les trois hommes ae précipitèrent fera le valet

— Ne me touchez paVi! cria Julien avec terreur. Je souffre comme an damné!

Le malheureux avait la cuisse gauche bri- Le marquis italien s'était ;i j »i n*< ►• i vemenl du cheval demeuré Bans mouvemenl

— Ce cheval est mort aussi, dit-il. Voilà qui devient de plus en plus étrange.

— M. .h Dieu! mon Dieu! que faire? disait .M. de Neoules en s'efforçanl de prodiguer ses soins an pauvre domestique, auquel la douleur arrachait des cris aigus.

— Nous allons transporter cet homme chez moi, citoyen, répondit lltalien.

— Mais comment '.'

— Mon cheval a le pas excessivement doux nous allons l'ai lâcher, sur la selle et je marcherai en conduisant l'animai.

— C'est effectivement ce qu'il y a de plu»s raisonnable à faire, ajouta Maurice.

On s'approcha de Julien qui venait de perdre connaissance, on l'enleva et on le coucha sur le cheval, sur lequel on Pattacha le plus doucement possible: Maurice avait mis pied à terre. Les trois hommes conduisant les deux chevaux, reprirent leur route. M. de Neoules avait détaché de la selle de son cheval mort les «sacoches contenant la somme importante dont il avait parlé, et il avait passé ces saccoches sur son épaule.

— Messieurs, reprit le marquis Chivasso, après ces nombreux accidents qui viennent de vous assaillir, permettez-moi d'insister de nouveau auprès de vous pour que vous acceptiez l'hospitalité dans ma maison, au moins jusqu'au jour. Alors l'un de vous pourra aller à le Luc chercher des secours et des chevaux.

— Mais ne pourrions-nous atteindre le Luc cette nuit? dit M. de Neoules.

— La route est longue et mauvaise : l'orage va éclater d'une minute à l'autre, enfin vous n'avez plus qu'un seul cheval pour vous deux et pour le blessé.

— Ne pourriez-vous nous prétendes montures?

— Hélas! répondit l'Italien, je suis pauvre, je ne rougis pas de le dire. Je n'ai

qu'un seul cheval dana mes écurit) cheval le vo «i. La pauvre béte a en au* jourd'hui une terrible journée de fatigue.

— Quant a moi, «lit .Maurice an marquis Chivasso je vous rende de voire of-

fre généreui e, citoyen car je dois ab ment continuer ma route. L'ordre de mon généra] esi précis.

J'ai été militaire, citoyen, répondit le marquis. Je saia donc ce qu'impose le devoir a un officier; aussi, d'apr ce que vous me dites, je n'oserai pas insister: mais, M. de Neoules n'a pas lea mêmes motifs pour refuser, et je lui ferai observer que l'état de soU domestique exige impérieusement

(]i's, soins al lent ils.

La route devint en cel endroit de plu plus étroite. L'Italien conduisant le cheval (|iii portait le blessé, marchait à quelques pas on avant. .Maurice et -M. de Neoules suivaient a très courte distance; mais Le mistral, qui sifflait avec une force croissanj tt, de seconde en seconde, emportait lefc paroles du marquis vers ceux qnî le suivaient, sans permettre à ceux-ci, s'ils l'eussent voulu, de se faire entendre de leur compagnon.

— Vous allez passer la nuit au château de Flassan? dit Maurice à M. de Neoules.

— Il le faudra bien, répondit celui-ci, quoique j'eusse de beaucoup préféré pouvoir continuer ma route.

— Je suis extrêmement peiné et embarrassé, mon cher ami, reprit Maurice en se rapprochant de son interlocuteur. Je ne voudrais pas vous quitter après les événements qui viennent de se passer, et cependant les ordres du général Berthier sont tellement précis que je n'o<se les enfreindre.

— Il faut accomplir votre devoir, dit vivement M. de Neoules. Je m'oppose sérieusement à ce que, pour moi, vous mécontentiez votre général. Le service avant tout.

D'ailleurs, je ne suis pas seul. Cet Italien m'offre une hospitalité que je vais accepter. Puis, qui sait? J'étais peut-être injuste dans mes préventions à son égard, et la Providence veut probablement me faire revenir sur son compte à de meilleurs sentiments. Ne vous inquiétez donc pas de moi. Je vais m'arrêter à Flassans, et vous, tâchez de gagner le Luc avant que l'orage éclate. Seulement je réclamerai deux bons offices de votre obligeance.

