SEPT HEURES A VERONE
pi heures du matin sonnaient à Sainte- Marie de Vérone. Dans le grenier de la maison de la rue du Pontrde-l'Adige, Romains debout près de la lucarne à demi barricadée, son fusil à la main, ses cartouches aux d >utenait l'attaque du ctehors sans perdre un pouce de terrain. Dans le corridor, la vieille dame blottie dans un angle, ne paraissant pas avoir recouvré la conscience de la situation, le jeune homme échappé aux assassins près d'elle, plus loin, à l'extrémité, le tambour-major la main posée sur la crosse de ses pistolets, l'œil ardent, l'oreille attentive. xVu-dessus de leur 1ère, sur le toit, un tumulte effrayant, des cris, des cliquetis d'armes, des détonations; sous leurs pieds un flot de meurtriers roulant sur l'escalier et montant vers eux, et là encore, des rugissements féroces et des menaces de mort.
Le moment était critique et devait être court: il fallait trouver presque instantanément le moyen d'échapper au danger, sinon on était frappé par lui. Encore quelques secondes et il ne serait plus temps, et la foule des assassins se ruait sur les victimes.
— Mille millions de milliards de diables! vociféra Rossignolet en étreignant ses pistolets avec une expression de fureur indicible.
Puis obéissant à une inspiration soudaine, il se baissa, reprit dans ses bras la vieille marquise, appela du geste le comptable, et revenant sur ses pas, il s'élança vers l'autre extrémité du couloir.
— A moi, Romulus! cria-t-il.
JÊe grenadier, abandonnant son poste, fut aussitôt près du tambour: une porte était en face d'eux.
— Enfonce! dit Rossignolet.
Romulus leva son fusil et déchargea un formidable coup de crosse sur la porte, dont la serrure craqua et céda ; la porte s'ouvrit, tous s'élancèrent dans l'intérieur.
Il était temps. Dans le couloir surgissaient l'escalier et ceux qui venaient de forcer la lucarne demeurée sans défence. Des vociférations sans nom s'élevèrent avec fureur et vingt coups de sabre, de pique, de
nielle, lardèrent à la fois la porte, mais sans l'ébranler: il fallait qu'une force invincible la consolidât.
De l'autre côté, effectivement, une énorme caisse de fer plein était adossée à la porte; dans une pièce assez vaste et éclairée par une fenêtre, les trois hommes et la femme se tenaient à l'abri, pour le moment, de tout danger. Cette pièce était encombrée de meubles, de caisse^ de débris de tous genres ei de toutes espèces.
Dans la maison, habitait au rez-de-chaussée un orfèvre, lequel avait pris en location, pour loger ses commis et ses apprentis, une partie des greniers du dernier étage. L'un de ces greniers, demeuré vide, avait été converti en une espèce de magasin de réserve dans lequel on avait entassé les objets et les meubles ne servant plus. Parmi ces meubles s'était trouvée précisément une énorme armoire en fer dans laquelle le prédécesseur de l'orfèvre enfermait ses précieux produits. . Cette armoire, qui datait du quatorzième siècle au moins, n'avait plus de porte et était à demi détruite, mais ce qu'il en restait debout offrait encore un exemple de la rare solidité de ces sortes de meubles dont le poids était effrayant. Comme le garde-meuble était souvent ouvert, Rosignolet avait eu occasion, en venant visiter la marquise, de jeter dans le grenier un regard curieux et de remarquer, entre autres objets, l'armoire de fer.
Tout à l'heure, au moment où, pressant sa tète entre ses mains, le major s'efforçait de faire naître une idée dans son cerveau, le souvenir de cette armoire avait surgi subitement. Il s'était élancé, il avait emporté la marquise, entraîné Romulus et le jeune homme, et tous quatre avaient pénétré dans le garde-meuble de l'orfèvre. Alors Rossignolet, le grenadier et le comptable avaient saisi l'armoire en fer, et leurs forces étant centuplées par l'imminence du péril, ils avaient réussi à la dresser devant la porte. Deux grosses pièces de bois ramassées à la hâte, assujetties, un bout contre l'armoire qu'elles soutenaient, l'autre contre la muraille servant de point d'appui, formèrent un arc-boutant qui rendait presque indestructible cette barricade de nouvelle espèce.
