L'EXPLICATION
M. de Charney était un homme de trente ans environ, à la tournure élégante, aux manières distinguées, aux traits expressifs : c'était un fort beau cavalier dans toute l'acception du mot, car la mâle beauté de son visage s'alliait merveilleusement avec l'ensemble de sa personne dont les justes proportions décelaient la force, la vigueur et l'élasticité.
Mis avec recherche suivant les modes si extraordinaires du temps, il portait ce ridicule costume des incroyables avec une grâce et une aisance qui l'eussent presque fait paraître supportable. M. de Charney était fort' bien vu de la société parisienne, dont il ne faisait partie, au reste, que depuis peu de temps. Eevenu de l'émigration à la fin de l'année précédente, il n'avait pas tardé à se placer dans les rangs du petit cortège des hommes marchant à la tête de la société et la gouvernant tyranniquement au nom de la mode.
Fort riche, pour cette époque de misère générale, généreux, jetant volontiers l'argent par les fenêtres, s'il comptait autour de lui beaucoup d'envieux, il comptait aussi près de lui de nombreux
amis. Kedouté des uns, recherché par les autres, il avait su se créer une position indépendante et heureuse, et tous ceux qui connaissaient le projet de son prochain mariage avec Amélie ne pouvaient qu'approuver hautement le choix fait par madame Geoffrin.
Celle-ci, depuis qu'elle connaissait M. de Charney, n'avait eu qu'à se féliciter de sa pensée d'union. Amélie aimait son futur mari; Ferdinand semblait porter la plus vive amitié à son futur beau-frère, et Annibal se montrait auprès de madame Geoffrin, tellement empressé, tellement attentionné, qu'il était évident qu'il voulait être pour elle le meilleur des gendres. Madame Geoffrin avait accueilli les propositions de M. de Charney non seulement sans inquiétude, mais encore avec une joie véritable, lorsque les foudroyantes et inattendues révélations du docteur étaient venues glacer d'effroi le cœur de la pauvre mère.
Madame Geoffrin était une femme d'esprit et d'énergie. Après avoir réfléchi longuement, elle avait pris son parti, elle s'était tracé un plan, et ce plan elle voulait le suivre jusqu'au bout.
Laissant sa fille aujjrès de ses amies, chargeant le docteur de veiller sur Ferdinand, madame Geoffrin avait été elle-même au-devant de l'homme qu'elle soupçonnait et dont elle voulait placer la conduite en pleine lumière.
En voyant madame Geoffrin se diriger vers lui, M. de Charney s'était glisser rapidement au milieu des rangs serrés de la foule, et, la saluant avec le plus aimable sourire, il lui tendit galamment son bras :
— Que m'a-t-on appris ce soir ? s'écria M. de Charney après les premiers compliments : que mademoiselle Amélie avait été malade ce matin ! Et je n'en ai rien su !
— Une indisposition ! répondit madame Geoffrin.
— Mais une indisposition pouvait avoir des suites graves; et tandis que je nageais en pleine quiétude, mademoiselle Amélie. . .
— Elle va bien ce soir, interrompit madame Geoffrin. La preuve, c'est qu'elle est ici.
— Oh ! en ce cas, je vais la saluer . . .
— Tout à l'heure ! dit madame Geoffrin en arrêtant son compagnon. J'ai à causer avec vous.
Annibal regarda madame Geoffrin avec une expression de profonde surprise.
— Mon Dieu ! chère madame, dit-il, qu'avezvous donc? Votre voix me semble altérée, et il y a sur votre visage Une visible expression de souffrance.
— Je souffre en effet, répondit madame Geof-
fnn, c\ 1 1 li - 1 1 1 1 1 h - 1 1 1 fort eraba 1 1 .1 66 'l'' commencer L'entretien auquel cependant elle était Loin de reooncer.
— Qu'avez- voua ï demanda Ânnibal.
.l 'j i . . . que ce! é> énemenl de cel te nuit m'a bouleversée !
• Quel cMlli'Illi'Ilt ?
— Ces horribles assassinats commis ;i deux ci m - pas '!'• ma maison.
