LE MAITRE D'AU ME S
En sortant du café, M. Thomas tourna à droite, et s'éloignant rapidement du pavillon de Hanovre, il gagna la rue Richelieu ou, pour parler le langage du temps, la rue de la Loi. qu'il descendit d'un pas assuré; puis, continuant sa route après avoir traversé la rue Saint-Honoré, il atteignit ce dédale de voies obscures, petites, étroites, sinueu- - is, aujourd'hui disparues, et qui serpentaient comme des sentiers, dans cet amas de constructions élevées entre la place du Carrousel et le Palais-Royal, voies dont l'une devait plus tard devenir trop fameuse par l'horrible attentat qui y était commis.
Ce fut précisément dans cette rue Saint-Xicaise que M. Thomas s'engagea. Il s'arrêta devant la porte basse d'une haute et noire maison; cette porte n'était que poussée sans être fermée. M. Thomas entra dans une allée obscure, et prenant un rat de cave dans sa poche et un briquet, il fit feu et lumière.
Un escalier se présentait devant lui. M. Thomas en gravit rapidement les marches humides et boueuses, et sans s'arrêter, avec une vigueur de jarrets remarquable pour un homme d'une obésité
aussi prononcée, il atteignit le cinquième étage de la maison que traversait dans sa longueur un grand corridor percé d'innombrables petites por- ; 3; surmontées chacune d'un numéro d'ordre
peint en noir sur le plafond jaune du bois.
A mesure que M. Thomas s'enfonçait dans ce corridor, un bruit sourd et régulier parvenait de plus en plus distinctement à son oreille. On entendait une voix qui, sur un même ton monotone, paraissait psalmodier des paroles bizarres comme un écolier répétant une leçon. Puis c'étaient des soupirs énormes, des hum! sonores, des ouf! attestant une grande fatigue due à un exercice des plus violents, des claquements secs comme si quelque objet à surface plate fût tombé brusquement sur le carreau, et enfin des secousses imprimées à tout le plancher qui frémissait.
Thomas était alors devant la porte dont la clef se trouvait sur la serrure. Le bruit de plus en plus violent qui retentissait partait évidemment de l'autre côté de cette porte. Sans frapper et avec l'aisance d'un homme qui est certain d'être bien accueilli, il fit jouer la clef dans la serrure et, poussant la porte, il s'arrêta yur le seuil d'une pièce assez vaste.
Cette pièce présentait la forme exacte d'un triangle rectangle dont le plafond eût été l'hypoténuse, c'est-à-dire qu'à son entrée elle était assez élevée, mais le plafond s'en allait en fuyant avecune déclivité telle qu'il arrivait à former à l'extrémité un angle aigu avec le plancher. L'ameublement était" d'une simplicité d'anachorète : une grande planche, placée sur deux tréteaux et surmontée d'une paillasse éventrée, à la toile multicolore, formait à la fois lit, canapé, sofa, et armoire, selon le goût des appréciateurs, car le dessous vide contenait quelques hardes, des chaussures jetées là avec un abandon et un sans-gêne plus qu'artistique.
Une table en bois blanc à quatre pieds, dont un cassé, une chaise dépaillée complétaient le mobilier. Trois des côtés des murailles étaient ornés d'arabesques de fantaisie, de paysages, de batailles tracées au charbon avec une verve qui pouvait à la grande rigueur faire oublier le trait. Le quatrième côté voyait s'étaler une demi-douzaine de pipes dont les tons marrons et noirs décelaient le fréquent usage. Après les pipes était une sorte de trophée composé de fleurets attachés en croix, de deux épées fines et aiguës, de masques et de gants d'armes. Une chandelle coupée en deux et collée sur cette muraille éclairait la pièce en lançant dans l'espace sa spirale de fumée nauséabonde qui léchait le mur et y imprimait son passage.
Le plafond était percé d'une grande fenêtre à tabatière dont la branche de fer, alors que cette fenêtre était fermée, s'avançait menaçante et perpendiculaire.
Un homme était debout dans l'endroit de la pièce le plus élevé, il se tenait le dos tourné à la porte et dans la position d'un homme qui fait des armes. Son vêtement était des plus simples et des moins élégants. Ud pantalon de cotonnade grossière rayée rouge et blanc, et tel qu'en portaient les soldats déguenillés de l'armée d'Italie avant ses brillants succès, recouvrait ses jambes et était serré à la taille par un mauvais mouchoir à carreaux. Les pieds nus disparaissaient enfouis dans de gros chaussons de lisière. Une chemise de toile épaisse, au col renversé, recouvrait le torse, boursolflant autour des hanches.
