UNE CONSTATATION
Le docteur quittait Joseph, et il allait s'engager dans le couloir, quand il parut frappé par une réflexion subite. 11 s'arrêta et, revenant sur ses pas. il conduisit le valet dans l'embrasure de la fenêtre donnant sur la cour.
— Tu vas descendre explorer le vestibule, examiner la porte d'entrée de la maison et celle donnant sur .le jardin, dit-il.
— Oui, citoyen! répondit Joseph.
— Examine avec attention, surtout, vois s'il n'y a aucune empreinte de pieds dans la terre du jardin, s'il y a une empreinte, respect e-là. Si tu trouvais des traces d'effraction aux portes du rezde chauzzée, tu le constaterais. S'il n'y a aucune trace de cette nature, regarde le sol du jardin devant la maison et assure-toi s'il a été foulé là. afin de savoir ei l'on est entré de ce côté ou par la cour.
— Oui, citoyen^
— Eh bien, docteur, que faites-vous donc? demanda madame Geoffrin en apparaissant.
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-lu en Bouriant Le méd<
El adr< anl au - ne
ae Geoffrin • il le à mai
Ferdinand était Là inquiet,
« le ii ■ ce qu'a Amélie, n'<
docteur? demanda vivemenl madame < I
Non, de« calmant - et du repos, répi
Quelques gouttes de iauner cerise sur un morceau de Bucre, et qu'elle dorme.
l'aiu re enfant ! I t un
rêve qui aurait pu . . .
— Moi? interrompit l«- docteur. Je crois à la réarté.
Madame Geoffrin tressaillit et pâlit.
— Comment ? dit-elle, ce que vous disiez tout à l'heure?. . .
— C'était pour tranquilliser Amélie.
— Vous croyez qu'elle n'a pat - qu'elle a
vue et entendu tout ce qu'elle nous a raconté? mais alors Les voleurs se seraient introduits dans cette maison, cette nuit !
— Demandez à Joseph qui ne peut ouvrir ni la porte de la salle ni celle du cabinet de toilette de votre fille, par la raison toute simple qu'on a tenté de les forcer cette nuit.
Madame Geoffrin fit un geste d'effroi.
— Mais cette scène de massacre à laquelle elle croit *a voir assisté.
— Elle y a assisté en effet ! Cette nuit, dans la maison dont le jardin est mitoyen avec le vôtre, on a, ainsi que je le disais à votre fils, assassiné deux ménages, les pères, les mères et deux enfants.
— Et qui a commis ces crimes?
— Et parbleu ! les chauffeurs, toujours les chauffeurs ! s'écria Corvisart avec colère. Ce qui m'exaspère contre ces brigands, c'est qu'ils ont un médecin dans leur bande!
—Comment ! dit madame Geoffrin avec stupeur, êtes-vous certain. . .
* — De ce que je vous dis? Que trop certain, chère dame. J'ai été réveillé ce matin par les rr^iH gistrats qui m'envoyaient quérir pour aller constater le crime: j'ai tout vu, j'ai inspecté tous les corps, ceux des femmes, ceux des hommes et ceux des deux petits enfants.
— Deux maris, deux femmes et deux enfants assassinés ! répéta madame Geoffrfîi en levant les bras au ciel !
Puis, changeant de ton brusquement et ramenée à d'autres pensées, par l'égoisme si naturel de sa tendresse maternelle :
— Mais si Amélie n'a pas rêvé, rerpit-elle, si elle a bien entendu ce qu'elle a crue entendre, c'étaient des assassins qui étaient dans cette maison ici ?
— Tout le fait supposer, répondit le docteur.
— Des assassins! Et ma pauvre fille aurait pu... Oh ! docteur, ne me donnez pas une telle pensée !
— Mais, dit Ferdinand en se rapprochant, si ce sont des bandits qu'Amélie a entendus cette nuit, commenl se fait-il qu'ils ont pu s'introduire dans La maison? chaque soir Jes portes sont soigneusement: fermées, et il n'y a en aucune tentative d'effraction.
— C'est ee que Joseph nous dira tout à l'Heure, car je l'ai envoyé explorer le rez-de-chaussée.
— C'est ee que je puis vous dire tout de suite, docteur, répondit Ferdinand; car je viens de descendre à l'instant pour examiner la porte donnant sur la cour et celle ouvrant sur le jardin.
— Eh bien?
— Elles ^ie portent pas la moindre trace de violence. . .
— Vous les avez examinées?
— Mi nutieusement.
— Et les fenêtres de la cuisine, celles du vestibule?
— Eien non plus; les contrevents sont solides, et ils n'ont point été touchés.
— On est entré cependant. *
— A l'aide de fausse clefs, alors.
— Ou d'intelligence dans la place, dit le docteur en baissant la voix.
Ferdinand fit un geste de dénégation.
— Oh ! dit madame Geoffrin, y pensez-vous, docteur? Mais ce serait accuser ceux qui nous entourent. Mariette et Joseph sont d'excellents serviteurs, Mariette est avec moi depuis quinze années; elle a élevé ma fille. Joseph est à notre service depuis douze ans; mon mari avait en lui une confiance absolue; ce sont des serviteurs fidèles; j'ai traversé avec eux les terribles années par lesquelles nous venons de passer, et ils nous ont donné les témoignages du plus sincère attache ment. Les laisser accuser serait de l'ingratitude. %
— Eh ! fit Corvisart avec impatience, je n'accuse ni Mariette ni Joseph; mais vous avez eu d'autres domestiques, entre autres le cocher que vous avez eliassé ces jours derniers.
— Jérôme ?
— Oui; pourquoi est -il sorti de chez vous? —C'est mon fils qui l'a renvoyé.
— Il soignait mal les chevaux, dit Ferdinand. Je lui en ai fait l'observation, et, comme ses ré-
ponses étaient inconvenantes, je lui ai donné surle-champ son compte.
Le docteur réfléchissait.
— Est-ce que vous accusez Jérôme? reprit madame Geoffrin.