Ah ! chère madame ! 'lu Annibal >-u se frap- |i;ini h' front, ne me parlez pas de cette abominable affaire '
— Pourquoi donc?
Parce que, bêlas! j<' connaissais la malheureuse famille qui a péri cette nuit.
— Vous connaissiez cette famille? «lit violemment madame Geoffrin.
— Parfaitement, presque intimement même. — ■ Depuis longtemps?
— Depuis mon retour en France. Mon père avait autrefois beaucoup d'amis en Normandie. A ma rentrée en France, je voulus aller voir si quelques-uns de ceux donl il m'avait si souvent parlé étaient encore vivants el encore dans la province. Malheureusement presque tous étaient morts. Les descendants «le l'un d'eux, ruinés par la Révolution, s'étaient faits commerçants. Ils étaient maintenant à la tète «le l'une drs plus fortes fabriques (le draperie (\<> la ville d'Elbeuf. J'allai les visiter: je me nommai : ils connaissaieni/.mon nom comme je connaissais le leur, et je reçus dans cette maison le meilleur accueil.
— Et vous devîntes amis? demanda madame Geoffrin.
— Les liens de cette amitié se resserrèrent même fort vite. Cette famille intéressante se composait des deux frères. Louis et Arnold de Courmont, qui avaient épousé jadis les deux sœurs, Sophie et Elisabeth Eomilly.
— Ce sont ceux-là qui sont venus à Paris ?
— Hélas ! oui, madame.
— Les malheureux qui ont été assassinés cette nuit ?
Le jeune homme fit un signe douloureusement affirmatif.
- — ■ Et vous les avez revus depuis leur arrivée à Paris? demanda madame Geoffrin.
— Hier soir, en vous quittant, j'allai leur faire visite.
— -Mais vous ne nous avez pas parlé de cette intention en venant nous voir.
— Par une excellente raison, madame, c'est que j'ignorais même à ce moment que mes amis fussent à Paris: je les croyais à Elbeuf ; c'est en sor-
i.mi de chez roui qu'un hasard me fit rencontrez
Arnold ; il m'apprit l'arriVi | ' la Camille
n installât ion dna la rue de la Victoire ; il
VOUlut ;i toute '■! bien qu'il fui tard, qui:
:«• montai ■■■ quelque* minutes pour serrer Les mains a Louis et lalui '
— \ OUfl } ail. il'
Sans do a •'•<• empressement même. Nous, causâmes longuement : je ra< onta .unis
la joie, mon l.onhiii i', la façon «lont j'étais aCCUeil-
■ par vous, j<- leur dépeignis la grâce <!«• mademoiselle Amélie, l'amour «lont je brûlais pour elle, enfin j'ouvris mon cœur... Pauvres ami-! ils avaient dan- les yeux des larmes de joie en m'écoutant. Je caressais les têtes blondes de Leurs beaux enfants, et j'' rêvais délicieusement «m embrassant ces boucles Pour
prouver a ces «lame- combien pour moi
excellente, par vanité peut-être, y- l'avoue, je leur montrai «•<• délicieux portefeuille brodé <iu«' vous avez i>i<-ii voulu m'offrir il y a pen de temps. . .
— Ce portefeuille! reprit madame Geoffrin en tressaillant.
— Sans doute, reprit Annibal. Ai-je «loue mal fait? Ces «lames le prirent, le regardèrent, louangèrent le travail et trouvèrent le portefeuille tellement à leur goût, tellement charmant, qu'ell clarèrent toutes «leiix vouloir en broder un pour chacun de leurs maris, et elles me prièrent de leur laisser mon portefeuille comme modèle.
— Tous aviez laissé ce portefeuille à ces
— Mais oui; me blâmez-vous?
— ■ Non ... je ne puis . . .
Et madame Geoffrin poussa un profond soupir de soulagement.
— Et, poursuivit Annibal, quand j'appris aujourd'hui cet horrible attentat dont avaient été victimes ces amis que j'avais laissés hier pleins de vigueur, de jeunesse et de santé, j'ai eu le cœur brisé ! . . . Toute cette journée je l'ai passée dans les angoisses les plus pénibles, et je dois même vous avouer, madame, que c'est sous le coup de cette impression douloureuse que je suis demeuré chez moi sans sortir pour vous aller faire visite. Oh ! si j'eusse pu prévoir que mademoiselle Amélie fût malade ! . . .
