‹ Le roi du bagneChapitre 118 sur 243 · LA BANDE · texte numérisé non relu

LA BANDE

— Mort aux Français? hurlait la populace furieuse, et les rues de Vérone étaient inondées d'un flot d'assassins, et des coups de sifflet aigus retentissaient stridents, déchirant les airs, et la fusillade éclatait de tous côtés à la fois. C'était un spectacle odieux, épouvantable, qu'aucune plume ne saurait décrire, un de ces tableaux monstrueux comme n'en sauraient rêver les esprits les plus, exaltés: une population entière, plus de soixante mille individus, frappant, égorgeant et se baignant dans le sang avec des cris qui n'avaient plus rien d'humain!

L'Adige charriait des cadavres: ses eaux étaient devenues rougeâtres; femmes, enfants, jeunes hommes, vieillards étaient impitoyablement massacrés, pourvu qu'ils portassent le seul titre de Français. Les hôpitaux eux-mêmes, ces asiles de la souffrance et de la faiblesse, n'avaient pu élever un obstacle à Ja férocité de lâches assassins ; des troupes armées s'étaient ruées dans ces malles bordées de lits où gémissaient les malades, et là encore l'orgie de sang "avait été célébrée. Pas de grâce, pas de pitié, pas de clémence!. . . les monstres tuaient toujours, . tuaient quand même, tuaient sans se lasser!

Enfermée dans les forts, la petite garni-

son, impuissante à voler au secours de ses frères, frémissait de rage en entendant les cris et le tumulte. Deux fois le brave général Poil and, espérant sauver ceux qui vivaient encore, avait voulu envoyer un parlementaire an palais du gouvernement: les deux parlementaires n'étaient pas arrivés; ils avaient été assassinés en route.

Les soldats, dont la fureur commençait à ne plus avoir de bornes, parlaient déjà de sauter à bas des remparts et de èe précipiter dans la ville; le général avait, lui, sa mission militaire à accomplir: il devait conserver les forts, et le devoir faisait taiïre en lui la voix de l'humanité. ( Voendant, après sa seconde tentative de conciliation, désespérant de sauver le reste des Français demeurés dans la vtille, il ordonna de commencer le feu.

Les soldats se ruèrent sur les pièces: en un instant les forts s'environnèrent d'un nuage, de fumée, et une pluie de projectiles tomba sur la ville; une véritable trombe de fer et de feu vint un moment arrêter les massacres. Les magistrats et les habitants, effrayés, voulurent parlementer à leur tour; mais les paysans et les montagnards qu'iils avaient accueillis comme auxiliaires et qui, eux, se souciaient peu de la ruine de la ville, se refusèrent à cesser les massacres et s'élancèrent plus ivres encore de sang et de carnage. Le feu des batteries continua.

Le palais du Gouvernement est situé au centre de Vérone; dans ce palais s'étaient

*ugïées plusieurs familles françaises dès le commencement des massacres. Lâches et menteuses, les autorités véronaises avaient accueilli les malheureux pour que l'infâme attentat ne parût pas être leur ouvrage. Bientôt les portes du palais demeurant ouvertes, une foule de fugitifs, de femmes, d'enfants, appartenant aux employés des administrations, des malades, des blessés échappés aux hôpitaux, avaient à leur tour sollicité un asile du podestat, et jusqu'alors le palais avait été respecté par les neurtriers.

La nuit vint; les choses étaient à peu près dans le même état; les assassins continuaient leur oeuvre de destruction ; les forts tiraient toujours, et la. populaiton de la ville, prise entre le feu des batteries et la fureur des paysans et des montagnards, commençait à comprendre, mais trop tard,

LE TAMBOUR DE LA 82e IM-IM1 nkl'JADE

qu'elle allait être cruellement punie de sa loehcté ri de Kt*H crimes.

Le for! de la < 'hiusa, l'un de ceux qu ■ commanda û'iii Vérone, étail Bitué sur l'A digi paré par une assez grande distan-

ce du fort principal dans lequel étail le aérai Kolluml avec la plus grande partie des forces de la garnison. Le fort de ta < 'liiusa avait, comme 1rs aut res, ouvert sou feu contre la ville, et les boulets de ses canons avaient balayé les rives du fleuve. La Duit venue, et tandis que les rues de Vérone étaient inondées de lumière, tandis que la populace sauvage parcourait les quartiers une torche d'une main, un poignard <le l'autre, semant partout l'épouvante el la mort, ii s ténèbres les plus obscures enveloppaient la partie située entre la ville et les forts, ténèbres que troublaient seules les clartés luliiineuses des boulets lancés sur Vérone

Quelques instants après hait heures cependant, le l'eu des forts cessa, et rien ne sillonna plus les ombres opaques de la nuit. 1! y avait dix minutes peut-être que le silence le plus profond avait succédé au bruit de la canonnade, lorsqu'une longue file d'hommes, débouchant par la porte de l'Adiré, se dirigea vers la campagne, dont le fort de la Chiusa occupait le centre.