— Je n'accuse personne directement, répondit Corvisart, je cherche. 1.1 est évident que l'on s'est ii it induit cette nuit chez vous, Amélie ne s'est point trompée; elle a parfaitement entendu. d'ailleurs, les deux serrures du premier étage, à demi forcées, sont des témoignages irrécusables; et cependant au rez-de-chaussé aucune trace d'effraction, paraît-il, ne décèle le passage des malfaiteurs; doue, pour s'introduire chez vous, ces malfaiteurs connaissaient les lieux et avaient pu se procurer di'^ moyens d'accès.
— Mais, dit Ferdinand, si ces hommes, qui ne peuvent être que des voleurs, se sont introduits ici cette nuit pour voler pourquoi n'ont-ils rien tenté ? Ils ignoraient que ma soeur fut aux écoutes. Ils se sont retirés sans accomplir le moindre méfait.
— Cela est vrai : il y a un point obscur qui m'intrigue vivement, et c'est ce point qu'il faudrait éclaircir.
■ — Comment? demanda madame Geoffrin.
Le docteur ne répondit pas.
— Croyez-vous donc, docteur, dit Ferdinand, que ceux qui se sont introduits ici fussent les mêmes que les assassins de cette famille dont vous parliez ?
— Je ne sais pas si ce sont les mêmes hommes, mais évidemment ceux d'ici et ceux de là-bas devaient faire partie de la même bande.
— Et quelle est donc cette famille que l'on a assassinée? demanda madame Geoffrin.
— On ne sait pas exactement encore, répondit le docteur. C'étaient des gens de province nouvellement arrivés à Paris: deux hommes, deux femmes jeunes encore et deux petits enfants.
— Quoi! s'écria Ferdinand, les malheureux ont péri sans pouvoir opposer aucune résistance, sans appeler au secours.
— Sans doute, ils ont été surpris dans leur sommeil. J'ai été appelé pour assister au procès-verbal que l'on dressait de ces meurtres; j'ai constaté la mort des malheureux.
— Toujours les chauffeurs! dit Ferdinand.
Madame Geoffrin joignit les mains 'avec une expression de douloureuse commisération.
— Sait-on au moins d'où venaient ces malheureux?
— Des fabricants de drap d'Elbeuf arrivés hier au soir seulement à Paris avec leurs marchandi-
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on a iniii déval une pièce do « 1 1.- * | >
rosti o, ol i ■■ qu'il | a de plu étonnant . qu'il a fallu absolument une énorme voiture pour emporter d'un seul coup cea marchandises ; et les voisina onl déclaré n'avoir rien entondu. I juste de <lm' que Les plus proches voisins sont enoore asse; éloignés de cette maison, omit que diable ! une voit ure fait du bruit en arrivant et en s'en allant.
Ki, dit madame < icoffrin, cette maison où h été accompli cet horrible forfait est celle située rue de la Vietoire, et « l« >i i i Les jardina sont mitoyens avec le uôt re?
Précisément : La maison appartenant au citoyen Richardin, celle qu'il Louait d'ordinaire à ces deux fameux capitaines corsaires, les cityoens Bonchemin et le Bienvenu.
Mais les <lcu\ marins étaient à Paris hier encore, avec leurs femmes et leurs enfants, dit Ferdinand.
— Oui et non; et voyez comme le hasard est quelquefois terrible: hier, à trois heures de l'après midi, les citoyens Bonchemin et le Bienvenu étaient effectivement encore à Paris, et rien n'annonçait leur départ. Lorsqu'à cinq heures du soir, par suite de nouvelles importantes arrivées brusquement, ils envoyèrent chercher «les chevaux de poste; à cinq heures et demie, ils remettaient les clefs au citoyen Kiclianlin, et tandis que tout le momie les croyaient encore à Paris, ils roulaient au galop sur la route du Havre, emmenant leurs femmes, enfants et domestiques. Au moment où le père Richardin apprenait ainsi le subit départ de ses locataires, il avait auprès de lui un de ses amis intimes:
— Allons! dit le propriétaire, demain il me faudra remettre l'écriteau.
— Inutile, répondit l'autre, tes locataires viennent de partir; eh bien, dans une demi-heure tu en auras d'autres.
— Comment ?
— Il vient d'arriver aujourd'hui même à Paris deux négociants d'Elbeuf que je connais fort bien. Ils sont avec leurs femmes et leurs enfants; ils voulaient trouver une maison meublée pour eux seuls, et en attendant ils sont descendus à l'hôtel. Je vais les prévenir, ils seront enchantés, et je les ramène avec moi.
Qui fut dit fut fait. Fne heure après les négociants d'EJbeuf étaient installés dans la maison rpie venaient de quitter les corsaires. Comme les citoyens Bonchemin et le Bienvenu, ils avaient avec eux leurs femmes et leurs enfants, ce qui fai-
Bait que l'installation convenait me
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malheureux qui, la m quelqui
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Oui. madame.
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• ette pposil ion est admi«jible, car le départ des premier- c| j'iHT!
dans un espace de h i qu'a
part le propriétaire- et l'obligeant ami, pen mivait de\ iner le changement survenu. pendant tout a été volé, pillé. . emporté,
ainsi que je voue l'ai dit , ce qui détruit I po it ion de haine et d< particul
— Est-on au moins sur la piste des coupa demanda Ferdinand.
— On a cru un instant être ,-ur la piste d'un
seul; tous les autres avaient disparu sans qu'on pût même apercevoir leur ombre.
— Et celui dont vous parlez?
