‹ Le roi du bagneChapitre 116 sur 243 · LES NOUVELLES · texte numérisé non relu

LES NOUVELLES

Nos lecteurs n'ont pas oublié sans doute ce Casino élégant, dans lequel nous les avons conduits lors de notre première ap-

parition à Venise, Casino dans lequel nous avons trouvé réunis, le soir même des régates, lord et lady Ellen, la marquise Camparini, le baron de Grafeld, le comte de Roquefeuille, deux ou trois autres émigrés français, et enfin des nobles Vénitiens, parmi lesquels se trouvait le signor Foscari. Ce jour de Pâques, dont nous venons de rapporter la matinée si terriblement agitée, le Casino offrait à peu près le même coup d'oil qu'il avait présenté le jour des régates. ( "était le même vporsonnel à peu d'exceptions près.

Le comte de Eoquefeuille, le baron de Grafeld, des gentilshommes français, des nobles Vénitiens, quelques femmes richement parées, parmi lesquelles deux se faisaient remarquer, l'une par son bon goût dans sa ^oilette, l'autre par la folle excentricité de sa mise.

La première était la belle marquise, la seconde la femme du commodore anglais.

Lady Ellen était demeurée à Venise depuis plusieurs mois. Alors que la station de son mari avait été terminée, elle s'était obstinément refusée à retourner en Angleterre. La romanesque personne s'était passionnée pour les actions guerrières depuis les campagnes d'Italie, et, bien qu'elle affichât hautement l'aversion la plus profonde pour le général Bonaparte, elle portait un tel intérêt au jeune héros, qu'elle avait voulu demeurer à Venise pour être à même de suivre de plus près la ligne de ses étourdissants succès/ Lord Ellen était rentré philosophiquement seul à Plymouth, laissant à sa femme les deux caméristes de rigueur.

Ce soir-là ou nous rentrons au Casino, l 'agitation était extrême parmi les causeurs: quelque fait important préoccupait sans doute tous les esprits, car les interrogations, les interjections se croisaient, se multipliaient avec une vigueur étonnante et une intarissable énergie.

— Vous y étiez, marquis Camparini? demandait lady Ellen avec un intérêt marqué.

— Oui, madame, répondit Camparini. Je revenais précisément alors *de la place St- Màrc, et ma gondole s'engageait dans le Lido au moment même où commençaient le feu.

— Et vous avez assisté au combat?

— Jsqu'à la fin.

— Et ils ont fait bonne défense.

LE TAMT30UR DE LA 32o DEMI-BRIGADE

Que voulez-vous qu'il i fi went conl re ics calions des forts? dit le comte de Roquefeuille tu haussant les épaules avec as geste de mépris.

Répoudre coup pour coup ! dil vivement iii«l.\ EUen. Si j'eusse été ù la place du commandant de cette eorvette, je me serais fait sauter au lieu <!<• me laisser couler!

— L'eau est assez bonne pour des bandits.

— Ce soin donc réellement dès pirates?

I ^'affreux pirates! dit le comte. N'ontils pas tenté de piller la maison de oot re ami Oamparini?

— Mais, marquis, contez-nous donc en détail cette affaire a propos de laquelle il court dix versions différentes, t'es hommes se soni attaqués à vous, et vous avez assiste à leur punition: vous devez en être instruit ! Parlez vite!

— Mon récit sera court, madame, dit Camparini en s'avançant. Vous savez qu'une corvette, qui, paraitr&ikil, avait des patentes fausses, était venue mouiller il y a peu de jours dans le Lido. Personne ne s'occupait de ce navire que l'on croyait bel et bien navire du commerce, lrsque la nuit dernière, au moment où je devais le moins m'y attendre, je suis attaqué dans ma maison, moi, gentilhomme italien, ami de l'Autriche, par ces hommes auxquels Venise donnait l'hospitalité de son port!

— C'est horrible! dit le comte.

— Et. vous vous êtes défendu tout seul? demanda lady Ellen.

— Je me suis défendu avec l'aide de mes serviteurs. Heureusement mon ami Chivasso est venu à mon -secours: il avait prévenu l'inquisiteur, lequel a envoyé des Esclavons avec un empressement dont je le remercie. Mes pirates avaient été échappé, et sans doute ils s'apprêtaient à lever l'ancre, lorsque le commandant du Lido a fait faire feu sur eux.

— Et le navire a été coulé?

— Absolument.- — Et l'équipage?

— Pas un homme n'a échappé.

— Ils sont tous pris?

— Non, mais pas un seul n'est demeuré vivant, tous ont été noyés.

— rEt voilà tout?

— Absolument tout, madame.

— Aôh! ce n'était pas aussi intéressant

que je le suppo b i !! ces prisonn i

ni échappe* de Pion

Ali ! de ceux Là <>n n'a aucune nouvelle, dit le comte de Roquefeuilîè.

Il parait qu'ils avaient fabriqué une corde ' rès curieuse dit la marquise. < ta a ret rouvé cette corde dans le canal . . .