Madame Geoffrin qui, depuis quelques instants, paraissait en proie à une émotion violente, respira avec une expression de satisfaction sincère.
— Xe parlons plus de cela, dit-elle, mais parlons d'un autre événement accompli durant cette même nuit, et à propos duquel j'ai quelques explications à vous demander.
— Qu'est-ce donc ? dit Annibal.
■ — J'ai vu ce matin ma dame Chivry.
— Ah ! fit Annibal en rougissant légèrement.
— Oui ; elle m'a raconté tout ce qui s'était passé chez son mari la nuit dernière ... Je sais quel rôle vous avez joué dans cette maison. . .
— Et vous me blâmez ?
— ■ Moi ! . . . s'écria madame Geoffrin. J'aime madame Chivry, et je partage le sentiment de reconnaissance que lui a inspiré votre admirable conduite. Seulement...
— • Seulement . . . quoi ? demanda M. de Charney en voyant madame Geofîrin s'arrêter. Quelle réticence mettez- vous à votre éloge?
— Comment avez-vous connu la situation précaire de M. Chivry?
— De la façon la plus simple ; voici la vérité : le valet qui m'a aidé à accomplir ce que vous voulez bien regarder comme une bonne action était venu m'avertir de la situation pénible de son maître.
Madame Geoffrin regarda Annibal, lequel supporta ce regard profond et incisif en homme dont la conscience n'est nullement timorée ou inquiète. Sans doute la mère d'Amélie fut satisfaite de cette inspection sévère, car elle sourit doucement, et, s'appuyant davantage sur le bras de son cavalier:
— ■ Et vous aimez ma fille ? dit-elle.
— De toute mon âme, de tout mon cœur, de toutes mes forces ! répondit Annibal.
— ■ Vous la rendrez heureuse ?
— ■ Autant qu'il dépendra de moi !
— Tous serez toujours un frère pour Ferdinand '.'
— Toujours.
— Alors, mon ami, -voulez-vous me rendre un service ?
■ — A vos ordres, madame.
— Allez prendre dans la voiture un flacon que j'ai oublié dans l'une des poches.
— Je vais vous reconduire à votre place et ensuite je cours.
— Xon, je regagnerai fort bien ma place seule. Allez immédiatement.
Annibal s'inclina, et il allait quitter le bras de madame Geoffrin quand celle-ci le retint doucement, comme poussée par une réflexion subite.
— Annibal, dit-elle en hésitant un peu.
— Madame ? fit le jeune homme avec empressement.
— X'avez-vous pas eu. dans votre existence [tassée, quelque événement dramatique ayant laissé des traces profondes dans votre mémoire?
Et madame Geoffrin regarda le jeune homme avec une fixité singulière.
Annibal ne chercha pas à fuir ce regard qvti se rivait sur lui; au contraire, il en soutint le poids en homme essayant de deviner la pensée secrète.
— A quel événement voudriez-vous faire allusion ? deinanda-t-il.
— Je ne sais... je parle d'un événement... imprévu, ou terrible. . . une fâcheuse rencontre en voyage . . . une tempête ... un naufrage . . .
Annibal saisit les mains de madame Geoffrin.
— Par grâce, taisez- vous ! dit-il, ne prononcez jamais ce mot devant moi.
Madame Geoffrin, qui avait toujours ses regards fixés sur son compagnon, le vit tressaillir et pâlir.
— Qu'avez-vous ? demanda-t-elle.
— J'ai, madame, reprit Annibal, qu'un mot de vous vient d'évoquer de douloureux souvenirs.
— Quoi ! ce dernier mot que j'ai prononcé . . .
— ."Réveille en mon âme les plus poignantes souffrances, car ce mot me rappelle une catastrophe dont la pensée seule me fait frissonner.
Madame Geoffrin regarda Annibal avec une expression d'anxiété qu'elle ne put cacher.