— Oh! celui-là a échappé aussi mais il a été poursuivi au moins. Il paraît que. le crime accompli— c'est-à-dire voilà ce qu'on suppose — il paraîtrait, dis-je, que le crime accompli, les marchandises enlevées, Lee - disparu.-, un d'entre eux demeura dans la maison. Pourquoi taire? on l'ignore, tuais enfin, il est certain que celui-là sortit h' dernier et bien après lee autres. Au moment où il atteignait la rue en franchissant le mur, une ronde de soldats passait. En voyant un homme s'élancer la nuit du haut d'un mur. les soldats, bien qu'ignorant absolument encore le crime horrible qui venait d'être commis, les soldats le prirent naturellement pour un malfaiteur et ils voulurent l'arrêter. L'homme s'échappa; on le poursuivit, et on allait l'atteindre, lorsque tout à coup il disparut sous la porte d'une maison voisine. Les soldats pénétrèrent à leur tour dans la maison. Le fugitif, toujours poursuivi gagna les toits, sur lesquels il s'aventura. La chasse redoubla d'ardeur, en dépit des difficultés et des périls. Le poursuivi franchissait les passages difficiles avec une hardiesse, une agilité merveilleuses: il courait de maison en maison. Enfin, ar rivé sur le toit de l'hôtel voisin de celui du citoyen Chivry. le banquier, votre ami. il disparut brusquement.' Avait-il pénétré dans l'intérieur par le trou de quelque lucarne, était-il tond dans la rue. soit dans le jardin, voilà ce que tout d'abord il fut impossible d'établir. Toujours estil que l'on ne trouvait plus aucune trace du fugi-
tif. Les soldats laissèrent deux des leurs sur le toit; les autres descendirent; ils interrogèrent la rue; ils ne trouvèrent rien. Ils se firent ouvrir la porte de l'hôtel, même celle de celui du citoyen Chivry; ils fouillèrent les jardins, les maisons, des caves aux greniers, et pas le moindre fugitif. L'homme avait disparu.
—Et on ne l'a pas retrouvé depuis?
— Non.
— Voilà qui est extraordinaire !
— Et pas le moindre indice qui puisse mettre sur les traces de ces meurtres! s'écria Ferdinand.
— La police n'a effectivement rien trouvé! dit Corvisart, mais je crois cependant que j'ai été plus heureux qu'elle.
— Comment ! firent à la fois la mère et le fils en regardant le docteur.
— Ce matin, après avoir constaté l'état des cadavres, et que je dressais procès-verbal, j'étais assis, poiir écrire, dans un large fauteuil sur lequel avait dû bien certainement se prélasser ' quelques heures plus tôt l'un des assassins, car ce fauteuil portait encore les empreintes fraîches de doigts sanglants.
.Madame Geoffrin fit un geste d'horreur.
— J'avais fini d'écrire mon procès- verbal, reprit froidement Corvisart avec cette indifférence du médecin en matière d'événements dramatiques, qui n'esl celles pas de 'l'humanité, mais le résultat de l'habitude prise en présence des douleurs humaines, j'avais fini d'écrire, quand, par un faux mouvement, je répandis sur mes doigts une partie du contenu de l'encrier: je voulus prendre mon mouchoir pour m'essuyer, et je passai la main derrière moi pour atteindre la poche de mon habit, mais mes doigts s'égarèrent et entrèrent dans la doublure crevée du fauteuil. Je sentis un petit corps dur glisser sous mes doigts, je le saisis et le ramenai vivement à mes yeux. C'était un mignon portefeuille brodé. Ce portefeuille trouvé là pouvait devenir un indice précieux, et j'allais le remettre au magistrat qui présidait l'enquête, lorsque mes yeux en interrogeant toujours ce petit portefeuille, firent jaillir un souvenir de mon esprit. Par un geste plus rapide encore que celui à l'aide duquel j'avais pris ce portefeuille, je le fis disparaître dans ma poche, d'habit.
Madame Geoffrin et son fils se regardaient avec une expression de profond étonnement.
— Je ne vous comprends pas docteur, dit enfin la mère d'Amélie.
Corvisart rapprocha son siège de celui de sa cli-
ente, et lui prenant les mains avec un geste empreint d'une amitié sincère:
— Chère madame, reprit-il, avec toute autre que vous j'agirais moins brutalement que je vais le faire, mais je vous connais et vous me connaissez. Si je sais que vous êtes ce qu'on peut appeler une femme forte, comme dans l'Ecriture, vous savez «pie je suis sincèrement attaché à votre famille
— Docteur, vous m'effrayez! interompit madame (ieoffrin. Est-ce que l'état de ma fille
— X'a rien d'alarmant, je vous en don m parole d'honneur! dit Corvisart. Il s'agit d'Amélie, il est vrai, mais indirectement. Quant à sa santé, n'ayez aucune crainte.
— Mais que voulez-vous dire, docteur? demanda Ferdinand. Je suis comme ma mère, je ne vous comprends pas.
Corvisart réfléchit quelques instants comme un homme qui dresse un plan dans sa tête.
— Combien y a-t-il de temps que vous recevez M. de Charney? demanda-t-il brusquement.
— Charney? répéta madame Geoffrin.
— Annibal ? s'écria Ferdinand.
—Oui.
— Mais à quel propos, docteur, venir parler de M. de Charney.
— A propos de ce portefeuille.
Et le docteur tira de sa poché le petit meuble dont il avait parlé et qu'il présenta à madame Geoffrin; celle-ci le prit avec une expression d'étonnement indicible. C'était un charmant carnet fort mignon et qui portait en relief, à la main, un A et un C entrelacés.
— N'est-ce pas vous-même qui avez brodé ces chiffres, reprit le docteur, et ce portefeuille n'estil pas celui que vous avez offert à M. Annibal de Charney, il y a juste aujourd'hui quinze jours, pour l'anniversaire de sa rentrée en France?
— Ce portefeuille ! . . . répéta madame Geoffrin.
— C'est celui que j'ai trouvé dans la doublure du fauteuil en dressant mon procès-verbal.
— Eh bien, dit Ferdinand, qu'est-ce que vous couchiez là docteur? M. de Charney n'a-t-il pu «tre volé par ceux qui ont assassiné ensuite, on ne pouvait-il connaître les victimes, qui, par un hasard, quelconque, se seraient trouvées en possession de ce portefeuille.
— Votre soeur a failli avoir un épanchement au cerveau, dit vivement Corvisart, non pas par suite seulement de la terreur qu'elle a éprouvée en entendant les bandits, maig bien parce qu'elle
reconnu! dan Lie de M.
de ( 'lia rti<\ , parce que l'a aasin qui < I une
juiis iv femme elle a reconnu ed Lui !«• t ra
celui qu'elle m lail d'avance son épou . i om-
prenez vous?
I locteur ! B'é< ria Ferdinand en bondissant.
