LA FETE XATIO.VALE
Le 20 frimaire an VI (10 décembre 1707), la rue de Tournon était envahie par une foule qui encombrait les voies adjacentes, et srutout les abords du palais du Luxembourg, au point que les voitures qui s'avançaient se dirigeant vers la demeure des citoyens directeurs, ne pouvaient marchar qu'au pas et étaient encore obligées de s'arrêter à chaque moment pour éviter les accidents.
Il était près de midi ; le temps était superbe, l'air froid, mais le soleil brillait au ciel, et la foule semblait trop animée, trop fiévreuse, trop enthousiaste, pour que la température pût avoir sur elle une influence pénible. Des soldats sous les armes occupaient la façade du palais, dont la grande porte d'honneur était ouverte à deux battants.
A travers cette vaste ouverture on apercevait la grande cour toute tendue d'étoffes aux couleurs nationales. Au milieu se dressait un autel à la Patrie, surmonté des statues de la Liberté, de l'Egalité et de la Paix. De vastes tribunes étaient établies tout autour des bâtiments. Au pied de l'autel de la Patrie était une estrade plus richement ornée que les autres, et au-dessus de cette estrade flottaient, en forme de dais, des trophées de drapeaux autrichiens, vénitiens, piémontais, génois. Au-dessus des tribunes couraient des ga-
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMIhBRIGADE
ieries superposées. L'une de ces galeries était réservée aux musiciens et aux chanteurs, qui, tous leurs instruments et leur musique à la main, attendaient le signal.
Dans le jardin du Luxembourg une nombreuse artillerie occupait les parterres réservés, canons chargés, mèches allumées.
Il était près de midi, et la "queue" des invités qui affluaient dans les tribunes et les galeries formait une masse compacte. Là se pressaient les plus jolies femmes de Paris et l'élite de la société d'alors. Dans les tribunes placées autour de l'estrade élevée au pied de l'autel s'entassaient les ministres, les ambassadeurs, les membres des deux conseils, là magistrature, les chefs des administrations.
Midi sonna enfin! Une salve d'artillerie éclata au dehors, et au même instant un hymne fut entonné au dedans, chanteurs et instruments luttant 'd'énergie avec les canonniers. Un cortège s'avança majestueusement dans la cour: c'étaient les cinq directeurs, revêtus richement de ce ridicule costume soi-disant romain, à la magnificence théâtrale. Les cinq directeurs prirent place sur l'estrade. Un silence se fit.
Tout à coup, au milieu de ce religieux silence qui indiquait l'oppression de toutes les poitrines, un léger bruit de pas retentit; tous les yeux étaient tournés vers un même point de la cour. Alors apparut d'abord un homme de manières élégantes, au costume adopté par les ministres: c'était M. de Talleyrand; puis, derrière lui. le suivant comme le roi suit le page,qui ouvre la marche, s'avança un autre homme de taille grêle, au visage pâle et romain, à l'oeil ardent, vêtu d'un simple costume de général, sans broderies, usé, fané, flétri. Quelques officiers cl'état-major marchaient à peu dé distance.
Le silence continuait.; la sensation était extrême ; c'était là comme un de ces moments de néant de la nature qui précèdent toujours quelque grand cataclysme; puis, avec un même geste, toutes les mains se levèrent, toutes les têtes s'inclinèrent pour saluer, et un même cri jaillit à la fois de toutes les bouches.
— Vive Bonaparte !
Ce cri, répété d'échos en échos, dt rouler d'un bout à l'autre de Paris, d'un bout à l'autre de la France, car Paris entier, la France entière, savaient que ce jour-là le héros tant adoré de l'armée d'Italie allait enfin recevoir publiquement une partie des récompenses qui lui étaient dues.
— Vive Bonaparte ! répétait la foule, et durant plus d'un quart d'heure il fut impossible de dis-
tinguer autre chose que des acclamations frénétiques.
Le jeune général, doucement ému, se tenait debout, immobile, en présence des directeurs qui s etaien levés pour le recevoir. Enfin M .de Talleyrand prit la parole, et dans un discours fin et concis, il parla de la gloire acquise par le jeune officier et par l'armée qu'il avait commandée.
— Tous les Français, dit-il en achevant, ont vaincu en Bonaparte; ainsi sa gloire est la propriété de tous; ainsi il n'est pas un citoyen qui ne puisse en revendiquer sa part.