— Xaufrage ! reprit Annibal en levant les yeux au ciel. Hélas ! c'est un naufrage qui m'a fait orphelin !
— Ah ! dit madame Geoffrin, c'est dans un naufrage qu'a péri votre père?
— Oui, madame, il y a huit ans maintenant, c'était en 1791; .mais les huit années qui se sont écoulées n'ont pu effacer l'horrible souvenir qui me déchire le cœur. . . J'ai vu mon pauvre père arraché de mes bras par une mer furieuse, j'ai vu tous mes efforts échouer pour le sauver. . . j'ai vu son courage . . . j'ai compté les minutes de son agonie... Oh! que ne suis-je mort réellement alors, ainsi que longtemps on l'a cru.
— Comment, dit madame Geoffrin, on vous a cru mort?
— Oui, madame, répondit simplement Annibal, et cette croyance pouvait être basée sur de prétendues preuves matérielles. Quelques jours après .e sinistre, les vagues rejetèrent des cadavres sur la côte de Beyrouth. Quelques personnes qui étaient j résentes et qui avaient connu mon père déclarèrent reconnaître son corps. Près de ce corps était un cadavre dépouillé de vêtements et qui avait eu la tête fracassée sans doute par quelque choc contre les rochers du rivage. On prit ce cadavre pour le mien, et, comme les naufragés échappés déclarèrent aussi m'avoir vu emporté par la mer, on me crut mort, tandis qu'une balancelle égyptienne m'avait recueilli et m'emmenait à Alexandrie. Ce ne fut que quelques mois après que j'appris cette
constatation de mon décèi par le autorité turques. Il tne l'allui alors faire lei plus grande dé marchei pour obtenir une réi i ion de cette décla rai ion . . .
E< cette révision, vous l'obtîntes? demanda madame Geoffrin.
Oui, madame: j'ai même chez moi, ici, à l 'ans, tou le acte relatif à cette affaire.
Il faudra me les montrer
— Demain, je \'»ns les porterai. Mais ensuite je vins demanderai de ue jamais réveiller ces bouvenirs, ils me fonl I rop de mal.
El Aiinikil. s'inclinanl de nouveau, B'éloigna rapidement. Madame Geoffrin, traversant La foule, revinl vers l'endroil où l'attendaient le docteur
el miii fils:
— Eh bien? demanda Ferdinand.
— 1a' docteur s'était trompé; du moins, 'y L'espère, répondil madame Geoffrin.
Ferdinand poussa un soupir de satisfaction. Le docteur demeura impassible.
— Comment? demanda-t-il simplement.
— Ce qui vous avait lé plus frappe'', docteur, dit madame Geoffrin, c'est ce portefeuille que vous avez trouvé dans cette maison?
— Je VOUS l'avoue, madame.
— Ce portefeuille s'y trouvait de la façon la plus naturelle du monde.
— En vérité !
Madame Geoffrin répéta minutieusement ce (pic lui avait raconté M. de Charney. Au fur et à mesure que parlait sa mère. Ferdinand paraissait respirer plus librement: il était évident que le jeune homme avait attendu cette explication avec une anxiété profonde.
"Ah! dit-il enfin, je savais bien qu'Annibal était un brave cœur et que j'avais raison d'avoir confiance en lui.
— Eh bien ! docteur, qu'en pensez- vous ? demanda madame Geoffrin à Corvisart.
Celui-ci s'inclina en signe qu'il était heureux de s'être trompé.
— Croyez, dit-il. que je n'aurai jamais reconnu une erreur avec autant de plaisir, mais. . . vous a-t-il parlé de la catastrophe arrivée à la famille de Charney !
— Oui. il m'a raconté en quelques mots et avec une émotion extrême l'horrible naufrage dans lequel a péri son père et à la suite duquel lui-même E passé pour mort. . .
— Coin ment, passé pour mort?
— Oui ; demain il m'apportera tous les papiers lelatifs à cette affaire. Venez et vous serez convaincu, j'en suis certaine!
.j,. L'espère, .ht le docteur, <t je '.ou. h., I,. répète, m -i m ab olumenl trompé.