Madame Geoffrin voulut taire on mouvement, forces l'abandonnèrent, tant l'émotion qu'elle ressentail étail grande. Son visage étail devenu d'une pâleur de marbre; le docteur, qui avail gardé les mains de madame Qeoffrin dans tenues, les serra énergiquemenl et les secoua afin d'attirer le sang qui refluai! vers le cerveau et la poil rine.
Allons, de la force, dit-il; vous savez que je suis brutal, mais je suis pour les appréciations violentes. Après tout, Amélie ae sait rien puisqu'elle croil maintenanl avoir rêvé, et M. de Charney a'esl pas encore votre gendre.
- Docteur! B'écria Ferdinand, si ce que vous dites est \ rai, je I aérai ce! homme-là* !
— Basic! rit Corvisart, si ce que je dis est vrai, comme je le crois, le bourreau vous épargnera cette besogne.
— Ma pauvre curant ! B'écria madame Geoffrin en dominant sa faiblesse avec cette énergie si belle de la mère quand il s'agit de son enfant', ma j>au\ re enfant !. . . mais elle l'aime!. . .
TJXE REVELATION
Calmant du geste Ferdinand qui parcourait la pièce à pas précipités, le docteur revint vers madame Geofl/in.
- — Ai-je donc eu tort de tous parler ainsi que je l'ai fait? dit-il.
— Non, répondit madame Geoffrin; mais il faut m'expliquer votre pensée toute entière, docteur; il ne faut pas que vous me quittiez avant que nous ayons jeté un jour lumineux sur cette affaire à laquelle le bonheur de ma fille est attaché. Passons dans ma chambre, nous serons mieux qu'ici pour causer. Ferdinand, conduis le docteur. Je vais voir si Amélie repose, si elle a besoin de quelque chose et je reviens immédiatement.
Et madame Geoffrin, forte, énergique, redressant sa noble tête comme le soldat en face du péril, adressant un geste expressif au docteur et séloigna en marchant sur la pointe des pieds pour se diriger vers la chambre de sa fille.
— Docteur, dit Ferdinand en se rapprochant
du médecin, doni
qui' \«mi- m.- direz moi.
• donne ma parole d'hoo je la
dirai toute enj Seulement, quoi que j
ii mut devant re supposer qu'elle n'a point él
l.a eérité brutale pourrait la i lier, ell
Kl cet lioinn i
Je le crois ! répondit cette
I tine&omj indi-
gnation croissante, ce misérabli
notre maison, il aura capté la ma mère, il aura compromi de ma soeur, et:..
Kt il aura l'ait son métier de bandit, i. rompit le docteur.
— Mai- c'est impossible !
— C'est ma conviction profonde.
Les deux hommes ent raie] ire de
madame Geoffrin au moment o lie venait les rejoindre. i
— Elle dort, dit-elle au docteur; son est un peu agité, mais sa respiration est calme et re.
— Ce ne. sera rien ; dans quelques heures elle sera remise, répondit le médecin.
— Mettez-vous dans ce fauteuil et causons, mon ami. je vous écoute; et n'oubliez pas, mon bon docteur, que c'est à une mère, seule dépositaire maintenant du bonheur de ses enfants, que vous allez parler.
— Permettez-moi de vous répéter la question que je vous ai déjà faite, répondit le docteur. Combien y a-t-il de temps que vous recevez M. <}<:■ Charney?
— Près de quatre mois.
— Tous ne le connaissiez pas avant cette époque ?
— Je l'avais rencontré quelquefois chez deux ou trois de mes amies.
— Qui vous l'a présenté?
— A bien prendre . . . personne, répondit madame Geoffrin avec un peu d'embarras. Je l'avais vu à chaque bal de madame Tallien, il avait fait souvent danser ma fille; il était fort aimable avec moi, empressé même à me combler de politesses et d'attentions. Il connaissait presque tous les invités de madame Tallien, et tous le traitaient en familier de la maison. Le voyant danser si fréquemment avec Amélie, je demandai qui il était. On me dit qu'il se nommait de Charney, et
que c'était madame Tallien qui l'avait fait rayer de la liste d'émigration.
— Permettez-moi de vous dire, dRère madame, répondit le docteur, que cette excellente Notre- Dame de Thermidor a fait rayer tant de monde de la liste des émigrés que ce service rendu* ne peut compter pour une grande recommandation pour celui qui l'a reçu.
— Cela est vrai; aussi continuai- je mon enquête. J'appris alors que les Charney étaient une excellente famille de la Saintonge, jadis fort riche, ruinée par la révolution, comme tant d'autres, et dont M. Annibal de Charney était l'unique représentant.
— Les personnes qui vous donnaient ces renseignements avaient-elles connu jadis M. de Charney? l'avaient-elles vu en émigration?
— Non, je dois le dire; mais ce n'est pas étonnant, puisque lorsque la révolution avait éclaté le pure de M. de Charney n'était pas en France. Grand voyageur, il explorait alors les montagnes du Liban en compagnie de son fils, encore enfant. La révolution lesisurprit loin de leur patrie, dont elle leur fermait les portes. M. de Cherney, père mourut en terre sainte. Ce fut alors que son fils se décida à braver tous les dangers pour revoir cette France après laquelle tous ses voeux aspiraient. Vous comprenez dès lors que M. de Charney pouvait être personnellement inconnu de presque tout le monde. Il avait huit ans lorsque son père était parti avec lui, en 1778, et il est rentré en France à vingt huit ans. Il trouva en arrivant sa fortune détruite, ses biens confisqués. Heureusement son père avait emporté avec lui une somme de deux cent mille livres qu'il avait placée chez un banquier de Venise, de sorte que le fils put être à même de mener une existence convenable.
— C'est M. de Charney lui-même qui vous a raconté tout cela? dit le docteur avec un peu d'ironie.
— Oui; mais ces assertions m'ont été confirmées par plusieurs personnes dignes de foi. Beaucoup avaient connu jadis M. de Charney père tous savaient qu'il adorait les voyages et qu'il éfait effectivement parti, après la mort de sa femme,- av^c son fils pour la Syrie et la Turquie. Que M. de Charney soit mort là-bas, le doute n'est pas permis, car son fils, en déposant dernièrement chez maître Kaguideau, mon notaire, ses papiers de famille, il y a déposé également l'acte de décès dressé par les autorités européennes de Syrie. M. Annibal avait une quantité énorme de titres, de papiers, de contrats, or qui pourrait être en posses-
sion de tous ces titres, si ce n'est le véritable héritier de la famille?
