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LE FOET DE LA CHIUSA

Un quart d'heure avant que la petite colonne atteignit l'entrée du fort, à l'instant même où le dernier de ceux qui la composaient franchissait le seuil de la maison isolée, trois hommes étaient réunis dans une petite pièce de la fo/teresse : c'était le commandant Maurice Bellegarde, le comte d'Adore et de notre vieille connaissance Jacquet.

— Je vous répète, disait Jacquet avec des gestes énergiques, que tout cela n'est point l'effet du hasard! Que les Yéronais aient voulu massacrer les Français, cela est évident; mais qu'une populace furieuse se soit acharnée au point que je n'aie pu me livrer à aucune recherche depuis ce matin, que j'aie dû ne songer qu'à ma propre sécurité et que j'aie été contraint à venir chercher ici un refuge, je dis qu'il y a là plus que l'effet du hasard, il y a le résultat certain d'une machination ourdie!

— C'est possible! murmura le comte.

— Dites que cela, est on ne peut plus certain! C'est au moment même où je quittais Lucien, alors qu'il venait de me promettre ouvelles de la marquise, que je me suis vu assailli, traqué et poursuivi.

— Et, dit Maurice, vous croyez encore que c'est le même homme qui vous a fait poursuivre?

, — Encore lui ! toujours lui ! D'ailleurs, qui avait intérêt à m'empêcher de retrouver la marquise, si ce n'est lui?

— Mais comment pouvait-il savoir que votre intention était de rechercher cette femme?

— Et Jonas, mon prisonnier? Oubliezvous donc cet épisode dont la connaissance a mis Camparini sur les traces de la vérité?

— Cependant Camparini est à Venise, et Venise est loin. Comment a-t-il pu apprendre ce qui; se passait à Vérone et arriver à temps pour agir?

— Peut-être n'est-il pas à Venise.

— Le supposez-vous à Vérone?

— Je ne suppose rien; mais ce que j'affirme, r'est que Camparini est sans cesse où il faut qu'il soit! Oh! vous ne le connaissez pas encore, commandant. Cet homme est vér tablement la personnification du génie du mal !

Un coup discret frappé à la porte interrompit la conversation.

— Entrez! dit Maurice.

La tête d'un soldat apparut par rentrebâillement de la porte.

— Mon commandant, dit-il, on vient de reconnaître une patrouille qui demande l'entrée du fort.

— Une patrouille? dit Maurice avec étonnement.

— Oui, mon commandant. Gringoire, le caporal qui l'a reconnue, dit que c'est une t atrouille de la 24e, qui s'est égarée dans la nuit et qui ne retrouve plus son chemin pour retourner au grand fort. Il a causé avec le lieutenant qui la commande.

— C'est bien, dit Maurice, puisque cette patrouille égarée est reconnue, qu'on la laisse entrer!

Le soldat salua militairement et disparut. La porte nie se refermait pas sur lui, que le galop précipité d'un cheval résonnait au dehors. La chambre occupée par Maurice ne donnait pas sur la ville, mais au contraire sur la campagne. Située de l'autre côté de la porte à laquelle venait de se présenter la patrouille, la fenêtre ouvrait sur la route stratégique qui ralliait entre eux les forts. Une autre porte donnait sur cette route par laquelle se faisaient d'ordinaire les communications du général Balland avec ses lieutenants.

— Une ordonnance du général, dit vivement Maurice en entendant le pas d'un cheval résonner dans la cour du fort.

Il n'achevait pas que la porte de la pièce

kE TAMDOUR DE LA 32e DHMI-HKKJAI>H

se roui irait el qu'un autre soldat annonçait «'" salûanl :

— Ordonnance «lu généra] !

lu planton couverj <l«- sueur «i de boue fit irrupt ion dans la pièce et tendit an pli cacheté .1 Maurice. Le commandant déchl pa vivement l'ern oloppe, <>n\ rit une feuille de papier, et, après avoir lu :

Mon chevaJ el quat re hommes d'escorte! dit-il au soldai qui avait introduil le planton.

l'uis, décbiranl nue feuille de papier, iJ écrivit rapidement le reçu de la dépêche et le tendit au planton qui sortit aussitôt

— Von* quittez le fort? demandèrent -\ la fois Jacquet e le comte.