.1,. |,. ,, . docteur ! l 'esl pourquoi j'ai voulu vous apporter aussi prompteraenl le résultai de cotte explication. Ferdinand, continua madame i ,, offrin en B'adressani a ion 11 . M- de < 'liai ;
va revenir, soie pour lui un a unpressé, car
doii ignorer toute sa vie que non un mo-
ment douté de lui, qoub devons do ■ air,
nous, afin de réparer notre «•rieur d'un moment
Kt saluant délicatement le docteur du boni tes doigts mignons, madame Geoffrin prit le b de Bon fils et regagna la partie du Balon occupée par le groupe des Femmes a la mode.
Corvisart, demeuré .-«ml isolé, au indien de la
foule, parut réfléchir un moment. Puis, secouant la tête et Eaisanl claquer -• en homme
voulanl rejeter une pensée «pu L'obsède, il tourna lestemenl sur ses talons, traversa le salon, gagna la porte de sorti.- et quitta Le bal. S'enveloppant dans un Ion- manteau dont les pli- retombaient ;, l'italienne sur Bon épaule le docteur traversa le boulevard et atteignit a la hauteur «l'un rang de \ oit ures qui stationnaient le long de la rue l'„. du-Hempart.
Comme il allait faire signe à l'un des cochers, une ombre se dressa brusquement «levant lui et lui barra le passage, ("était un homme qui. nant de traverser également le boulevard, était passé derrière l'une des voitures ^tationnaires et qui se présentait inopinément devant Corvisart.
— Bonsoir! dit le personnage dont l'obscurité de la nuit empêchait ahsolument de distinguer les
traits.
Sans doute Corvisart reconnut l'homme au timbre de la voix, car il ne manifesta aucun étonnen.mit.- Ses sourcils se froncèrent et il fit un geste de mauvaise humeur:
— Que le diable vous emporte! dit-il.
— Comment? demanda l'autre.
— Ma foi ! comme il voudra !
— Qu'est-ce que vous avez donc, docteur?
— J'ai, que vous m'avez fait faire une belle sottise avec vos confidences.
— Je ne vous comprends pas!
Corvisart prit l'homme par le bras et l'attira en arrière :
— Quel rôle m'avez-vous fait jouer auprès de madame Geoffrin à propos de M. de Charney ? demanda-t-il brusquement.
— Pardieu! le rôle d'un ami! répondit l'autre.
— Dites donc celui d'un sot ou d'un calomniateur. Il n'y a rien de vrai dans ce que vous m'avez fait répéter!
— Vous cro}rez?
— Parbleu! M. de Charney a, de lui-même et avant qu'où l'interrogeât, raconté tout à madame Geoffrin. Le portefeuille brodé a été laissé par lui durant une visite faite quelques heures avant l'accomplissement du crime.
L'homme secoua la tête :
— Je comprends! je comprends! dit-il.
— Vous comprenez que vous m'avez fait faire une sottise? dit le docteur.
— Je comprends ce qu'il faut que je comprenne, mon cher monsieur Corvisart.
— Eh bien! vous êtes diantrement heureux alors, car je ne comprends absolument rien, moi, mon cher monsieur Jacq...
— Silence! interrompit vivement l'autre. Oubliez-vous que je suis à deux cents lieues de Paris en ce moment?
LES CHAUFEEUES
— Tu ne le diras pas à ma femme, avait murmuré Gervais à l'oreille de Gorain au moment où les deux amis franchissaient le seuil de la j^orte du pavillon de Hanovre.
Sous l'empire des hallucinations bachiques que provoquaient les bols de punch absorbés au café, les deux amis se sentaient lourds de jambes et légers d'esprit. En quittant l'atmosphère chargée de l'établissement dans lequel les avait conduits ~M. Thomas, en passant sans transition de cette température élevée de la salle à celle alors assez liasse de l'air libre, l'ivresse croissante des deux amis était devenue plus pleine encore.