— Mais quelqu'un qui les aurait volés!
— Oh ! docteur, vous supposez ....
— Chère madame, je suppose que l'homme dont je vous parle est l'un des assassins de la nuit dernière; je puis bien supposer dès lors qu'il a commis jadis d'autres crimes. Mais nous discuterons cela plus tard: veuillez continuer. M. Annibal de Charney était donc l'unique représentant d'une vieille famille de Saintonge, et il était riche de deux cent mille livres. Je reconnais que dans l'étrange état où se trouve notre société de 1799,, société dans laquelle se mêlent les éléments les plus bizarres et les plus opposés, il vous soit difficile, à vous comme à tout autre, de démêler la vérité de chaque individualité, de chaque condition sociale.
— Permettez, docteur, répondit madame Geoffrin, je n'ai pas tout à fait aussi légèrement que vous paraissez le supposer.
— Cependant vous avez reçu M. de Charney chez vous.
— C'est moi qui lui ai ouvert les portes de la maison de ma mère ! dit Ferdinand ; M. de Charney, je dois l'avouer, m'a rendu un véritable service d'ami.
— Je sais cela, dit le docteur; il vous a tiré d'embarras un jour à propos du payement d'une dette de jeu, une folie de jeune homme.
— Et la lendemain il me servait de témoin dans un duel, et pour unique récompense de ces deux actes de dévouement, il me demanda à être présenté à ma mère. Or, ma mère le connaissait pour l'avoir rencontré déjà chez madame Tallien.
— Je reconnais que tout cela a été mené fort adroitement; mais permettez-moi de vous le dire, Ferdinand, vous avez eu tort, grand tort de laisser courir dans les salons ces propos relatifs à un prochain mariage entre M. de Charney et votre soeur.
— Ces bruits, je ne les ai pas propagés ! dit Ferdinand en rougissant.
— Non, mais vous ne les avez pas démentis.
— Pouvais-je les démentir, alors que je voyais en Charney un parti avantageux pour ma soeur, alors que je devinais l'amour naissant d'Amélie pour lui.
— Mais, mon ami, dit madame Geoffrin, depuis que M. de Charney vient chez moi, vous l'y avez vu souvent, vous m'avez témoigné plusieurs fois, avec votre franchise ordinaire, que M. de Charney n'avait pas le don de vous plaire, mais jamais vos confidences n'ont été plus loin.
Elle ne le pouvaionl pas, puisque j'' n'i vais pas davantage : M. do < îharnc) me dépli plus que je n'aurais i u le dire. Pourquoi ?. .. je n'en ii une anl ipal hie nal urelle
don! j'ignorais la < au e ; eu une heure cette devail m'.i re révélée. i le mai in au momenl même où l'un m'envoyai! chercher pour me rendre sur Les lieux du crime de La nuit dernière, od me remit une letl re : cette loti re que voici, esl d'un de mes .unis, chirurgien de marine, doni Le navire vienj (!<• croiser sm- Les côtes de 8yrie. Je Lui avais écril à propos de M. de Charney, Le prianl de s'efforcer d'obtenir des renseignements sur I»père d'Annibal, ei de m'envoyer ces reu ments dans Le plus bref délai.
— Eh bien ? demanda .madame < leoffrïn.
Eh bien, ces renseignements Boni -impies, mais significatifs: ^\IM. de Charney père et fils onl péri sur mer, dans l'hiver de 179-1, devant Beyrouth.
. — Ont péri! B'écria madame Geoffrin.
— Ont péri avec Le navire qu'ils montaient et qui s'est perdu corps ei biens.
— C'est impossible! s'écria Ferdinand.
— Mon ami. reprit le docteur, qui pensait que j'attachais une grande importance à ces événements, a joint aux détails précis que me donne cette lettre les deux actes mortuaires de MM. Charney père et fils, actes drossés par les autorités du pays et visés par les consuls européens. Après la perte du navire, les cadavres ont été repêchés et mis sur la plage, et mon ami a visité luimême le tombeau contenant les restes mortels des deux derniers de Charney. Sont-çe là des documents authentiques et des preuves palpables?
Ferdinand et sa mère se regardaient sans mot dire.
— En prenant connaissance de cette lettre, continua le docteur, j'avais résolu, chère madame de me rendre chez vous ce matin même, dès que je ■serais libre. Comprenez- vous maintenant ce, qui a •dû se passer en moi lorsque, après avoir constaté un crime horrible, je trouvai fortuitement ce portefeuille qui pouvait mettre sur les traces de l'un des coupables? Comprenez-vous ce que je ressentis tout à l'heure, après avoir écouté le récit d'Amélie et tandis que vous passiez dans la salle avec Ferdinand, je fis avouer à votre fille que la cause de sa crise nerveuse avait été que, dans son prétendu rêve, elle avait cru reconnaître parmi les voix des bandits la voix de l'homme qu'elle aime?
Ferdinand se leva précipitamment et boutonna son habit avec un geste fébrile.
— Où vas-tu? lui demanda sa mère.
Chftz M. de ( born-
ai .
Ferdinan
H faut savoir la vérité de la I homme, >-\ je la saurai.
— ( ràsarl en nau — Mais. . .
La porte de La chambre q interrompit Ferdinand.
Madame, dit Mariette en avançant La Ma fille? dit madame Geoffrin eu.
pilant.
Non, madame; mademoiselle dort tonjon elle esi t ranquille.
— Qu'est-ce donc alo]
— C'esi madame et mademoiselle Chivry qui demandent si madame peut Les recevoir.
— En ce moment, impossible, Mariette. Priez ces dames de nl'excuser, mais les préo i >ns les plus graves... l'accident arrive à Amélie...
— Je n'accepte pas ces excuses, dit une voix fraîche et' timbrée. Je force votre porte, chère amie, et vous me remercierai de ma hardiesse, car je viens vous apporter une heureuse nouvelle.