— Ouf ! fit Rossignolet en se redressant et tandis que la porte doublée de l'armoire re-
LIE T LMBOl R DE LA &2i BDMl-BRIOADEJ
ce va il un véritable assaut, Maintenant ces brigands-là peuvent s'amuser, pour entrer Ici il I*ii i - faudrait du canon !
< !'< i loin de mémo une flère idée que I h as eue, major ! <lii Romulus ;i\ ec admira
(iuli.
Vlais, ilii l" jeune homme, ooua ne pom r.ns < 1 1 iikm i r. ■ i* ici ! 1 1 faut que non sortions: ces misérables nous traqueraient ici coiniiie des bêtes fauves et nous prendraient par l;i famine.
marquise, depuis quelques instants, semblait reprendre conscience de La situation, l'assaut ses n,;iilis sur SOD front et
promenant ses regards autour d'elle, elle avait évidemment do rassembler sis idées confuses. L'horrible vacarme retenjâssanl au dehors et auquel se joignait encore le bruit «les coups de feu) (\e* cria de mort et de rage qui désolaient la ville, parut an moment la frapper de stupeur cl d'effroi :
— Mon Dieu! dit-elle,^iue se passe- t-il
— Partout on assassine les Français! répondit le jeune comptabli avec véhémence.
— On assassine! répéta la vieille daine. Elle écouta encore, puis se dressant tout
à coup et saisissant les mains de Rossignolet:
— Oh ! dit-elle, je comprends! C'est encore toi qui m'as sauvée!
— Pardon excuse, madame! fit le major en se dégageant respectivement. Vous savez que je vous suis dévoué comme les baguettes à la caisse, comme la pomme à la canne. Or donc, ne me remerciez pas, d'autant que la clos ■ n'en vaut pas la peine, vu qu'elle est loin d'être finie. Vous pouvez entendre ces gueusards d'Italiens qui cherchent à démolir notre porte ! Avant qu'ils y parviennent, faut trouver im moyen de décamper!
Romulus avait ouvert la fenêtre et il regardait au dehors: cette fenêtre ouvrait sur une sorte de petite cour ou plutôt de puits carré dont les quatre parois étaient formées, trois par le corps de bâtiment de la maison
repliant en ailes, et la dernière, celle faisant face à la fenêtre, par une haute muraille construite en terres noires et que dominait un toit en ardoise surmonté à son centre d'un clocher pointu éi élancé.
— Hum ! fit le grenadier en sondant de l'œil la profondeur de la cour; descendre par là n'est pas commode.
Ai cria l<- comptable comn
par une crainte subite, ne peut-on descendre jusqu'à cette fenêtre par le toit et venir non urprendi
Non, dil Koiniil u
rieur, i
net i-e sur la ioii un-, mais seuleu en1 d
muraille: il faudrait être . >ur
ndiv jusqu' Depuis quelques Instants le brui diminué au dehors et la por d'être ni taqn
Hein? lit le major avec étonnenu ce que les gueux s'en iraient sans no ai tendre :
1 1 istoire d'oi une éléj »6ur
sûr! lu observer Romulus.
— Ecoutez! dii vivement le comptable.
Tous se turent ci prêtèrent l'oreille: le
bruit formidable qui avait lieu dans le couloir venait éffect ivement de cesser, mais aux imprécations, aux coups de feu, aux ébranlements d- l;i porte avait succédé un bruit lourd: la foule des assassins ne s'était jjas niée, elle n'attaquait plus avec violence, mais elle devait évidemment méditer quelque plan.
Rossignolet courut à la porte, il s'assura (pie l'armoire de fer, soutenue par les deux poutres, n'avait pas été ébranlée par les chocs reçus, puis revenant vers la fenêtre. il interrogea la muraille dans tous les sens:
— Je les défie d'entrer par la porte ou par la fenêtre ! dit-il.
— Oh! s'écria vivement le comptable, mais ce n'est pas par là qu'ils viendront nous trouver, c'est par ici !
Et il désigna les cloisons à droite et à gauche. Effectivement, iî n'avait pas achevé, que des coups redoublés étaient frappés extérieurement contre les parois de la pièce; on attaquait les murailles avec des pioches et des barres de fer.
— Par où nous sauver? dit le major en regardant ses compagnons avec une anxiété profonde.