Ce discours prononcé, Bonaparte fit un pas en avant. Il allait parler : un. silence profond se fit de toutes parts.
— Citoyens, dit le général, d'une voix fermer le peuple français, pour être libre, avait les rois cle l'Europe à combattre. Pour obtenir une constitution fondée sur la raison, il avait dix-huit siècles de préjugés à vaincre, la constitution de l'an III et vous avez triomphé de tous ces obstacles. La religion, la féodalité, le royalisme, ont sucessivement, depuis vingt siècles, gouvernent l'Europe; mais de la paix que vous venez de conclure date l'ère des gouvernements représentatifs!
"Vous êtes parvenus à organiser la grande nation dont le vaste territoire n'est circonscrit que parce que la nature en a posé elle-même les limites. Vous avez fait plus: les deux plus belles parties de l'Europe, jadis si célèbres par les arts, les sciences et les grands hommes dont elles furent le berceau, voient avec les plus grandes espérances le génie et la liberté sortir du tombeau de leurs ancêtres. Ce sont deux piédestaux sur les quelles les destinées vont placer deux puissantes nations.
"J'ai l'honeur de vous remettre le traité signé à Campo-Formio, et ratifié par S. M. l'empereur. La paix assure la liberté, la prospérité et la gloire. Lorsque le bonher du peuple Français sera assis sur le meilleures lois organiques, l'Europe entière deviendra libre!"
Des acclamât/ions frénétique sacc^ilrjrenj: ce discours, ou pour mieux dire, cette succession de phrases hachées et expressives. Durant quelques instants ce fut un tel vacarme dans la cour du palais que le peuple assemblé en foule au dehors se demanda ce qui pouvait occasionner un tel tumulte. La rue de Tournon, la rue de Vaugirard, débordaient sous le flot envahisseur; et toute cette population empressée dç contempler le héros de gloire, excité encore par le bruit des acclamations incessantes, se rua en avant avec
I>10 TAMr.nl ']{ D] V DK
un d'I fiil r;i m, que Los prcill itTB 1.1 1
ohant bou i La vdûte du palaii , forcèrent La
envahirent Les aborda de Lu cour.
Le soldat céderont un toutou de faire rentrer La foule dans boi Limites; île étaient trop absorbés eim mômes par La \ ue du jeune ml. Leur idole, pour ob erver st rietement la condonnée; et d'ailleurs Lia comprcnafent trop
Le senti at d'admiration auquel obéissait La
masse des curieux ,pour o er de op] Parmi ceux qui, poussés tm peu par Leur propre volonté et beaucoup par celle des autres, avaient pénétré dans La première région dé la cour, étaient deux hommes vêtus, L'un d'un habit marron à boutons d'or, l'autre d'une houppelande de tabac d'Espagne d'une coupe antique. Tous deux portaient La culotte courte, Le lias rayé, La cravate blanche aux pointes gigantesques, et Le gilet aux trois douzaines de boutons.
— Oh! dit l'un, gros, gras et petit personnage au nez camard et bourgeonné, en B'arrêtant derrière un gigantesque grenadier qui, Le dos tourné, [es veux braqués sur le généra] Bonaparte, demeurait comme immobile, fasciné, Oh! je le vois ! je Le vois ! Et toi Gervais?
— Jq^ le vois aussi, répondit J 'autre. C'est ee petit maigre avec un habit râpé.
— Juste !
— Eh bien ! reprit Gervais d'un air désappointé, je ne me le figurais pas comme ça, moi, et toi, Garoin?
— Moi non plus; j'aurais cru qu'il avait au moins sixp ieds.
— Et une grande barbe.
— -.Et puis un bel uniforme. Il n'a pas seulement de dorures.
— Moi, je voudrais qu'il en eût jusque sur ses bottes! Quand on s'appelle le général Bonaparte, on1 ne devrait être couvert que de plumes et de diamants !
En ce moment le silence se rétablissait, et l'un des directeurs s'avançait pour prendre la parole et répondre au général.
— Ah! fit Gorain avec admiration; à la bonne heure, en voilà un qui est bien mis.