— A vos ordres. Que devrai-je faire?

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

— En arrivant à le Luc, vous informerez immédiatement de lademeure d'un médecin et me l'expédier à FlassanVs avec une voitu- * re, la moins mauvaise possible.

— Ensuite?

— En continuant votre route vers Fréjus, vous passerez tout près de Koquebrune, n'est-ce pas?

— A un quart de lieu à peine.

— Alors, comme on m'attendra chez moi et que je serai en retard, car je ne pourrai faire transporter Julien qu'au pas, soyez assez bon pour remettre vous-même cette let tre à Roquebrune.

M. de Neoules fouilla danfe sa poche et en tira une large missive cachetée qu'il tendit à Maurice.

— Vous la remettrez vous-même, n'est-ce pas? dit-il en insistant.

— Je vous le promets, répondit Mauric-2, mais à qui devrai-je donner cette lettre?

— L'adresse vous l'indiquera.

• En ce mdnient la route s'élargissait et le marquis ralentissant le pas du cheval, attendait ses compagnons.

— Mais cet argent que vous portez sur vous! dit vivement Maurice.

— Oh! répondit M. de Neoules, je ne crains rien à cet égard. D'abord, personne ne sait que j'ai touché une telle somme à Brignolles. Ensuite, le marquis ne me plaît pas comme homme, mais je suis loin bien loin de le supposer malhonnête.

— Mais, reprit Maurice en s'arrêtant ei: en forçant son compagnon à s'arrêter également, pourquoi appelle-t-on la demeure du marquis la Maison noire? Quand le pauvre Julien a prononcé ce nom, il avait tout Pair d'être fort peu rassuré à l'endroit de ce vieux castel. Est-ce qu'il y a quelque légende du pays à propos du château de Flassans?

— Oui,» il eu existe une; fort lugubre même, mais ce n'est pas une légende qui a vain à la maison sa dénomination sinistre. On l'appelle la Maison noire parce qu'effectivement cette maison est de couleur noire. Le propriétaire ancien, pas le marquis Chivasso, son prédécesseur, a eu la singulière et lugubre idée de faire peindre sa demeure en noir. Tous les murs, toutes Jes boiseries sont de cette couleur triste.

— Ah! je comprends, dit Maurice en souriant, l'apparence fantastiquement sinis-

tre de l'habitation à déteint sur la réputation du propriétaire.

— Peut-être bien.

— Mais, enfin, sérieusement, vous ne savez rien qui puisse vous donner mal à penser de cet Italien, car s'il en était autrement, je ne vous quitterais pas, dussé-je me faire mettre un mois aux arrêts par le général Berthier.

— Sérieusement, je ne sais rien, répondit M. de Neoules, ce que je vous ai dit précédemment n'a pas d'importance. Le marquis a une j>hysionomie qui ne me plaît pas, voilà tout; mais cette répugnance n'est nullement raisonnable, je l'avoue.

Donc, ne vous inquiétez pas, mon cher Maurice, je passerai la nuit chez lui, et vous continuez votre route. Seulement, n'oubliez pas les deux commissions dont vous avez bien voulu vous charger.

Les deux hommes rejoignaient en ce moment l'Italien.

— Citoyen, dit cePui-ci en désignant une masse noire qui se dessinait vaguement dans l'ombre, voici ma maison dans l'espace de dix minutes nous serons à la porte.

— -M'accepte l'hospitalité que vous voulez bien m'offrir, 'dit M. de Neoules.

— Alors, je vous prie d'agréer d'avance mes bien humbles excuses, car cette hospitalité sera peu digne de vous. Je suis pauvre et je n'ai même pas de domestique.

Ma nièce et moi habitons seuls. Cependant, si le désir de vous être agréable pour remplacer, près de vous, le luxe absent, vous serez bien reçu, citoyen.

M. de Neoules remercia l'Italien.

— Citoyen, reprit celui-ci, je viens de réfléchir depuis quelques instants. Savezvous que les accidents survenus, s'expliquent difficilement d'une façon naturelle.

— Cependant, ils en ont l'apparence, répondit M. de Neoules.