Eomulus avait repris son fusil et s'occupait à le charger. Tout à coup, au bruit des coups de pioches se joignit celui d'une sonnerie éclatante: des cloches lancées à toute volée envoyaient dan-, les airs leur appel retentissant.
— Oh! dit la marquise, les Augustins sonnent la urand'messe de Pâques.
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
—Les Augustin® ! répéta le comptable. Il y a donc là un couvent?
— En face! dit la vieille dame, en daignant du doigt la muraille noire et le clo cher.
Sans doute le pieux appel des frères fut pris par la foule pour un encouragement au crime, car les cloches n'avaient pas retenti depuis deux minutes, que les cris des furieux redoublèrent et que leurs efforts pour atteindre leurs victimes devinrent plus énergiques: il était évident que si rien ne venait arrêter le travail, avant peu les monstres allaient avoir accompli leur œuvre. A droite et à gauche, les deux cloisons craquaient, des pierres s'en détachaient déjà et roulaient' dans la pièce.
La marquise, revenue complètement à elle-même, s'était agenouillée près de la fenêtre et paraissait prier avec ferveur. Derrière elle, Romulus, le fusil en arrêt, la main sur le chien de la batterie, attendait avec insouciance le moment de la lutte. Près de la muraille, le jeune comptable écoutait avec une anxiété fiévreuse les progrès des ennemis. An milieu de la pièce, Rossignolet, appuyé sur sa canne, se mordait les poings et les moustaches avec une colère sourde et des rugissements de lion blessé.
Tout à coup; la cloison de droite parut s'ébranler: une grosse pierre se détacha à son centre, et une pointe de pique passa dans un trou pratiqué; les clameurs de joie accompagnèrent ce premier succès. La pique se retira, mais aussitôt Romulus, appliquant l'extrémité du canon de son arme dans l'ouverture, fit feu. . . Des cris de rage succédèrent aux cris de triomphe. . . Le grenadier rechargea froidement son arme.
L'autre cloison s'ébranlait également sous les efforts réitérés des assaillants. Encore quelques minutes, et des brèches allaient être, pratiquées dans les deux murailles. . . An couvent les cloches sonnaient toujours. Des moines étaient montés dans le clocher et assistaient de là à la scène émouvante qui se passait sous leurs yeux, car, de l'endroit élevé où ils se trouvaient, ils pouvaient tout voir dans la maison voisine.
— Une idée ! encore une idée ! cria brusquement le major en bondissant vers l'une des deux poutres appuyées contre l'armoire. Aide-moi, Romulus, et toi aussi, citoyen !
Les trois hommes enlevèrent la poutre, que le major dirigea vers la fenêtre.
— Si elle est assez longue pour traverser la cour, dit-il, nous l'appuierons sur le mur du couvent et nous filerons par là !
• — Ca y est! s'écria Romulus. Attention, et poussons d'ensemble!
L'extrémité de la poutre surgissait déjà au-dessus de la cour: les trois hommes poussèrent doucement en retenant; la pièce de bois s'avança. . . Sans doute, elle et été assez longue pour former un pont volant; mais, le poids augmentant en raison de la projection de la poutre dans le vide, les trois hommes se sentirent bien insuffisants pour la soutenir et surtout la retenir. L'extrémité suspendue au-dessus de la cour n'atteignait pas encore laN toiture du couvent, que déjà elle s'abaissait sans qu'on pût la maintenir droite.
Les trois hommes redoublaient d'efforts; la poutre les entraînait; il eût fallu que du couvent on en sou^nt l'extrémité, mais les moines assemblés dans le clocher, loin de prêter secours aux pauvres Français menacés, les insultaient du geste et de la voix: ■
— Mort aux Jacobins ! hurlait-on de tous côtés.
— Tonnère ! s'écria Rossignolet d'une voix tellement puissante qu'elle domina, un moment le tumulte. Mort aux Jacobins, soit! Laissez-les tuer, ceux-là: ils sauront se défendre; mais essayez de sauver une pauvre vieille femme ! Celle-là n'est pas une Jacobine, c'est une ci-devant, c'est une noble, ' une aristocrate, c'est la marquise de Cantegrelles!... Sauvez-la, et puis après, nous nous sauverons, si nous pouvons, nousmêmes ! . . .