— C'est le citoyen Barras, répondit Gorain. Il a un chapeau à plumes qui est plus beau qu'un ancien dais de paroisse. Je ne te le cacherai pas, pour moi, il produit plus d'effet que le général Bonaparte. Il a tout à fait l'air d'un vainqueur. celui-là ! Il a la figure toute rouge, tandis que le général est tout pâle,
— Qu'est-ce que c'est? dit une voi xrude avec
un : Ileur. Qu'c -t -oc qui ose comparer
mon générul ù ce polichinelle empanai
un et G : lier; mais
la Poule s'opposa au mouvement en arrière. Force fut au-, deu i b emeurer en place, et d'essuyer Le ragard menaçant de dera petite yeux ronde braqué • haut d'un corps énorme. Le soldat derrière lequel arrêté Gorain, et qui avait dû entend] des deui boui ■ naît de se retourner eux et de prendre part à l'eni cet ien.
— Ali! reprit-il en frisant .-on imuiei
tache, le général en chef n'est pas seulement
Lé pour l paraîtrait voir! Or donc,
et d'une, faudrait peut-être qu'il se flamboyât
l'individu avec Les diamants du doge de Venise
pour être agréable a\ muscadins de l'an-? Kh bien! fallait le dire! Quand il y était, il n'avait qu'à étendre la main et à appeler un tailleur pour s'en l'aire mettre en serre-file sur toutes les coutures. Dis! donc, gros citoyen, tu aimes les
fri usées rouges J parce que tu as la tienne ba-
digeonnée en homard cuit, hein ?
Gorain ne répondit pas tout d'abord. Tournant son elia peau entre ses doigts, il avait l'air tout aussi embarrassé qu'un enfant fautif en présence de son professeur. Enfin, faisant un effort :
— Citoyen soldat, je ne voulais pasdireque... car enfin... le général... Ma parole d'honneur, je n'avais pas la moindre intention de l'offenser!
— Je me plais à le croire, répondit le grenadier, sans quoi il faudrait faire connaissance avec la canne du major de la 32e.
—La 32e demi-brigade! s'écria Gorain avec admiration; la "Terrible!" Tu en es, citoyen?
— Un peu, que Robert Rossignolet s'en flatte! C'est que je conduis les braves à la gloire et à la victoire avec accompagnement de "rrra" et de "fia"; comprends, hein?
Gorain et Gervais se regardaient mutuellement; puis ils regardaient ensuite le tambourmajor, et l'expression de ces regards décelaient bien tout ce qui se passait dans leur esprit. Ils avaient à côté d'eux un soldat de l'armée d'Italie, un soldat de la 32e, de la "Terrible." Pour bien comprendre ce qu'ils devaient éprouver, il faut se reporter par la pensée à cette époque toute de gloire et de triomphes guerriers; il faut se rappeler ces bulletins énergiques de l'armée d'Italie qui avaient enflammé la France entière. Un soldat obscur de l'armée d'Italie était un héros en 1797; mais un soldat de la 32e était un
7JE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-HRK3ADiB
dieu aux }-eux des bourgeois admis à le contempler.
Gorain et Gervais demeuraient donc beouche béante, ne cherchant point à cacher leur admiration. Eossignolet, habitué à cet étonnement flatteur, se dandinait sur ses hanches, s'appuj'ant sur sa canne avec des poses coquettes...
Pendant ce temps Barras parlait; mais, bien que le discours du directeur fût embelli des plus belles fleurs de rhétorique à l'ordre du jour, la masse des assistants n'y prêtait qu'une médiocre attention. Tous les yeux étaient sur le général Bonaparte; toute l'attention générale était concentrée sur lui et sur ceux qui l'entouraient. On se désignait ces héros faisant cortège au vainqueur, on se demandait leurs noms, on se rappelait leurs hauts faijjp.
— Alors, reprit Gorain, en s'enhardissant un peu et en tirant Eossignolet par la basque de son habit; alors, citoyen soldat, tu as vu souvent le général Bonaparte?
— A peu près tous les jours depuis l'ouverture de la campagne, répondît le major; c'est-à-dire toutes les fois que nous n'étions pasà vingt lieues l'un de l'autre.
— Et tu lui as parlé? demanda Gervais.
— A preuve que c'est moi, Eossignolet qui vous parle, qui lui a conféré son grade de caporal!
— Caporal? répétèrent à la fois les deux bourgeois.
Gorain et Gervais crurent que Eossignolet se moquait d'eux.
— Oui, poursuivit le major, c'était après Mondovi, l'enfant y était !... Pauvre petit !... Oùsqu'il est à cette heure !... Enfin...