— on pas! Qu'un cheval sait aussi asidt

— Non pas! qu'un cheval soit saisi, au printemps, après une îoute pénible, d'un accès de vertige, cela s'explique, mais trois chevaux, subissant trois accès semblables en un même espace de temps, cela passe toutes les bornes du possible.

— Que. supposez-vous donc, citoyen?

— Je suppose, répondit froidement 'e marquis, que vous devez avoir des ennemis.

1,10 T.wil'.ol K l>i: l,A 32e DEMI-BRIGADE

— Je o*e niVii coonaia pas.

— Cela fait \"irc élogej mais cela û'eêt pas miic raison suffisante.

— Quoi ! citoyen} vous penseriez donc qur j'ai été \ ici Ime d'un guet apens?

— Du moins que fous avez failli l'être?

— Cela es! évidemment supposante, dit Maurice.

— Ma s dam quel but? démanda Al. de Neoules,

Ah! je l'ignore, répondit l'Italien. Je suppose d'après les événements accomplis. Je remonte tirs effets aux causes sans con naître la principale.

— Le citoyen ;t raison, dit MJaiiriee. Voy (.us! rappelez-vous ce <iui B'esl passé, car il y a là une sorte de mystère qu'il faut éolaircir pour votre propre sécurité, mon ami. Quand ijfvez-vous quitté Brignolles?

— Ce matin, répondit AI. de Neoules.

— A quelle heure

A six heures et demie.

— Et qui avez-vOu's rencontré en route?

— Personne autre que vous.

— Alors, de Brignolles au pont de rissole, vous avez été seul avec vos deux domestiques?

— Absolument.

— Permettez, dit l'Italien qui paraissait (écouter attentivement Iles paroles échangées, de Brignolles à rissole, il y a plus de dix lieues par la route des montagnes, et si vous êtes parti de BrignoHès à six heures et demie du matin, vous avez dû vous arrêter pour déjeuner et donner la provende aux chevaux?

— Effectivement, répondit AI. de Neoules.

—Où vous êtes-vous arrêté?

— A une auberge avant d'arriver à Campdenny.

— Et qui y avait-il dans cette auberge?

—Des maquignons.

— Et qui avez-vous rencontré en route?

— Personne autre que vous.

— Alors de Brignolles au pont de rissole, vous avez été seul avec vos deux domestiques?

— Absolument.

— Permettez, dit l'Italien qui paraissait 'éjejoufer attentivement les paroles échangées, de Brignolles à l'Issole, il y a plus de dix lieues par la route des montagnes, et si

vous éi<-s partis de Brignol i heures

«•I demj du malin, VOUB avez dû \oiis ané-

ter poiii- déjeuner el donner In provende aux

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— Lis eonna îssez \ ou

— Nullement. Cependant, il y en avait un que j'avais rencontré l'avant-veille a Brignolles.

ni, cela?

«'h,./ h- notaire.

Savez-vous comment il s'appelle?

Non.

— Vous n'aviez, attaché aucune attention .1 cet homme.

— Aucune, je l'avoue

— Et à Campdenny, vous voua êtes fait servir dans une chambre, probablement?

— Oui.

— Pendant ce temps vos domestiques déjeunaient aussi?

— 'Sans doute.

— Où étaient les chevaux?

— Mais à l'écurie, je suppose.

— Qui a eu soin d'eux? qui leur a donné 1 'ir provende? Sont-ce vos domestiques?

. — Je le pense, cependant je ne puis répondre précisément à cette question. Je déjeunais au premier étage et je ne me suis pas occupé des chevaux. Qui a eu soin d'eux? je l'ignore.

— C'est cependant ce qu'il faut savoir, dit l'Italien.

— Pourquoi? que supposez-vous donc?

— Que la mort de vos chevaux a été préméditée. Que l'on a mêlé à leur nourriture quelque préparation malfaisante.

— C'est possible, cela, dit Maurice.

— Il faudrait savoir qui a donné la provende aux chevaux, reprit l'Italien.

— Oui, dit M. de Neoules en réfléchissant.

Un silence suivit cet échange de paroles. Le bruit d'un douloureux soupir retentit dans la nuit.

— Julien revient à lui, dit vivement M. de Xeoules en se rapprochant du domestique blessé.

— Peut-être pourra-t-il diriger nos suppositions, ajouta le marquis Chivasso avec empressement.

Effectivement, le valet venait de reprendre connaissance, et' des plaintes sourdes s'exhalaient de sa poitrine.

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

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