Cette longue file de marcheurs, disparaissaient à demi dans les ténèbres, ressemblait assez à un long- serpent cherchant à se cacher dans les hautes herbes. Pas une parole n'était prononcée; le silence le plus absolu régnait parmi ceux qui s'avançaient. A demi-distance de la porte au fort, s'élevait une maison de mauvaise apparence; les hommes s'arrêtèrent en face de cette maison, puis ils franchirent tous successivement le seuil de la porte.

Due lumière brillant à l'intérieur eût permis alors à un regard curieux ( skil s'en fût trouvé un seul dans la campagne) de distinguer l'aspect de ces singuliers et nocturnes promeneurs. Presque tous se ressemblaient ; tous devaient appartenir à la classe la plus misérable; leurs vêtements salis, délabrés, dénotaient l'humilité de leur condition sociale, etjeurs mains ensanglantées, les lames nues qu'ils brandissaient, attestaient la part active qu'ils devaient avoir prise aux horribles attentats accomplis dans cette journée fatale.

Le défilé fut long, mais toujours Silen-

cieux ; enfî H I i la porte se life r

sur le dernier des arrivants. Du quart d'heure s'écoula, puis la porte se rouvrit une faible lumière en éclaira encore le ■euil. Alors celui qui, caché d< le t ronc

d'un chêne \<>isin, eût .1 cette scène

muette, se fù1 senti saisi d'un singulier sentiment d'eioiuieiieaii. Le môme nombre d'hommes qui menaient d'entrer défilaient

pour sort ir ; mais quelle niéiainorple la't opérée en eux! Les rêtements délai c axaient disparu pour être remplacés par des uniformes; à l'aspect misérable, ava cédé l'apparence d'une troupe régulière:

c'étaient des bandits italiens qui avaient pénétré dans la maison, et e'êiaient des Soldats français qui en sortaient.

La troupe paraissait obéir a un chef qui tenait, la tête: homme de taille moyenne, enveloppé dans les longs replis d'un ma liteau. La troupe s'avança, observant toujours le même religieux silence et gravissant lentement les pentes de la colline, au sommet de laquelle s'élevait le fort dé la Chiusa. A droite, en contre-bas, serpent l'Àdige, dont le mugissement th-^ flots noirs montait jusqu'aux soldats.

Il y avait un quart d'heure environ que l'on marchait ainsi dans une obscurité épaisse, quand le bruit sec d'un fusil que que l'on arme retentit à vingt pas.

— Qui vive! cria une voix* sonore en excellent français.

La petite colonne s'était arrêtée.

— Patrouille française! répondit l'homme au manteau dans la même langue et sans le moindre accent.

— Avance à l'ordre! dit la sentinelle.

L'homme au*manteau se pencha vers l'un de ceux placés à sa droite, et qui portait l'uniforme de lieutenant d'infanterie.

— Tu n'as pas oublié le mot d'ordre? ditil,

— Ion! répondit l'autre.

— Alors, va !

L'officier s'avança, laissant l'homme au manteau qui, lui, se recula dans l'ombre, jetant derrière lui un rapide coup d'oeil comme pour s'assurer que la route était libre.

Deux minutes au plus s'écoulèrent. Le lieutenant revint vers ceux qui l'attendaient; puis levant sou sabre:

—En avant, marche! commanda-t-il.

LE TAMBOUR DE DA 3<2e DEMI^KRIGADE

La petite colonne s'ébranla, se dirigeant vers l'entrée du fort. L'homme au manteau la suivit un moment des yeux; il écouta avec une anxiété profonde; puis, se redressant lenteent, il poussa un soupir de satisfaction.

— Allons! fit-il en redescendant rapidement la colline et en courant vers la ville, maintenant il me faut la femme que le couvent à recueillie!

Comme il atteignait la porte, une fusillade très vive retentit derrière lui; l'homme au manteau se retourna; une fumée blanche s'élevait au-dessus du fort de la Chiusa, Tout à coup une gerbe de flammes traversa la fumée et s'éleva dans les airs en spirale

rougeâtre.

Page 1