Un grand mouvement qui avait eu lieu dans l'enceinte attirait alors l'atention générale (et| interrompit la réflexion que Eossignolet se faisait à lui-même. Barras avait achevé son discours. Deux généraux s'avançaient accompagnés du ministre de la guerre: c'était l'illustre Jouber et le brave Andréossy.
Tous deux portaient un drapeau admirable : c'était celui que le Directoire venait de donner à la fin de la campagne d'Italie, c'était la nouvelle oriflamme de la république. Ce drapeau était chargé d'innombrables caractères d'or formant ces phrases éloquentes, disposées ainsi:
"L'armée d'Italie a fait 150,000 prisonniers, elle a pris 170 drapeaux, 550 pièces d'artillerie de siège, 660 pièces de campagne, 5 équipages
de pont, 9 vaisseaux, 2 fràgates, 12 corvettes, 18 galères.
•■Armistices avec les rois de Sardaigne, de Naples, le pape, les ducs de Parme et de Modène.
"Préléminaires de Léoben.
"Convention de Montebello avec la république de Gênes.
"Traités de paix de Tolentino, de Campo-Eormio.
"Doné la liberté aux peuples de Bologne, de Perrare, de Modènc, de Massa-Carrara, de }\ Eomagne, de la Lombardie, de Brescia, de Bergame, de Mantoue, de Crémone, d'une partie du Véronais, de Chiavenna, de Bormio et de la Valteline; au peuple de Gênes, aux fiefs impériaux, aux peuples des départements de Corcyrs de la mer Egée et d'Ithaque.
Envoyé à Paris les chefs-d'ee livre de Michel- Ange, du Gucrchin, du Titien, de Paul Véronèse, du Corrège, de l'Albane, des Carraches, de Eaphael, de Léonard de Vinci, etc.
"Triomphé en dix-huit batailles rangées :
Montenotte — Millesimo i — •Mondovij
Lodi — Bor ghetto — Lonato — Castiglione
Eoveredo — Basano — Saisnt- Georges '
Eontana-Xiva — Caldiero — Arcole
Eivoli — La Favorite — Le Tagliammto
Tarvis — Neumarck.
"Livré soixante-sept combats !"
Chacun lisait ce qu'il y avait d'écrit sur ce glorieux étendard, véritable, livre d'or de "l'armée d'Italie, et l'émotion et l'enthousiasme étaient à leur comble. Des cris de salut, des applaudissements frénétiques, retentissaient de> tous ôtés. C'était une ovation magnifique. . — Vive Bonaparte ! s'écria la foule entière.
Le jeune général était d'une pâleur extrême, niais on devinait que cette pâleur était le résulta non pas d'une souffrance physique, mais d'une de ces émotions de l'âme que la langue n'a pas de mots pour peindre. Autour de lui se pressaient ses compagnons d'armes, heureux de ce triomphe qui était aussi le kur„
— Ah ! c'est beau tout de même ! disait Gervais. Il y a des moments ou je voudrais être soldat pour être général.
— Oui. quand on ne se bat pas. c'est bien beau, murmura Gervais. Et comme il y en a qui sont bien mis, Dites-moi, citoyen major, vous qui de-
r/VMBOUR i»M LA 32« DŒJMI-BRIOADO
■ onnaH re tous cei messieurs, qui ce beau jeune homme 'pu eit là, pi Bonaparte, avec de beaux cheveu . '•! de grandes
mon tai lli
I riiili i.i, .lit 'i,v i l fori . i, ooAone]|
Maurice Bellegarde, nu brave dea bra
Ah ! dit Gorain, regardez donc ! \ oilà les
généraux qui vont aller recevoir i lade Era-
Lernelle des citoyens directeur I
blffectivement un nouveau tuouvemenl s'opérait. Les directeurs venaient «le .><• lever el le jeune vainqueur, Buivi de Bon petit corti valnçait vers les membres 'lu gouvernement. Barras, alors président du Directoire, précédaitses collègues. Bonaparte monta les degrés qui I" séparaient de L'estrade but laquelle l'attendaient les gouvernants. Barras, avec un geste pathétique, ouvrit ses' bras et tendit les mains an jeune buéris.
Bonaparte reçut l'accolade du président ; mais au même instant, les quatre autres directeurs, ci un nie mus par un entraînement involontaire, se jetèrent avec un même mouvement dans les bras du jeune général. Cette petite scène, qui évidemment n'avait pas été préparée, produisit un effet saisissant.