Au moment où le citoyen Thomas ouvrit la porte de la chambre, l'homme était, suivant l'expression technique, le corps bien assis sur les hanches; il avait la jambe gauche repliée sur ellemême, soutenant tout le poids du torse la droite demi étendue, le bras gauche arrondi, la main retombant à la hauteur de l'œil; le droit, le coude au corps, la main armée d'un gros gant rembourré et tenant un léger fleuret à la pointe garnie de son bouton. La tête renversée en arrière, le torse bien effacé, l'homme était là, paraissant absorbé dans la contemplation de la muraille qu'ilavait devant lui et sur laquelle se voyaient trois petits ronds noirs.
Comme Thomas entrait, il exécutait deux appels du pied c'est-à-dire qu'il ébranlait le plancher avec deux vigoureux coups de talon.
— Une ! . . . deux ! fit-il d'une voix vibrante. Bien menacer . . . Une ! . . . Glisser rapidement la pointe en étendant le bras . . . Deux ! . . . Un petit battement et tirez droit.
Et. se fendant à fond avec un choc du pied sur le carreau qui souleva un nuage de poussière, l'homme frappa à la muraille avec la pointe de son fleuret, précisément sur l'un des trois ronds noirs; il demeura immobile.
— Bravo ! dit Thomas en frappant ses mains l'une dans l'autre.
L'homme se retourna.
— Tiens ! papa Thomas, dit-il en saluant avec la pointe de son arme.
— Bonsoir, Alcibiade, répondit Thomas en fermant la porte; tu étudies quelques nouveaux coups ?
— Et de soignés encore.
— Est-ce que tu as une nouvelle affaire ?
I >;i 1 1 ii ■. on ne peut jamais savoir, faut toujours s'entretenir la main.
— El I ii as t rouvé un coup F
— (t)m touche toujoun .
Thomas i ouril dédaigneusement .
II n'\ m pas de coup qui touche toujo dit-il.
Eh bien I dit A Icibiade, je parie que j'en touche trois de suite, n'importe qui, Les trois premie- — Je parie que non i
— Qu'est-ce que tu paries?
— Une bouteille d'eau-de-vie h je perds, et rien si je gagne.
— Ça me va.
Alors, donne-moi un fleuret, on gant, et mets un masque.
En achevant ces nuits, Thomas avait rapidement mis bas son habit, et, retroussant ses manches, il laissa voir des bras herculéens dont Les nerfs bc tendaient comme des ressorts d'acier. 11 prit Le masque, Le gant et Le fleuret que lui tondait Âlcibiade.
— Allons! dit-il, la bouteille d'eau-de-vie est dans la poche de mon habit ; gagne-la."
Les deux hommes tombèrent en garde. Alcibiade, avec cet aplomb, cette régularité de mouvements, cette pureté de pose qui sont particuliers au maître d'armes: M. Thomas, avec une aisance, une grâce, une élégance même qui surprenaient étrangement dans ce gros et gras personnage.
Les deux l'ers se choquèrent légèrement.
— Tu y es ? demanda Alcibiade.
Pour toute réponse, Thomas fit un léger battement. Alors Alcibiade s'écrasa sur lui-même; il rapprocha insensiblement son pied gauche de son talon droit, et froissa le fer de son adversaire. Puis, avec la rapidité de l'éclair, il fit un menacé de dégagement en gagnant la main, dégagea réellement, fit un battement, et il se fendit, sa jambe gauche faisant ressort.
— Touché ! cria Thomas.
— Et d'une ! dit Alcibiade ; à l'autre.
Les deux hommes retombèrent en garde. Alcibiade exécuta une deuxième fois, puis une troisième, le même coup avec le même bonheur.
— ■ Bravo ! dit Thomas.
— ■ Crois-tu le coup infaillible ? demanda Alcibiade.
— Oui, pour une première fois, ainsi que tu le disais ; mais maintenant tu ne me toucherais plus.
— ■ Tiens, un malin comme toi. Faut même que j'aie une drôle de vitesse pour t'avoir gagné la main.
— Autre chose, dit Thomai ; en garde.