Mariette s'était écartée et deux dames fort élégamment mises franchirent le seuil de la porte, le sourire sur les lèvres. Madame Geoffrin lança un regard rapide au docteur en lui désignant Feidinand, puis elle alla au-devant de ses visiteurs.
LE DESHOXXEUR
Les deux dames qui venaient d'entrer étaient, ainsi que l'avait annoncé Mariette, la mère et la fille. La mère pouvait avoir trente-huit ans, la fille seize ou dix-sept. Jolies toutes deux, une grande ressemblance existait entre elles, et cette ressemblance était encore augmentée par l'habitude qu'elles avaient prise d'avoir constamment des toilettes identiquement semblables.
— Pardonnez-nous, à Caroline et à moi, de forcer votre porte, chère amie, dit madame Chivry en s'avançant vers madame Geoffrin, qu'elle embrassa avec une effusion véritable, mais on serait coupable, envers des amies telles que vous, si l'on ne leur offrait pas la primeur des heureuses nouvelles. Mais avant tout, qu'a donc Amélie? Elle est souffrante, a dit Mariette à ma fille?
- — Oh ! ce n'est rien, répondit madame Geoffrin. Une mauvaise nuit. . .
— Cependant vous avez craint un accident sérieux, puisque voici le docteur.
— Je passais devant la maison, répondit Corvisart, c'est pourquoi je suis monté.
— Alors r4 Amélie n'est indisposée que légèrement, notre bonheur n'a pins de tache, nous pouvons nous y livrer sans crainte. Oh ! chère amie, comme la joie fait du bien au coeur !
— La joie, répéta madame Geoffrin.
— Eli oui! vous avez l'air toute affectée?
— C'est qu'au moment où vous arriviez, madame, dit Ferdinand, le docteur nous racontait l'horrible crime accompli dans notre rue même; et ma mère est encore sous l'impression. . . .
— Ne me parlez pas de cela! interrompit mada- Chivry. Cet événement est affreux. Ma fille et moi en eussions certes fait une maladie, sans un autre événement. . . .
— Mais quel autre événement? demanda madame Geoffrin.
— Je vais vous faire mes confidences.
— Je demande à ces dames la permission de les quitter, dit Corvisart en prenant son chepeau.
— Non ! non ! restez, docteur, dit madame Geoffrin.
, — Oh ! je puis parler devant vous ! ajouta madame Chivry.
Et après avoir pris le siège que lui présentait Ferdinand :
— Hier, reprit madame Chivry, alors que nous sommes venues vous voir, u'avezrvous pas remarqué l'expression douloureuse qui était peinte sur le visage de ma fille?
— Oui, dit madame Geoffrin, je me rappelle. Amélie elle-même avait remarqué l'air de souffrance de Caroline: elle l'avait pressée d'interrogations, mais Caroline a refusé de parler, déclarant qu'elle n'avait rien à dire.
— Hélas ! la chère enfant ne voulait rien me confier à moi sa mère ! Depuis le matin, je la voyais triste rêveuse; ses yeux étaient rougis, des soupirs douloureux s'échappaient de sa poitrine; je la pressai de questions, mais en vain. . .
— Je ne pouvais parler, dit Caroline qui regardait sa mère; j'avais peur de faire passer dans ton coeur la douleur qui torturait le mien!
— Mais qu'y avait-il? demanda madame Geoffrin.
— Il y avait, ma pauvre amie, que tandis que je vivais heureuse et confiante dans l'avenir, tandis que, croyant notre fortune assurée, je prodiguais
peut-être un peu follement l'argent, la ruine était sur notre tête.
— Ruiné ! . . . M. de Chivry ruiné ! . . . s'écria Ferdinand en s'avançant vivement et en couvrant du regard la jeune fille, dont le visage devint rouge comme une cerise en juin.
— Oui, reprit madame Chivry, nous étions menacés'de rouler dans un abîme. Mon mari, pour ne pas m'effrayer, ne m'avait rien dit, mais des pertes énormes éprouvées coup sur coup ces jours derniers allaient engloutir avec elles notre maison de banque. J'étais dans l'ignorance la plus absolue, ne soupçonnant pas même l'ombre d'un danger dans l'avneir. Caroline était comme moi, lorsque, hier matin, elle surprit une conversation entre son père et le caissier, conversation qui l'éclaira'tout à coup.
— Oh ! dit la jeune fille avec émotion, je vivrais cent ans qu'il me semblerait toujours entendre la voix de mon père alors qu'elle prononça ces mots terribles : "Ainsi nous ne pourrons payer demain, il faudra déclarer ma maison en faillite ! — Je ne sais ce que répondit le caissier, poursuivit la jeune fille, je n'entendis point; mes oreilles bourdonnaient et un flot de sang venait de me passer sur les yeux en écoutant cette terrible nouvelle; je crus que j'allais tomber, et ce ne fut qu'à l'aide d'un miracle d'énergie que je pus me contenir.
"Mon père était alors dans le cabinet; il ignorait que je fusse aux écoutes; un hasard m'y avait conduite. Derrière le cabinet de mon père, il y avait une petite pièce noire servant de chambre de débarras dans laquelle ma mère et moi mettions de côté les toilettes défraîchies. D'ordinaire, pour entrer dans cette pièce, nous passions par le cabinet de mon père afin d'avoir du jour, car de l'outre côté elle n'ouvre que sur un couloir obscur. Ce matin, ma mère me demandait un ruban que je ne pouvais retrouver. Convaincue que la femme de chambre l'avait mis par mégarde dans la chambre noire, je voulus y aller.
" — Ton père travaille à cette heure, tu vas le déranger," me dit ma mère.
"Je répondis que%je passerais par le couloir, et, dans la crainte de troubler mon père, je marchai doucement avec des précautions infinies ... Ce fut alors que le ciel me permit d'entendre l'horrible vérité.
"Immobile, clouée sur place, je compris tout aux explications que mon père et son caissier eurent alors ensemble. J'étais revenue de ma première surprise si douloureuse et je ne perdais pas un mot.
