‹ Le roi du bagneChapitre 132 sur 243 · LE BON ANGE · texte numérisé non relu

LE BON ANGE

— J'allais m'élancer, continua madame <'hivry au milieu de l'attention 'les auditeurs, quand les de Caroline me clouèrent su place. .Mon mari venait <!i »ir de nouveau di

bureau, et il avait posé le pistolet tout armé devant lui.

"Il prit un papier qu'il relisait a mi-.

"- mon testament! commença-t-il.

"Puis après avoir achevé cette Lecture qui nous glaçait d'épouvante, il reprît le dossier que lui avait apporté son caissier..

"Les diamants de ma femme ne figurent pas à l'actif, dit-il à mi-voix. Louis a eu raison: ces diamants viennent de sa mère, ils sont à elle, et mes créanciers n'ont aucun droit sur ces bijoux, non plus que sur une somme de vingt -trois mille francs léguée par sa marraine à ma fille et dont je ne suis que le dépositaire. J'avais dit à Louis de mettre cette somme en or à part, l'a-t-il fait?

""Mon mari prit ses effets et se dirigea vers sa caisse ; cette caisse ; vous le savez, est située à gauche dans le cabinet de M. Chivry : c'est une petite pièce éclairée par un châssis vitré pratiqué dans la toiture et que défendait un fort grillage placé extérieurement; cette pièce n'a pas d'autre ouverture que ce châssis et la porte donnant dans le cabinet de mon mari. Là se trouve scellée à la muraille une caisse de fer, dont M. Chivry s'est amusé une fois à montrer les habiles combinaisons à votre fille.

'''Mon mari avait tellement l'habitude d'ouvrir cette caisse, que bien qu'il fit nuit, il passa dans la j)etite pièce sans lumière. Xous l'entendîmes introduire la clef dans la serrure et une^ exclamation s'échappa de ses lèvres.

" — Louis a oublié de refermer la caisse, dit-il le pauvre homme est comme moi, en présence du désastre il a perdu la tête !

"M. Chivry revint avec une grand portefeuille de cuir noir et une lourde sacache qu'il traînait sur le tapis. Il ouvrit le portefeuille et compta les valeurs en billets de banque d'Angleterre qu'il

contenait. Après les avoir examinées il s'arrêta comme frappé de surprise..

" — Impossible ! murmura-t-il.

"Et il se remit à compter.

" — Mais il n'y avait que huit mille livres sterling! s'écria-t-il ; deux cent mille francs argent» de France ! . . . C'est impossible ! impossible ! . . . .

"Et fi se remit encore à compter en froissant les papiers d'une main convulsive:

" — Il y en a bien dix mille! s'écria-t-il. Deux cent cinquante mille francs ! . . . Cinquante mille francs de plus que ...

"Il s'interrompit pour se lever et courir à un énorme registre placé sur un bureau spécial..

" — Voilà le compte de caisse à jour! reprit-il. Il y a bien porté seulement à mon actif deux cent mille francs en banknotes! Que signifie cette erreur? A-t-elle été commise sur le compte du numéraire ?

"Il revint vers sa sacoche, l'ouvrit précspitamment et en tira des rouleaux d'or.

"Cinquante mille francs, dit-il en comptant.

Cinquante-cinq . . . soixante . . . soixante-dix

quatre-vingts . . . quatre-vingt-dix .... cent

cent cinq mais je suis fou ! Il n'y avait que

quatre-vingt cinq mille francs en or: je les ai comptés hier soir!

"Et M. Chivry, les cheveux hérissés, les yeux hagards, se dressa avec un geste qui nous frappa d'épouvante.

" — Ce compte de caisse ! reprit-il encore en revenant au registre, il est précis! il est juste! J'avais en caisse seulement deux cent quatre-vingtcinq mille francs pour faire face à une échéance de trois cent cinquante mille francs ! . . . Oui ! deux cent quatre-vingt cinq mille ! j'en suis certain je ne puis douter, et cependant là. . . il y a. . . . trois cent cinquante mille francs ? . . . C'est impossible! je suis fou. . . je suis. . .

"Mon mari s'arrêta. Caroline et moi nous étions à bout de forces poursuivit madame Chivry. D'un même élan nous bondîmes dans la chambre :

" — Tu es sauvé, m'écriai-je.

" — Dieu a permis un miracle ! dit Caroline en tombant à genoux devant son père.

"Mon mari nous regardait avec une stupéfaction profonde. Sans nous demander compte de notre présence; tout entier à l'impression qu'il ressentait, il nous saisit les mains:

" — Comptez ! comptez ! nous dit-il en désignant du geste les billets de banque et les rouleaux d'or.

"Caroline et moi nous nous mîmes à l'oeuvre.

" — Dix mille livres sterling! dit Caroline avec un accent de triomphe.

" — Deux cent cinquante mille francs ! m'écriaije à mon tour. Mon ami, tu as été victime d'une illusion terrible ... tu est plus riche que tu ne le croyais.

" — Non! non! dit M. Chivry ne pouvant en croire ses yeux, vous me trompez !

"Et il recompta lui-même.

" — Que signifie cela! dit-il en constatant que jusqu'alors il avait compté juste.

"En ce moment, un léger bruit retentit dans la caisse. Mon mari saisit un flambeau et s'élança comme un trait. Nous le suivîmes ; mais nous n'avions pas fait trois pas en avant, qu'un cri retentissant nous retenait.

"M. Chivry ressortait • de la caisse en traînant après lui un homme qu'il tenait par la main. La lumière éclairait en plein le visage de cet homme : Caroline et moi poussâmes un même cri.

" — Monsieur ! monsieur ! qu'êtes-vous venu faire ici ? demanda mon mari d'une voix frémissante.

" — Un acte de justice, monsieur, répondit le personnage. Ne me remerciez pas! les honnêtes gens se doivent entre eux aide et secours, et en se prêtant ce secours et cet aide, ils ne font qu'ac-* complir strictement un devoir.

" — Quoi ! s'écria M. Chivry, c'est vous que avez placé dans ma caisse . . .

" — Le complément de la somme nécessaire à votre échéance de ce matin? Oui, monsieur, je l'avoue.

" — Mais monsieur je ne vous ai rien demandé,

" — Je le sais. Je sais aussi que vous n'eussiez jamais demandé rien à personne. D'ailleurs où serait le mérite de vous rendre un service si vous l'eussiez demandé?

"Mon mari était stupéfait; ma fille et moi ne pouvions trouver une parole.

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