Maurice leur tendit la dépêche toute ouverte.

— Lisez! dit-il. Ordre du généra] <l«k me rendre sur l'heure, sans perdre une minute, au palais du gouvernement «le Vérone.

— Les deux officiers que j'ai envoyés précédemment ne sont pas revnus, «lit le comte en lisant la dépêche. C'est une mission périlleuse que je vous confie, commandant, mais c'est une mission d'humanité.

Efforcez-vous de sauver les familles de ceux qui nous ont confié leurs femmes et leurs enfants. Je reçois la menace «les autorités, dans le cas où je refuserais d'envoyer un chargé de pouvoirs et de cesser le feu, de faire massacrer impitoyablement cent cinquante femmes, trois cents enfants et soixante-dix' malades ou blessés, réfugiés dans le palais du podestat. Allez sur l'heure ù, Vérone, commandant, et efforcez-vous de mettre un terme à cette épouvantable guerre d'extermination !

Le comte regardait Maurice qui agrafait son ceinturon.

— Les deux officiers ne sont effectivement pas revenus! dit-il. Si vous allez à Vérone, je vous accompagne, Maurice!

— Moi aussi ajouta Jacquet.

— Mais dit le commandant je ne sais si je puis

Retourner à Vérone pour cet instant peut être pour nous un coup de fortune, dit Jacquet. Qui sait si parmi la foule des refuges au palais nous ne retrouverons pas celle que nous cherchons.

— D'ailleurs ajouta le comte, vous avez

demandé quatre hommes <iv nous

voici déjà.

Venez! dit brusq Maurl

J la descendirent < dirent la cour ;

Maurice appela du geste an soldat qui pa- -.iii attendre:

— Caporal Gringoire, dit-il, que personne ;ni fort oe soit insl ruit de mon absence? Transmet via en mon nom au cap

ne Hamelin.

Jacquet et le «•«unie étaient déjà à cheval; deux soldais attendaient, le pied àj l'étrier. Maurice saisit la crinière de cheval. En ce moment, un bruit sourd, eadence, semblable à celui «l'une troupe d'hommes marchant au pas, retentit de L'autre côté «lu tort

< Feet la patrouille «lu l'I<- qui vien, reposer! murmura Gringoire en allumant sa pipe.

Maurice s'étail élancé en selle : la porte était ouverte, il partit au galop, suivi par le comte, Jacquet, et les deux cavaliers d'escorte, Faisant un détour dans la campagne, ils arrivaient en vue de la por la ville donnant sur la route du grand fort quand de brusques détonations retentirent instantanément, Maurice et >mpa-

gnons se retournèrent par un même mouvemVnf ; une énergique exclamation ,

chappa des lèvres du jeune commandant:-

— On se bat à Chiusa! dit-il. Corbleu ! que s'est-il passé au fort depuis mondépart ?

En arrêtant son cheval, il allait, obéissant à un mouvement involontaire, faire accomplir à l'animal une tête à la queue,quand d'autres détonations, éclatant dans une direction diamétralement opposée aux premières, retentirent accompagnées de cris déchirants. Cette fois, c'était de Vérone que partaient les cris et les détonations.

— Au palais! cria Jacquet, le général l'ordonne !

Maurice poussa un soupir, et, enfonçant les éperons clans les flancs de sa monture, il pénétra au galop dans la ville aux rues souillées de sang.