Je sas. dil, lady Êllen ; je l'ai fait

elieter pour lue! I le d;tns SOU mu-

l : 1 1 ce moment, un nouvel arrivant, eni rant avec vivacité, vint parler au baron de Grafeld <i au Bignor Foscari. Les ti nommes demeurèrent quelques minutes causer à voix basse, puis Ils se séparèrent, |e baron et le Vénitien avec une expression de surprise douloureuse sur le visage.

Le baron vint prendre Oamparini par le bras et l'entraîna dans un angle.

— Bavez-vous ce m1"* ll)n annonce? dit-il.

— Les révoltes de Venise?

— Non! mais une nouvelle désastreuse:

Le prince Charles a consenti à signer avec Bonaparte des préliminaires de paix.

* — Est-ce certain?

— Le courrier vient d'arriver de Léoben! Le sénat vénitien est dans la désolation. La révolte doit être commencée a Vérone et à Padoue. Que fera Bonaparte alors qu'il apprendra ces événements et l'attaque de ce navire français dans le Lido? Vainqueur et n'ayant plus en face de lui que Venise. . .

— Mais Venise a ses lagunes pour la défendre. D'ailleurs, c'est l'affaire du doge et non la nôtre. Si la paix est signée, l'Autriche n'a plus besoin de- mes services.

En parlant ainsi, Camparini regardait fixement son interlocuteur. Celui-ci sourit doucement.

— Plus que jamais, au contraire, mon cher marquis, dit le baron, plus que jamais nous comptons sur le grand «oeuvre du chauffage !

—Et vous faites bien, baron ! Maintenant, revenons à notre affaire de ce matin. A-ton retrouvé quelques hommes de l'équipage9

— Aucun* autre que ces quatre hommes désignés et qui se sont réfugiés dans cette maison du canal où ils se sont barricadés.

— Et les autres?

— On n'en a vu aucun, je vous le répète.

— Mais on a retrouvé les cadavres, en ce

cas

af

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE

— Pas un seul!

Camparini fronça les sourcils.

— Cette disparition subite de l'équipage est bien étrange! dit-il.

— Mais la corvette a été roulée complètement, vous le savez, et dès lors tout l'équipage à été englouti !

— Deux cents hommes ne sont pas engloutis sans que la mer rende un seul cadavre !

— Coin a eu lieu cependant.

Camparini fit encore un geste d'impatience! Il allait parler, quand il sentit un doigt lui toucher légèrement l'épaule; il se retourna vivement, et il se .trouva en face d'un nouveau personnage qui venait d'entrer dans le salon. Ce personnage, habitué du Casino, était connu à Venise sous les nom et qualité du chevalier André Delroy, émigré français et ami du marquis Camparini.

Le chevalier salua gracieusement le baron autrichien, et passant, son bras sous celui de l'interlocuteur de M, de Grafeld:

— Pardonnez-moi, baron, dit-il, si je vous enlève brusquement ce cher Camparini, ma^s j'ai besoin de ses conseils en ce moment, et il s'agit d'une affaire pressante.

Le baron s'inclina et les deux hommes s'éloignèrent pour passer dans le salon des miroirs.

— Qu'y a-t-il? demanda Camparini.

Le chevalier se pencha à l'oreille. de son compagnon et lui parla lias : ce qu'il lui dit fut court mais avait probablement une signification terrible, car Camparini devint, subitement pâle comme un spectre, dents claquèrent et ses yeux s'injectèrent de sang.

— Pick était le seul qui sût cela ! murmura-t-il.

Puis, revenant au chevalier:

— Tu es certain de ce que. tu me dis?

ajouta-t-il.

— J'ai vu! répondit l'autre.

— Mais alors, il n'y a pas une minute à perdre.

— C'est pourquoi je suis accouru.

Camparini entraîna le chevalier, puis le quittant tout à coup:

î —Demande ta gondole, dit-il, et attendsmoi ! •

Et Camparini, traversant le salon, rejoignit le baron de Grafeld qui causait avec

lady Ellen. Se penchant vers l'agent autrichien, il lui parla à son tour: le baron se redressa comme mn par un ressort:

— Oui! dit-il en regardant Camparini. Celui-ci secoua la tête et quitta brusquement le salon.

Aôh ! dit lady Ellen en le regardant loigner. J'aime beaucoup le marquis Camparini. moi.

— Il y a longtemps que vous le connaissez, je crois? demanda le baron.

— Plusieurs années, de l'ai vu jadis à Kingstown chez mon père avec son ami le comte de Sommes. Le marquis est réellement charmant: il m'a donné avant-hier un morceau du vêlement "inexprimable" du bourreau de Paris! Je le garde précieusement pour mettre dans mon cabinet.

Puis, après un silence:

— Ah! reprit lady Ellen en changeant, de ton, je donnerais cent guinées d'une botte du général Bonaparte!

Camparini et le chevalier venaient de s'élancer dans une gondole et et remontaient rapidement le grand canal. Pour la première fois de sa vie, le "Roi du bagne" senibla't inquiet et il ne cherchait pas à cacher cette inquiétude.

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