"h. éprouvées ruinaienl rabi-
temenl i 1 père au rhomenl môme ou notre maison semblait Le plus prospère. Dana son malheur œpendanl il ne pensai! qu'à nous. Le nom de ma mère, le mien revenaient
Qu'elles ignorent absolument dit-il à son cai jier, je Le yeux. Il faut Leur éviter oe chagrin aussi Longtemps que Je pourrai i a cher La sil ual ion.
"Ensuite mon père donna â on commis plusieurs ordres donl je oe compris paa parfaitement La portée; enfin il Lui ordonna de passer la journée à dresser un étal exact de La situation.
" — 11 faut que cet étal Boit fait aujourd'hui, dit mon père d'une voix impérative; travaillez jusqu'à tnimiii s'il Le fautj je tous attendrai ici toute La nuit, apportez-le-moi des qu'il sera terminé.
" — Demain il sera temps, balbutia le caissier, qui paraissait très ému.
" — Non, non, pas demain! répondit vivement mon père, cette nuit; allez, je compte sur vons."
"Le caissier sortit.
" — Demain, répéta mon père quand il fut seul, il ne serait plus temps."
"Puis je l'entendis marcher, s'arrêter et décrocher, quelque chose de la muraille. Un frisson me parcourut des pieds à la tête, une sueur froide innonda mes tempes; je me rappelai qu'il y avait une trophée d'armes dans le cabinet de mon père et entre autres des pistolets que ma mère et moi lui avions donnés.
— Oh ! pauvre enfant, que tu as dû souffrir ! dit madame Geoffrin, qui, entraînée peu à peu par l'émouvant récit de la jeune fille, commençait à oublier ses propres douleurs pour ressentir celles des autres.
• — J'eus la force de revenir auprès de ma mère sans rien laisser deviner, reprit Caroline. Je ne voulais rien dire, je savais combien ma mère aimait mon père, et je craiganis de lui porter un coup trop douloureux. Puis mon père avait formulé la défense absolue de nous instruire ; je croyais qu'en prévenant ma mère je désobéirais à mon père. Au reste, mille pensées contraires surgissaient à chaque instants dans mon cerveau. . . . Ma mère me crut malade, elle m'interrogea, je ne répondis rien, elle voulut me distraire, elle m'amena auprès1 d'Amélie, ma meilleure amie ... A elle non plus je ne voulais rien dire . . Oh ! je souffrais cruellement, je vous le jure !
— Pauvre chère petite ! dit madame Geoffrin.
— Mais à moi, s'écria Ferdinand, ne pouviezvous pas tout m'apprendre ! . . . Ah ! c'est mal, Ca-'
roli
■ 1 1 1 de ma Mon i i >ndit
Et vous doutiez di rompit 1
nand ; m re pire, cela '. . . .
— Mon ! non !.. . , lier,
Ferdinand, je ne Le pouvais pas!
Caroline à du
jeune homme ; ;n;t<l;i ; ;in et D3 'ii-
<le L'ani cernent La main en regardant Leurs enfant -. I>: d< qui voyait tout et comprenait tout, laissa glisur <■- Lèvres on ipprobateur.
—Mai- enfin, qu'est-il arrivé? reprit madame Geoffrin.
— Le soir venu, dit madame Ohivry, je pressai Caroline de questions, car je ne pouvais deviner ce qu'elle éprouvait, et je la voyais souffrir en dépit de ses effoorts pour me cacher sa souffrance. Elle ne voulait pas parler . . . Mon mari vint auprès de nous; Caroline se maintint; il paraissait préoccupé, mais je l'avais vu si fréquemment tourmenté par les affaires que je ne l'interrogeai même pas sur ce qu'il pouvait avoir, tant l'état de ma fille m'alarmait.
" — Ne dis rien à mon père?" me dit vivement Caroline en me pressant les mains.
"Mon mari nous annonça qu'il allait sortir, et comme Caroline lui demandait de rester avec une insistance que je ne comprenais pas, il lui donna sa parole d'honneur d'être rentré avant dix heures du soir. Caroline alors parut lui octroyer la permission . de s'absenter.
"A peine mon mari fut-il parti que je voulus interroger ma fille, mais elle me prit les mains et m'entraîna dans le cabinet de son père. Courant au trophée d'armes, elle prit les pistolets que nous avions donné à M. de Chivry pour l'anniversaire de notre mariage, et après les avoir examinés:
" — Ah! s'écria-t-elle, ils sont chargés!"
"Je crus ma fille folle; je demeurai stupéfaite, effrayée ... La pauvre enfant comprit le mal qu'elle me faisait, et, s'élançant à mon cou, elle m'embrassa en sanglotant. Alors eut lieu une scène que je n'essayerai pas de vous décrire: Caroline m'avoua tout ! . . .
— Eh bien., ma chère amie, continua madame Chivry en prenant les mains de madame Geoffrin, vous allez le comprendre : l'état dans lequel j'avais vu mon enfant m'avait tellement effrayée qu'en apprenant qu'il s'agissait de notre ruine, je poussai un soupir de soulagement. La voix de Caroline me rappela à la situation.
" — Mon père ! . . . il veut se tuer !" dit-elle.
"Alors je compris toute l'horreur de l'événement qui nous menaçait. Caroline et moi résolûmes de tout faire pour conserver celui que nous aimions de toutes les forces de notre coeur. Milles pensées différentes nous passaient par la tête, et nous ne trouvions rien.
"Il faut veiller, il ne faut pas le perdre de vue une seule minute, dès qu'il sera rentré, dîmesnous erifin.
"La chambre noire dont vous parlait Caroline était une excellente cachette. Lorsque mon mari revint, il passa quelques heures auprès de nous ; vingt fois nous filmes sur le point de laisser éclater l'horrible secret que nous avions surpris, mais chaque fois la crainte de rapprocher l'instant fatal dont nous redoutions si anxieusement les suites, retint la parole sur nos lèvres. Enfin mon mari nous embrassa, nous souhaita le bonsoir et passa dans son cabinet . . . Caroline et moi courûmes nous blottir dans la chambre noire; nous avions eu le soin, avant de quitter le cabinet de M. Chivry, de laisser entr'ouverte la porte donnant dans cette chambre, de sorte qu'en entrant par l'autre côté nous pûmes voir sans être entendues, par l'entre-bâillement ce qui se passait dans le cabinet.