Bras dessus, bras dessous, ils s'étaient dirigés vers le pavillon de Hanovre en se préoccupant assez j)eu de la règle de la brièveté des chemins. Décrivant force zigzags, s'arrêtant pour reprendre l'équilibre, s'appuvant l'un sur l'autre, ils avaient parcouru, sans souci de la ligne directe, la distance qui les séparait du sanctuaire des plaisirs.
La vue des illuminations, de la foule des curieux rassemblés devant la porte, rappela cependant les deux bourgeois à eux-mêmes et au respect qu'ils avaient pour leur propre individu. Se roidissant par un suprême effort et s'étayant l'un sur l'autre, ils parvinrent à reconquérir une contenance à peu près présentable.
Après avoir traversé la foule, ils avaient atteint le vestibule servant d'entrée. Là était le bureau au guichet treillage que tout établissement public a possédé, possède et possédera, tant que
l'argent sera une puissance de premier ordre, c'est-à-dire tant que les hommes seront hommes.
Ici, en dépit des fumées qui leur montaient au cerveau et noyaient cet organe, les deux amis pair tirent reprendre tout à fait conscience de la situation présente. Gorain, voyant du coin de l'œil le bras gauche de Gervais s'arrondir et la main se diriger vers le gousset de la veste, Gorain demeura immobile et poussa doucement, mais avec persistance, son ami, en avant.
Gervais lit un pas comme pour gagner le guichet du bureau; mais soit réflexion, soit instinct naturel, il s'arrêta devant une grande affiche collée sur le mur et annonçant les divertissements de la soirée, et il se mit à lire avec une attention profonde. En même temps, la main déjà enfoncée dans la poche de la veste en retira simplement un mouchoir.
Gorain paraissait toujours attendre; GervaÎ3 semblait l'avoir complètement oublié. Quelques^ regards furtifs, lancés rapidement et courant comme des traits provocateurs de l'un et de l'autre au bureau placé à deux pas, furent tout ce que se permirent les deux amis, qui avaient certes alors l'apparence de deux adversaires. •
Enfin Gorain s'approcha doucement de Gervais toujours planté devant l'affiche, et dont l'attention paraissait de plus en plus concentrée.
— Eh bien! compère, dit-il, nous n'entrons donc pas?
— Où- cela ?
— Tiens, au bal; est-ce que tu as déjà oublié?
— Xous entrerons quand tu voudras. J'étais là occupé à lire.
■ — Alors entrons tout de suite.
— Entrons, répéta Gervais sans bouger.
Gorain regarda encore du coin de l'œil son interlocuteur, puis ce regard se reporta sur le bureau et un soupir s'échappa de la poitrine du gros bourgeois.
Des danseurs arrivaient en cet instant; Gervais et Gorain obstruant l'entrée du bureau, le groupe des nouveaux venus attendait. TTn inspecteur de rétablissement, qui avait plusieurs fois déjà lancé un coup d'œil d'impatience sur les deux amis, s'approcha vivement.
— Voyons, citoyens, dit-il d'une voix brusque, entrez- vous ou sortez-vous?
— Xous . . . nous entrons, balbutia Gorain en regardant Gervais.
— Eh bien! prenez vos billets alors.
— Prenons, entends-tu, Gervais?
— Oui, oui, dit Gervais; passe devant.
— Xon, après toi.
No 44
ERNEST CAPENDU
Grand roman dramatique illustré, en quatre parties. Publié en faaciculefl de .•• pi lant tontea lei temainet,
(MANCHE, LE ler]0CT0BRE 1905 EN VENTE A 5cts. LE FASCICULI
A LITTERATURE MODERNE
MONTREHL.
— Mais avancez donc ! reprit l'inspecteur.
Gorain, poussé par Gervais, se décida enfin à arriver devant le guichet.
— Combien est-ce? demanda-t-il en se penchant.
— Six livres, répondit la buraliste.
— Pour deux?
— Non, citoyen, par personne.
— Six livres ! dit Gorain.
— Six livres ! répéta Gervais.
Ils hésitaient encore et cette fois plus que jamais. Gervais parut frappé d'une inspiration subite.
— Il est bien tard, citoyenne, dit-il d'une voix aimable. La soirée est avancée; est-ce que ça ne pourrait pas passer pour moitié, hein?