Aussitôt des salves d'artillerie éclatèrent dans les jardins. La foule des spectateurs était demeurée muette et émue : l'éclat du^ canon fut un signal. Des acclamations unanimes s'élevèrent dans les airs, acclamations qui, se répandant comme une traînée de poudre s'allume, coururent de rue en rue, tonnant avec un formidable roulement. C'était une ivresse indescriptible.
Peut-être dans sa carrière si étrangement splendide l'empereur Napoléon 1er eut-il des moments plus glorieux encore; mais certes, à l'apogée de ses tromphes, il dut conserver un souvenir pour cete heure émouvante où la France entière l'acclamait pour la première fois, où l'admiration générale allait semer amour et confiance dans tous les coeurs. Le général Bonaparte ! il n'y avait pas dans l'univers un seul nom sur lequel celui-là ne projetât son ombre. Ce n'étaient pas les cinq directeurs, c'était la France elle-même, toute entière, qui venait de se jeter dans les bras d'un génie extraordinaire, surgi tout à coup du sein sanglant de la révolution, pur de tous les crimes accomplis autour de lui, et brillant dans l'avenir comme l'étoile de l'espérance. Si la campagne d'Italie a été la première étape de Napoléon sur cette grande route de la gloire qu'il a si splendidement parcourue, la
jaurné du 10 déo i pre-
mière étape ;.' ipériale.
A cinq oeun | - termim
foule s'écoulait fn l'impres-
de l'émotion qu'elle
Se laii .mi entraîner par le flol qui descendait ine, Gorain <-i < I uivaient I
luchc de l'antique rue de la Harpe, encore tout ébâuhis du b] • voir,
liangeanl force réfies préoccupai! si forl toul Pi
< lonime liaient l'angle de la rue Saint-
Séverin, on homme, marchant très vite et débouchant par cette voie étroite, passa précipitamment deVant eux .
— Ali! lit Gorain avec un cri d'étonnement. Notre excellent ami Camp&rinjil décria] Gervai 'élançani pour saisir respectu
mciii le bras du personnage qui venait de passer.
Celui-ci s'était arrêté. Gervais ne s'était pas trompé, c'était Camparini; mais Camparijuji changé, amaigri, le visage livide, les traits fatigués et plus flétris encore. L/i reconnaissant les deux bourgeois, il demeura un moment immobile et comme hésitant.
— Ce cher ami ! dit Gorain avec toute l'expression d'une amitié sincère, que nous sommes donc heureux de vous rencontrer!
. — Il y a si longtemps que nous ne vous ayons vu, ajouta Gervais. Et les affaires marchent toujours ':
— Nous sommes enchantés de celles que vous nous avez procurées! Et ce bon M. Chivasso?
Camparini n'avait pas encore prononcé une parole. Laissant dire les deux bourgeois, il les considérait alternativement d'un oeil scrutateur^ comme s'il eût roulé quelque machination nouvelle dans son cerveau fertile.
D'un regard rapide, il explora la rue pleine de promeneurs, puis il se retourna vers les deux amis. L'expression de son visage était absolument changée. Lue animation subite avait remplacé la teinte sombre qui flétrissait ses traits,
— Ces chers amis ! dit-il d'une voix aimable. ;Moi aussi, je suis enchanté de les revoir!
—En vérité! dit Gervais évidemment flatté.
— Il y a bien longtemps que je suis privé de vos nouvelles, mais vous avez eu les preuves que je me suis toujours occupé de vous.
— Sans doute ! dit Gorain. Nous n'avons pas à nous plaindre comme munitionnaires en se-
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
cond; seulement c'est ce diable de secret qu'il faut garder....
— Ah ! il le faut ! dit Campariin.
— Alors, on le gardera.
^ — Et, reprit Gervais, il y a longtemps que vous êtes à Paris?
— Quelques jours seulement.
— C'est donc cela que nous nan savions rien.
— Et, reprit Camparini après un court silence, avez-vous toujours continué à voir Roger depuis son départ ?
— Roger ! répéta Gorain. Oh ! il y a longtemps que nous ne l'avons vu!
— Bah! depuis quand donc?
— Mais depuis plus d'une année...
— Vraiment ?
— Oui, n'est-ce pas, Gervais? nous- l'ayons vu- Tiens! c'était le jour de la fête de la Victoire, au champ de Mars, te rappelles-tu?