Rossignolet n'acheva pas, qu'un cri perçant retentit dans le clocher: une violente agitation se manifesta parmi les moines ; l'un d'eux, bousculant les autres, parut surgir brusquement et il s'élança sur le toit. Se, laissant glisser en avant, il s'arrêta sur le bord même, en face de la fenêtre, à l'endroit où eût dû s'appuyer la poutre toujours soutenue dans le vide. Se baissant, il saisie l'extrémité de la pièce de bois et l'enleva pour la déposer sur le toit : le pont volant était établi.
— Venez! venez! cria-t-il.
— Tiens ! dit Romulus, il parle français !
R DB l-
— Venez.: s'enez! répétait le moine avec
<lcs gestes (l'illipul ielire.
Déroulant l;i louant; corde qui ceignait
roi.r, il eu lança un bon! dans la pièce : heureusement ex1 rêmemenl étroite, lîossignolcl avait aidé la marqu
,. relever, «•! il la conduisait vers la ter net i*e :
Passe devant ! dit-il ù Romulus, m aidera la citoyenne.
Le grenadier bondit sur la pout re, soutenant à la corde dont le moine tenait ferme l'autre extrémité; prenant la marquise par la main, il s'avança.
— A vous,! dit Rossignolel au comptable. De jeune homme passa a son tour. Le
moine recevait dans ses bras la vieille dame et l'aidait à marcher sur le toit pour gagner le clocher. . . En ce moment, la coison de droite s'effondra, et les assassins surgirent an milieu d'un nuage de poussière...
Rossignolel était déjà sur le pont volant: en deux bonds il gagna le boit Se retournant, il envoya un coup de pied à la poutre, qui roula dans la cour. Les monstres, avides de sang et trompés dans leur espérance, rugissaient avec des cris d'hyène et de chacal.
Le major avait rejoint, Kornulus qui pénétrait dans le clocher, où un tumulte presque aussi formidable que celui qui régnait au dehors venait d'éclater. En posant le pied sur le toit, la marquise, brisée par l'émotion, s'était évanouie dans les bras du moine. Celui-ci l'avait presque portée jusqu'au clocher. Là, pour prix de sa bonne action, le frère s'était vu assailli par les reproches; mais, sans paraître se préoccuper des cris de ses compagnons, il avait emporté la marquise toujours inanimée. C'était alors que Rossignolet avait rejoint Romulus et le comptable.
— Sauvés ! dit le major avec un accent de triomphe.
Un moine s'approcha de lui:
— Nous voulons bien consentir à recevoir cette femme que l'un de nos frères vient d'emmener, dit le moine, mais nous ne pouvons recevoir dans notre couvent des soldats de la République française! Nous consentons à vous livrer passage!
— »Hein? fit Romulus avec un étonnemeiit profond.
— A mort les Français ! hurlaient les voix
d< i us dem<
sine.
Vou -, .j.i i-, [er serai t nous compromet dit l'un d v mo liossignolet m red
— Nous ne voulons eompi
m-, répondit-il froidement ; d'aillei n'est pas pour nous que j';"i récit aid pour la vieille citoyenne: Bauvez-
là, elle, c'est bout ce que nous demandons Maintenant, on avant ! ouvrez-nous la port
— En avant ! hurla Romulus éle< il s'élança devant les moines.
Pendant ce temps, celui qui avait entraîné la marquis^ avait gagné une coud étage servant d'infirmerie; déposant la vieille dame sur un siège, il lui prodigua les soins les plus emp Le marqu
rouvrit les vi-ux; ses regards se axèrent sur le moine, une expression de saisissement profond se refléta sur sa physionomie. Joignant les mains:
— Mon Dieu ! murmura-t-elle, l'abbé Chaubard!
— Silence, madame! dit le moine d'une voix grave; l'abbé Chaubard est mort, et frère Anselme est heureux de vous avoir sauvée !
En ce même instant, la porte du couvent s'ouvrait et deux soldats s'élançaient au dehors. Le couvent avait sa façade sur la place de l'Hôpital ; cette place était envahie par une multitude furieuse se baignant dans le sang.
En voyant les deux soldats français, la foule s'ouvrit avec des cris effrayants.
—Minute ! dit Rossignolet, ici il n'y a plus de femme à sauver, il n'y a plus que sa peau ! En avant, la 32e !
En faisant décrire à son arme un moulinet rapide, l'intrépide major se rua en avait. Romulus avait pris son fusil par le canon et s'en servait comme d'une massue.