— Voulez-vous un seul billet? demanda froidement la buraliste.
— Allons, dépêchez- vous donc ! cria-t-on derrière eux.
— Paye, dit Gervais.
Gorain fouilla dans sa poche.
— Je n'ai pas de monnaie, je n'ai qu'une pièce d'or; je ne peux pas changer. Tu comprends, qu'est-ce que dirait ma femme?
— Allons donc, allons donc, décidez- vous ! criat-on encore.
— Ah ! tant pis, on ne meurt qu'une fois, dit enfin Gorain en jetant un écu de six livres sur la tablette.
La buraliste lui renvoya un carton qu'il prit. Il passa. Gervais demeura un moment indécis; puis enfin il se décida à payer et il rejoignit son ami.
— Tu n'es guère généreux, dit-il d'une voix aigre.
— Ni toi, répondit Gorain. I
Le bruit de la musique coupa court à la dispute naissante; les deux amis entraient dans la salle, et la chaleur étouffante qui y régnait, faisant une nouvelle transition avec l'air frais du dehors, apporta de nouveaux troubles dans le cerveau déjà ébranlé des dignes amis.
Se reprenant bras dessus, bras dessous, ils s'engagèrent dans le grand salon; mais repoussés par les danseurs, ils se virent contraints à longer les murailles, passant derrière les banquettes. Ces banquettes étaient garnies de la foule faisant galerie: c'étaient les parents des danseurs, les jeunes gens fatigués, les hommes et les femmes ne dansant plus ou ne voulant plus danser. Tout ce monde causait, riait, échangeait des saluts et des nouvelles.
Tout à coup, Gervais, qui marchait le premier,
car les deux amis ne pouvaient circuler de front, Gervais tressaillit.
— Qu'as-tu donc? lui demanda Gorain.
— Je viens d'entendre parler des chauffeurs, répondit Gervais en frissonnant.
— Et moi aussi.
— Il parait que décidément ils sont à Paris?
— Chut ! écoute donc !
■ Les deux bourgeois s'arrêtèrent. Ils étaient en ce moment derrière ce groupe de jeunes et charmantes femmes qui attiraient sur elles toute l'attention des hommes et tous les regards jaloux des rivales: ce groupe était celui que présidait la gracieuse madame Bonaparte.
Madame Geoffrin était revenue prendre place près de sa fille. Son fils et M. de Charney, appuyés sur les dossiers de leurs sièges, formaient K dernier plan et se tenaient comme une barrière entre les dames et le flot tumultueux des danseurs et. des danseuses.
Lucile et Uranie, Maurice, Léopold et le comte d'Adoré étaient venus également se joindre à la société d'élite dont ils faisaient partie, et qui avait établi son siège le plus loin possible de l'orchestre.
La conversation, extrêmement animée jusqu'alors, venait de cesser presque subitement, et toute l'attention avait paru se concentrer sur madame Tallien.
— Mais qui vous a donné tous ces détails? avait demandé madame Geoffrin.
— Le secrétaire de Barras ! répondit madame Tallien.
— Vous l'avez donc vu?
— Il me quitte à l'instant, je viens de danser avec lui. Il est venu ici uniquement pour cette danse que je lui avais promise hier. Il est fort occupé en ce moment, mais il a voulu tenir parole : il est arrivé, nous avons dansé, et il est reparti.
— Et il vous a donné tous ces détails?
—En dansant!
— Ainsi, dit Lucile, ce sont encore les chauffeurs ?
— Oui, ma chère, les chauffeurs; et puis les chauffeurs et toujours les chauffeurs ! Je crois qu'ils finiront par assassiner tout Paris !
C'était en entendant ces paroles que les deux bourgeois s'étaient brusquement arrêtés. On a vu déjà quelle impression ce nom de chauffeurs produisait sur Gervais. Gorain n'était pas beaucoup plus rassuré à l'endroit de ces bandits malheureusement trop célèbres. Tous deux avaient donc frissonné en entendant l'opinion émise par madame Tallien. et qui, au fond, était la leur.