— Parfaitement, quand nous avons failli être rôtis vifs par le feu d'artifice.
— Et ce jour-là, reprie Camparini, vous avez causé longuement de toutes vos entreprises?
— Oh! non, dit Gorain. Il a bien essayé de nous faire parler, mais tu nous avais bien recommandé le secret; et bien qu'il en fût, nous n'avons rien dit!
— Vous en êtes sûrs?
— Très sûrs.
— Demande plutôt à cet excellent citoyen de Sommes, ajouta Gorain.
Camparini se redressa brusquement.
— C'est vrai, dit-il. J'oubliais que Jonas m'avait raconté ce qui vous était arrivé. Vous avez rencontré cette nuit -là le ci-devant comte.
— Oui, et nous avons même été bien conetnts de le revoir.
— Vous l'avez reconnu?
— Oh! tout de suite.
— Et il n'était pas changé?
— Nullement.
— De sorte que vous êtes bien certains que c'éatit lui?
— Oh ! dit Gorain, nous ne pouvons pas douter!
Camiparini respira bruyamment. Puis, après un court silence:
— Tenez-vous toujours à continuer vos fonctions de muuitionnaires secrets? dit-il.
— Si ifous y tenons ! s'écria (Gervfiis. Comme à la prunelle de nos yeux.
— Alors continuez à observer le plus profond
mystère. 'Demain, à cette même heure, trouvezsous sur le terre-plein du Pont-iSTenf.
— 11 y a une nouvelle affaire? demanda Gorain.
— Oui, dit Camparini. A demain, il faut que je vous quitte.
Et saluant lestement les deux bourgeois, le Roi du bagne remonta la rue, se perdant dans la foule Arrivé à la hauteur d'une maison avoisinant la rue des .Mat Imr in s- Saint. -Jacques, il s'enfonça dans une allée étroite et sombre. Un homme Fatendait au pied d'un escalier tortueux.
— Est-il venu? demanda Campariin.
— Pas encore, répondit l'homme
Camaprini gravit rapidement les marches de l'escalier: l'homme le suivit. Arrivé sur le palier du premier étage, le Roi du bagne s'arrêta et, se tournant brusquement vers son compagnono.
— Tu avais raison, Chivasso! dit-il. Bamboula n'es pas mort !
— Alors? reprit Chivasso.
— Alors, nous mettrons à exécution dès cette nuit le plan que tu m'as proposé hier soir.
— Tout est prêt !
— Maintenant, que l'autre vienne! J'ai hâte de terminer!
Et ouvrant brusquement une porte, il entra dans une chambre mal meublée. Lançant son chapeau sur un chaise, il frappa du pied avec colère.
— Allons ! dit-il. La royauté du bagne, elle aussi, aura eu son 10 août.
— Oui, dit Chivasso, mais il ne faut pas qu'elle ait son 10 août !
Lorsque Camparini se fut éloigné, Gorain et Gervais continuèrent leur route en se reprenant par le bras; mais ils n'avaient pas fait cinquante pas, qu'ils se trouvèrent face à face avec un individu venant en sens contraire et qui, leur barrant la route, arracha un nouveau cri de surprise joyeuse à Gorain.
— Monsieur Roger! dit-il.
— Eh ! fit une voix claire. Les citoyens Gorain et Gervais, mes vieilles connaissances ! D'où venez-vous ainsi ?
— De la fête du palais du Directoire.
— Et vous rentrez chez vous?
— Mon Dieu oui !
— EMi bien, chers concitoyens, attendez-moi tous les deux chez Gervais. Dans deux heures j'y serai.
Et saluant à son tour, M. Roger quitta les
LiEJ TAMiioui DU Uk M« i m-:mi i:i.;< ; \ i UO
'lru\ bourg» oi i ; ■ m i < » 1 1 1 : 1 1 1 ( lu rue de la Harpe, il arriva .1 La hauteur de la maison dans laquelle était oui i' I amparini. San hésiter, il pnét ra L'allée, monta L'escalier et s'arrôta un premier 1 1 iigc.
La porto . 'om m . Vf. 1; r ont ra. La poi :
ivfi'iiii.i i'| 1 amparini 11 < f < - \ ; 1 1 1 1 lo
leur. I 11 pille sourire éclaira lu physionomie du loi du bo
I lécidémcnt, dit-il, I u es brave, Jacquet !
- Est-ce que tu n'en savais rien encore? répondit froidement le nouveau venu.