"Mon mari se promenait à grands pas, paraissant plongé dans les réflexions les plus tristes; il s'arêta devant son bureau, il feuilleta quelques papiers, et il recommença sa promenade en poussant de profonds soupirs dont les échos nous déchiraient le coeur. Caroline et moi demeurions immobiles, haletantes, souffrant toute les tortures les plus cruelles.
"Une heure s'écoula; il était plus de minuit. On frappa à la porte du cabinet: mon mari alla ouvrir, et son caissier entra; il remit à M. Chivry un volumineux dossier.
"Merci, mon brave Louis, dit mon mari en prenant les papiers. Vous avez dépouillé tous les livres ? . . .
" — Tous, répondit le caissier.
" — Le bilan est exact ? . . .
" — J'en réponds.
" — Et il se balance par un passif de ?.. .
"Louis ne répondit pas.
" — Dites-moi la vérité! reprit mon mari. ^
" — La situation n'est pas mauvaise, reprit enfin le caissier; l'actif dépasse le passif de deux cent quatre-vingt mille livres.
" — Oui, répondit mon mari avec un sourire amer, mais vous portez dans cet actif trois cent cinquante mille francs de traites qui reviendront
demain impayées, et qu'il faudra rembourser. Or toutes mes ressources réunies me donnent deux cen|fc quatre-vingt-cinq mille livres: différence,, soixante-dix mille francs. Donc ... la faillite ! . .
" — Monsieur ! s'écria Louis, effrayé de l'accent avec lequel mon mari avait prononcé ce dernier mot.
" — Connaissez-vous un moyen d'éviter le désastre ?
" — On pourrait réunir les créanciers, obtenir. .
" — Un arrangement ! interrompit mon mari. Jamais !
" — Cependant. . .
" — J'ai autour de moi trop d'ennemis intéressés à ma ruine, vous le savez, pour espérer obtenir un peu d'indulgence. Je m'humilierais sans résultats, Louis!
"Le caissier baissa la tête.
" — Allez, mon ami, reprit M. Chivry en le conduisant jusqu'à la porte de son cabinet, j'ai besoin d'être seul pour travailler.
"Louis sortit comme un homme qui n'a plus conscience de lui-même. Mon mari revint vers son bureau ; il examina minutieusement et Ion- ' guement le dossier que lui avait apporté le caissier, puis reprenant sa marche saccadée par la chambre :
" — Il n'existe aucun moyen de conjurer le désastre ! . . . dit-il en levant les bras au ciel. Tout est perdu !"
"Vous dire ce que nous pûmes souffrir alors, continua madame Chivry en interrompant son récit, serait vouloir entreprendre de vous exposer toutes les tortures que le coeur peut supporter. J'aime mon mari, Caroline adore son père. . . et ce père, ce mari, nous le voyions, là devant nous, roulant dans son esprit les pensées les plus sinistres, et nous suivions en frémissant son regard qui allait se briser sur les canons brillants des pistolets accrochés à la muraille, ces pistolets que nous savions avoir été chargés !
— Oh ! dit madame Geoffrin avec une émotion que partageaient le docteur et Ferdinand, je vous comprends, chère et pauvre amie !
— Ensuite? ensuite? demanda Ferdinand; comment s'est terminée cette scène?
— Xous demeurions là dans une angoisse inexprimable, reprit Caroline en voyant sa mère trop émue pour continuer. Mon père avait repris ses livres, qu'il feuilletait ; il était tard, bien tard, la nuit s'avançait, quand tout à coup des cris retentirent dans la rue. Mon père ne parut pas entendre. Les cris allèrent ' en augmentant. Ma mère et moi étions sous le coup d'une trop ef-
frayante cata trophe pour que notre attention fût éveillée, lorsque la porte «lu cabinet de mon père i ii doucement et le concierge de L'hôtel paru! . m- le seuiL
- m..,, rieur!" dit-i]
"l l était i rè pâle, i rèi ému, et il pouvait à peine parler.
u — Qu'est-ce? demanda mon père en tn
Lui.
"Et, reconnaissant Antoine:
" Que voulez-vous, reprit-il, pourquoi m< ranger à cette heure?
Monsieur m'excusfra, 'lit Antoine, mais la police qui . . .
" — La police ? B'écria mon père.
w — Oui, monsieur; il y a des agent! qui demandent à cul ivr dans l'hôtel.
" — Et pourquoi?
"Us poursuivent on malfaiteur, un homme qu'ils ont vu sauter du haut d'un mur; il s'est sauvé dans la maison voisine; il a couru sur les toits les agents ont perdu sa trace et ils demandent à visiter le jardin et la maison.
" — Toute la maison excepté la chambre de ma femme et de ma fille et cette pièce; j'ai veillé toute la nuit; vous leur direz que je réponds qu'aucun malfaiteur ne s'est introduit dans cette partie de l'hôtel. Allez, Antoine, et que sous aucun prétexte, vous m'entendez, personne ne vienne me troubler."
"Antoine sortit, et nous pûmes entendre le bruit de la visite domiciliaire qui commençait. » — Ah ! ah ! fit le docteur en lançant un expressif coup d'oeil à madame Geoffrin.
Celle-ci était devenue pâle et elle redoublait d'attention.
— Mon père avait Recommencé sa promenade, reprit Caroline, il parcourait de nouveau la pièce.
"Les instants s'écoulaient, et bientôt la visite domiciliaire opérée chez nous fut terminée, car nous n'entendions plus aucun bruit.
" — On n'avait trouvé aucune trace du malfaiteur? demanda Corvisart.
— Nous ne saurions le dire, répondit madame Chivry; à peine avions-nous compris les paroles d'Antoine; ce n'est que plus tard qu'elles nous sont revenues à la mémoire, mais alors nous ignorions même si la visite des agents avait eu lieu. Cinq heures du matin venaient de sonner; la situation, en se prolongeant, atteignait son apogée d'horreur ; le timbre de la pendule en retentissant parut réveiller mon mari du douloureux sommeil dans lequel il était plongé : il fit un pas en avant
quelle était a
roline et moi i a
ne battait plus... Al. t bivry n oait de décro un pi, tolel !...."