Pour bien o fendre compte Aujourd'hui de l'efiH produil è une aul re époque par oe seul ooxn : les chauffeurs, il Paul que le lecteur k reporté à
temps de désordre où l'organisai itérieu-
iv, toujoun menai ée, toujours ébranlée, était impuissante à conjurer le mal que eau ail i a taiblesse.
Fouché, i|iii depuis quelques mois à peine avait pris enfin les rênes de le police, avaii trop à faire encore pour constituer solidemenl ce corps utile appelé à rendre de si grands services au gouverneiniiii el à l'humanité jil vail toul à instituer, el les moyens el le temps lui avaienl jusqu'alors manqué pour agir. La gendarmerie existai! â peine de nom: aucune route a'étaii Burveillée, aucune ramification u't'\ist;iit entre les grands centres pour sauvegarder les citoyens. Jamais, depuis le destruction de la féodalité, aucune époque de notre histoire n'avait présenté plus uV chance de succès luz organisations <l<i malfaiteurs que celle do ce gouvernement toujours chancelant du Directoire. Aussi les malfaiteurs s'étaient-ils emparés largement de la belle place qu'ils pouvaient prendre. Crimes, incendies, meurtres, pillages étaient accomplis, chaque nuit, sur tous les points de la France en même temps, et un même nom désignait tous les coupables, le nom de chauffeurs.
Aussi, ce que ce nom prononcé soulevait de terleurs, d'angoisse, d'inquiétude et de curiosité, serait impossible à comprendre aujourd'hui. Les crimes cités étaient tellement hardis, tellement i: ombreux, tellement atroces, qu'aucune barrière ne paraissait être assez forte pour se préserver de l'atteinte des bandits et des assassins.
Toutes les (lasses s'occupaient de cette association formidable ; aussi doit-on comprendre maintenant, aux mots prononcés des membres de la société élégante qui l'entouraient, et la terreur ressentie subitement par les deux bourgeois qui avaient entendu en passant.
Madame Geoffrion s'était vivement retournée vers sa fille; Amélie était extrêmement pâle. La mère, inquiète, fit un signe à madame Tallien ; celle-ci s'arrêta au moment où elle allait reprendre la parole mais Amélie s'aperçut de ce qui se ] hissait entre les deux dames.
— Laissez raconter, ma mère, dit-elle vivement. Je suis guérie maintenant de la. terreur que m'avait causée ce maudit rêve.
Et, se tournant gracieusement vers M. de Charney placé derrière madame Geoffrion:
— Vous connaissez cette histoire, demanda-t-clle en regardant fixement le jeune homme.
Oui, répondit Annibal mais je n'en connais p.i parfaitement ton L< déti
Amélie sourit en pou anl un loupir gement.
Ali ! niiifriiiir.i-t' lie, O
Quelle luiiucin.ii [on 61 hu
Mm, du madame Lefebvre, roulez-vou que: je vous dise ma façon de peu jer sur cette afl Bh bien, mes chèrei amies, c'est que ces brigands de mon très, de scélérats, qui ont fait le coup, et ;i qui je voudrais qu'on le torde. . . le cou, m pas plus chauffeurs que je oe mis chauffei
— Comment ! s'écria I on.
C'est dee Autrichien! dégu
— Des Autrichiens! répétèrent les dames ejua
riant.
— Oui! reprit madame Lefebvre, j ce que
je dis, quoi! Si j'ai pas des manières de langue dorée, j'ai pas La berlue, et je ne suis pas plu qu'une autre...
— Mais, ma chère amie, interrompit madame
Bonaparte avec sa gracieuse bonté, personne ne \ous accuse de manquer de finesse. Mais tous nous
perde/ des A ut richiens quand il .-'a-il des chauffeurs.
— Je parle autrichien parce qu'il faut parler autrichien.
— Mais pourquoi faut-il parler autrichien? demanda madame Geoffrin.
— Parce que, ma petite mère, il n'y a que des Autrichiens qui peuvent avoir, à cette heure, des ducats dans leurs poches avec des grimoires ousque le bon Dieu n'y comprendrait rien.
Tous se regardaient avec étonnement : personne évidemment ne comprenait ce que voulait dire la générale.