C'était une mission réellement effrayante à accomplir en de telles circonstances que celle qu'avait reçue Maurice Bellegarde. Les rues étaient encombrées par une foule d'autant plus curieuse et avide de carnage qu'elle n'avait rencontré jusqu'à-

LE TAMBOUR DE LA 82e DEMI-BRIGADE

lors aucun obstacle à l'assouvissement de

ses passions féroces. C'était quelque chose d'inoui que le coup d'oeil que présentaient cette cité entière ivre de sang, ces hommes ant de meurtares, partout^ à chaque pas, des cadavres: là de malheureuses jeunes filles, expirant sur le sein de leurs înèfrappées en voulant les défendre; ici des blessés râlant et demandan la mort; plus loin des jeunes enfants mutilés par les barbare

Depuis le commencement de la campagne, Maurice avait été présent a tous les combats: chaque fois, en sa qualité d'officier d'état-maojr, il avait visité le champ de bataille, il devait donc être habitué à ce spectacle navrant qui fait une grande lutte à main armée, et cependant, en s'engageant dans les rues étroites de cette ville dont la fange étai devenue sanglante, l'intrépide soldat se sentit frissonner et pâlir.

Le comte, lui aussi, frémi et sentit son coeur se briser dans sa poirtine; les deux soldats d'escorte fronçaient les sourcils et portaient la main à la poignée de leurs sabres; les chevaux eux-mêmes, semblaient vivement impressiotinés : les' nobles animaux, qui hennissaient d'impatience sur le champ de bataille, au sou du canon et du tambour, avançaient craintivement la tête et aspiraient douloureusement ces émanations acres et fétides qui s'échappaient des monceaux de cadavres.

Un seul des cinq hommes paraissait ne pas subir la terrible influence : celui-là c'était Jacquet. Couché sur sa selle, le front plissé, l'oeil en feu, l'agent du citoyen Fouché, semblait s'isoler pour se livrer aux pensées qui se heurtaient dans son cerveau : tout à coup il tressaillit.

— Si Camparini était réellement à Venise, murmura-t-il, ce ne pourrait être lui qui m'e fait poursuivre pour entraver mes plans!... mais si ce n'est pas lui, qui donc est-ce? Oh! si de Sommes trahissait déjà!..

Des cris furieux, menaçants, assaillaient déjà les Français sur leur passage; Jacquet ne semble même pas entendre ces cris.

— Cela peut-être! reprit-il en se parlant toujours a lui-même.

— Puis, après un court moment de réflexion nouvelle :

— Le fort de la Chiusa a été surpris évidemment se dit-il encore. Cette patrouille

annoncée était une fausse patrouille; elle a donné le mot d'ordre cependant!... Le mot d'ordre!., mais je l'avais donné à Bain- I m m la, moi!... Oh! la lumière!... Il nous savait tous trois au fort, il voulait se défaire de nous !

Jacquet était devenu extrêmemen pâle.

— Si j'avais encore été joué? murmura-til; si cet homme était toujours l'ami du

Roi du Bagne? Vllons, la Providence

veille sur nous. L'ordre du général estarrivé à temps pour nous sauver et pour m'éclairer !... Bamboula jouerait double jeu!... Mais alors ci acte qu'a signé Maurice Bellegarde et que J{o<|uefort a emporté pourrait devenir contre nous une arme terrible, surtout si on ne retrouve pas le petit-fils des Xiorres!... Aura's-je fait une -école?

— Mort aux Français, hurlaient des centaines de voix avec des accents impossibles à rendre.

— Parlementaire! cria Maurice en secouant le mouchoir blanc qu'il avait attaché au bon de son sabre.

— A mort ! à mort ! répétait la populace.

Et les cinq cavaliers s'engagaiertt au milieu *d 'un double rang de furieux brandissant leurs armes, et la foule s'amassait derrière eux, leur fermant la retraite tandis que des flots se ruaient en avant, débouchan par toutes les rues transversales.

Maurice, calme et intrépide, marchant en tête; Jacquet ne voyant rien, n'entendant rien: son esprit travaillait.

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